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ANNALES DE L'UNIVERSITÉ DE LYON
NOUVELLE SÉRIE
II. Droit, Lettres. — Fascicule 16.
LES PHILOSOPHES
ET LA
SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE
PAR
MAR1US ROUSTAN
Agrégé des Lettres,
Docte vi r es Lettres,
Professeur do Rhétorique Supérieure au Lycée de Lyon.
LYON PARIS
A. REY, IMPRIMEUR-ÉDITEUR LIBRAIRIE A. PICARD et FILS
Rue Gentil, 4 82, Rue Bonaparte
1906
ANNALES DE L'UNIVERSITÉ DE LYON
EN VENTE
A LYON
Alexandre REY, Imprimeur-Éditeur
4, rue Gentil
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Les Philosophes et la Société Française au xvme siè-
cle, par M. Roustan, agrégé des Lettres, docteur
es lettres, professeur de rhétorique supérieure au
Lycée de Lyon. (II, Fas<:. 16) .... 6 fr.
La mention en chiffres romains qui précède le numéro du fascicule indique, pour les ouvrages parus dans la
Nouvelle Série, qu'ils appartiennent, soit au gnoupe Sciences-Médecine (I), soit au groupe Droit-Lettre} (1K
LES PHILOSOPHES
ET
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LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE
Lyon — A REY, Imprimeur de l'Université, 4, rue Gentil, — 41322
Exemplaire N°
ANNALES DE L'UNIVERSITÉ DE LYON
NOUVELLE SÉRIE
II. Droit, Lettres. — Fascicule 16.
LES PHILOSOPHES
ET LA
SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIP SIÈCLE
PAR
MARIUS roustan
Agrégé des Lettres,
Docteur es Lettres,
Professeur de Rhétorique Supérieure au Lycée de Lyon.
LYON
A. REY, IMPRIMEUR-ÉDITEIR
Rue Gentil, 4
PARIS
LIBRAIRIE A. PICARD et FILS
82, Rue Bonaparte
1906
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^ APR 2 6 1965
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9 776S0
AVANT-PROPOS
Ce livre aura ses défauts et ses lacunes. L'auteur demande
l'indulgence pour les défauts. Quant aux lacunes, il déclare
qu'elles ne sont que provisoires : il espère les combler.
Il en est une cependant qu'il ne comblera pas. Une étude
sur les Philosophes et la Société française au xvme siècle.
devrait renfermer un chapitre sur les Philosophes et l Acadé-
mie. J'ai considéré que mes lecteurs auraient beaucoup plus et
beaucoup mieux. Le livre de M. Lucien Brunel1 a traité ce sujet
avec assez de talent et de précision pour que, de longtemps,
nul n'ait l'ambition d'v revenir.
En revanche, je demanderais qu'on ne me reprochât pas de
n'avoir rien dit de l'influence exercée par les philosophes,
grâce aux cafés littéraires du xvme siècle. J'ai cru qu'il fallait
réserver une place à part à cette étude, qu'elle méritait plus
qu'un simple chapitre. L'ouvrage est prêt. J'espère y avoir
démontré que le rôle des cafés littéraires a été important, sur-
tout dans le premier tiers du siècle, et qu'il est achevé lorsque
la lutte philosophique commence. Il est donc juste d'étudier
ce rôle dans la période de préparation, non dans la période
d'activité.
J'ai surtout besoin qu'on m'accorde du crédit pour une dette
1 Brunel, les Philosophes et l'Académie française au xvmc siècle^ Paris,
Hachette, 1884.
UwiVi DE LyO. — M. KoL^TAN *
2 AVANT-PROPOS
plus sérieuse. Les rapports des philosophes avec la classe la
plus puissante de l'ancienne société ont été à peine esquissés,
je veux dire : leurs rapports avec l'Eglise. Ici encore, je n'ai
pas cru devoir écourter un livre que j'avais sur le chantier : il
viendra, à son heure, compléter celui-ci. Oserais-je dire qu'en
isolant le clergé je n'ai pas nui au tableau d'ensemble que je
voulais tracer ? J'ai tenté d'établir comment les philosophes
s'étaient fait des alliés volontaires ou involontaires, dans tous
les rangs de la hiérarchie sociale ; je montrerai plus tard leur
attitude envers ceux dont ils étaient les ennemis. Là, sans doute,
ils surent aussi recruter des auxiliaires ; mais, d'une façon
générale, la lutte s'engage entre les gens d'église et les philoso-
phes. La lutte n'est pas dirigée nettement contre le trône, elle
l'est contre Y autel. Le jour viendra où j'examinerai comment
l'autel a été défendu, après avoir montré comment ont
manœuvré, contre ses soutiens, les partisans de la philosophie.
Ces mots: Philosophie, Philosophes, on voudra bien m'auto-
riser à les employer conformément à l'usage traditionnel.
Aucun de ceux qui en ont fait usage n'a dissimulé que sous
ces vocables se groupaient des hommes très différents de doc-
trine et d'humeur. Dès le xvme siècle1, on sent bien que de
pareils lermes ont pris une signification spéciale et toute nou-
velle, mais aussi qu'il y a des caractères communs à tous les
esprits qu'ils servent à désigner.
« Philosopher, avait-on écrit au début du siècle, c'est rendre
à la raison toute sa dignité et la faire rentrer dans ses droits ;
c'est rapporter chaque chose à ses principes propres et secouer
le joug de l'opinion et de l'autorité. » « La philosophie dont il
s'agit, écrivait-on vers la même époque, consiste à préférer,
1 Cf. Morollet, Mélanges de Littérature et de Philosophie, Paris, iSiN; I, 64,
65 (Eloge de Marmontel, i8o5).
AVANT-PROPOS 3
dans les doctrines humaines, l'examen à la prévention el la
raison à l'autorité1. » Quelles que soient les différences qu'on
a justement notées entre les deux parties du \vinc siècle, la
devise est la même, de Bayle jusqu'à Condorcet. L'attitude
change, le mot d'ordre est le même qui guide les raisonneurs de
1720 et ceux de 1760, les discuteurs qui entourent La Motte et
les disputeurs qui entourent Voltaire.
« Taisez-vous, raison imbécile ! », s'était écrié Pascal. « Tai-
sez-vous devant la raison souveraine, ô vous qui parlez au
nom de l'autorité ! », proclame à son tour le xvme siècle. Ces
vrais fils de Descartes marchent à sa suite, puis le dépas-
sent. L'évidence est pour eux la pierre de touche ; la foi dans
la raison remplace la foi dans les vérités révélées. « Notre âge,
déclare Kant au début de la Critique de la raison pure (1781),
est vraiment l'âge de la critique : rien ne peut échapper à son
tribunal, ni la religion avec sa sainteté, ni la législation avec
sa majesté. » Ce principe de la souveraineté de la raison est
le lien étroit qui unit tous ceux qu'on appelle les Philosophes.
Qu'ils se contentent de faire la guerre aux religions positives
ou qu'ils aillent jusqu'à combattre sans distinction les idées
religieuses comme des chimères fatales au bonheur de l'huma-
nité, qu'ils soient catholiques ou déistes ou matérialistes, qu'ils
se rattachent en politique à la théorie autoritaire ou libérale,
en sociologie à l'école individualiste ou communiste, tous les
novateurs ont la même confiance absolue dans la raison
humaine, et le même désir ardent d'opérer une transformation
de la société, de ses lois et, par suite, de ses mœurs, selon les
données de la raison. Le catholique philosophe ne descend plus
de la théologie à la morale ou à la politique, il remonte de
1 Portrait de la Motte par Mm« de Lambert (La Motte, OEuv., 1 et 2) —
Terrasson, la Philosophie applicable à tous les objets, première réflexion —
cités par P. Dupont, Houdart de la Motte, Paris, Hachette, 189S, livre IL
102 sq.
4 AVANT-PROPOS
la politique ou de la morale à la théologie. Par là, il peut pren-
dre place dans Parrière-boutique de Lebreton. « Ne l'oublions
pas, écrit Villemain, le croire et le douter ont chacun une lon-
gue série, dont tous les points se touchent et s'ébranlent à la
fois1. » Les théologiens de Y Encyclopédie sont les alliés natu-
rels de Diderot.
Les philosophes du xvme siècle sont ceux qui portent dans
toutes les directions le même effort de la raison humaine : le
siècle des idées est celui du libre examen. N'est-il pas naturel
de ranger aussi parmi les philosophes tous ceux qui, sans s'éle-
ver jusqu'aux idées générales, ont pris les armes pour la cause
de la raison et du progrès? Ceux-là furent nombreux qui, sans
être des libres penseurs, firent beaucoup pour la propagande
de la libre pensée. Nous verrons que, dans la deuxième partie
du règne de Louis XV, les rangs des philosophes se grossissent
constamment de nouvelles recrues. La ligne de bataille se
déploie avec plus de hardiesse ; les ailes se fortifient d'enrôlés
ou de volontaires qui, eux aussi, marchent vers le même but
parce qu'ils marchent contre les mêmes hommes. Est philoso-
phe au xvin8 siècle celui qui, s'insurgeant contre l'autorité, tire
de près ou de loin contre ceux qui représentent le principe
d'autorité. La diversité est grande sans doute ; la fin que se
proposent certains au moins des chefs du parti épouvanterait ces
soldats de bonne volonté. « On ne saurait se dissimuler, dit
Orner de Fleury dans son réquisitoire de 1759, qu'il n'y ait un
projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme,
pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et
nourrir la corruption des mœurs2. » Nous dirons ce qu'il faut
penser de ces exagérations de l'éloquence judiciaire. Mais il
1 Tableau delà littérature Aii xviue Éiècle, I, première leçon, 5 (Paris, Didier,
t88i).
2 Barbier, Journal, Paris, Charpentier ( 1 857 j 8 vol.), février 1 769^ VII, 127;
AVANT-PROPOS 5
est certain qu'à distance tous ces écrivains ont l'air d'avoir
travaillé, sur un plan donné, à bâtir une œuvre commune. On
compte comme philosophes tous ceux qui les ont servis dans
leur œuvre de destruction, ceux qui sonl venus à l'heure déci-
sive avec des livres, des brochures, des articles, dirigés contre
les adversaires de Y Encyclopédie.
Tels sont ceux qu'on est convenu d'appeler philosophes,
ceux qui ont servi à des titres divers dans l'armée qui se récla-
mait des sentiments les plus généreux. « En vérité, écrit
M. Brunel, la partie n'est pas égale entre les adversaires.
Leur cause est seule intéressante, c'est la cause du talent,
et, à voir les choses d'un peu plus haut, de la raison, de la
liberté1. »
Nous allons voir comment ils ont joué la partie.
1 Op. cit , préface, xv.
LES PHILOSOPHES
K T
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYII11 SIÈCLE
PREFACE
LES PHILOSOPHES ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
I. — Une prédiction de Lanfrey. — Réaction contre le xvnr8 siècle. — Le
fanatisme à rebours. — M. Lanson, défenseur du xviii8 siècle.
IL — L'opinion de M. Faguet et celle de M. Rocquain. — Réfutation de
M. Brunetière. — La Révolution était-elle prête en 1753? — Les deux
parties du siècle : un discours de Rulhière. — Les prédictions de d'Argen-
son. — Travail de la philosophie de i-joS à 1789. —Émeutes et Révolution.
III. — La philosophie vers 1753. — Dangers qui menacent les encyclopédistes.
— Une nouvelle croisade. — Dénombrement des croisés. — Leurs projets.
— Les Pompignans. — Les barbouilleurs et les chefs de la littérature. —
Péril de la philosophie, son succès.
IV. — M. Faguet et les cahiers de 1789. — Les principes de 1789 datent de
i83o. — Réfutation : la Déclaration des droits de l'homme. — La politique
générale et la politique de clocher. — Les vraies causes de la Révolution. -
L'esprit philosophique, c'est l'esprit de la Révolution.
V. — But de cet ouvrage : l'intention de l'auteur.
Lanfrey terminait son livre éloquent, trop éloquent même, sur
l'Eglise et les Philosophes par ces paroles prophétiques : « J'ai dit
les vertus de ce siècle et ses grandeurs. Peut-être ai-je trop laissé
dans l'ombre ses défauts; c'est que ses défauts provinrent tous d un
excès de force, et que pour ce motif même, je n'ai pas sujet de les
craindre pour nous. Ils ne sont que trop présents à notre mémoire,
puisqu'ils ont pu nous fermer les yeux sur ses bienfaits. Assez d au-
8 LES PHILOSOPHES
très, d'ailleurs, se chargeront du crime de Gham et profaneront la
nudité paternelle 1 ! »
Hélas ! la nudité paternelle a été soumise à de rudes épreuves !
Nous avons assisté, depuis, à une réaction contre le xvme siècle, si
violente, si acharnée, que tout esprit non prévenu a pu penser que
la cause de cette guerre était moins dans les imperfections ou les
excès des écrivains attaqués, que dans l'esprit même du passé,
qu'ils avaient si hardiment jeté à bas, et qui cherchait à se relever
du milieu de ses ruines.
Je ne parle ici, bien entendu* que des critiques, vraiment dignes de
ce nom, et je constate que, dans les dernières années du xixe siècle, la
philosophie du xvme a été constamment l'objet de leurs attaques. Un
fait caractéristique est le suivant : les candidats au doctorat considé-
raient presque comme une obligation de donner en pleine Sorbonne
des camouflets aux écrivains du xvme siècle. M. Lanson a plusieurs
fois protesté contre cette mode; à propos de plus^d'une thèse, il a
rétabli telle vérité faussée ou altérée, par un docteur qui voulait être
dans le mouvement, et accusait à son tour un philosophe de men-
sono-e ou de duplicité. Il l'a fait avec beaucoup de patience,
mais on comprend fort bien qu'il soit parfois agacé. A propos
d'une histoire de la Littérature française, où un professeur à
l'école moyenne d'Arnheim écrit deux pages sur Voltaire qui ont
plutôt l'air d'une caricature que d'un jugement : « Voilà, s'écriait
M. Lanson, l'effet des travaux de MM. Brunetière et Faguet. Ils
ont avec raison — combattu l'idolâtrie du xvme siècle, et voici
qu'ils ont déterminé un fanatisme à rebours, qui s'attache à éclairer
les petits côtés et néglige les grandes parties du caractère et l'œu-
vre des philosophes du xvme siècle. Quand seront-ils étudiés avec
l'impartiale sérénité de l'histoire2? » De même, appréciant une thèse
1 P. Lanfrey, VEglise et les philosophes au xvme siècle, Paris, Victor Lecou,
i855, p. 370. Dans son livre sur les Encyclopédistes, leurs travaux, leurs doc-
trines et leurs influences (Paris, librairie Internationale), publié en 1866,
Pascal Duprat, tout en reconnaissant qu'on se battait encore autour de VEn-
cyclopêdie, ajoutait qu'on ne mettait plus à la lutte la même ardeur qu'autre-
fois. « Ce n'est pas que nous soyons plus justes ou plus pacifiques, disait-il,
mais nous avons d'autres cbamps de bataille, où l'humeurdes plus belliqueux
trouve de quoi se satisfaire » (p. 3). L'auteur n'aurait pas écrit cela trente
ans après.
2 Bévue Universitaire, kjoo, n" 9, 37S. .
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAIS!: AU XVIII* SIÈCLE 9
sur le poète Gilbert, il opposait à l'excès d'admiration témoigné par
nos pères, l'excès de dénigrement auquel nos contemporains sont
arrivés en parlant des philosophes: « La barque penchait d'un côté.
on s'est porté de l'autre. La manœuvre fut salutaire. Elle penche de
l'autre aujourd'hui : déplaçons-nous de nouveau1. » Ainsi quand le
roseau est trop courbé d'un côté, le meilleur moyen de le ramener à
la position verticale, c'est de le courber avec autant de force, de
l'autre. C'est ce que je ferai, je le déclare très franchement, en
tâchant bien entendu de ne pas dépasser la verticale et de ne pas
laisser le roseau prendre un mauvais pli. Je pense, avec Villemain,
que « la mission philosophique du xvm° siècle, eut ses erreurs de
zèle, ses imprudents apôtres et ses faux prosélytes, mais qu elle
n'en fut pas moins grande dans l'intention comme dans ses effets,
que son influence a transformé la société française - ». Je pense en
un mot que les petits-fils de la Révolution française n'ont pas à rou-
gir d'une philosophie qui a fait cette Révolution.
II
Votre montre retarde, dirait ici M. Faguet. Eh quoi ! est-il possi-
ble que vous en soyez encore à penser que l'esprit philosophique a
créé l'esprit révolutionnaire, et que les hommes de 89 sont les fils
de Montesquieu et de Rousseau, de Diderot et de Voltaire? Quand
en aurons -nous fini avec cette opinion que « la Révolution française
a été faite par les philosophe du xvm° siècle », avec cette vérité
« fameuse », mais qui n'a que .les dehors de la vérité ? C'est une
tradition consacrée ; il est temps que la critique en fasse justice, et
M. Faguet a cru en faire justice dans ses Questions politiques, au
chapitre intitulé : La France en 17893.
Et cela me fait songer au livre de M. Rocquain où la même thèse
était déjà présentée ; l'ouvrage s'appelait l'Esprit révolutionnaire
avant la Révolution J; il a provoqué de vives polémiques. Je le cite,
i Revue Universitaire, i5 février 1899. I, 169, sq.
2 Villemain, op. cit., II, 20a.
3 Faguet, Questions politiques, Paris, Colin, 189^, in-18.
4 Paris, Pion, 1878.
10 LES PHILOSOPHES
non pas pour reprocher à mon tour à M. Faguet que sa montre
n'avance guère; cette opinion ne serait guère vieille, après tout, que
de vinui-six ans environ ; la notre, au contraire, remonterait à la
Révolution elle-même, qui fit transporter d'abord les cendres de
Voltaire, puis celles de Rousseau, dans le Panthéon consacré à ses
grands hommes par la patrie reconnaissante. M. Faguet d'ailleurs,
on va voir que cet hommage lui est bien dû, n'est pas de ceux qui
acceptent une thèse sans la renouveler d'une façon originale. Mais
je rappelle le livre où M. Rocquain essayait d'établir que tout était
à terre, lorsque les philosophes commencèrent leur croisade inutile
contre l'ancien état de choses, parce que le paradoxe fut vigoureu-
sement réfuté par un critique contemporain. Celui-ci établit avec
force qu'il était inutile de songer à « déposséder les philosophes de
cette royauté qu'ils avaient exeixée jusqu'alors », à leur enlever
« cette part prépondérante d'influence et d'action dans la grande
œuvre révolutionnaire ». Je ne le suivrai pas, quand il rattache à
son tour la thèse de M. Rocquain à celle qu'avait développée
M. Aubertin, dans V Esprit public au xvnT siècle, paru en 187^ ';
cinq ans de plus ou de moins ne sont pas une affaire, et d'ailleurs
cela nous engagerait peut-être à remonter plus haut encore-
Mais, poursuivons notre propos, et allons droit aux conclusions de
l'article contre M. Rocquain, qui me paraissent s'appliquer à mer-
veille au récent ouvrage de M. Faguet :
Ce serait fausser l'histoire que... déposséder les philosophes de la part
qu'ils ont prise à la Révolution. Que Ton porte donc sur les philosophes
1 Paris, Didier.
2 De Barante écrit dans son Tableau de la Littérature au xvme siècle, 5e édit.
préface, p. a(J : « Les philosophes du xvme siècle, loin de mériter ou tant de
blâme ou tant de gloire qu'on veut leur en distribuer, nont fait qu obéir au
mouvement commun, sans prévoir et même désirer aucun résultat positif. » C'est
l'idée générale de la Préface et de ce livre, qui « avait d'abord été composé
pour le concours » (ibid . 4) de 1806, « demeuré ouvert pendant plusieurs années »
(ibid. 1). La préface est de 1822 (3e édition). Ajoutons que l'auteur fut taxé de
« fatalisme. » (ibid. 21 sq.) Pour Tocquoville (Alex, de), son ouvrage l'Ancien
Bégime et la Révolution paraît en 1800: « On considère avec raison, dit-il, la
philosophie du xvme siècle comme une des causes principales de la Révolu-
tion >< (p. 8) ; voir surtout le chapitre I du Livre III, consacré aux Hommes de
Lettres. (8e édit., Cal m. Lévy, 1877.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII' SIÈCLE 11
et sur leur œuvre tel jugement que l'on voudra : libre à chacun, selon son
humeur, ses intérêts ou ses convictions. Mais qu'on en fasse avec les uns
des artisans de mensonge et d'erreur, avec les autres des apôtres de
vérité, tantôt des demi-dieux mortels et tantôt des Mammons d'iniquités,
quand il serait si simple d'en l'aire des hommes, plus grands que nous,
mais pétris comme nous tous et de bien et de mal, ils sont et demeureront
dans l'avenir comme clans le passé les vrais ouvriers de la Révolution. Et
l'on ne dira pas que nous marchandions à M. Rocquain le plaisir d'être
contredit : car il nous prendrait presque envie, pour terminer, de
retourner contre lui ses propres termes, et de conclure « que le mouve-
ment d'idées d'où sortit la Révolution date des philosophes » et ne date
que d'eux, si nous ne nous souvenions à temps que souvent la peur d'un
mal nous conduit en un pire.
Telle était la conclusion d'un article paru le i5 octobre 1878 dans
la Revue des Deux-Mondesi^ sous la signature de M. Ferdinand
Rrunetière. L'éminent critique a dû constater trop souvent que ses
conseils n'avaient pas été entendus, que, d'une part, les fanatiques
s'obstinaient à falsifier le vrai en dénonçant les encyclopédistes comme
des Mammons d'iniquité, et que, de l'autre, des esprits très redou-
tables par la conscience de leurs recherches, la sûreté de leur juge-
ment et la vigueur de leur dialectique, recommençaient à vouloir dé-
posséder les philosophes de la part qu'ils ont prise à la Révolution !
Et quel est le grand argument de M. Rocquain lorsqu'il veut
démontrer que les philosophes n'ont pas fait la Révolution fran-
çaise? C'est qu'en 1753 cette Révolution a été sur le point d'éclater;
en 1703, c'est-à-dire avant la période vraiment active de la philo-
sophie. Tout le monde connaît ce qu'on entend par là, et cette dis-
tinction a souvent été faite entre les deux grandes parties du
xviii0 siècle. Les contemporains en avaient déjà fort nettement
conscience, comme le prouvent de Rulhière et son discours
à l'Académie. De Rulhière, qui remplaçait l'abbé de Boismont,
prononça un discours de réception fort remarqué, dont la Harpe,
notamment, fait le plus grand éloge. Dans cet « ouvrage substantiel,
plein d'idées justes et fines, sans affectation de finesse, plein d'es-
1 Pages 922 sq. Voir l'article dans Histoire et Littérature, Paris, Lévy, i8y.'5,
207 sq. : « Les philosophes et la Révolution française » (p. 240, 241.)
12 LES PHILOSOPHES
prit sans recherche d'esprit1 », le récipiendaire traçait un tableau
de la révolution qui s'était faite dans les lettres, vers ijSo, à
l'époque de l'Encyclopédie. Le développement est conduit de main
de maître.
La première révolution, accomplie par Fontenelle, s'achevait;
Voltaire pointait à peine. « Il régnait sur la scène sans régner sur
nos opinions. » Déjà, cependant, il commençait à conquérir les suf-
frages des Français en attendant de conquérir ceux de l'Europe
entière. Montesquieu publiait l'Esprit des Lois et Buffon son His-
toire de l'Homme et de la Nature. Rousseau « fortifiait dans les
solitudes cette voix éloquente » qui allait tout enflammer ; les
ouvriers de YEncyclopédie se groupaient autour de leurs deux
contremaîtres. « Un mouvement général se fit alors dans l'esprit
humain. Ces profondes études, sortant toutes à la fois des retraites
solitaires où elles s'étaient mûries, répandirent tout à coup de nou-
velles idées, de nouvelles lumières, des espérances nouvelles. »
Mais, en même temps, « on vit commencer une suite d'événements
malheureux qui, peu à peu, et de jour en jour, ôtèrent au Gouver-
nement cette approbation, cette estime publique dont il avait joui
jusque-là. » On passait de l'amour des lettres à l'amour de la philo-
sophie ; on passait à la fois « de l'applaudissement aux plaintes, de
la prospérité aux craintes d'une ruine générale » Les hommes
de lettres devaient changer de ton ; s'occupant des grands objets de
l'Administration publique, de la morale, des lois, de l'éducation, ils
ne pouvaient plus louer le régime ; autrefois, ils avaient été les
plus flatteurs, ils allaient devenir les plus révolutionnaires des
hommes. Tel est le passage où de Rulhière note cette différence, si
souvent indiquée depuis, entre la première et la deuxième moitié du
xvnr siècle.
Or, en 1753, cette seconde période ne fait que commencer.
Voltaire n'a pas encore inondé la France et l'Europe de ces mille
« plaquettes » vives, légères, insaisissables, lues avec délices et
commentées avec intérêt ; Jean-Jacques n'a pas lancé son Discours
sur l'Inégalité; il y a un an à peine que le Gouvernement n'a pas
hésité à frapper YEncyclopédie par un arrêt du Conseil (il est vrai
1 La Harpe, Correspu/vlanre littéraire depuis 1774, etc.. 2'' édit., 180/»,
V, 218.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIII» SIÈCLE tè
qu'il a cédé quelques mois après); de plus, Soubise n'a pas encore
cherché, sa lanterne à la main, son armée sur le champ de bataille,
la du Barry'ne songe pas qu'un jour elle frappera sur le ventre les
princes de la famille royale, et le peuple n'est pas allé sur la route
de Chatou pour voir la f... mine du chancelier Maupeou et huer,
après sa disgrâce, le serviteur de la royauté. Eh bien, à cette époque,
d'Argenson écrit : « Je sais de l'un des principaux magistrats de
Paris que les Parisiens sont en grande combustion intérieure ; l'on
y prend des précautions militaires, le guet monte la garde chaque
jour ; ce même magistrat ne doute pas qu'à la suppression du
Ghâtelet l'on ne fermât les boutiques, qu'il n'y eût des barricades et
que c'est par là que la révolution commencerait », et encore : « La
révolution est plus à craindre que jamais. Si elle est pour arriver à
Paris, cela commencera par le déchirement de quelques prêtres dans
les rues, même par celui de l'Archevêque de Paris, le peuple regar-
dant ces ministres comme les vrais auteurs de ses maux » , et encore :
« Tous les ordres sont à la fois mécontents... Partout des matières
combustibles. D'une émeute, on peut passer à la révolte, de la
révolte à une totale révolution, élire de vrais tribuns du peuple,
des consuls, des comices, priver le roi et ses ministres de leur
excessif pouvoir de nuire1 ». Qu'y a-t-il là pour les philosophes, et
comment peut-on les considérer comme les auteurs d'une révolu-
tion qui a failli éclater, avant même que leur propagande eût remué
l'opinion publique?
Je pourrais tout d'abord contester que d'Argenson ait vu juste.
En vérité, on reste frappé d'étonnement quand on voit avec quel
empressement des historiens se servent de certains mémoires du
xvine siècle, avant d'en avoir fait sérieusement la critique. C'est ce
qui est arrivé pour les Mémoires de Mmc d'Epinay qu'il faudra bien
un jour ou l'autre réduire à leur juste valeur. C'est ce qui est arrivé
peut-être pour les Mémoires de d'Argenson. « Oserais-je avancer,
disait Duclos dans la préface de son Histoire de Louis XI, une pro-
position qui, pour avoir l'air d'un paradoxe, n'en est peut-être pas
1 D'Argenson, édit. Janet, passim, et notamment : III, 38o sq., décembre
1750; IV, 44, 11 septembre 1751; IV, 53, 22 octobre 1751; IV, io3, 9 septem-
bre 1762, etc., etc., V, 347 : Finances, Dettes nationales (1706) — Edit. Rathery,
VIj4o3, mai i75i; VII, 21, novembre 1751; VII, 295, septembre 1762, etc.
14 LES PHILOSOPHES
moins vraie? Ce ne sont pas toujours les auteurs contemporains qui
sont le plus en état d'écrire l'histoire1. » Cette proposition n'a nulle-
ment l'air d'un paradoxe. D'Argenson a vu les événements d'une
façon personnelle; les a-t-il vus d'une façon vraie? C'est autre
chose. N'oublions pas surtout que d'Argenson est un ministre, mis en
disponibilité par retrait d'emploi : représentons-nous les sentiments
d'une Excellence déchue, en face d'événements que ses successeurs
dirigent mal, à son avis, ou ne dirigent pas du tout; et demandons-
nous si nos arrière-petits neveux ne devront pas hésiter avant de se
fier, pour apprécier notre époque, aux notes d'un des ministres de
la troisième République, lequel, après avoir perdu son portefeuille,
écrirait tous les matins que le tocsin de la Révolution sociale va
retentir et que le pays, qu'il ne gouverne plus, s'en va tout droit aux
pires abîmes !
Je veux bien croire, toutefois, que d'Argenson ait eu toute la
clairvoyance et toute la pénétration qu'on lui attribue. M. Armand
Brette a publié des extraits des Mémoires de d'Argenson, qu'avait
édités la Société de l'Histoire de France, et a donné ce titre à son
ouvrage ; La France au milieu du x\mc siècle (1747-1757)-. M. Edme
Champion en a écrit la préface ; il suffirait de parcourir ce volume pour
comprendre combien, en 1753, la royauté n'était plus digne ni de
respect ni d'amour, combien l'aristocratie imprévoyante et égoïste
c était à la démocratie ce que la pourriture est au fruit », combien
le peuple était exténué par la misère. Et l'on se demande, en effet,
— si le mot de « révolution3 » n'est pas imaginé par le marquis, s'il
a été réellement prononcé, — pourquoi il n'y a pas eu de révolu-
tionnaires? pourquoi les mécontents ne sont pas passés de la parole
à l'acte?
En «789, le roi ne sera pas plus avili, les grands plus méprisés,
le peuple plus affamé. Mais la réponse apparaît nettement : en 1789,
il y aura quelque chose qui n'existe pas en 1753, et ce quelque
chose, c'est précisément le travail accompli par les philosophes du
xviii0 siècle. Si ces derniers n'avaient rien à faire, pourquoi, l'état
social et économique étant pire en 1753 qu'en 1789, l'explosion
1 Œuvres, Belin, 1820, II, fi.
2 Paris, Colin, in-18, 1898.
:i II écrivait déjà en 1743 : « La Révolution est certaine dans cet état-ci.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VI Wlll» SIÈCLE 15
révolutionnaire n'a-t-elle pas lieu en i-53'.M C'est que si « général »
et si « rapide » qu'ait été le changement, comme disait de Rulhière,
il n'a été ni assez rapide, ni assez général pour transformer, en
trois ou quatre ans, l'esprit de la nation, pour lui inculquer la notion
de ses droits, pour lui donner la force invincible, celle qui vient du
sentiment de la liberté, D'Argenson avait bien vu d'où soufflait le
vent « d'antimonarchisme et d'antirévélation », et qu il venait
d'Angleterre- ; il fallait qu'il soufflât en France assez longtemps
pour ébranler les préjugés et les abus. La tâche sera accomplie
en 170*9. La preuve la plus évidente, c'est qu'il y a eu des émeutes,
et qu'aucune n'a eu les résultats prévus par d'Argenson. En 1700,
le peuple ayant été persuadé qu'on enlevait des enfants pour. les
transporter aux colonies, écharpe les suppôts de la police, assomme
les archers, assiège les commissaires dans leurs maisons et se
dispose à piller l'hôtel du lieutenant de police Berrier : quelques
détachements de gardes françaises suffisent pour tout calmer3 .
Du 20 janvier au 20 février 1^53, selon M. J. Soury, huit cents
malheureux périssent de misère dans le faubourg Saint -Antoine. A
Rennes, à Bordeaux, en Languedoc, en Guyenne, en Auvergne, en
Normandie, des émeutes éclatent; on envoie des troupes, et tout
est dit. A Rouen, les couvents sont envahis, les bateaux de grains
mis à feu, les maisons mises à sac. La Jacquerie renaît dans les
campagnes; des milliers de paysans forcent les châteaux et mettent
les châtelains à contribution. « On se croirait en 1789, ajoute
M. Souiy ; alors le peuple ne souffrira pas davantage; mais, ne
sentant plus ni le frein, ni la bride, il se débarrassera de son cavalier
séculaire, s'emportera, l'œil fou et la crinière au vent, et tombera
pour ne plus se relever, les os brisés, dans quelque fondrière'. »
L'image n'est pas exacte ; c'est le cavalier séculaire qui se cassera
les reins, et non le peuple. Mais comment, après cela, M. Soury,
est-il de l'avis de M, Rocquain? Le peuple sent le frein et la bride
1 11 est bien entendu que nous tenons compte (on le verra plus bas) et de
l'avortement des réformes de Turgot, et de la réaction qui a suivi cette ten-
tative.
2 Edit. Rathery, VI, 464, septembre 1 j5 1 .
3 Voir plus bas, chap. vin, les récits des émeutes populaires vers cette
époque.
4 Soury, Portraits du xvme siècle, préface passim.
16 LES PHILOSOPHES
en 1753, nous ne disons pas autre chose; il ne les sent plus en 1789,
c'est tout à fait exact.
Décidément, en iy53, l'heure n'est pas venue. Pendant près de
quarante années, les philosophes vont faire l'éducation du pays :
ils lui apprendront qu'il est composé d'hommes, ils lui apprendront
à raisonner. A partir de ce moment, il ne sera plus possible d'arrêter
une émeute : logiquement, fatalement, elle deviendra la Révolution.
III
Il est si vrai que la philosophie avait à peine commencé sa tâche,
si vrai qu'elle avait l'air d'en être encore à ses premiers pas, qu'à
cette date le parti dévot put espérer arrêter le mouvement, et qu'une
réaction formidable se produisit pour écraser les nouvelles doc-
trines1. On a trop essayé d'amoindrir l'importance des dangers qui
ont menacé les philosophes. Je ne parle pas de ceux qui ont nié ces
périls : ceux-là ont commis plus qu'une erreur, ils sont coupables
d'une erreur volontaire. « L'hérétique, avait déclaré Bossuet, est
celui qui a une opinion »; « toutes les opinions, déclarera Voltaire,
sont absolument étrangères à la morale ; il faut être homme de bien,
soit que les saints soient ressuscites deux fois, soit que Dieu ne les
ait ressuscites qu'une. Notre symbole a été fait tard, je l'avoue;
mais la vertu est de toute éternité2. » Avoir une opinion, c'est de
l'hérésie ; n'en avoir pas, c'est de la tolérance. L'une est aussi con-
damnable que l'autre. « Sous Louis XVI, écrit M. Brunetière, le
Tolérantisme, en tant qu'il consistait « à admettre indifféremment
u toute sorte de religions », était encore qualifié de crime de lèse-
majesté divine, et passible au besoin, comme tel, de la peine du
feu3. » Voilà pour les choses religieuses; voici pour les affaires
civiles. En 1764 4, parut une déclaration du Roi qui supprimait le
1 Sur l'assaut donné aux encyclopédistes, cf. P.Duprat> les Encyclopédistes^
ch. m, 3i sq. ; xi, 174 sq.
2 Voltaire, édit. Beuchot, XXXII, 35o ; XLIII, 427 ; XLVI, 95.
3 Brunetière^ Etudes critiques, 5e série, la Critique de Bayle, 149 (ie' août
1892).
4 Baehaumont, Ment, secrets, Londres, 1777, 3 avril 1764, II, 43.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII« SIÈCLE 17
droit de traiter les questions de gouvernement, d'administration, de
finances, en un mot d'écrire des ouvrages de politique. Un Lyonnais,
l'abbé Morellet, eut l'honneur de protester dans ses lie flexions sur
les avantages de la liberté d'écrire1. Le contrôleur général écrivit de
sa main, en marge du manuscrit de Morellet : « Pour parler de cette
administration, il faut tenir la queue de la poêle, être dans la bou-
teille à l'encre, — (M. le Contrôleur violait le principe de la conti-
nuité des métaphores), — et ce n'est pas à un écrivain obscur qui,
souvent, n'a pas cent écus vaillant, à endoctriner les gens en
place. » C'était un argument original contre la liberté de la presse!
Je ne recommencerai pas l'énumération des entraves opposées par
les lois et les institutions aux écrivains du xvme siècle. Recon-
naissons, d'ailleurs, que les philosophes s'affranchirent assez aisé-
ment de ces entraves, qu'ils eurent de tout-puissants protecteurs,
des complices très influents, qu'ils semblaient, au contraire, redoubler
de hardiesse après chaque intervention du pouvoir, intervention
toujours suivie d'une reculade. Si plus d'un livre eut les honneurs
de la brûlure, aucun écrivain ne cueillit les palmes du martyre.
Mais c'était déjà beaucoup que de sentir l'existence d'un arsenal de
lois, de décrets, d'arrêts, dans lequel on pouvait puiser, sinon pour
les frapper, du moins pour les intimider. L'opinion de M. le Contrô-
leur général était celle de plus d'un ennemi des philosophes. En
1769, quand paraît Bélisaire, le comte d'Artois, âgé de dix ans,
s'écriait qu'il était plaisant qu'un pédant de collège, un Marmontel,
s'avisât de donner des leçons aux rois, et que, s'il était le maître,
il ferait fustiger l'écrivain aux quatre coins de Paris. « Et moi,
reprit le Dauphin qui avait treize ans, si j'étais roi, je le ferais
pendre. » Et certes, deux enfants de cet âge ne faisaient guère que
répéter ce qu'on leur avait appris! Je doute que de tels propos
dussent être pour Marmontel un encouragement. On ne se servait pas
des armes, c'est vrai ; mais on les avait, et je trouve que ce n'était
pas rassurant9.
Or, quelques années après 1753, il s'en fallut de peu qu'on s'en
servît. Le clergé organise la résistance. On exhume une loi de 1 563
qui condamnait « à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort
1 Morellet, Mélanges, etc., III, 1 sq,
8 Cf. de Tocqueville, op. cit., p. 99; et surtout: 225, a83, ete<
U.Niv. de Lyon. — M. Rdvstan.
18 LES PHILOSOPHES
s'ensuivit » tout homme qui imprimerait un ouvrage contre la reli-
gion. L'Eglise, le parlement, le pouvoir royal joignent leurs efforts.
C'est, à la fois, le réquisitoire de Fleurv, le mandement deBeaumont,
l'anathème de Clément XIII. Les croisés sortent de tous les coins:
Abraham Chaumeix, convulsionnaire en retraite, « vinaigrier et
théologien1 », ancien comparse des crucifiements grotesques de la
rue Saint-Denis; l'avocat Moreau qui part en guerre contre les
Cacouacs de Y Encyclopédie; le P. Berthier qui conduit le sacré
bataillon des journalistes de Trévoux; l'évêque Boyer, celui que
Voltaire a fait passer à la postérité avec son titre de noblesse â'àne
de Mirepoix et qu'il a représenté par le Yebor, de Zadig, le plus
odieux des archimages- ; Palissot, dont nous connaissons l'histoire;
Fréron, que M. Ducros, dans son beau livre sur les Encyclopédistes,
appelle « un bon élève des Jésuites » — ce qui n'est certes pas une
tare — et, ajoute M. Ducros — « qui est resté tel toute sa vie3 »
ce qui n'est certes pas un compliment ; et tant d'autres, l'abbé
Trublet, qui doit aussi sa renommée à Voltaire, le P. Hayer,
récollet, qui, avec beaucoup de courage et encore plus d'haleine,
écrit la Reli/fion vengée, en vingt volumes4 ; etc., etc. A ce moment,
un chevalier de la Bastide écrit : « Qu'est-ce qu'un philosophe?
C'est un impertinent qui cache un malhonnête homme. Par amour-
propre, on devrait chasser de la Société quiconque a la hardiesse
d'en porter le titre. » Cette élucubration fait partie d'un ouvrage
intitulé : les Choses comme il faut les voir5. Voici surtout M. le
marquis Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, dont M. Ducros
nous expose si joliment la mésaventure :
Tout entier à la noble et, il l'espérait du moins, lucrative mission de
sauver le trône et l'autel, le Franc se dépêcha, dès son discours de récep-
1 Cf. Voltaire, le Pauvre Diable, Beuchot, XIV, 161.
* Duvernet, Vie de Voltaire, Genève, 1786, p. 1 35.
3 Paris, Honoré Champion, 1900, p. 284.
4 Sur la Religion vengée, cf. d'Alembert à Voltaire, 23 janvier, 1707, Œuvres,
V, 49 (Belin, 1822).
5 Paris, Duchesne, 1757, in-8. Il n'était pas le seul à penser et à parler ainsi.
Dans son Essai sur les mœurs, Sorel, [avocat Jau Parlement, collaborateur de la
Religion Vengée (in-12, Paris, Brunet, 1705) déclare: « On pend les voleurs,
on rompt les assassins, d*où vient n'écartèle-t-on pas l'auteur d'un livre
impie? » (Cf. Fréron, Année littéraire, t. VIII, 3i décembre 1765.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAIS!: M XVIUe SIÈCLE 19
tion (le 10 mars 1760), d'assommer — c'est le mot qui convient à la
lourdeur de ses coups — « cette philosophie altière qui sapait et l'autel
et le trône ». Et, face à ses adversaires, il leur asséna en plein visage la
stupéfiante mercuriale que voici : « Des prétentions ne soul pas des titres.
On n'est pas toujours philosophe pour avoir fait des 'traités de morale (à
l'adresse de Duclos), atteint les profondeurs delà plus sublime géométrie
(à l'adresse de d'Alembert).... Le sage et vertueux chrétien, voilà le philo-
sophe ! » Se fût-il mis une pierre au cou ' !
Eh oui ! se fût-il mis une pierre au cou ! Il eût dispensé Voltaire
de lui attacher à cette place un grelot qui sonna constamment à
ses oreilles. Mais parce qu'il fut ridicule, ne pensons pas qu'il
n'était nullement dangereux. Favart écrivait au comte de Durazzo :
M. Le Franc ne se flatte pas moins que d'expulser M. de Voltaire de
l'Académie. On dit, à cette occasion, que, si l'on rayait M. de Voltaire
du nombre des 40, ce serait ôter le chiffre 4 et qu'il ne resterait
plus que le o. MM. Duclos, d'Alembert et beaucoup d'autres seraient sans
doute compris dans la réforme, comme encyclopédistes. En ce cas, on
prendrait des capucins pour recruter l'Académie Française*.
Et Quesnay redisait plus d'une fois : « J'approuve bien Voltaire
de sa chasse aux Pompignans : le marquis bourgeois, sans le ridi-
cule dont il l'a inondé, aurait été précepteur des enfants de France,
et, joint à son frère Georges, ils auraient tant fait qu'on aurait
élevé des bûchers3. » A quoi l'éditeur des Mémoires de Mmt du
Hausset ajoute : « Rien cependant n'est plus injuste que cette sup-
position. M. de Pompignan, homme vertueux, charitable et animé
par le véritable esprit de la religion, était incapable de toute espèce
de persécution. » Je réponds à mon tour : « Rien n'est plus injuste
que cette défense. » Il faut penser que Voltaire savait bien ce qu'il
faisait, en assommant à son tour le marquis et en réglant plus tard
les comptes de son frère Aaron. On est stupéfié de l'insolence de
1 Duci'os, op. cit., p. 278. Sur le péril des encyclopédistes, après l'attentat
de Damiens (janvier 1757), cf. ibid., 09.
2 Mém. et Corresp. litt., Paris, Collin, 1808, I, 46, 47 : au comte de Durazzo,
22 mai 17G0.
3 Mme du Hausset, Mém. éd., 1824, p. 128.
20 LES PHILOSOPHES
Pompignan à l'égard de Malesherbes, le directeur de la librairie,
homme de bien, homme vraiment libéral, puisqu'il a voulu la liberté
de la presse et pour les philosophes et contre eux, et pour Voltaire
et pour Fréron1. Or, Malesherbes en fut réduit à se défendre contre
les accusations de Pompignan par un mémoire où il écrivait ces
paroles, dignes et impartiales : « De ce que les Encyclopédistes
sont répréhensibles, à beaucoup d'égards, il ne s'ensuit pas que
leurs adversaires ne doivent être soumis à aucune loi'-. » Dès lors,
la suspicion de l'Eglise à l'égard de Malesherbes redouble, et, en
1765, le clergé dévoile ses batteries : « Nous touchons, dit-il, dans
une adresse au roi, au moment fatal où la librairie perdra l'Eglise
et l'Etat. Il serait juste et sage que la librairie fût soumise à notre
inspection et que nous fussions appelés à une administration dont
nous avons un grand intérêt à empêcher les abus. » Cela se passe
de commentaires! Voilà qui justifie Voltaire dans sa lutte contre
Pompignan et contre ceux qui « pompignanisaient »; voilà surtout
qui nous montre bien qu'en 175^, non seulement les philosophes
n'avaient pas armé les esprits, mais qu'ils avaient assez à faire à
se sauver eux-mêmes.
Heureusement pour eux, tous les hommes de talent étaient de
leur côté. L'abbé de la Porte fit un jour l'expérience suivante. Il
avait d'abord travaillé au « patibulaire » de Fréron ; la brouille se
mit entre les associés ; l'abbé fit bien un journal pour son compte,
mais il fut obligé de plier boutique. Il s'était imaginé de composer
« une revue des feuilles de Fréron » ; il opposait, à la série des écri-
vains dénigrés par le journaliste, celle des auteurs loués par ce
dernier ; le résultat était saisissant : dans l'une étaient « tous les
barbouilleurs de papier » ; dans l'autre, « les chefs de la littérature3 ».
On n'a pas besoin de dire où se trouvaient ceux-ci et ceux-là. Ainsi
doit s'expliquer en partie le succès des philosophes, mais, en 1753,
ce succès était plus que douteux. En face des « barbouilleurs », les
« chefs de la littérature » vont se grouper, s'entendre, prendre immé-
diatement l'offensive et commencer résolumentla révolution. En 1789,
1 llatin, Histoire de la Presse en France, Poulet- Malassis, i85g, II, 3q8, 408,
410, etc.
2 Desnoireterres, Voltaire et la Société française au xvme siècle, Paris, Didier^
2e édition, V, 444.
3 La Harpe, Correspondance littéraire, III, 45, 46<
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XVIIIe SIÈCLE 21
ils auront depuis longtemps triomphé de leurs ennemis; groupé
tout un peuple autour d'un certain nombre d'idées directrices ; il
sera impossible que la révolution n'éclate pas, et je conclus que la
révolution reste bien l'œuvre des philosophes, quoi qu'en ait pensé
M. Hocquain, quoi qu'en pense M. Faguet.
IV
Il appartenait à M. Faguet de renouveler cette opinion ; il la
renouvelle au moyen de documents de tout premier ordre, que lui
fournissait M. Edme Champion, dans son livre si précieux : la
France d'après les cahiers de 1189i. M. Champion, avant que le
ministre de l'Instruction publique eût décidé la publication officielle
des cahiers déposés parles trois ordres en 1789, avait insisté sur
l'importance fondamentale de ces documents. De cette importance,
tout le monde convenait. Pourtant, le plus grand nombre de ces
témoignages restaient enfouis dans les archives des villes. M. Cham-
pion, en se servant de la première série, d'ailleurs fort insuffisante,
des Archives Parlementaires et des publications plus ou moins
complètes des cahiers de bailliages et de paroisses, imprimés à la
fin du xixe siècle, montre quelle richesse d'informations apportera à
l'historien la collection complète des cahiers conservés en France,
et il trace, d'après ceux que nous connaissons, un tableau de la France
en 1789. Or, une chose a frappé M. Faguet dans cette esquisse
vivante et précise ; c'est que tous les cahiers sont unanimes à
réclamer seulement des réformes dans l'ordre économique- et dans
l'ordre administratif2 : « Les principes de 1789? s'écrie M. Faguet.
Il n'y en a pas. Les hommes de 8y n'ont pas plus songé à la
1 Paris, Colin.
2 Op. cit. y p. 3. P. Duprat (op. cit., X, 109) voit au contraire, dans les cahiers
de 1789, l'œuvre de Y Encyclopédie et des philosophes. Il renvoie à un livre
de Chassin : le Génie de la Révolution (Les Elections de 1789, d'après les
brochures, les cahiers, etc.. in-8°, i8C3, librairie Paquerre). De Tocqueville
(op. cit. 21 1), déclarait qu'après avoir lu « attentivement » les cahiers des trois
ordres, il avait vu « avec terreur » qu'en « réunissant tous les vœux particu-
liers », il s'agissait « d'une des plus vastes et plus dangereuses révolutions qui
aient jamais paru dans le inonde ».
22 LES PHILOSOPHES
liberté qu'à l'égalité Ceux qui ont rédigé les cahiers mouraient
tout simplement de faim et désiraient cesser de mourir La
Révolution Française, dans les vœux des hommes qui l'ont com-
mencée, aussi bien que dans les résultats par où elle a fini, c'est
une révolution purement économique et administrative. » Les phi-
losophes n'ont rien à voir, par conséquent, dans la Révolution ; les
principes de 1789 datent de i83o; il n'y a pas un seul écho des
Encyclopédistes dans les cahiers des trois ordres.
C'est peut-être un peu se hâter que d'affirmer ainsi qu'on ne ren-
contrera dans aucun cahier un écho des principes de la philosophie.
Certains de ceux qui ont été publiés renferment déjà autre chose que
des réclamations d'ordre économique et administratif. Telle est, par
exemple, l'adresse au roi contenue dans le cahier de Langres
Ceux qui l'ont composé avaient, sans doute, lu Montesquieu et Vol-
taire, et ils le font voir. Cela posé, il est bon de reconnaître, d'une
façon spéciale, que M. Faguet a raison : on est étonné de la diffé-
rence entre le point de départ et les premières étapes, de la rapi-
dité avec laquelle on passe de vœux, après tout, modestes, à des
réformes radicales. J'avais moi-même ce sentiment quand je par-
courais naguère les cahiers des paysans du Beaujolais, publiés par
la Bévue d'Histoire de Lyony. Soit : les cahiers n'ont montré nul
souci des grands principes.
D'abord, on serait autorisé à en conclure que la philosophie n'a
rien à voir dans les cahiers, mais non pas les philosophes : car, je
le demande, quel est l'homme de lettres qui, au xvm° siècle, n'avait
pas abordé les problèmes économiques et administratifs ? Puis le
raisonnement est spécieux. Les cahiers sont les cahiers, et la Révo-
lution est la Révolution; il est impossible d'identifier ceci et cela.
Vous cherchez où sont, en 1789, les grands principes de la philoso-
phie ? Il n'est pas nécessaire de chercher bien loin ni bien long-
temps. Il suffit d'aller jusqu'au mois d'octobre 1789, où est promul-
guée la Déclaration des Droits de ï Homme et du Citoyen. Or, si
nous avons changé ou essayé de changer bien des choses, nul n'arri-
vera à faire que la Déclaration ne soit pas tout simplement le résumé
juridique des théories qu'avaient défendues les philosophes du xvme
1 Dirigée par mon très sympathique collègue M. Charléty. Les Cahiers des
paysans beaujolais ont été publiés dans le tome III, année 1904.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 23
siècle; les voilà bien, n'est-ce pas. les principes de 1789, et voilà
bien aussi ceux qui les avaient inspirés?
Et si nous nous demandons pourquoi les cahiers furent si timides
et les députés si hardis, la psychologie politique la plus élémen-
taire nous fournira la réponse! Il était naturel que, dans son petit
coin du Beaujolais, le paysan fût prudent, circonspect : Q était fatal
qu'une fois transporté dans cette Assemblée, dont l'esprit des phi-
losophes animait la majorité, son représentant songeât ;i toute
autre chose qu'aux délégués de l'intendant ou du fermier des
gabelles, et qu'il s'associât de tout cœur au projet d'une constitution
nouvelle bâtie sur des principes nouveaux. Alors, l'influence de
la philosophie agissait sans aucune des contraintes qui pesaient et
qui pèsent encore sur la politique de clocher; sans cela, les députés
n'auraient osé demander que des réformes ; avec cela, ils se sen-
taient assez de courage civique pour jurer de ne pas se séparer,
avant d'avoir donné une Constitution à la patrie.
Qu'on ne vienne plus nous répéter que le seul mobile qui gui-
dait les hommes de 1789 était le désir d'échapper à la faim. Mourir
de faim? Mais le peuple n'avait jamais fait autre chose, mais cela
faisait partie de la tradition nationale, mais le contraire eût été une
bizarrerie! Le peuple mourait de faim normalement, régulièrement;
il ne mourait pas plus de faim en 1789, qu'en 1709, qu'en 1 j 5 .'5 ' .
Nous en verrons plus bas des preuves multiples. Il n'y avait pas de
raison pour que cela ne continuât pas, après 1789! Ou plutôt, il y
avait une raison : c'est que les philosophes, ayant travaillé à l'af-
franchissement des esprits, avaient donné à tous leurs concitoyens
le sentiment qu'ils étaient des hommes libres et qu'ils avaient,
parmi leurs droits imprescriptibles, celui de fonder une Société
où les mêmes ne seraient pas toujours sacrifiés. Les citoyens se ren-
dent compte que leurs maux ne sont pas d'institution divine, qu'ils
ne sont pas inhérents à un état de choses voulu par la Providence,
mais qu'ils résultent d'une série d'iniquités auxquelles il est temps
de porter remède. Ils répètent sans le comprendre toujours, je le
veux bien, le credo des philosophes, et ce qu'ils en retiennent c'est
1 Voir l'opinion de Tocqueville sur la prospérité publique vers 1789 (op. cil.,
a55).
24 LES PHILOSOPHES
d'abord que rien ne va selon la raison et la justice, puis qu'il ne
tient qu'au peuple lui-même que tout aille suivant la justice et la
raison. Alors, ils ne se contentent plus de courber la tète ; les quo-
libets et les chansons ne leur suffisent plus ; éclairés par la philo-
sophie sur les abus, ils les renversent; éclairés par la philosophie
sur les réformes, ils bâtissent après avoir renversé. Ici et là, les
philosophes sont également les initiateurs ; là, ils fournissent
les armes; ici, ils fournissent les principes1; si bien qu'à quelqu'un
qui me demanderait de définir l'esprit philosophique, je répon-
drais, sans hésiter, en prenant le contre-pied de l'opinion de
Al. Faguet : « L'esprit philosophique, c'est l'esprit de la Révolu-
tion de 1789. »
Je m'en tiendrai donc à l'opinion séculaire, et je continuerai à
penser que notre xvm° siècle est digne de notre admiration parce
que ses écrivains ont élaboré la société moderne. Comment L'ont-ils
élaborée, comment ont-ils utilisé, pour la tâche commune, les
diverses forces de la nation? Je vais à présent essayer de le montrer.
Mais j'ai cru bon, auparavant, d'indiquer dans quel esprit j'avais
composé cet ouvrage et d'exposer nettement ma conviction. Je
serais trop heureux si je pouvais la faire partager à ceux qui vou-
dront bien lire ce livre et le discuter.
De Tocqueville montre qu'ils fournissent le vocabulaire, même aux paysans
qui font des requêtes (p. 216, 217).
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XVIII SIÈCLE 25
CHAPITRE PREMIER
LES PHILOSOPHES ET LA ROYAUTÉ
I. — Sentiment de la France envers la royauté. — Fidélité séculaire. — Senti-
ments de la nation envers Louis XV enfant. — Les événements de juillet
1721. — Beauté du roi. — Son inaction. — Espérances du peuple. — Les
espérances se confirment. — La Maladie de Metz. — La clé du caractère
de Louis XV : l'ennui. — Traité d'Aix-la-Chapelle et apogée de Louis XV
(1748). — Le Bien-Aimé. — La royauté au milieu du siècle.
IL — Attitude des philosophes envers le roi pendant cette période.— Reproches
immérités. — Discours de Voltaire et de Duclos à l'Académie. — Admira-
tion générale pour le roi. — Vers de Fréron. — Les philosophes pensent
comme la nation.
III. — A quel moment la nation se détache du roi. — Responsabilité de
Louis XV : opinions diverses. — Essais de réhabilitation. — Opinions des
contemporains. — L'autorité monarchique n'est pas affaiblie. — Louis XV
et le décor extérieur de la royauté. — Louis XV et ses ministres. — Préten-
dus présages d'une révolution. — Dernières années de Louis XV. — Les
satires, les chansons, les épitaphes.
IV. — Sentiments des philosophes envers le roi. — Explication de leur
attitude. — Louis XV et les écrivains. — Le règne de Louis XV est celui de
la philosophie. — Opinion de Turgot, de Quesnay. — Opinion de Beauvau.
— Les résultats pour la philosophie : de Levis. — Les philosophes sont
reconnaissants à Louis XV de sa neutralité.
V. — Les philosophes ont peur du Dauphin. — Opinion du xvme siècle sur le
Dauphin. — Son caractère. — Son entourage.— Le Dauphin et les Jésuites.
Appréhensions des philosophes. — Changement à la mort du Dauphin. —
Thomas et Diderot. — Les véritables sentiments des philosophes. —
Pourquoi ils font des vœux pour Louis XV.
VI. — Les philos_Q_ah£g et la monarchie. — Exagérations passagères. — La
théorie du bon despote. — Les physiocrates. — Opposition avec Montes-
quieu. -- Expérience de Turgot. — Les philosophes et les questions poli-
tiques. — Duclos et le pouvoir royal. — Confiance dans la royauté. —
Monarchie et despotisme. — Garanties insuffisantes.
VIL — Conclusion : les philosophes ne sont ni des républicains, ni des
courtisans.
I
Les Anglais ont représenté sur un de leurs théâtres une mauvaise
farce dans laquelle on tourne en dérision le peuple français personnifié
par un crocheteur. Ce crocheteur porte sur son dos un fardeau considé-
rable de hardes, de vêtements de première nécessité. Un interlocuteur
26 LES PHILOSOPHES
qui le rencontre lui demande : « Où vas-tu? — Au trésor royal. — Qu'y
faire? — Porter ce fardeau. — Tiens, portes-y le mien aussi. — Mais je
ne le puis pas, vous voyez que je suis écrasé. — Porte-le toujours de par le
roi et pour le roi. » Un second interlocuteur vient et fait les mêmes
questions et la même cérémonie. Un troisième suit, un quatrième; bref,
le crocheteur succombe au poids et se traîne en rampant vers le trésor
royal. Arrivent des chevaux, des équipages brillants, des hommes couverts
d'or; et l'on crie : « C'est le roi, vive le roi! » Le pauvre crocheteur
presque expirant tourne la tête de ce côté et crie à s'égosiller : « Vive le
roi ! »
Cette anecdote de la Chronique Scandaleuse1, écrite dans la
deuxième moitié du siècle, nous en dit bien long sur les senti-
ments des Français envers la monarchie. La France du xvmc siècle
offre le spectacle d'une nation, qui perd de jour en jour le respect
pour le roi, sans rien perdre de son respect et peut-être de son
amour pour la royauté.
Il faut s'entendre sur ces mots souvent cités de d'Argenson : « A
Paris on est plus républicain et plus vrai » ; cela signifie que, dans
la grande ville, on est plus frondeur et plus indépendant, qu'on
censure plus volontiers les puissants du jour, et qu'on exhibe sa ou
ses maîtresses avec plus de désinvolture. Il s'agit, on le voit, de
tout autre chose que du sentiment démocratique. Je sais bien qu'il
y a une foule de passages où d'Argenson nous apparaît comme un
républicain avant la lettre. Mais si ses Mémoires avaient été lus par
ses contemporains, qui pourrait douter que les passages, auxquels
je pense, auraient paru des rêveries amusantes, curieuses, des songes
plus vaporeux encore que ceux de l'abbé de Saint-Pierre, et moins
dangereux assurément parce qu'ils devaient davantage aux caprices
de la folle du logis? Le beau projet de rêver, en plein xvnr3 siècle,
une sorte de république suisse, avec une décentralisation provin-
ciale et communale, qui permît à la « fourmilière » de produire
1 La Chronique scandaleuse, publiée par Octave Uzanne, Paris, Quantin,
1879, p. i6;>. « Un galant homme, déclare l'abbé Coyer, n'écrira pas le mot:
patrie. Ce serait bien pis s'il le prononçait ! J'interroge ce citoyen qui marche
toujours armé : Quel est votre emploi? Je sers le Roi, me dit-il; pourquoi pas
la patrie? Le roi lui-même est fait pour la servir. Il parle gaulois et très gau-
lois. » (Dissertation sur le mot pairie, OEuv., Paris, 1782,1, 164, i65). Pourquoi
pas la patrie? Parce que c'était la même chose! Au xvme siècle, on ne pro-
nonce pas le mot parce que celui de monarque le représente exactement! Cf.
Tocqueville, op. cit., 176.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU WHle SIÈCLE 27
l'abondance, une sorte de Hollande « mieux gouvernée » parce
qu'elle serait « moins gouvernée l ». Qui aurait pris au sérieux
pareilles utopies? D'ailleurs, cette république fédérative serait,
dans la pensée de d'Argenson, placée entre les mains des protecteurs
traditionnels de la nation française, et le successeur de Louis XIV
constituerait le seul garant de toutes ces libertés ! Etrange formule
que celle-ci : sans monarchie, pas de république! C'est bien cepen-
dant celle de d'Argenson, et un jour qu'entraîné par ses idées égali-
taires jusqu'à des idées subversives, il s'est demandé « s'il ne serait
pas bientôt temps d'abolir toute puissance politique dans le monde »
il se ressaisit, et tout étonné de cette inconcevable audace : « Voilà
bien, s'écrie-t-il, un paradoxe digne des Anglais! (non pas ! mais
des anarchistes). Laissons-leur plutôt cette manière de raisonner;
respectons l'autorité sous laquelle nous sommes nés, mais gémis-
sons de la voir avilie par des agents indignes d'elle! » (ce qui est
de l'opportunisme!). Cette déclaration est sincère, et elle ne nous
étonne pas d'un homme qui avait écrit : « L'autorité royale est un
point de religion! » (ce qui est d'un dévot de la royauté). « Qui
oserait, demandait-il encore, parler aux Français de se laisser con-
duire par une autre puissance que celle dévolue à un monarque2? »
A cette interrogation, la réponse était simple : Personne ne l'aurait
osé, pas même le marquis d'Argenson, lequel laissait aller sa plume
la bride sur le cou, dans ses mémoires secrets, mais dont la foi
monarchique, malgré des vicissitudes, des hésitations et des doutes,
est restée vivante au fond du coeur.
Comment en eût-il été autrement puisque la nation était façon-
née, depuis des siècles, au pouvoir de la royauté? Comme dans
toutes les époques de transition, il y aura sans doute un certain
flottement dans le xvme siècle; on sent à chaque pas des oscilla-
tions entre les réminiscences d'un passé qui n'est pas encore disparu
aujourd'hui, et cette indépendance de la pensée qui n'est pas encore
1 Edit. Janet, V. i34 (1705).
2 D'Argenson revient, plusieurs fois, sur cette idée que le peuple français est
le plus porté à l'amour des rois : II, 329 : le Roi. etc. Cf. V, 277, la ditfé-
rence de l'affection que les Français et les Anglais éprouvent pour leur souve-
rain. Rapprochons à ce sujet le parallèle fait entre la constitution anglaise et
la monarchie française, dans Je Siège de Calais de de Belloy. (Fontaine, le
Théâtre et la Philosophie au xvmc siècle, p. 47).
28 LES PHILOSOPHES
aujourd'hui libérée, entre le respect inspiré par des traditions sécu-
laires et l'attrait puissant des séduisantes nouveautés ; or, parmi les
legs de la vieille France, celui qu'il était le plus difficile de discuter,
celui qu'on ne songeait même pas à discuter, c'était le dévoue-
ment à l'autorité royale ; de tout temps le peuple avait obéi à cette
autorité, en inclinant le front et sans oser la regarder en face. Le
respect était profond; profonde aussi était l'affection qu'inspirait la
personne du monarque, sainte et sacrée, et pour la famille presque
divine qui fournissait les souverains. « Il est tout naturel d'aimer
une maison qui règne depuis 800 années1. » Voilà ce que pense
Voltaire, et ce que tout son siècle pense avec lui.
Ajoutez le prestige exercé, malgré tout, par le siècle de
Louis XIV, dont la politique extérieure et intérieure est également
maudite par des hommes qui flétrissent l'ambition des princes
conquérants et l'intolérance des despotes, mais dont la gloire,
célébrée par le chef de la philosophie, arrache un cri d'involontaire
admiration. Joignons enfin l'opinion qui se fortifie de jour en jour,
à mesure qu'on a davantage conscience de l'évolution politique et
sociale, que la royauté a aidé à l'émancipation du peuple, et lui a
payé le salaire de ses loyaux et fidèles services. Dans une conver-
sation rapportée par Mn,e du Hausset, un jeune maître des requêtes
« à la belle fîg-ure » déclare devant Quesnav et ses amis :
Cet amour des Français pour leur roi, n'est point aveugle, c'est un
sentiment profond et un souvenir confus de grands bienfaits. La nation,
et je dirais plus, l'Europe et l'humanité doivent à un roi de France —
j'ai oublié le nom — la liberté; il a établi les communes, et donné à une
multitude immense d'hommes une existence civile. Je sais qu'on peut
dire avec raison qu'il a servi son intérêt en les affranchissant ; qu'ils lui
ont payé des redevances, et qu'enfin il a voulu par là affaiblir la puissance
des grands et la noblesse : mais qu'en résulte-t-il? Que cette opération
est à la fois utile, politique et humaine2.
Ce jeune maître des requêtes devait se faire un nom dans
l'histoire ; c'est celui-là même qui aurait sauvé le pouvoir royal s'il
1 Voltaire, Pensées sur le Gouvernement (1752), Beuchot, XXXIV, 42,J (pensée
XIV).
2 Mme du Hausset, Mém., 162, i63.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAIS!', AI \Y1II- SIÈCLE 29
avait pu être sauvé, et dont les efforts ne firent que mettre en
lumière qu'il n'y avait pas à compter pour régénérer La France sur
le despotisme éclairé; il s'appelait Jacques Turbot.
« Ce siècle, qui devait finir par un régicide, a commencé, on
peut le dire, par un acte de foi et d'amour envers l'ancienne
royauté, par un pardon généreux des fautes commises, et, si
l'attentat reste sans excuse, il est juste de reconnaître et de signaler
dans la haine qui éclate en 1793 la colère d'un amour indignement
trompé. » Ainsi s'exprime M. Aubertin, et avec raison. Il est
difficile de trouver dans l'histoire un roi qui ait été plus « folle-
ment » aimé (l'expression se trouve chez les contemporains), que
Louis XV1.
Tout concourait à le faire adorer de la nation. Il ne restait rien
autre des trésors de David, et ce Joas si frêle semblait n'avoir
échappé que par miracle au destin fatal qui emportait mystérieuse-
ment, les uns après les autres, les membres de la famille royale. On
pourrait penser que le respect pour la royauté a subi une grave
atteinte, le jour même de l'enterrement de Louis XIV : « Je ne I
puis me rappeler encore sans horreur, écrit longtemps après le duc
de Richelieu, les indécences du peuple de Paris, le jour du convoi
de son souverain. La mort du tyran le plus odieux n'aurait point
fait plus de plaisir-. » Ces « indécences », nous les connaissons
par une foule de témoignages ; elles ne doivent pas nous faire con-
clure à un affaiblissement du sentiment royaliste. Tandis que sur
la route de Saint-Denis, où passait le cercueil, on riait, on buvait,
on chantait, on insultait le cadavre avec la dernière violence3, les
Parisiens se pressaient, au même moment4, les larmes aux yeux,
sur le passage du petit roi de cinq ans, que Ton conduisait à
Vincennes ; l'enfant était si beau, avec son air maladif et mélanco-
lique, que tous les bras se tendaient vers lui et que les acclama-
tions s'élevaient de tous côtés, mêlées à des mots tendres et
respectueux pour l'unique espoir de la patrie. Lui, tout habillé de
violet, assis sur les genoux de sa gouvernante, Madame de Venta-
1 Aubertin, VEsprit public au xvme siècle, 235.
2 Mém. du duc de Richelieu, t. I, ch. m, 34 sq. (Paris, Didot, 1889),
3 Duclos, Mém. secrets, Œuvres, Belin, III, 100.
* 9 septembre 171 5.
30 LES PHILOSOPHES
dour, regardait, pâle et ému, le flot humain qui roulait le long du
carrosse, et, quand on s'arrêta vis-à-vis de la porte Gaillon pour le
faire manger, le duc d'Orléans lui montra cette foule communiant
dans le même amour pour son prince, et lui dit de saluer. L'enfant
salua de la main, à droite et à gauche, avec un doux sourire, et
tous furent ravis de sa grâce et de sa beauté1.
L'affection du peuple croît davantage, à mesure que grandissent
ses inquiétudes pour la vie de l'enfant : jamais, dans la suite, on
n'a oublié les angoisses qui avaient tourmenté les cœurs à ces seuls
mots : « la santé du roi- ». A la première alerte, tout le monde
court aux nouvelles ; haletant, presque affolé, le peuple s'agite; on
murmure des bruits sinistres, on parle à voix basse de poison, puis
on s'enhardit, on nomme le prétendu criminel, le duc d'Orléans,
qui ne méritait certes pas les calomnies infâmes dont il fut l'objet.
Les auteurs des mémoires du temps sont à l'affût de la plus insi-
gnifiante particularité touchant la moindre indisposition du roi, et,
quand le danger est passé, l'espérance revient et la joie déborde.
Une des manifestations les plus bruyantes de cet amour de la
France pour l'enfant royal eut lieu en juillet 1721 : le i3, le prince
a une fièvre violente, « la tête commençait à s'embarrasser, dit
Duclos, et les médecins effrayés la perdaient eux-mêmes3 » ; c'en
est fait, Paris est consterné, la France aussi, l'Europe est dans
l'anxiété ; Helvétius, le père du philosophe, depuis premier médecin
de la reine « et qu'elle ne dédaignait pas de regarder comme son
ami4», conserve seul son sang-froid; malgré l'avis de tous les
consultants, malgré l'opposition très vive du premier chirurgien,
Maréchal, qui jurait que, « s'il n'y avait qu'une lancette en France,
il la casserait pour ne pas faire cette saignée », Helvétius, alors tout
jeune, propose hardiment la saignée du pied. On hésite, on mande
les plus fameux médecins de la ville ; Helvétius commence par con-
vaincre ceux-ci, puis, avec le ton d'un homme courageux qui ne
recule pas devant les responsabilités, il s'adresse aux autres et
1 Cf. Marais, I, 19, sq. ; Lundi, 9 septembre 171.^; Dangeau, XVI, 70; Buvat
I, 55 sq. (septembre 1 7 1 5) ; et le récit qu'en a tiré Aubertin, op. cit.; 55, 56.
2 Cf. Mémoires de la duchesse de Brancas, etc., p. 47> Paris, 1890.
3 Duclos, III, 249. Cf. Barbier, Journal, août, 1721, I, 146, sq.
4 Elle aurait pu s'en souvenir, ajoute Duclos en note, lorsqu'il a été ques-
tion du livre de son fds. Ibid., 249.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIie SIÈCLE 31
impose cette opération. Elle réussit; une heure se passe, la fièvre
diminue; cinq jours après, le roi debout recevait les compliments
des compagnies, et des ministres étrangers.
Laissons la parole à Duclos, lequel a assisté aux transports
d'enthousiasme qui s'emparent de la population, à la nouvelle que
le roi est hors de danger :
Ce que nous avons vu en 17441 lorsque le roi fut dans un si grand
danger, à Metz, ne donna qu'une faible idée de ce qui était arrivé en
pareille circonstance, en 1721... Toutes les églises où, pendant cinq
jours, on n'avait entendu que des cris de douleurs, retentissaient de Te
Deum... On ne voyait que danses et repas dans les rues ; les bourgeois fai-
saient servir leur souper à leurs portes et invitaient les pauvres à y prendre
place. Tout Paris semblait chaque jour donner un repas de famille. Ce
spectacle dura plus de deux mois par la beauté de la saison, la longue
sérénité du temps, et ne finit que par les froids de l'arrière-saison. Les
étrangers partagèrent notre joie, et l'Empereur disait hautement que
Louis XV était l'enfant de l'Europe.
Louis XV était l'enfant de l'Europe ; à son existence si chère étaient
liés non seulement le bonheur et la sécurité de la France, mais la
conservation de la paix universelle. Duclos raconte que, par un arti-
cle secret du traité de Rastadt, l'Empereur avait donné sa parole
au feu roi que, durant toute la minorité, il n'entrerait ni directe-
ment ni indirectement dans aucune coalition contre la France. Il
est clair qu'on redoutait la mort de l'enfant, parce qu'on était per-
suadé qu'elle pourrait être le signal d'une guerre étrangère qui se
joindrait aux horreurs de guerres civiles.
Cependant, le prince grandissait et devenait plus robuste. Pas-
sionné pour les exercices du corps, il se fortifiait dans l'art de l'es-
crime, sous la direction du maître teneur d'armes de la Grande Ecu-
rie, et son maître de danse en faisait le danseur le plus élégant
et le plus agréable de la cour. Son éducation morale était moins
solide ; son éducation intellectuelle était tout à fait insuffisante ; on
aurait trop craint de fatiguer un cerveau délicat ; mais peu à peu il
avait acquis tous les dons extérieurs; en 1722, il est sacré à Reims,
et c'est un concert d'éloges intarissables sur sa beauté : « Le roi
était d une charmante figure, écrit d'Argenson; on se souvient com-
bien il ressemblait a l'Amour, lors de son sacre à Reims, le matin,
32 LES PHILOSOPHES
avec son habit long- et sa toque d'argent, en costume de néophyte ou
de roi candidat... Je n'ai jamais rien vu de si attendrissant que cette
figure. Les yeux en devenaient humides de tendresse pour ce pau-
vre petit prince, échappé à tant de dangers dans sa jeunesse, seul
rejeton d'une famille nombreuse1. » Toujours persiste, on le voit,
le souvenir des anxiétés qui avaient accompagné son enfance. « Toutes
les formes de son corps, dit Richelieu, étaient si parfaites et si accom-
plies, à l'âge de dix-sept ans, qu'il était réputé le plus bel adoles-
cent de son royaume. La nature n'avait rien oublié ni dans les
détails, ni dans l'ensemble -. » Louis XV n'a qu'à paraître en public,
tous les cœurs volent sur son passage, et sa seule présence semble
un bienfait pour la nation.
Ausssi ne lui en veut-on pas de son inaction première ; le duc de
Bourbon après le Régent, le cardinal Fleury après M. le duc font
le métier de roi. N'importe : le joeuple attend avec confiance; il est
persuadé qu'à la mort de Fleury Louis XV prendra en main les rênes,
■ et il pense que, si le prince ne les a pas encore prises, c'est par une
déférence louable envers son vieux précepteur. « On respectait, écrit
d'Argenson, l'espérance d'un autre règne3 » ; on est reconnaissant
envers le ministre de sa politique sage et prudente, et on ne lui en
veut pas d'être trop cauteleux ou trop timoré ; le jeune monarque
donnera au règne la grandeur et la gloire qui lui manquent, et ce
sera l'honneur du cardinal d'avoir laissé à son élève le mérite d'être
l'initiateur des beaux espoirs et des vastes pensées. Aussi les impa-
tiences se calment-elles toutes seules. On se contente de recueillir
avec ardeur les détails insignifiants qui doivent entretenir cet espoir
d'une régénération qui sera l'œuvre du roi lui-même ; les propos du
roi sont répétés, commentés :
« Nous n'avons point de nouvelles sinon le bon mot du roi sur
l'Histoire d'Henri IV, qu'il vient de lire; — (il avait dix-sept ans et
depuis deux ans il était marié : il n'est jamais trop tard pour con-
naître l'histoire de sa famille). — ■ On lui a demandé son sentiment là-
dessus, il a répondu que tout ce qui lui avait jdIu davantage dans
la vie de Henri IV, c'était son amour pour son peuple. Dieu veuille
1 Ed. Janet, I, 193, 1722.
2 Mêm.y I, 32, 271 sq.
3 Edit. Rathery, II, 100 (1739),
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYI1I. SIÈCLE 33
qu'il le pense et qu'il le suive l ? » Le mot n'est pas très profond, ni
la réflexion très originale ; elle suffit à fournir un aliment aux
espérances d'un avenir plus glorieux pour nos armes et plus heu-
reux pour notre nation.
En 1 743 , il est temps que Louis XV monte sur le théâtre: l'attente
du public a assez duré; les spectateurs en sont à ce degré d'impa-
tience où l'arrivée du personnage, depuis longtemps signalé, est
accueillie avec un soulagement unanime et des applaudissements
universels. Le cardinal n'est pas rentré au bon moment dans la cou-
lisse; il est resté, sous les yeux de tous, alors qu'il aurait dû dispa-
raître et il a lassé l'attention, de sorte qu'on ne lui sait plus gré de
ses services, et qu'on ne songe qu'aux dernières scènes où il a si mal
à propos continué à jouer le même rôle; la France, bouleversée par
le Régent, abaissée par le cardinal, a besoin que le sauveur surgisse ;
le voici, jeune, beau comme un dieu, généreux et superbe, débar-
rassé enfin de toute entrave, l'allure à la fois douce et martiale, vêtu
comme un guerrier sans peur et comme un chevalier galant, les
manches gentiment brodées, dépassant, la cuirasse, et l'écharpe aux
gracieux replis cachant à moitié son épée vaillante ; sous la table
où repose son casque d'un héros de féerie, un jeune amour mal
caché par la draperie lourde semée de fleurs de lis, un amour jouf-
flu est prêt à s'envoler devant le héros, qui attend, la main droite
appuyée sur un bâton de commandement, la main gauche posée sur
sa ceinture, les témoignages d'admiration sur lesquels il sait bien
qu'il a le droit décompter -; et l'enthousiasme secoue la foule, et le
délire est général, et c'est sur toutes les lèvres le même cri que
nous retrouvons ensuite dans tous les mémoires : « Enfin ! nous
avons un roi ! »
Pendant quelques années, on put croire en effet que la France
1 Lettres de M"e Aissé, etc.. Paris, 1873, Aïssé à M.me Calandrini, 1727,
p. 222. Cf. Jean Buvat, Journal, janvier, 1717, f, 243. Barbier, Journal, pas-
sim. Il suffit que le prince tue une biche blanche qu'il aimait, pour qu'en re-
vanche tout Paris soit inquiet (ibid., avril 1722, I, 212).
2 Louis XV jeune, d'après le portrait de Michel Vanloo, gravé par N. de
Larmessin. On chantera plus tard :
Les bienfaits volent sur les traces
Du plus aimable des vainqueurs.
C'est par la conquête des cœurs,
Qu'il prépare celle des places.
Univ. de Lyon. — M. Roustan.
34 LES PHILOSOPHES
avait un roi. Louis XV a l'air de vouloir faire sérieusement son
métier; il commence par l'apprendre, assiste aux conseils, travaille,
acquiert des connaissances qu'il aurait dû posséder depuis long-
temps1. De plus, il montre des qualités qu'on n'acquiert pas, du
courage et de l'esprit, deux qualités qui en France séduisent bien
des cœurs. Je n'ai pas à rappeler sa présence à la tète de l'armée en
1744, comment il conquiert l'affection des troupes de Flandre, et
comment, à la nouvelle de l'invasion de l'Alsace par Charles de Lor-
raine, il se rend à la hâte dans la ville de Metz, pour se trouver là
où le danger était plus pressant.
Quant à ses « mots », ils ont tous été recueillis, dans ce siècle où
les bons mots eurent tant de prix et tant d'influence; certains d'ail-
leurs étaient tournés de main de maître. Quand on essaie de lui faire
prendre patience, avant son départ, en lui montrant que sa maison
n'est pas prête : « Je sais me passer d'équipages, riposte -t-il, et, s il
le faut, l'épaule de mouton des sous-lieutenants d'infanterie me suf-
fira. » Gela est presque digne du Petit Caporal ; voici une autre
parole qui est plus jeune et plus familière ; on tente de le dissuader
de courir à la frontière d'Alsace : « Laisserai-je ainsi croquer mon
pays ? » demande-t-il d'un ton résolu. A Metz, il tombe malade, et
il fait au maréchal de Noailles cette recommandation qui rappelle la
manière du Grand Roi : « Souvenez-vous que, pendant qu'on portait
Louis XIII au tombeau, le prince de Condé gagnait une bataille-! »
Ces mots deviennent historiques ; ils servent peut-être mieux la
popularité d'un prince qu'une bataille gagnée.
Je ne reprendrai pas la narration de la maladie du roi à Metz :
cette fois, on crut encore que Louis XV était perdu; quelle déso-
lation d'un bout à l'autre du pays ! C'est un désespoir lamentable,
une explosion de douleur déchirante et de regrets amers, en face
du héros frappé au moment où il allait devenir le plus renommé
des capitaines et le guerrier le plus valeureux.
« Le peuple, dira-t-on plus tard, était alors dans la fièvre des
1 Cf. Barbier, III, 420, février 1743.
2 Au siège de Menin (1744), un officier général lui ayant dit qu'en sacrifiant
quelques hommes on pourrait emporter la ville quatre jours plus tôt : « Ma
foi! prenons-là quatre jours plus tard, aurait répliqué le roi. J'aime mieux
perdre ces quatre jours devant la place, que de perdre un seul de mes
sujets. »
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII' SIÈCLE 35
singeries adulatrices, il courait les églises pour demander à Dieu la
santé du roi, comme s'il eût eu peur d'en manquer, ou que le roi n'eût
pas assez de santé pour chasser et fêter ses maîtresses1. » On lira,
dans les mémoires, la façon dont on accueillait, à Paris. 1rs courriers
qui apportaient des nouvelles, comment on accablait d'injures ceux
qui annonçaient que tout allait mal, comment on portait en triomphe
ceux qui venaient dire que tout allait mieux"-'. Enfin! le miracle
demandé se produit ! Le roi est sauvé, un cri jaillit de toutes les
poitrines, on se félicite, on s'embrasse, on se presse dans les églises
pour adresser des actions de grâce aux cieux, et c'est un tressail-
lement d'allégresse à travers tout le pays, au sortir de cette période
mémorable, où avaient failli s'évanouir tous les rêves de gloire et de
bonheur !
Le prince rétabli ne songe plus qu'à une chose : laisser là un
métier qui finissait par l'ennuyer. Au fond, toute l'activité de ces
quelques mois était factice, et cette chaleur était à la surface. Pour
faire son métier convenablement, il faut Tanner ; or, Louis X\
n'avait pas de goût pour les occupations qu'il avait affrontées. « Il
est habitué à faire beaucoup d'exercice, disait Pidansat de Mairobert,
dans l'Observateur Hollandais3, toutes les fois qu'il est plusieurs
jours sans chasser, la bile le surmonte. Il a une maladie plus grande,
c'est l'ennui qui le poursuit, qui l'oblige d'être toujours en mouve-
ment, et qui lui fait prendre le train de vie errante dans le cercle
étroit d'une douzaine de maisons de plaisance qu'il parcourt succes-
sivement. » Cela est très vrai : plus tard, il y aura des années où il
ne couchera pas cinquante nuits à Versailles. La clé de ce carac-
tère, si diversement apprécié, est assurément là : Louis XV a été un
éternel ennuyé. A l'armée de Flandre, Mmc de Ghateauroux est
venue le ^joindre, on essaie de le distraire : peine perdue ! Le roi
parcourt les avant-postes, descend dans les tranchées, mais son
1 Anecdotes, Secrets du règne de Louis XV, p. 161 (voir Bibliographie).
2 Cf. par exemple Voltaire, Précis du Siècle de Louis XV, Paris, Colin,
97, 97. Beuchot, LIV, 690, 691 : Lettre à Hénault, du 14 septembre iy44- Ib«l.
XII, 108 : Poème sur les événements de Vannée 1744. Cf. Mme de Brancas, op.
cit., f>o sq. et appendice 195 sq. : Les Demoiselles de Nesle (Extrait des Mé-
moires pour servir à V Histoire de la Perse, Amsterdam, 174a, petit m-8, 206.
207), — de Luynes, III. 534-55 1 ; VI, 17, 43...
3 Lettre I, 1er octobre 1773, p. 12 (dialogue entre l'observateur et le courti-
san (voir Bibliographie).
36 LES PHILOSOPHES
esprit est visiblement ailleurs. On le « remonte », si j'ose me servir
de cette expression triviale, il a quelques élans qui abusent son
entourage; il n'est pas difficile cependant de deviner que cela durera
peu, que ce beau feu qui pétille va s'éteindre. Il a besoin de mou-
vement, mais il ne faut pas que son activité soit contrainte de
s'exercer dans le même sens; ne cherchons pas ailleurs les raisons
pour lesquelles il n'eut pas de persévérance dans la conduite, de
système arrêté dans sa politique, de vues personnelles et originales.
Cet homme cherchait à se distraire., et l'observation de ses devoirs
n'était pas pour lui une distraction, c'était une gêne, un fardeau. Il
réclame des divertissements qui ne soient pas des occupations. Aussi
va-t-il abandonner les sièges, les tranchées, les avant-postes, et
rentrer à Paris. « Le roi ne fait rien aujourd'hui ! », répétaient les
courtisans quand Sa Majesté n'allait pas à la chasse1. Le roi n'avait
rien fait de quelques mois, il lui tardait de revenir.
Sa rentrée dans sa capitale fut une manifestation grandiose ;
aucun des témoins ne l'oublia. « Son entrée fut un triomphe
que la joie, les exclamations et les transports de son peuple rendirent
plus touchant encore qu'il n'était brillant et majestueux par la pompe
qui l'accompagnait-. » Louis XIV, revenant de la guerre, victorieux
et solennel, n'avait jamais soulevé un pareil enthousiasme. « Beau
spectacle ! s'écrie M. Houssaye, le roi était beau et il venait de
sauver la France 3. » On le croyait du moins, et la reconnaissance
s'exprimait par des souhaits ardents et des bénédictions attendries.
Louis XIV, c'était Jupiter, majestueux et superbe, devant lequel on
était pénétré de respect ; Louis XV, c'était Apollon, incomparable
de grâce harmonieuse, et tous les bras se tendaient vers lui comme
vers le dieu tutélaire et charmant. Un grand seigneur jette à ces
braves gens des pièces de monnaie, pour qu'ils boivent à la santé du
souverain : on ne se baisse pas pour les ramasser ; on piétine cet
argent ; on veut voir le roi et pas plus.
Sa gloire d'ailleurs va grandir ; ses capitaines gagneront d'immor-
1 Mm'' de Campan, Souvenirs, p. 47 (collect. Barrière).
1 Mouffle d'Angerville, î, 371 (voir Bibliographie).
3 A. Houssaye, Galerie du xvme siècle, Louis XV, édit. 1874. (La lettre est
du 16 novembre 1744). Cf. Mmc de Brancas, op. cit., 179 sq. Cf. Lettre du
16 novembre 1744, de la duchesse de Ghateauroux à Richelieu (Mém. de
MmC de Brancas, i3a, i33).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 37
telles batailles. A Noailles, presque disgracié après la « journée des
culbutes », succède un aventurier saxon, le maréchal de Saxe le
« Sanglier » comme l'appellent les petits- maîtres, fils naturel d'un
roi, né dans le mystère, mort on ne sait comment, rude et fastueux,
que rien n'arrête, pas même la goutte qui le cloue immobile mais non
inactif: Fontenoy (i i mai i"^) reste un nom fameux dans l'histoire
de nos succèsmilitaires. Le roi, qui était venu rejoindre l'arméeavec le
dauphin, avait, dit-on, couru un grand danger ; le maréchal de Saxe
avait songé un instant à lui faire repasser l'Escaut ; il craignait une
défaite irréparable. Ce fut une victoire, que les poètes célébrèrent à
l'envi. L'année après, le roi assiste encore à la prise de Bruxelles,
d'Anvers, Mons, Charleroi, Namur, et Maurice de Saxe remporte les
victoires de Raucoux et de Lawfeld, qui devaient être suivies de la
paix d'Aix-la-Chapelle (ij^S).
Cette date marque l'apogée de Louis XV. Il avait pris aux opé-
rations militaires une part honorable ; il avait fait mieux encore :
dans le siècle de la philosophie, il avait souligné tous ses triomphes,
d'une parole qui affirmait son horreur de la guerre et son amour de
la paix. La bataille de Lawfeld est « mémorable », moins encore par
le rôle de Maurice de Saxe ou la valeur de nos troupes, que par un
« discours du roi à Ligonier, officier général des troupes anglaises
et son prisonnier » : << Ne vaudrait-il pas mieux songer sérieusement
à la paix, que de faire périr tant de braves gens1? » Ainsi, parcou-
rant le champ de bataille où il venait de s'illustrer par ses exploits,
le fils d'Ulysse s'écriait : « Hélas! voilà donc les maux que la guerre
entraîne après elle ! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux
mortels ! » L'élève du cardinal Fleury semblait avoir été formé par
Fénelon. L'ingénieur danois Lowendhal s'empare de Berg-op-Zoom,
que les Hollandais croyaient imprenable. Mmo de Lowendhal étant
venue chez le marquis, Louis XV la reçoit « comme la femme d'un
héros », et lui dit : « Madame, tout le monde gagnera par cette
conquête. Je donne à votre mari le bâton de Maréchal, et j'espère
délivrer mes sujets du fléau de la guerre-. » Télémaquene s'exprimait
pas autrement. Ainsi, Louis XV montrait qu'il savait magnifique-
ment payer ses capitaines, et il récompensait plus royalement encore
1 Mouftle d'Angerville, II, 20.
2 Ibid., II, 22.
38 LES PHILOSOPHES
le vainqueur de Fontenoy ; mais, par dessus tout, il témoignait que
le plus grand bienfait qu'il citait pouvoir offrir à la France, c'était
la paix avec les nations de l'Europe. La paix, il la veut à tout prix,
dût-il même sacrifier les avantages légitimes qu'il lui suffit de
réclamer pour qu'on les lui accorde. Il rendra la Belgique, deux
provinces hollandaises avec Berg-op-Zoom et Maestricht, Gênes,
Madras; que lui importent 100.000 soldats perdus, 120 millions
dépensés? Les Anglais s'en tirent à bon compte : ils restituent la
petite île du Cap-Breton, il ne nous avaient pas pris autre chose. Le
roi l'a déclaré formellement : son intention est de traiter non en
marchand, mais en roi.
Il traita en dupe : six jours suffirent pour mettre fin à des négo-
ciations ainsi entendues. Télémaque, il est vrai, faisait signer une
paix de ce genre avec les Dauniens ; mais Télémaque avait à sa
disposition Polydamas, qu'il proposait comme prince aux ennemis
vaincus, sachant bien que ce roi « savait la guerre, mais aimait la
paix ». L'Angleterre avait Newcastle et Pelham, elle allait avoir
William Pitt dont le but suprême était la ruine de notre marine
et de notre empire colonial ! Georges II ne ressemblait pas à
Polydamas, et pourtant on lui fit cadeau de toutes nos conquêtes
avec un tel empressement qu'on oublia de déterminer les limites
entre les possessions françaises et anglaises. C'était la guerre pour
le lendemain. En attendant, Louis XV donnait au peuple français la
gloire militaire et la paix à l'extérieur ; les louanges éclatèrent de
plus belle, et, au milieu des fêtes splendides de Versailles, le sou-
verain parut à la nation comme le plus brave, le plus magnifique et
le j)lus libéral des rois.
Il y a donc là comme le « point culminant » du règne de
Louis XV. Les contemporains sentent parfaitement que le moment
est décisif : « On est parvenu à son but,, écrit d'Argenson à cette
date, on a affaibli ses ennemis et entamé la grandeur de la maison
d'Autriche. On a la paix enfin. Que le roi voie toujours en grand,
qu'il fasse de bons choix, qu'il mette l'emplâtre à l'ulcère et son
règne sera très glorieux ' ». Tel est l'avis d'un ancien ministre qui
avait, nous l'avons dit, des raisons nombreuses de trouver que
tout allait au plus mal sous le plus incapable de ses successseurs.
1 III, 207 sq., 3i mai 1748.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 39
Plus tard, jetant un regard en arrière, les auteurs de mémoires
n'ont pas hésité à établir entre les deux parties du règne une sépa-
ration essentielle, marquée par l'année i-jfà. « Louis XV, dira le
duc de Levis, eut aussi une époque d'éclat et de gloire ; les victoires
du maréchal de Saxe, remportées en sa présence et sous ses
auspices, la modération généreuse, peut-être même excessive qu'il
montra lors de la paix d'Aix-la-Chapelle, l'avaient rendu l'idole de
ses sujets... Mais ces sentiments changèrent totalement pendant les
dernières années de son règne1. »
Totalement, c'est beaucoup dire. Que de faits se présentent à la
mémoire qui indiquent bien que le changement ne fut pas si
radical, ou du moins, si subit ! En i j5 1 , par exemple, le roi fait
une chute à la chasse ; il s'écorche légèrement le bras, la tète, et le
fusil lui fait une contusion à la cuisse. Le peuple de Paris, qu'on
nous affirme parfois avoir été mécontent de son prince au point de
considérer comme une injure très violente cette phrase : « Tu es
bête comme la paix! », est prêt à recommencer les folies de 1721
et de 1744 : « Le roi se porte à merveille, déclare Mme de Pompa-
dour, il a chassé à cheval cinq heures malgré ses meurtrissures.
Les Parisiens en ont pensé devenir fous et, en vérité, je le crois bien
il serait difficile de trouver dans l'univers un pareil maître'2. »
A cette époque, le dernier membre de phrase était un compliment
qui ne prêtait pas à l'équivoque. Rappellerai-je que la province
restait dévouée à son roi, jusqu'au calembour inclusivement? Quand
Damiens a consommé son attentat, la ville d'Amiens adresse une
requête à Louis XV, pour le supplier qu'il lui fût permis de changer
son nom ; elle exécrait le nom du régicide avec tant d'horreur, elle
adorait Louis avec tant d'affection jalouse, qu'elle demandait à s'ap-
peler désormais Louisville. Mais, malgré ces traits et d'autres sem-
blables, il est bon de reconnaître que la division généralement
adoptée par les contemporains et conservée de nos jours est bien
exacte : avant 1748, Louis XV est le dieu de son peuple; après
174H, il commence à être critiqué, puis méprisé, puis exécré.
1 Souvenirs et portraits, p. 335 (collect. Barrière).
2 Correspondance publiée par A. -P. Malassis (187S), J/m<- de P. à M. de
Vandières, p. 91, 7 août 1751. Comment ne pas rappeler ici le succès inouï
du Siège de Calais de Belloy en 1 -65 ? Cf. Fontaine, op. cit., ch. uij 45 et 46,
40 LKS PHILOSOPHES
Pour le moment, la monarchie n'a jamais été dans une situation
aussi enviable. Si Louis XV eût été homme à vouloir régénérer la
France, il régénérait aussi le pouvoir royal et lui assurait de
longues années d'existence. Il le pouvait, rien ne lui était plus
facile : il avait la confiance de la nation; il avait mieux, il possé-
dait son amour1. Louis XIV n'a été que le grand Roi; lui, il est le
Bien-Aimé. Suivant de Luynes, c'est l'abbé Josset qui, dans un
sermon prêché a Metz devant la reine, avait donné ce nom à Louis XV.
L'abbé le rappelait au roi lui-même, en 174H, dans un sermon prêché
à Versailles : « J'ai été assez heureux, Sire, dans d'autres circon-
stances et en devenant l'interprète de la nation, d'être le premier à
donner à Votre Majesté le titre de Bien-Aimé. Quel nouveau
bonheur pour moi d'être le premier, dans la chaire de vérité, à
vous féliciter sur ce grand œuvre de la paix que Votre Majesté vient
de couronner si glorieusement ! » Devons-nous croire que le
prédicateur se soit trop vanté en prétendant avoir imaginé lui-
même le surnom qu'a porté Louis XV2. Sans doute, ce n'est pas ce
qu*il veut dire, et on penserait plutôt qu'il se fît « l'interprète de la
nation », en accolant au nom de Louis XV? d'une façon officielle en
quelque sorte, devant la famille royale et « dans la chaire de
vérité », l'épithète si flatteuse dont les Français, dans leurs propos,
se servaient pour désigner leur souverain. En tout cas, l'abbé ne fit
que traduire la pensée de tout un peuple, car il semblait désormais
qu'on n'eût dû jamais appeler autrement un prince si adorable2.
Dans les dernières années on réfléchira que ce titre créait des
obligations singulièrement lourdes, et l'on dira que ce surnom
« fut accordé trop tôt » et qu'il eût mieux valu pour la mémoire de
Louis XV qu'il ne l'eût jamais porté3. A cette heure, pas une voix
discordante ne s'élève; le Bien-Aimé est le maître incontesté des
cœurs. Que sa tâche serait donc aisée, et de quelles difficultés ne
1 De Belloy dit de Louis XII :
Qu'il a de droits sur nous sans ceux de sa couronne !
L'amour jusqu'au transport naît à son doux aspect.
L'allusion devait être relevée (Fontaine, op. cit., 5o.
2 De Luynes, Mém., IX, 117, novembre 1748. D'après Voltaire, ce serait
Vadé, le chansonnier populaire, qui aurait ajouté au nom de Louis l'épithète
de Bien- Aimé.
3 Mouffle d'Angerville, I, 3o3.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE il
triompherait-il pas avec un pareil appui? Les difficultés d'ailleurs
ne sont pas encore ce qu'elles seront dans quelques années: la
philosophie est une opinion, elle n'est pas une secte ; la libre-
pensée est une opinion, elle n'est pas un mot d'ordre; elles n'ont
pas d'influence politique précise; les combattants de demain n'ont
pas de chefs, pas de plan de campagne, pas de signes de ralliement.
Il y a bien l'opposition parlementaire et l'opposition janséniste,
qui ouvriront les deux brèches par lesquelles passeront les troupes
des novateurs ; mais ces brèches seraient vite réparées, et peut-être
même est-il possible qu'elles ne soient pas ouvertes. Il est temps
de prévenir tous les périls et, en face de cet horizon où quelques
nuages à peine mettent quelques voiles légers sur l'azur du
firmament, on peut rêver de jours tranquilles et fortunés, une fois
que l'arc-en-ciel de 1748 a disparu, présageant la paix après le
désordre, le calme après la tempête et. après la pluie, le soleil
bienfaisant.
II
Il est donc puéril de reprocher aux philosophes d'avoir alors par-
tagé les sentiments de toute la nation, et d'avoir célébré avec
enthousiasme le Bien-Aimé en prose et en vers.
Il faut avoir suivi, à partir de 1740, l'émulation qui se produit
entre les provinces et les villes pour élever des monuments à la
gloire de Louis XV, si l'on veut saisir l'injustice de ceux qui
savent mauvais gré aux esprits libres de n'avoir pas résisté à
l'engouement universel pour le roi. « Il n'y a pas une ville considé-
rable, constate Grimm en 1760, où l'on ne veuille avoir une statue
en bronze du souverain1 ! » A Bordeaux, à Rennes, à Valenciennes,
à Nancy, à Reims, à Paris, etc., c'est à qui dressera triomphante
la statue du Bien-Aimé. Et seuls, au milieu de tout un peuple,
isolés de leurs contemporains, jouissant d'une sorte de prescience
mystérieuse, les écrivains, qui devaient se ranger sous la bannière
de la philosophie, auraient protesté contre cette admiration, se
1 Correspondance littéraire, édit. Tourneux, V, a5i, juillet 1760, voir l'ar-
ticle sur la statue de Louis XV à Reims, par Pigalle (art. de Diderot).
42 LES PHILOSOPHES
seraient faits les interprètes de la postérité, auraient jugé froide-
ment et impartialement Louis XV... sur ses fautes futures! En
vérité, c'est une bien mauvaise querelle qu'on va chercher là !
Il semble même qu'il y ait eu, à ce point de vue, quelque flotte-
ment, parmi ceux qui ont le plus justement apprécié les philosophes.
Barni, qui est, d'une façon générale, fort sympathique au xvme siècle,
a un mouvement d'impatience contre Vauvenargues, qui déclarait
en 1744 ne pas regretter le règne de Louis XIV et préférer celui de
Louis XV : « Malheureusement, déclare Barni, Louis XV sous
lequel vivait Vauvenargues ne valait certes pas mieux que Louis XIV,
et notre moraliste a eu le tort d'en faire un éloge en règle1 ». Cela
signifie : notre moraliste « eut le tort » de ne pas blâmer Louis XV
des turpitudes qu'il n'avait pas commises, et de partager l'opinion
de tous ses contemporains sans exception aucune. Et Barni prévoit,
en effet, la réponse : « Il est vrai qu'à cette époque, ajoute-t-il, ce
monarque paraissait vouloir mériter l'estime et l'affection de ses
sujets,, qui allaient bientôt l'appeler le Bien-Aimé. Les hontes de
son règne n éclatèrent que plus tard, alors que Vauvenargues repo-
sait dans la tombe ». Nous ne disons pas autre chose, mais, plus
conséquent, nous n'écririons pas que Vauvenargues « eut le tort »
de louer Louis XV, ou, si nous l'avions écrit, et que la réfutation se
fût ainsi présentée immédiatement à notre pensée, nous aurions
effacé la critique, et nous n'aurions pas blâmé Vauvenargues2.
De même, Voltaire finissait ainsi son Discours à l'Académie :
<( Puissé-je voir dans nos places publiques ce monarque humain,
sculpté des mains de nos Praxitèles, environné de tous les symboles
de la félicité publique! Puissè-je lire au pied de sa statue ces mots
qui sont dans nos cœurs : Au père de la patrie3! » Y a-t-il rien de
plus injuste que de lui faire un crime d'avoir exprimé ces souhaits
éloquents? Il n'est même pas utile, pour justifier Voltaire, de
rappeler les exagérations oratoires de l'éloquence académique
Le premier souhait de Voltaire n'en est pas un, en réalité : il y a
longtemps que les Praxitèles sculptent l'image du monarque et en
1 Barni, les Moralistes français au xvin6 siècle, Vauvenargues, p. 66.
2 Cf. Vauvenargues, Œuvres, édit. Gilbert. Eloge de Louis XV, p. i83, sq.
et note page 186.
3 Beuchot, XXXVIII, 564 (discours du y mai 1746).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE k3
décorent les places publiques. Le recueil des statues du roi, élevées k
cette époque, a été publié par l'architecte Patte : on n'a qu'à Le
feuilleter, pour se convaincre que Voltaire ne distribuait pas ici un
vain encens. Quant au deuxième vœu, pourquoi douter de sa sincé-
rité? « Trajan », monarque glorieux par les victoires de liaueoux et
Lawfeld gagnées cette anjiée même, monarque « humain » par s<m
amour de la paix, portait depuis deux ans le titre de Bien-Aimé.
Pas plus que l'abbé Josset, Voltaire ne faisait acte de courtisan
obséquieux; comme l'abbé, le philosophe était « l'interprète «le la
nation ». Le N« père de la patrie »? La périphrase appliquée à
Louis XV eût à cette époque paru trop réservée; elle manquait
d'élan et de nouveauté; Cicéron en avait bien eu autant; il fallait
ae l'inédit pour un prince aussi extraordinaire!
L'année après, c'est Duclos qui, le jour de sa réception à l'Aca-
démie française, prononçait à son tour l'éloge de l'auguste succes-
seur de Louis XIV :
Quel bonheur pour vous, Messieurs, de lui rendre, par reconnaissance
et par amour, le tribut d'éloges que ses ennemis ne sauraient lui refuser ;
il n'en a point qui ne soient ses admirateurs. Ils ont la douleur de
succomber sous les armes d'un vainqueur qui ne se glorifie pas même de
la victoire. Il l'envisage comme un malheur pour l'humanité, et ne voit
dans le titre de héros que la cruelle nécessité de l'être. L'intérêt qu il
prend aux hommes prouve qu'il est fait pour commander à tous. Peu
touché de la gloire des succès, il gémit des malheurs de la guerre ; supérieur
à la gloire même, né pour elle, il n'en est point ébloui ; il combat, il
triomphe, et ses vœux sont pour la paix. Sensible, reconnaissant, digne
et capable d'amitié, roi et citoyen à la fois, qualités si rarement réunies,
il aime ses sujets autant qu'il en est aimé, et son peuple est fait pour son
cœur1.
Nous sommes, ne l'oublions pas, au 26 janvier 1747: depuis un
an, les succès se sont affirmés ; les ennemis sont aux abois ; en vain,
les Anglais feront appel aux Russes, en vain les Hollandais et les
Autrichiens tenteront un dernier effort ; il leur faudra s'incliner
devant un prince, dont ils sont prêts à admirer la magnanimité, à
condition qu'ils puissent la mettre à profit. Le roi. de son côté,
affirme à chaque instant son dégoût pour la guerre ; de sa sensibilité
on répète des preuves illustres : « Ah! s'écriait-il à Metz, qu'il est
1 OEuv., éd. cit., 1, 44.
44 LES PHILOSOPHES
doux d'être aimé ainsi ! Et qu'ai-je fait pour le mériter? » ; de sa
reconnaissance, Maurice de Saxe et d'autres offriront des exemples
retentissants; de l'amour que son peuple a pour lui, les témoignages
abondent; ce roi citoyen, une fois la paix obtenue, donnera certai-
nement tous ses soins à la félicité publique. Duclos ne fait que tra-
duire les sentiments gravés dans tous les cœurs, sans courtisanerie,
eten toute sincérité. L'année suivante, le vendredi i\ février, il se
rendra à Versailles, avec vingt-deux de ses collègues de l'Académie,
et, dans la galerie du château, ira présenter au souverain les félici-
tations les plus chaleureuses pour la conclusion de la paix. En
1700, l'année même où est imprimée à Paris, sous la rubrique de la
Haye, son Histoire de Louis XI, frappée par un arrêt du Conseil,
le roi le nommait son historiographe ; Duclos dédiant à Louis XV
sa deuxième édition, des Considérations sur les mœurs de ce siècle,
lui disait :
Tous les écrivains s'empressent de peindre le héros et le pacificateur
de l'Europe; j'aurai de plus l'avantage d'être à portée de faire connaître
le roi vertueux, le prince à qui l'humanité est chère. Pour rendre à Votre
Majesté le tribut d'éloges qui lui est dû, je n'ai qu'à écouter la voix de la
renommée et de la vérité. Voilà mes guides et mes garants : l'éloge d'un
grand roi doit être l'histoire de sa vie l.
Cela ne peut être considéré, avec raison, comme un acte de pru-
dence, comme une précaution de « politique » (le mot est de Barni2).
Et certes, nous ne le blâmerions pas si, pour prévenir les orages
que pouvaient soulever contre lui le clergé et la noblesse, il avait
cru habile de placer les Considérations sous le patronage de
Louis XV. Cela eût été de" bonne guerre. Mais cette explication est
inutile. Le « héros », le « pacificateur de l'Europe », le « roi ver-
tueux ». le « prince à qui l'humanité est chère », tels sont, en effet,
les titres qu'à ce moment-là encore accordait à Louis XV « la voix
de la renommée et de la vérité. » Il n'y a rien là qui doive nous
« étonner ». Il nV a là ni flagornerie, ni platitude. J'ajoute du
reste qu'il n'y a pas non plus un acte de courage et d'indépen-
dance dans cette affirmation ; « L'éloge d'un grand roi doit être
l'histoire de sa vie. » Ceci était encore une constatation : c était un
1 Œuvres, I, 46.
2 Les Moralistes français, etc., Duclos, p. 102.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIII» SIÈCLE 15
bel éloge de Louis XV que l'histoire de sa vie; seulement il aurait
fallu l'entendre conter en 1760, et par ses contemporains!
En conséquence, il est temps de remettre les choses au point. Il
n'y a ni courtisanerie ni calcul dans les louanges décernés par les
philosophes à Louis XV, au cours de la première partie de son règne ;
ce n'est ni pour s'attirer des faveurs, ni pour éviter les vengeances
des puissants attaqués dans leurs ouvrages, que les écrivains les plus
hardis témoignent leur admiration envers le roi. Cette admiration
est sincère, ils la partagent avec toute la France. Au théâtre, les
spectateurs acclament des vers comme ceux-ci :
Père du peuple ensemble et conquérant
Tu joins, malgré l'effort de l'Autriche jalouse,
La gloire de Louis le Grand
A la bonté de Louis Douze1.
Dans ses Opuscules, Fréron n'hésite pas à lancer une Ode sur la
convalescence du roi, persuadé que le succès est réservé même aux
mauvais vers, en pareille matière"2.
Ciel à mes pleurs sois plus sensible,
De ses ans prolonge le cours,
Rassure mon âme alarmée,
Que deviendra la Renommée
Si tu laisses trancher ses jours ?
Il est facile de railler Fréron se préoccupant de l'avenir de la
Renommée, au cas où Louis XV viendrait à disparaître; mais qu'on
replace ces vers à leur date, et on comprendra que cette préoccupa-
tion était celle de tous les lecteurs ! De même, ne sourions pas trop
vite à ces vers de Fréron :
Et l'arbitre des destinées
Va lui compter autant d'années
Qu'il mit de vertus dans son cœur3,
1 De Boissy, le Comédien par occasion ( 1 74 »)•
- Il dit d'ailleurs, n'étant pas ennemi d'une petite réclame : « Le public
honora d'un favorable accueil mon ode sur la Journée de Fontenoy. » (Lettres,
l, 197). Je n'engage personne à la lire !
3 Opuscules, I, 376 sq.
46 LES PHILOSOPHES
et ne murmurons pas avec malice que, si ce souhait avait été
entendu, Louis XV ne serait pas arrivé à soixante-dix ans! A
l'époque où ce vœu était formulé, c'était demander pour le prince
une véritable immortalité. Nous allons étudier une époque où il eût
constitué une amère dérision ; mais, avant d'aborder cette deuxième
partie, avant de nous rendre compte des sentiments que les philo-
sophes vont avoir pour le roi, il était bon de préciser ceux qu'ils
avaient eus pour le Bien-Aimé, jusqu'après le traité d'Aix-la-
Chapelle, et de prouver que les philosophes ne pouvaient pas en
avoir d'autres, et qu'ils ne méritent pour les avoir eus ni approba-
tion ni critique.
III
M. Aubertin définit ainsi les deux périodes de la carrière de
Louis XV : « dans l'une, dit-il, Louis XV est l'espoir et l'amour de
son peuple; dans l'autre, il s'abaisse par degrés et précipite avec lui
la ro}Tauté dans la révolution du mépris1. » Nous verrons que cette
dernière affirmation est loin d'être démontrée, et que le sentiment
royaliste fut affaibli sans doute, mais non ruiné par le spectacle
désastreux de notre politique extérieure et intérieure de 1756 a 1 774-
Ce spectacle, nous ne le décrirons pas après tant d'autres : les
historiens les plus éminents se sont acquittés de cette tâche, et n'ont
désormais laissé, après eux, que bien peu de chose à glaner; les
lettrés et les érudits ont mis à contribution les mémoires si nom-
breux et si intéressants qui ont trait à cette période, et ils ont pré-
cisé tous les faits avec une conscience et une exactitude qui décou-
ragent ceux qui viennent après eux. Ni les uns, ni les autres ne
sont parvenus à se mettre d'accord sur la responsabilité de Louis X^^
dans les malheurs qui ont accablé la France, et sur la part qui lui
revient légitimement, dans le concert d'imprécations qui s'élève
contre lui durant les dernières années.
C'est encore un problème, écrit le maréchal de Beauvau, si Louis XV
eut une extrême modestie ou une extrême paresse. Il traita les affaires
1 Aubertin, op. cit., p. 241. Cf. d'Argenson, V, 109 (175a).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII1 SIÈCLE 47
sans légèreté et sans une forte application. Il montra souvent un grand
sens et jamais de discussion : il s'en rapportait toujours dans le conseil à
la pluralité des voix, et ce fut un malheur que sun avis n'ait pas été suivi
plus souvent. Il voulait sincèrement, mais peu fortement, le bien de ses
peuples. C'était en lui une volonté habituelle, qui avait peu d'activité '.
Appréciation très favorable, en somme, et qui permet de rap-
porter toutes les fautes de Louis XV, non à son incapacité et ii son
inconscience, mais à sa faiblesee et à son impuissance à vouloir ;
avec une explication de cette nature, rien n'est excusé dans la con-
duite du roi, tout est éclairci. Malheureusement pour sa mémoire,
d'autres témoignages sont là qui contredisent cette opinion de Beau-
vau : « Au conseil, on lui ferait signer sa condamnation- », écrivait,
le 12 mai \~\\. le cardinal de Tencin au duc de Richelieu; à cette
date, remarquons que Louis XV déploie une activité que désormais
on attendrait vainement de lui. Des aveux mêmes du roi, on a pu
tirer des conclusions absolument opposées à celles de Beauvau : « Il
y a des nouvelles de Bavière du i3 (décembre 174^), écrit Louis XV,
mais je ne les ai pas vues3. » La lettre est du a3 janvier ij43, et le
souverain est resté trois semaines, sans avoir la curiosité de
prendre connaissance des nouvelles de la guerre ! Que serait-ce si
nous feuilletions les recueils d'anecdotes de l'époque? Que d'exem-
ples pourrions-nous trouver de « la prodigieuse indifférence du
roi », que de mots qui lui sont prêtés, gratuitement peut-être, mais
qui témoignent qu'on le considérait peu à peu comme un prince
totalement incapable, et même comme un homme tout à fait inintel-
ligent, à mesure qu'il avançait en âge et qu'il abusait des plaisirs ' !
1 Mémoires pour servira la vie du maréchal prince de Beauvau, Paris, Teche-
ner, 1872, p. 102. Tel est le titre exact de ces Mémoires où l'on parle du
maréchal à la troisième personne ; ils furent composés par Saint-Lambert,
vers 1794, à une époque où le maréchal était « à un degré d'affaiblissement
d'esprit qui ne lui permettait plus l'exercice de sa volonté. » Mm1' de Beauvau
fit détruire l'édition que Saint-Lambert voulait répandre malgré elle, et fil
revoir l'ouvrage par Suard non seulement « pour corriger les fautes contre la
langue », mais pour y fondre des « additions » dont Saint-Lambert n'avait pas
profité. Pour l'histoire curieuse de ces mémoires, voir l'huis de M. le duc de
Poix, petit-fils du maréchal (Mémoires 1 et 2).
2 Chamfoit (Œuvres, III, 264), cité par Feuillet de Conches, les Salons de
conversation au xvme siècle, 1891, préf. ix.
3 Chamfort, OEuv., III, 264, et de Conçues, ibid., IX.
4 Sur cette insouciance du roi, voir Mémoires du baron de Besenval (collée-
48 LES PHILOSOPHES
Ces anecdotes ont eu « cours >*, sans aucun doute, auxvme siècle1,
et nous comprenons qu'elles aient contribué à faire parfois juger
durement un prince qui se montrait de plus en plus inférieur à sa
tâche, à mesure que, par sa faute, les difficultés devenaient plus
nombreuses et plus inextricables. Depuis, il est naturel que des
exagérations se soient produites, et qu'on ait souvent placé Louis XV
au dernier rang de la dépravation morale et de l'imbécillité intellec-
tuelle. Une réaction s'est produite en sa faveur. On a rappelé « ses
élégances et sa charmante causerie'2 », pour prouver qu'il resta
toute son existence un esprit agréable et distingué. Surtout on s'est
appuyé sur la correspondance secrète de Louis XV avec le comte
de Broglie, et l'on a établi que le roi suivait avec attention la poli-
tique extérieure et intérieure, puisqu'il espionnait ses ministres et
qu'il cherchait secrètement à défaire ce que ses représentants avaient
tion Barrière, p. 142 sq.) Tout le monde connaît l'anecdote fameuse de l'en-
trevue du roi et de Silhouette, nommé contrôleur général. Celle du roi
demandant à Grandenigo, l'ambassadeur de Venise : « Combien sont-ils au
Conseil des Dix? — Sire, quarante, etc. » (Cf. Anecd. secrètes, 120 sq.).
1 J'en vois une preuve dans les efforts que fait le courtisan devant l'Observa-
teur Hollandais, pour défendre Louis XV. Le courtisan énumère avec admiration
les mots nobles, spirituels, pleins d'à-propos, prononcés en diverses circon-
stances par le roi. Mais, prétend-il, « toutes les fois que le roi parle en public,
vous ne le verrez jamais occupé que de commérages ou de choses très indif-
férentes. Il fait beaucoup de questions, par exemple, toutes frivoles, vaines
et oiseuses... » Pourquoi ? D'abord, suivant le courtisan, parce que cela le
délasse et empêche son esprit d'être toujours tendu; puis parce que, trop
prudent, il craint « qu'un mot trahisse le secret d'un Etat » ; de là l'insigni-
fiance de ses propos (op. cit., p. 23 sq.).
3 Capefigue, la Marquise du Châtelet et les amies des philosophes, p. 5,
18G8.
Encore y aurait-il quelques restrictions à faire. « Le roi m'a dit hier, raconte
Mme de Pompadour à Mme du Hausset, en voyant passer un homme qui avait
un vieil habit : Il a là un habit bien examiné. Il m'a dit une fois, pour dire
qu'une chose était vraisemblable : Il y a gros. C'est un dicton du peuple, à ce
que l'on m'a dit, qui est comme : Il y a gros à parier. » (Mémoires de Mme du
Hausset, (>8). Mmi' de Pompadour attribue ces expressions au commerce épis-
tolaire du roi avec des gens obscurs, Mme du Hausset à sa fréquentation avec
les a demoiselles » (du Parc aux Cerfs !),Mmc de Campan(Souuem>s,49) rapporte
plusieurs de ces expressions populaires dont Louis XV aimait à se servir, et
qu'il employait même pour désigner les princesses ses fdles. D'ailleurs, il en
était de même dans l'entourage du roi ; chez M. le Dauphin et Mesdames qui
appellent M">e de Pompadour « Maman p... », « ce qui n'est pas d'enfants bien
élevés » (ajoute d'Argenson, III, 234, 29 décembre 1748) ; chez les grands sei-
gneurs, etc. Nous en avons des exemples très curieux.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 49
fait. « Le feu roi, en pareil cas, se conduisait différemment », aurait
répété, avec une mauvaise humeur tempérée par la dignité, le très
représentatif duc de Luynes. On est parvenu à faire naître cette
idée que le roi Louis XV avait été calomnié à outrance. L'idée nous
paraît juste, mais de là à reconnaître que « ce fut un esprit considé-
rable, à traditions diplomatiques », que « sur toutes les questions
européennes le roi voyait avec rectitude et ordonnait avec dignité ' »,
il y a un abîme et il ne nous paraît pas qu'il ait été franchi. C'est
une vaine excuse de prétendre que Louis XV aurait été un grand
roi si « les libres penseurs, dévoués à la Prusse et à l'Angleterre
et à l'impératrice Catherine II, n'avaient pas eu pour eux toute la
popularité et avaient permis l'initiative d'un grand système2 ». Ce
fanatisme à rebours contre les « libres penseurs » donne la mesure
de l'impartialité d'un jugement ainsi exprimé ; on oublie que c'est
bien la faute de Louis XV, comme nous venons de le démontrer, si
la « libre pensée » est devenue une force politique, et qu'il ne
tenait qu'à lui de maintenir le prestige royal dans toute son inté-
grité et sa splendeur; on oublie enfin que Louis XV était incapable
d'inaugurer « un grand système », pour la bonne raison qu'il n'était
pas assez appliqué pour le concevoir ni même pour le comprendre,
si un autre que lui l'avait conçu.
La vérité est entre les deux, et, pour ma part, je me rangerai
volontiers à l'opinion de M. Carré, qui est la suivante : « Louis XV
sembla assister à son règne comme à une pièce de théâtre, en
spectateur à peine curieux, à peine intéressé. On croirait qu'en
voyant se dérouler les événements il bâille comme à l'opéra des
Petits Cabinets... Il aura en main tous les éléments du succès, mais
il ne guidera ni ne remplacera les acteurs, et il viendra s'asseoir
parmi le public, comme si une sorte de pudeur l'empêchait de faire
sentir directement son influence. Il ne sera jamais qu'un sceptique,
un raffiné, impassible dans sa souveraine beauté plastique de roi-
statue3. » Après cela je ne m'étonne que d'une chose, c'est que,
quelques pages plus haut, M. Carré affirme que Louis XV a apporté
dans son rôle « plus de conscience qu'on ne le croit communé-
1 Ibid., V.
2 Ibid., V.
3 Carré, la France sous Louis XV, p. 7 (1723-1774).
Univ. de Lyon. — M. Roustan.
50 LES PHILOSOPHES
ment1 ». Un sceptique, un raffiné, un impassible, quelle « cons-
cience » peut-il apporter dans un métier, pénible même quand on
a une puissance de travail extraordinaire et un dévouement absolu
à la tâche? Il est vrai, répondrait M. Carré, qu'on attribue parfois
une telle « inconscience » à Louis XV, que cette phrase n'est guère
un éloge. Acceptons-la, dès lors, comme telle, mais gardons-nous
de pousser la réhabilitation du roi jusqu'à prêter à Louis XV une
« conscience » que, malgré tout, je ne puis me résoudre à lui recon-
naître, même après avoir étudié ses panégyristes les plus convaincus.
D'ailleurs, étant donné notre objet, l'essentiel pour nous n'est
pas d'établir jusqu'à quel point Louis XV a mérité la réputation
infamante que la postérité a attachée à son nom. Nous nous conten-
terions volontiers de dire que ce fut un mauvais prince, et d'ajouter,
après Joubert, que le châtiment des mauvais princes est d'être crus
pires qu'ils ne sont. Ce qui est important pour nous, c'est de voir
comment il fut jugé par son temps, et surtout d'expliquer comment
le mépris soulevé par Louis XV n'a pas rejailli sur la monarchie
elle-même. Cela n'est-il pas nécessaire pour éclairer la question des
rapports entre les philosophes et le pouvoir royal?
Or, si Louis XV a été considéré par presque tous ses contempo-
rains comme un débauché sans pudeur et comme un agioteur sans
ver°-o°-ne -, du moins ceux qui l'ont apprécié sans une haine aveugle
1 Ibid., p. i.
2 Sur l'agiotage pratiqué par Louis XV, cf. Mouffle d'Angerville, op. cit.,
passim, et particulièrement 291, 358, 35<>, 36o. — Mémoires de Richelieu, II,
C9, i5a sq. — L'Observateur Hollandais, 1773, p. 17 sq. — Mme de Campan,
Souvenirs, io/f, etc.
A. Babeau (la Province sous l'ancien régime, II, 258, sq. et note) montre
que la Légende du Pacte de Famine est « ridicule et odieuse ». Les contem-
porains, y compris d'Argenson, croient parfaitement à cette histoire, et on
trouvera, dans tous les mémoires la mention des bénéfices scandaleux réalisés
par le roi, de concert avec Mirlavaud, « trésorier des grains au compte de Sa
Majesté », comme le désigne YAlmanach royal de 1774. Mouffle d'Angerville
renvoyait à ce sujet à l'Assemblée de la police générale tenue à Paris en
1768, et au récit du président Choart de la Cour des Aides (II, 358 sq). Il y a
là une interprétation fausse d'un titre donné à l'un des receveurs des greniers
de l'abondance, comme l'ont prouvé les travaux de Biollay, G. Bord, Afanas-
siew. L'opinion du xvme siècle était encore celle d'Alex. Monteil, Histoire
financière de la France, édit. Ch. Louandre, Paris, Pigareau, s. d., 284 sq.
(avec extraits à l'appui, des arrêts du Parlement d'après Floquet, Histoire du
Parlement de Normandie, VI, 414 sq.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII- SIÈCLE 51
ont noté deux faits : d'abord, Louis XV a su sauver, au moins en
partie, le décor extérieur de la royauté :
Et cependant, affirme de Levis, le soin qu'il eut de maintenir sa dignité,
empêcha Louis XV de tomber dans l'avilissement. Par là, il remplit du
moins le devoir le plus important d'un monarque, celui de faire respecter la
royauté. Et ne croyez pas que, pour parvenir à ce but, il ait eu besoin
d'employer des mesures tyranniques ou même sévères ; l'observation
exacte des bienséances de la Cour, le maintien strict des formes antiques
et de l'appareil qui entourait le trône lui suffirent i.
L'observation est exacte ; même les courtisans, qui s'enivraient
avec leur maître, ne perdaient pas, au milieu de l'orgie, le respect
qu'ils avaient pour l'autorité royale2.
Puis, s'effaçant de parti pris derrière ses agents, mettant une
certaine coquetterie à renvoyer aux ministres même « ceux qui
l'approchaient de plus près, pour quelque grâce que ce fût », le roi
fut considéré comme le « spectateur », non comme l'artisan de son
règne. Dans une lettre anonyme, adressée à Louis XV, et que
Mme du Hausset a conservée, on lit :
Je dirai qu'il serait nécessaire que Votre Majesté se rendît plus popu-
laire... Alors, on aura un sentiment personnel pour elle, au lieu qu'on
rapporte tout le bien et le mal à ses ministres. C'est une preuve de la
confiance naturelledes peuples pour le roi que cette exclamation : « Ah !
si le roi le savait ! » Ils aiment à croire qu'il remédierait à tout s'il était
instruit !
L'auteur anonyme tire de là, il est vrai, cette conséquence d'une
logique irréfutable :
Mais, d'un autre côté, quelles idées se font-ils des rois, faits pour être
instruits de tout et pour surveiller tout ce qui se passe, qui cependant
ignorent ce qu'il leur importe le plus de savoir, s'ils veulent remplir leurs
fonctions ? Rex, roi, regere, régir, conduire : ces mots indiquent quels
sont leurs devoirs.
Cette conséquence, le xvme siècle, en général, ne l'a pas tirée. Il a
1 De Levis, Souvenirs, p. 335. Cf. J. Soury, op. cit., 3oi.
2 Sur ces orgies, voir notamment Mém. de Richelieu, I, 53, 414
3 Mémoires, p. i34 sq.
52 LES PHILOSOPHES
répété avec conviction : « Ah! si le roi le savait! », sans ajouter
que la première obligation du roi était de savoir1. On est tenté, à
première vue, de voir un simple procédé de tactique dans les nom-
breux passages où les agents de l'autorité royale sont pris à partie
par les écrivains indépendants, alors que le souverain est soigneu-
sement placé hors de toute atteinte. Sans doute, il est difficile de
prétendre que tous les philosophes sans exception n'aient jamais
vu qu'ils ébranlaient le pouvoir royal, en accablant de leurs critiques
ceux qui le représentaient par délégation. Mais, le plus souvent, ils
sont sincères, lorsqu'ils séparent le souverain de ses ministres, et
immolent ceux-ci en louant celui-là, ou en le plaignant d'ignorer les
abus et les injustices qui déshonorent son règne. Que dis-je?
Richelieu, lui-même, écrit en décembre 1707 : « Les bureaux gou-
vernent et les bureaux perdront la France! » J'imagine que, dans
la ruine de la France, les Richelieu avaient bien été pour quelque
chose - ! En somme, tout conspire à perdre la France, sauf le roi. On
en arrive à admettre qu'on ne saurait s'en prendre à lui si les bonnes
lois ne sont pas appliquées, et on a l'air de croire sérieusement que
le pouvoir exécutif appartient non au pouvoir absolu, mais aux
commis irresponsables dont celui-ci a fait choix3. A la mort de
Louis XV, on trouva dans sa cassette une sorte de testament, dont
les mémoires de l'époque ont parlé ; « c'était, dit l'abbé Baudeau,
une plate confession du mal que le roi a fait à son peuple, par la
1 Dans l'Observateur Hollandais, p. 12 et i3, on lit :
« L'Obseuyateuh. Le roi ne fait-il pas tout ce qu'il veut aujourd'hui ? — Le
CorrtTisAN. Plût à Dieu ! Que sa volonté n'est-elle notre loi suprême ! Nous
serions trop heureux!... Des brouillards ont tellement bouleversé tout (177^),
qu'on ne voit pas par où sortir de l'effroyable dédale où ils (ses ministres)
nous ont embarrassés. » (Suit une explication très favorable au roi de
cette « politique » d'abstention). Le même auteur dans VObservateur Anglais
(vol. II, lettre 18, 14 sq.) donne des extraits d'un écrit intitulé : « L'ombre de
Louis XV devant Minos »: voici un fragment de dialogue :
Mjnos. Qu'avez-vous fait pour rendre votre peuple heureux ? — Louis XV. Ce
n'était pas mon affaire, c'était celle de mes Ministres »(p. 219). Toute cette lettre
est à lire pour qui veut se rendre un compte exact de ce qu'on pensait de
Louis XV, au lendemain de sa mort (1776 environ). Sur « la résignation » du
roi à laisser tout aller à vau l'eau, cf. Mém. du baron de Besenval, p. i58.
2 « Il faut que le roi ait le cœur bien fait, puisque depuis soixante ans les
courtisans n'ont pu l'endurcir ! » (L'Observateur Hollandais, p. 22)
3 Cf. Diderot à M"e Volland (XIX, 298, édit. Assezat).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIII" SIÈCLE 53
faute de ses ministres, y est-il dit plus d"une fois. » La scène de la
lecture du testament fut grotesque et attristante1. Le document
était lu devant tous par le duc de la Vrillière lequel, imperturba-
ble, les lunettes sur le nez, lisait au nouveau roi les : « par la faute
de mes ministres », et, chaque fois que revenait ce refrain, des rires
étouffés secouaient l'assistance : la comédie eût été tout à fait
drôle, n'étaient les malheurs de la France qui servaient de toile
de fond !
Il est difficile, on le pense bien, de préciser à quelle époque la
nation se détacha définitivement de son prince, et le vit tel qu'il
devait être vu, ou pire encore2. Je ne crois pas qu'il faille s'arrêter
aux prétendus présag-es d'une révolution, qu'on glane ça et là chez
les contemporains. Dès 1727, Mlle Aïssé écrit à Mmc Calandrini3 :
« Tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce bien sa destruc-
tion », mot qu'on rapproche de celui qu'adressait Mme de Tencin
au duc de Richelieu : « A moins que Dieu n'y mette visiblement
la main, il est impossible que l'Etat ne culbute! » Ce sont là des
boutades de mauvaise humeur, auxquelles nul n'aurait ajouté foi.
La première partie de cette étude le montre surabondamment.
J'aime mieux la saillie du pape Benoît XIV : « Est-il besoin d'au-
tre preuve de l'existence d'une Providence, s'écriait- il, que de
voir prospérer la France sous Louis XV? » A tout prendre, il y
a ici plus de vérité. Notre pays n'est pas considéré comme étant
en décadence au xvme siècle, et, même quand on détestera
Louis XV autant qu'on l'a adoré, on ne désespérera ni de la royauté
ni de la France.
En veut-on une preuve indiscutable? C'est que Louis XVI,, à son
' Chroniq. secret . de Paris sous Louis XVI, Revue rétrospective (Paris, i834),
III, p. 81, juin 1774» Voir une curieuse anecdote, racontée par M. Fontaine
(op. cit., conclusion a53), relative à la Partie de chasse de HenrilV.
* Encore une fois, il y a des accès de mauvaise humeur contre le roi, qu'il ne
faut pas prendre pour des manifestations d'une haine durable. Il suffit d'un
événement pour que le peuple revienne à son affection pour Louis XV. «Le
roi, écrit d'Argenson, a fait assurer les conseillers de la grande Chambre de
Soissons de ses bontés, par l'organe du premier président. La joie renaît dans
Paris. Les promenades et autres lieux publics retentissent des éloges de Sa
Majesté. »p/ém.,3 juin 1754,1V, i85).On voit qu'il faut peu. de chose pour faire
renaître la joie et les éloges du Prince.
3 6 au 10 janvier 1727, op. cit., p. 202.
54 LES PHILOSOPHES
avènement, sera l'objet des mêmes acclamations enthousiastes que son
prédécesseur; bien plus, on recommencera à compter sur lui pour
remédier à tous les maux causés par Louis XV, et on mêlera les
éloges les plus chaleureux de ses vertus aux critiques les plus amères
contre le feu roi. Les auteurs de comédies iront au For-FEvêque pour
célébrer trop imprudemment Louis XVI aux dépens de Louis XV l !
On est obligé de supprimer une pièce où, tous les vices qui entou-
raient le trône d'hier étaient représentés sous les traits de Terray, de
Maupeou, de d'Aiguillon, de Richelieu, tandis qu'un personnage
s'écriait, en parlant au nom de tout un peuple : « Vive Dieu ! Les
Français ont donc un roi2! » Les Français avaient crié exactement
la même chose, nous l'avons vu, à la mort de Fleury. Il n'est pas
de jour qui n'amène une manifestation enthousiaste envers la reine,
les frères du roi, tous les membres de cette famille à laquelle le pays
se sent profondément lié. La « lune de miel » sera sans doute plus
courte; voilà trente ans que la « philosophie » s'est faite active,
militante, et que les philosophes, sans attaquer le roi ni le pouvoir
royal, ont appris aux citoyens qu'ils étaient des « hommes » et leur
ont enseigné à « raisonner ». Mais les premiers moments du règne
seront salués des mêmes cris de joie et d'espérance qui avaient
accueilli les premières années du roi Bien-Aimé. Il restera donc,
malgré tout, un sentiment royaliste très vivace, jusqu'après la mort
de Louis XV, et c'est là ce qui empêche ou ce qui retarde les explo-
sions de la haine publique contre le souverain. On a beau séparer la
personne royale du pouvoir royal, suivant qu'on garde plus ou
moins ancré le respect pour l'autorité monarchique, on hésite
davantage à maudire le représentant de cette autorité.
On trouvera, dans les mémoires, un certain nombre de faits qui
permettent de constater comment le peuple se détache peu à peu
1 Voir sur les « excès de zèle » des poètes dramatiques à l'égard de
Louis XVI, les « continuelles ovations » dont les nouveaux souverains sont les
objets, etc. G. Desnoireterres, La Comédie satirique au xvme siècle, Paris, Per-
rin, i885, 142 sq.
2 Le Couronnement d'un roi, par un avocat de Rennes. Cf. Ibid., 196, 197.
M. Fontaine indique fort bien comment la royauté « retrouve, à l'avènement
du successeur de Louis XV, une force et une popularité momentanées » (op. cit.,
57), et donne des preuves curieuses de « ce sentiment unanime de confiance »
qui se traduit au théâtre (Ibid., 58 sq.).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U XVIII- SIÈCLE 55
de son roi. Suivant Mouffle d'Angerville, la rupture se serait
accomplie en 17.^0 :
Ce fut, écrit-il, l'époque funeste où (après les émeutes de Paris et la
construction du Chemin de la Révolte de Versailles à Saint-Denis, pour
éviter que le roi passât par la capitale en se rendant à Compiègne), les
liens de l'amour du souverain et des sujets commencèrent à se relâcher.
On ne vit plus Louis XV revenir à Paris que dans tout l'appareil de sa
sévérité et de sa colère ; on n'entendit plus le peuple le bénir, avec ces accla-
mations de joie si flatteuses pour l'oreille et le cœur d'un bon roi '.
Il semble bien, en effet, que le peuple est le premier à exécrer le
roi qu'il avait tant aimé. Gela est tout naturel. Il avait été si con-
fiant dans son prince ! Plus son espoir avait été grand, plus doulou-
reuse fut sa désillusion. Dès cette époque, se répandent, parmi les
gens simples et crédules, les bruits sinistres dont les commères se
font les échos : « On dit que Louis XV, second Hérode, allait renou-
veler le massacre des Innocents, etc.2». D'Argenson affirme que,
lors de l'attentat de Damiens, « les bons bourgeois témoignèrent
beaucoup de douleur, mais que le peuple resta muet3. » Un an
après, c'est un bourgeois de Paris qui est accusé d'avoir tenu des
propos séditieux, et d'avoir écrit des placards attentatoires à l'auto-
rité du souverain. Une exécution sanglante a lieu, elle n'intimide
pas les esprits ; des placards plus nombreux encore sont affichés dès
le lendemain. Veut-on une échelle exacte de cette dégradation du
roi dans l'opinion de ses sujets? Un chanoine raconte à Hardy qu'il
a fait le calcul suivant : « En iy44, il avait été payé à la sacristie
de Notre-Dame 6.000 messes pour la guérison de Louis XV ; en 1 767,
après l'attentat de Damiens, le nombre des messes demandées ne
s'était élevé qu'à 600; dans la maladie actuelle, il est tombé à 3. »
1 1700, II, 63. Sur les sentiments de haine qui se développent contre le roi
après 1748, voir comte Louis de Carné, la. Monarchie française au xviue siècle
(i85<)).
2 Mouffle d'Angerville, II, 5f). Cf. d'Argenson, mai 17.50, III, 33i.
3 IV, 325, 7 janvier 1757. Cf. sur cette différence entre l'attitude de la
nation lors des événements de Metz et l'attentat de Damiens, Anecd. secr.,
i36 sq. « C'était la curiosité, et non l'intérêt ; on était consterné plus
qu'affligé; le cœur prenait peu de part à l'événement ; les larmes ne coulaient
point; les églises étaient vides! »
56 LES PHILOSOPHES
Voilà bien des étapes importantes : la bourgeoisie après le peuple,
la noblesse après la bourgeoisie, se sont séparées du roi de France ;
il n'aura pour lui que les messes de ses courtisans, mais nul n'ira
plus à la sacristie de Notre-Dame, payer pour que le prêtre demande
au ciel la conservation d'un roi désormais exécré. « La souffrance
gagne toutes les classes des citoyens par une espèce d'ondulation,
déclare Duclos, jusqu'à ce que l'Etat ait repris un peu de consistance.
Les choses reprennent ensuite le même train, et préparent une nou-
velle révolution qui arrive en France, où tout s'oublie, tous les qua-
rante ans. Nous touchons actuellement à une de ces crises d'Etat1. »
Cela est écrit quelques années à peine avant la fin de Louis XV ;
toutes les classes des citoyens étaient atteintes par le malaise et toutes
avaient perdu espoir dans le gouvernement de Louis XV, au point de
ne plus rien espérer que d' « une crise d'Etat ».
Je ne m'attarderai pas aux insultes en vers et en prose que nous
voyons pleuvoir sur le roi et sur son entourage, à partir de 17.50.
Rappelons seulement la chanson fameuse qui eut tant de succès, et
qui fut composée au départ de Choiseul; elle est intéressante, car
elle est une protestation contre ce titre de Bien-Aimé accordé gra-
tuitement à Louis XV :
Le bien-aimé de l'almanach,
N'est pas le bien-aimé de France,
Il fait tout ah hoc et ab hac,
Le bien-aimé de l'almanach,
Il met tout dans le même sac,
Et la justice et la finance,
Le bien-aimé de l'almanach;
N'est pas le bien-aimé de France2.
Ce n'était pas la dernière fois qu'on devait reprocher à Louis XV
d'avoir abusé les Français, en acceptant un surnom qu'il était décidé
à ne pas mériter ; voici deux de ses épitaphes :
Ci-gît Louis, le pauvre roi !
Il fut bon, dit-on, mais à quoi?
i Duclos, Œuvres, I, 12 (Mém. sur ma vie).
* Moulue d'Angerville, II, 292.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 57
et:
Ci-gît Louis, le quinzième de nom,
Qui pendant cinquante ans jouit du rang suprême,
Si les Français l'aimèrent sans raison,
Ils ne changèrent pas de même !
Durant la dernière maladie, les quolibets les plus grossiers cir-
culèrent sans relâche. On faisait des tableaux de cette « mort hon-
teuse, non moins honteuse que sa vie, qui devait le jeter putréfié
et pourri dans la tombe l. » On montrait le malade défiguré, ordon-
nant à Mme du Barry « de passer ses mains blanches et déli-
cates sur ses boutons purulents"2 ». Ne nous arrêtons pas aux
scènes lamentables de l'enterrement. Le cercueil est chargé sur
un carrosse de chasse, et son extrémité sort par l'ouverture de
devant; on va à toute vitesse; « les gens de son escorte faisaient
courir le mort du même train qu'il les avait menés durant sa vie.
Jamais monarque ne fut conduit si lestement3 ». Même « indé-
cence » sur les chemins jusqu'à Saint-Denis. Le cercueil a beau filer
rapidement ; des cabarets, remplis de gens qui boivent et qui chan-
tent, des curieux s'élancent en criant: «Taïaut! Taïaut! Voilà le
plaisir des dames ! Voilà le plaisir ! » Un autre, plus dramatique,
apostrophe le cadavre : « Va t'en salir l'histoire 4 ! » A Paris, même
licence dans les refrains et les propos. L'abbé régulier de Sainte-
Geneviève écrit, dans un mandement, que « Louis XV était aimé
de ses peuples aussi tendrement qu'il les aimait. » Le mot est répété
au milieu des éclats de rire5. Le pouvoir est débordé : « Si je voulais
1 Anecdot. secret., 216.
2 Mouffle d'Angerville, II, 440. (Cf. Voltaire au chevalier de Lisle, 9 mai
1774, édit. Moland, XLIX, 4.)
3 Mouffle d'Angerville, 11,422, 423. Sur les sentiments du peuple à la mort de
Louis XV, cf. ibid., II, 441 sq.
4 On chante notamment ce couplet :
Louis termine sa carrière,
Et remplit ses nobles deslins,
Fuyez, voleurs, pleurez, catins,
Vous avez perdu votre père !
Mouffle d'Angerville (II, 443) raconte qu'un ivrogne qu'on cherchait à faire
sortir d'un tripot, en lui disant que le convoi de Louis XV allait passer,
s'écria : « Comment, ce B -là nous a fait mourir de faim pendant sa vie, et
il nous ferait encore mourir de soif à son trépas! »
5 Mardi 10 mai 1773, Bachaumont, Mém., p. 3i. Comme on plaisantait ce
58 LES PHILOSOPHES
faire arrêter pour des propos, affirme M. de Sartines, il faudrait
que je fisse arrêter tout Paris1. » Telle était l'apothéose du succes-
seur de Louis XIV; comme il avait été plus adoré que le grand Roi,
il fut aussi plus énergiquement injurié à l'heure où le peuple réglait
ses comptes ; l'un et l'autre eurent des obsèques inoubliables, au
milieu des malédictions et des chants d'allégresse, tandis que la
France ne savait si elle devait davantage insulter leur mémoire ou
se réjouir de sa délivrance.
IV
Les philosophes ont-ils été, d'une façon générale, des premiers ou
des derniers à se détacher du roi? Il faut répondre sans hésiter : ils
ont été les citoyens les plus inébranlables dans leur foi monar-
chique, et les sujets les plus respectueux du roi Louis XV, même
à l'époque où Tonne pouvait plus se faire illusion sur ce prince. On
a souvent noté les occasions dans lesquelles ils ont témoigné
au roi une déférence, qui nous étonne si nous nous contentons de
la signaler sans l'expliquer. L'explication la plus simple est celle
qui est le plus généralement adoptée ; on la trouvera, par exemple,
dans le livre de M. Brunel sur les Philosophes et l'Académie au
xvin0 siècle-. Un philosophe était « mal noté », il avait besoin de se
sauver en passant pour un sujet fidèle, plus fidèle même que les
autres. Que Pompignan eût dénoncé la philosophie comme « sapant
l'autel », cela était admissible ; mais qu'il eût ajouté : « et le trône »,
cela faisait bondir les encyclopédistes, dont tous les actes démen-
taient cette affirmation. Il y aurait donc eu de leur part une simple
tactique, lorsqu'ils prodiguaient à la monarchie les témoignages de
leur confiance, et au roi les preuves de leur attachement.
Cette explication contient, en effet, une très grande partie de la
f vérité. Les philosophes achetèrent par ces concessions dans le
domaine politique le droit de mener à bien leur tâche sur le terrain
religieux et social. Mais elle ne contient pas toute la vérité, car
religieux sur le peu de vertu que venait d'avoir la châsse de la Sainte : « Eh
bien, Messieurs, reprit-il, de quoi vous plaignez-vous ? Est-ce qu'il n'est
pas mort ? »
1 Carré, op. cit., p. a36.
2 Livre, III, ch Ier, 17F) sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII' SIÈCLE 59
elle tend à nous faire croire que c'est uniquement par diplomatie
que les encyclopédistes affichèrent leur dévouement aux institu-
tions monarchiques, et à celui qui à cette époque les représentait
aux veux de la France. De nombreux passages nous éclairent sur
les sentiments vrais des novateurs à l'égard de Louis XV, et nous
prouvent que leur conduite, habile sans doute et nécessaire, n'était
pas en contradiction avec leurs opinions intimes.
Ce n'est pas que Louis XV ait personnellement témoigné une
grande considération pour les écrivains. Fréron, pour démontrer
que le roi s'est plus intéressé à la littérature que son aïeul, déclare :
« Jamais les Lettres n'ont été plus accueillies, mieux récompen-
sées. Tout le monde sait que le ROI dépense pour les arts et pour
les sciences un tiers de plus que ne leur donnait Louis XIV1. »
N'accusons pas Fréron de louer le roi à contre-temps ; Duclos, lui
aussi, établira d'après les manuscrits de Colbert, que Louis XIV ne
donnait que 66.000 livres de pensions aux gens de lettres,
52.3oo aux français, 1 4.000 aux étrangers. « Ces trompettes de la
renommée ne sont pas chères- », remarquait-il; celles de la
renommée de Louis XV étaient sans doute à plus haut prix, mais ce
n'est pas au nombre des écus dépensés en pensions, qu'on recon-
naît l'amour d'un prince pour les lettres et son goût pour les
écrivains. Au xvmc siècle, on rapportait l'anecdote suivante :
« Louis XIV dit un jour à Boileau, en regardant sa montre : Songez
que j'ai toujours une heure a vous donner par semaine. Au moyen
de pareils encouragements, plus efficaces que les dons, le génie
prend un grand essor dans la monarchie 3. » Louis XV avait
beau dépenser davantage, il ne témoignait pas aux gens de
lettres la même considération que son prédécesseur. Ne trouvait-
il pas plaisante l'idée que les grands écrivains de son temps
auraient pu s'asseoir à sa table, dîner ou souper avec lui, et ne
jugeait-il pas ridicule la « mode », tout au plus acceptable en
Prusse, de voir un Voltaire manger à côté d'un roi?
1 Fréron, Lettres, etc., IX, 3o mars 1753, 44.
2 Œuv., III, 90, note 1.
3 Introd. aux Mém. de Mmo du Hausset, p. 5.
4 Mme du Hausset, Mémoires, i3j, i38 « Au reste, j'ai aussi bien traité Vol-
taire que Louis XIV a traité Racine et Boileau; ce n'est pas ma faute s'il a la
prétention d'être chambellan, d'avoir une croix et de souper avec un roi. Ce
60 LES PHILOSOPHES
Rendons-nous compte cependant que le parti encyclopédiste
n'avait pas besoin d'avoir la protection efficace du roi ; il avait
surtout besoin d'obtenir sa neutralité. Or, il fut admirablement
servi à ce point de vue. Louis XV était bien le prince qu'il fallait
au siècle de Diderot et de Voltaire. La théorie du laissez passer
devait servir merveilleusement leurs desseins.
De cela, les philosophes lui furent sans cesse reconnaissants.
Ecoutons Turgot jugeant le siècle de Louis XV :
M. Turgot dit que ce règne serait à jamais célèbre pour l'avancement
des sciences, le progrès des lumières et de la philosophie. Il ajouta qu'il
manquait à Louis XV ce que Louis XIV avait de trop, une grande opi-
nion de lui-même ; qu'il était instruit, que personne ne connaissait mieux
que lui la topographie de la France, qu'au conseil son avis était toujours
le plus juste; qu'il était fâcheux qu'il n'eût pas plus de confiance en lui-
même, ou ne plaçât pas sa confiance dans un premier ministre approuvé
de la nation. Tout le monde fut de son avis. Je priai M. Quesnay
d'écrire ce qu'avait dit le jeune Turgot, et je le montrai à Madame.
Elle fit à ce sujet l'éloge de ce maître de requêtes et, en ayant parlé au
roi, il dit : C'est une bonne race *!.
J'ai cité le passage en entier ; il nous renseigne sur l'opinion que
Turgot et ses amis avaient de Louis XV, et il nous indique de quel
service ils lui étaient, avant tout, redevables : celui d'avoir permis
« le progrès des lumières et de la philosophie ». L'éloge du roi est
sincère et, s'il nous paraît, à nous, fort exagéré, il était, dans la
bouche de ce « philosophe », l'expression de ce qu'il considérait
comme la vérité. De même, le docteur Quesnay aimait Louis XV
d'une affection presque naïve, et toujours inquiète (on verra tout à
l'heure pourquoi) ; pour ce brave homme, si franc et si rude, le roi
n'est pas la mode en France; et, comme il y a un peu plus de beaux esprits et
plus de grands seigneurs qu'en Prusse, il me faudrait une bien grande table
pour les réunir tous. » Et puis il compta sur ses doigts: Maupertuis, Fonte-
nelle, La Mothe, Voltaire, Piron, Destouches, Montesquieu, le cardinal de
Polignac. « Votre Majesté oublie, lui dit-on, d'Alembert et Clairaut. — Et Cré-
billon, dit-il, et la Chaussée. — Et Crébillon le fils, dit quelqu'un, il doit être
plus aimable que son père; et il y a encore fabbé Prévôt, l'abbé d'Olivet.
— Hé bien, dit le roi, depuis vingt-cinq ans tout cela aurait dîné ou soupe avec,
moi!» Tout cela aurait soupe avec Louis XV? Evidemment, ce n'était pas le
genre de convives qu'il lui fallait!
1 Mme de Hausset, Mém., i63.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIII* SIÈCLE • 61
est le meilleur des maîtres et aussi le plus tolérant des souverains, le
seul qui ait pu voir, sans épouvante, le développement des sciences
et la marche de la raison :
« Je serai garant, dit le docteur (que Duclos fera, justice dans son
Histoire), et notre maître sera peint tel qu'il est, Louis XIV a aimé les vers,
protégé les poètes; cela était peut-être bon dans son temps, parce qu'il
faut commencer par quelque chose; mais ce siècle-ci sera bien plus grand,
et il faut convenir que Louis XV, envoyant au Mexique et au Pérou des
astronomes pour mesurer la terre, présente quelque chose de plus impo-
sant que d'ordonner des opéras. // a ouvert les barrières à la philosophie,
malgré les criail'eries des dévots, et l'Encyclopédie honorera son règne. »
Duclos, pendant ce temps, hochait de la tête. Je m'en allai, et je tâchai
d'écrire tout chaud ce que j'avais entendu1.
J'ai même trouvé çà et là des anecdotes, prêtant au roi une tolé-
rance d'autant plus admirable, qu'elle ne pouvait être attribuée à
son indifférence seule. On n'est pas indifférent quand on est soi-
même mis en cause, et on racontait que Louis XV, attaqué par
Diderot, aurait fait preuve de magnanimité et de largeur d'esprit,
en oubliant des critiques qui s'adressaient à sa personne, pour voir
uniquement les grandes idées qui devaient servir à tous :
Lorsque la seconde édition de VEssai sur Sénèque (de Diderot) parut,
quelques courtisans dénoncèrent au roi le passage où Louis XV était mal-
traité. Le prince témoigna son mécontentement au ministre supérieur de
la librairie, qui lit arrêter la vente et examiner le passage. Il se présenta
ensuite devant le roi, et avoua que le morceau était affreux, que l'auteur
était très punissable. «Très punissable, répartit le prince; mais avez-vous
lu l'ouvrage entier? — Non, sire, je n'ai lu que le passage. - - Lisez-le
en entier, continua le monarque juste et bienfaisant, vous y trouverez
d'excellentes choses qui rachètent bien le délit de l'auteur, et je lui par-
donne bien volontiers 2. »
Si l'anecdote était vraie, elle prouverait qu'il y avait dans la
neutralité de Louis XV à l'endroit des philosophes autre chose que
de la nonchalance. Je crains bien qu'en réalité il faille expliquer
par cette seule nonchalance le fait que le roi, si peu religieux, mais
si superstitieux, ait moins souvent prêté l'oreille aux supplications
des dévots qui lui demandaient de sauver le trône en défendant
l'autel, et d'écraser le parti des philosophes.
1 Ibid., 198.
2 Chronique scandaleuse, p. io5.
62 LES PHILOSOPHES
(( L'Encyclopédie honorera son règne », ces mots sont à retenir,
et ils seront répétés plus tard. Même après la mort de Louis XV,
quand les philosophes n'auront plus à louer le règne précédent par
prudence, ils rediront la même chose :
C'est sous la douce et tranquille administration de Louis XV que les
sciences, livrées à elles-mêmes, ont fait des progrès supérieurs à ceux des
autres siècles, que la raison humaine s'est perfectionnée, enfin que
l'humanité a semblé renaître dans tous les cœurs, et en chasser les restes
de la barbarie l...
Le jugement du maréchal de Beauvau, quoique moins enthou-
siaste pour les services que Louis XV aurait rendus à la philosophie,
explique aussi nettement pourquoi les encyclopédistes ne pouvaient
pa
s être ingrats envers le roi de France.
io
11 a toujours accordé une protection marquée aux sciences et aux arts.
// n'a jamais voulu, comme il en a été accusé, persécuter les philoso-
phes, quoiqu'il les craignit. M. de Ghoiseul et M. de Beauvau n'eurent
aucune peine à l'engager à dérober Ilelvétius à la poursuite des parle-
ments. 77 aurait désiré que la philosophie fût plus modérée, et ne se
répandit pas dans une partie de la nation qui ne peut jamais la com-
prendre 2.
Ainsi, le roi, loin de « pompignaniser », eût été favorable à une
philosophie « modérée », ménageant les transitions, à une philoso-
phie opportuniste.
Dans tous les cas, et quelles que fussent ses opinions personnelles
(en admettant qu'au moins dans les dernières années il prît la peine
d'en avoir quelques-unes), le règne de Louis XV fut le règne de la
philosophie. On s'en rendit encore mieux compte à la fin du siècle,
et ce ne furent pas les seuls philosophes qui le reconnurent. Les
bienfaits de la philosophie furent avoués pat* ceux qui lui repro-
chaient ses hardiesses et ses exagérations. Le duc de Levis, dans
ses Souvenirs et Portraits3, nous en offre un exemple célèbre.
« Même ceux qui prévoient alors des troubles inévitables, écrit le
1 Discours prononcé dans l'Académie française, lejeudi ifi février 1775, à la
réception de M. Lamoignon de Malesherbes (Paris, Denouville 1775). (Cf.
Journal Encyclopédique, i5 mars 1775).
* Mém. cités, p. 102, io3.
3 De l'opinion publique en France à l'époque de la Révolution,^/} sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XVIII9 SIÈCLE 63
duc, attendent les événements avec plus de curiosité que d'effroi.
La France, pensait-on, était désormais à l'abri des discussions san-
glantes : les horreurs de la Ligue n'étaient plus possibles, puisque
le fanatisme religieux avait disparu grâce à la philosophie ; tout au
plus, pouvait-on s'attendre à quelque Fronde, analogue à celle du
xvir siècle, et encore! La « civilisation », Y « humanité », la
« philanthropie » avaient fait des progrès si étonnants que, « si
l'on en venait aux mains, la guerre civile se ferait avec plus d'urba-
nité que jamais. » Il n'était personne qui ne comptât sur un avenir
meilleur pour la France, et surtout pour lui-même : les princes, les
courtisans, les parlementaires, les femmes. « Rien à perdre, et pro-
bablement beaucoup à gagner », telle était la devise générale. On
avait hâte « de sortir de cet ennuyeux cercle qui traçait à chacun
ses occupations, et qui même, dans l'avenir, limitait ses espé-
rances. » Il fallait du nouveau, c'était le mot d'ordre ; il n'était pas
probable que la politique extérieure pût donner satisfaction à ce
désir de renouvellement ; « c'était donc sur l'intérieur que se repor-
tait toute l'activité nationale. »
La grande cause de cette inquiétude turbulente c'est, d'après de
Levis, le développement « de la philosophie moderne qui s'était
généralement répandue, marchant de même pas que l'instruction ».
Cette philosophie, ajoutait le duc, avait fait œuvre néfaste : Vol- ;
taire et Rousseau avaient détrôné dans l'opinion les deux principaux
objets de respect et de crainte : le trône et l'autel. Et pourtant, à
côté de cette licence de la pensée, « que d'heureux résultats dont
on ne saurait attribuer tout le mérite à la philosophie , mais auxquels
elle avait conduit » : amour de la paix, développement de l'agri-
culture et de la population, de la navigation et du commerce,
embellissements de la capitale, progrès des sciences et des arts, de
la chimie, de l'astronomie et des mathématiques, du dessin et de
la musique, augmentation du bien-être matériel, maisons plus par-
faites, voitures plus douces, routes mieux entretenues, auberges plus
propres et plus nombreuses ! Au moral, les changements sont aussi
heureux : moins d'étiquette et de cérémonie à la cour, plus d'aisance
dans la haute société, plus de familiarité décente et de bon goût
dans la conversation. Voilà pour les hautes classes; voici pour le
peuple : les rangs sont rapprochés, les démarcations humiliantes
s'effacent de jour en jour : « l'opinion, d'accord avec la philosophie
64 LES PHILOSOPHES
et l'humanité, proscrivait ces restes de barbarie. » Louis XVI
abolit la main-morte et le servage, la corvée : tout disparaît du
régime féodal; le goût des choses de l'esprit, l'aversion de la gêne,
la vanité succédant à l'orgueil, activent peu à peu la révolution; les
grands eux-mêmes veulent moins de respect et plus d'applaudis-
sements ; ce n'est plus leur naissance qu'ils mettent en avant, c'est
leur mérite personnel ; on ne voit plus de morgue, il faut être aimable
même avec ses inférieurs : « le temps qui élève les plaines aux dépens
des montagnes » nivelait aussi les conditions; partout la bienveil-
lance et l'aménité ; à côté de « la philosophie orgueilleuse qui s'égare
dans le dangereux labyrinthe de la métaphysique, l'humanité, cette
philosophie de cœur, répandait ses dons avec plus d'activité et de
discernement : elle s'aidait des progrès des arts pour multiplier ses
bienfaits. Sans être plus vertueux, on était plus charitable, et la
piété n'avait plus seule l' honorable privilège de soulager les mal-
heureux »; les actes vexatoires, les actes d'oppression des temps
passés sont de plus en plus rares ; les lois les auraient réprimés, si
l'opinion publique, « plus forte que les lois, n'en interdisait jusqu'à
la pensée. »
Le tableau- paraîtra trop flatté. De Levis en convient lui-même,
et il se hâte d'ajouter qu'il y avait des abus, des vices, des intrigues,
de la corruption, mais il demande de lui accorder que « la France
était alors agitée sans être malheureuse. »
Et cela nous explique l'attitude des philosophes en face de la
monarchie. La « philosophie » était certes pour quelque chose dans
ces progrès de la civilisation, que de Levis appelle « les fruits d'un
heureux concours de circonstances ». Elle avait concouru pour une
large part à ces améliorations ; et, si elle avait pu y concourir,
n'était-ce pas précisément grâce à la liberté relative dont les phi-
losophes avaient joui sous le gouvernement de Louis XV ? Com-
ment auraient-ils été les ennemis d'un prince qui, sans favoriser et
assurément sans essayer de comprendre leurs doctrines, leur avait
laissé le loisir de les répandre et d'attirer à eux la masse entière de
la nation ?
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 65
Supposons pour un instant que Louis XV ne se soit pas relevé
de la maladie qui l'avait cloué à Metz, ou qu'il ait succombé sous
le couteau de Damiens, et demandons-nous si la philosophie eût été
aussi complètement et aussi rapidement triomphante. Le Dauphin
montait sur le trône, et les philosophes étaient épouvantés ù cette
seule idée. C'est parce qu'ils craignaient le Dauphin qu'ils faisaient
des vœux sincères pour la vie de Louis XV ; nous en avons des
preuves certaines, et qui nous aident aussi à comprendre pourquoi
les encyclopédistes considéraient comme un bonheur pour eux, que
le roi régnât le plus longtemps possible.
Je n'ignore pas que les a\is sont très partagés sur le Dauphin.
Lanfrev parle de lui avec la conviction qu'il eût été un instrument
dans les mains des fanatiques :
Le Dauphin, si aimé du clergé qui voyait en lui l'incarnation de ses
idées et l'avènement prochain de ses vengeances, esprit étroit et borné,
mais rigide et opiniâtre, aurait offert sur le trône, et sous la tutelle d'un
confesseur, le modèle d'un roi persécuteur. Toutes les rancunes, toutes
les haines, toutes les espérances du parti qui avait triomphé sous les
dernières années de Louis XIV, s'étaient ralliées autour de lui, et, à force
d'en être entouré et flatté, il en était devenu la personnification vivante...
Son règne, il faut en convenir, présentait aux encyclopédistes une per-
spective médiocrement rassurante, et on n'a guère le droit de s'étonner
qu'ils se soient réjouis de sa mort ; on s'étonnera moins encore que les
jésuites appréciassent un tel prince et en fussent favorisés1.
M. Carré juge qu'on a calomnié le Dauphin, qui ne fut ni si
pauvre d'intelligence, ni si intolérant :
Le Dauphin fut à coup sûr un prince qui ne cacha jamais sa répu-
gnance pour les philosophes, mais fut pourtant un homme instruit... Tout
jeune, il s'était complu à chanter des psaumes parce qu'il avait une voix
de basse-taille, et il n'en fallut pas davantage pour qu'il parût à la cour
d'une dévotion outrée. Le parti des dévots chercha, d'ailleurs, à faire de
lui son chef, le défenseur de la religion et le protecteur des mœurs. Il
n'est pas prouvé qu'il se soit prêté à leurs projets en matière religieuse;
il ne l'est pas davantage que la réserve de ses mœurs ait toujours été très
grande2...
1 Op. cit., 26;}.
2 Op. cit., 9.
Uxiv. de Lyon. — M. Roustan. ^
66 LES PHILOSOPHES
Ces deux jugements, que je choisis parce qu'ils sont diamétrale-
ment opposés, concordent cependant sur un point: le Dauphin détes-
tait les philosophes, ceux-ci le savaient parfaitement et, par suite,
ils redoutaient la mort de Louis XV comme un malheur irrémé-
diable pour leur parti. Quant à la dévotion du Dauphin, c'est la
juger bien lestement que de la faire dépendre du timbre de sa voix;
le Dauphin était pieux, et ce n'est certes pas un crime ; qu'il accom-
plît ses devoirs de catholique, régulièrement et même minutieuse-
ment, ce n'était pas là un grief, même de la part des philosophes.
Mais s'il avait vraiment donné des preuves de son intolérance, et
si tout en lui faisait prévoir le « roi persécuteur », on conçoit qu'il
fût considéré comme un danger permanent pour tous ceux qui lut-
taient contre le parti dévot. Or, pour le xvmc siècle, il n'y a aucun
doute : c'est l'opinion exprimée par Lanfrey qui est la plus généra-
lement répandue.
M. le Dauphin, écrit un auteur de Mémoires, continue à marquer
beaucoup de piété. On lui reproche d'en faire des démonstrations exté-
rieures un peu trop grandes, comme par exemple de se prosterner presque
jusqu'à terre au moment de l'élévation à la messe ou delà bénédiction au
salut... M'"e la Dauphine lui demanda un jour de ne pas adorer le Saint-
Sacrement comme un moine1 !
De qui sont ces lignes? D'un philosophe? Non pas, mais d'un
catholique fervent, d'un partisan des jésuites, d'un ennemi des idées
nouvelles, et aussi d'un homme respectueux et timide en face du
souverain et de la famille royale, mari de la dame d'honneur de la
reine, toujours discret et tout à fait « grand siècle », du duc de
Luynes !
Le duc ne semble pas, au reste, considérer l'héritier présomptif
du trône comme un garçon bien éveillé ; il nous le montre, pour
qui sait lire entre les lignes (car de Luynes est toujours plus que
réservé), sousles traits d'un personnage insignifiant, manquant d'en-
train et de finesse; son plus grand plaisir, c'est... de se coucher de
1 De Luynes, Mém., IX, 180; le portrait « en pied » du Dauphin, se trouve
V, 477-477 (juin 1744). Voir plusieurs traits de cette bigoterie du Dauphin:
d'Argenson, IV, m, 4 octobre 1752; IV, i3y, 14 mai 1753; IV, 323, G janvier
1707 et passim.
ET L.V SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 67
bonne heure ! « Dimanche dernier, le roi lui demanda ce qu'il comp-
tait faire pour son amusement des jours gras : « De me coucher à
« dix heures, au lieu que je ne me couche ordinairement qu'à onze. »
On a peine à comprendre que Ton puisse penser ainsi à L'âge de
M. le Dauphin '. » Il est vrai que de Luynes a remarqué que« le Dau-
phin a un goût très vil' pour madame la Dauphine », mais, malgré
tout, il a peine à comprendre qu'on soit si dévot et si borné !
Après le jugement d'un homme de la cour, voici celui de la majo-
rité des Français :
Le Dauphin était alors peu considéré de la nation. Pendant son en-
fance, on n'avait parlé que de son esprit; après son éducation, et surtout
depuis son second mariage, il parut nul. On estimait sa conduite et ses
mœurs; encore le regardait-on comme un cagot qui passait une partie de
la journée à chanter au lutrin, qui se scandalisait de voir une gorge
découverte, et, à l'exemple de Tartuffe, exigeait qu'un mouchoir pudique
lui dérobât ce spectacle scandaleux; on en rapportait mille petitesses,
mille puérilités2.
Remarquons que Mouffle d'Angerville, qui répète ces petitesses,
est favorable au Dauphin, et qu'il sera un des premiers avoir en lui,
lors de la maladie qui devait emporter le fils de Louis XV, l'ennemi
de la Pompadour et l'espérance du peuple 3.
On redisait aussi un certain nombre des propos tenus par le
Dauphin, ou par son entourage. Les amis du prince n'étaient
pas les moins intolérants des hommes. « L'évêque de Verdun.
Nicolaï,etle comte, depuis maréchal de Muy, l'abbé de Saint-Cyr,
superstitieux et peu éclairé, érudit. formaient, avec le duc de
la Vauguyon, la Société du Dauphin4. » Cette Société était
très opposée aux philosophes ; on y tenait, parait-il, des
conversations inquiétantes pour ces derniers. « J'avais cru que
M. de Muy était modéré, dit Quesnay à Mirabeau, et qu'il tempérait
1 Mém., VII, 91 ; VII, 98 sq. (octobre 1745), Sur la cour du Daupbin et de la
Daupbine, cf. Maugras, le Duc Lauzun et la. Cour intime de Louis XV, 2e édi-
tion, 1893, p. 58, 69.
2 Mouffle d'Angerville, II, 71, 72 (1752).
3 Ibid. , 3o3 sq.
4 Mém. historique servant d'éclaircissement aux Mémoires de Mme du Hausset,
277 sq. (édit. cit.).
68 LES PHILOSOPHES
la fougue des autres ; mais je lui ai entendu dire que Voltaire méri-
tait le dernier supplice1 ». Ce que devait être la fougue des autres,
on peut le deviner sans peine. Le Dauphin n'était pas un des moins
emportés. Les caractères de ce genre ont des soubresauts terribles.
Une de ces menaces implacables nous est rapportée par M. de
Broglie : « La gloire de Dieu, répondait-il à sa mère qui le pressait
d'être au moins poli pour Mme de Pompadour, et lui disait qu'il
fallait se vaincre pour la gloire de Dieu, — ah ! si jetais le maître,
je voudrais la procurer par un exemple, qui effrayât pendant des
siècles ceux qui seraient tentés de corrompre la vertu des rois2! »
Allons, si le Dauphin eût été le maître, concluons que le châtiment
des philosophes eût servi d'exemple, pendant des siècles à ceux
qui seraient tentés d'attaquer le trône et l'autel ! Nous savons ce que
cela veut dire !
On prétendait même que le Dauphin avait été trop pressé, dans
certaines circonstances, de mettre la main sur le pouvoir, et qu'il
y avait été excité par les dévots. C'est à l'époque de la maladie du
roi à Metz; Mme de Brancas nous raconte les événements en ces
termes3 :
« Monseigneur le Dauphin venait à Metz, conduit par le duc
de Ghâtillon. Ce descendant des rois de Jérusalem n'en portait
assurément pas la couronne, mais la croix; c'était, dans le monde,
une manière de pèlerin égaré des routes de la ville céleste. » Tel
était le Mentor du Dauphin. On assurait qu'à la nouvelle de la ma-
ladie de Louis XV il s'était jeté aux genoux du Dauphin, et l'avait
salué comme un roi4. Mais revenons au récit de Mmc de Brancas :
« Le Dauphin arrivait à Metz pour faire les obsèques de son père,
roi de France, et en prendre la couronne, comme un gentilhomme
gascon serait venu dans son village, pour y enterrer son père et
prendre possession de sa maison. »
On fut outré de cette inconvenance. Le roi ordonna à M. de
Ghâtillon de s'arrêter où le trouverait son ordre. Le lendemain, le
1 Mme du Hausset, Mém., p. 128.
2 Le Fils de Louis XV, p. 186. (Le livre est un panégyrique du Dauphin).
3 Op. cit , 5g, 60.
4 Moufile d'Àngerville, I, 357. Voir le jugement très dur de d'Argenson sur
le duc de Châtillon, IV, 170, 17 lévrier 1754; et celui du duc de Luynes, VI,
i33 sq., novembre 1744; VI, 418, avril 1745.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XVIIIe SIÈCLE] 69
« pèlerin » était renvoyé à Versailles, et il fut exilé bientôt après1.
Il esta croire que plus tard les philosophes se réjouirent souvent, à
la pensée du péril qu'ils avaient couru, et du concours d'événements
qui les avaient délivrés du Dauphin et de M. de Chàtillon!
Ils considéraient du reste le Dauphin comme le plus puissant
protecteur des jésuites. Ici, il faut bien reconnaître qu'ils voyaient
juste. Tout au plus, a-t-on essayé de prétendre que les jésuites
avaient entraîné le Dauphin plus loin qu'il n'aurait voulu : « Si les
jésuites furent abandonnés aux passions parlementaires et au bras
séculier, c'est qu'avec plus d'éclat que de prudence ils se couvrirent
de la protection de l'héritier du trône, et que l'opinion religieuse,
en se groupant autour de ce prince, l'investit, comme malgré lui,
d'une importance odieuse au roi'-. » Tel est l'avis de M. de Carné.
Il est exact, à la condition de ne pas entendre que le Dauphin fut
entraîné malgré lui, par les jésuites. Il avait pour la Compagnie
une affection très vive. On affirmait que, pour dire ses prières, il
s'habillait en jésuite3. M. de Broglie a surabondamment établi qu'il
était tout dévoué à ses amis de la Société, qu'il leur rendit tous les
services qu'il put leur rendre, qu'il intervint en leur faveur, et que
le coup qui les frappa l'atteignit très douloureusement. « Le chagrin
qu'il éprouva fut si vif qu'une seconde fois sa santé en ressentit l'at-
teinte, et on le vit dépérir comme s'il était frappé de consomption4. »
Or les contemporains connaissaient les liens étroits qui attachaient
l'héritier du trône aux membres de la Compagnie de Jésus.
Les jésuites, écrit Mouffle d'Angerville, n'avaient guère d'ennemis
ouverts et déclarés contre eux à la Cour, que le duc de Choiseul et la
marquise de Pompadour qu'il avait subjuguée. Peut-être même, en se
rapprochant de celle-ci dans un temps convenable, l'auraient-ils ramenée :
mais ils ne l'auraient pu sans déplaire à la reine, au Dauphin, à la Dau-
phine et à toute la famille royale, qui était leur protectrice5.
1 Cf. d'autre part, sur cette histoire, de Broglie, op. cit., 55 sq.
2 De Carné, op. cit., p. 453.
3 H. Fouquier, Au siècle dernier, p. 108.
4 De Broglie, op. cit.. ch. vin, 276 sq., 292. Voyez encore sur les rapports du
Dauphin et des jésuites : Maugras, op. cit., p. 129 sq. Flammermont, le Chan-
celier Maupeou et les Parlements, p. 1 53 .
5 Mouffle d'Angerville, II, 325.
Il faut ranger parmi les membres de la famille royale tout dévoués aux
70 LES PHILOSOPHES
Grimm, parlant d'un « journal ténébreux » la Religion Vengée,
l'attribue aux jésuites, et signale les attaques « atroces » contre
Voltaire, que renferme le premier numéro. Il ajoute que ce « libelle
infâme » paraît sous les auspices du Dauphin1. Cela était-il vrai?
Non ; mais ce qu il faut retenir, c'est que cela était cru dans le camp
des philosophes. On trouve enfin dans Mallet du Pan cette anecdote :
Après la suppression des jésuites, on dit à Louis XV que le Dauphin
avait chez lui des Pères, et qu'ils y tenaient des assemblées. Louis XV
avait toujours quelques soupçons depuis son assassinat; il dit qu'on
l'avertît lorsque le Dauphin en aurait chez lui. Un jour on l'avisa : mais,
comme on en instruisit le Dauphin, le comité se dispersa, et le roi en
entrant ne trouva que son fils. Il lui dit l'objet de sa visite et se plaignit ;
le Dauphin s'excusa, parla de son dévouement pour la Société, et dit qu'il
était si plein de confiance en eux que, s'ils lui disaient de descendre du
trône, il le ferait. « Comment donc, ditle roi, et s'ils vous ordonnaient d'y
monter-? ». Le Dauphin tomba à la renverse dans un fauteuil.
Mais, dira-t-on, l'opinion des philosophes a donc bien changé
dans la suite, puisqu'ils ont exprimé leur sympathie pour le Dau-
phin, lors de sa dernière maladie, et qu'ils ont essayé d'en faire un
des leurs3? D'abord, cela n'est pas vrai de tous. Thomas, sans
doute, a prononcé un« Eloge Funèbre du Dauphin... », qui nous
étonne. Peut-être serons-nous moins étonnés, quand nous aurons
lu ces quelques lignes de Bachaumont :
« M. Thomas a cru, clans les circonstances présentes, devoir éle-
ver aussi la voix par son Eloge Funèbre du Dauphin... Il règne, en
général, dans son ouvrage un défaut très grand, c'est que, par la
manière dont le sujet est traité, l'Eloge de Monsieur le Dauphin est
une satire perpétuelle de la conduite du Roi'4... » Ce serait sans doute
un procédé habile de la part du philosophe, qui faisait, ainsi le pro-
cès du gouvernement, bien qu'il préférât le roi avec tous ses vices
jésuites, « Mmc Adélaïde, vive et véhémente, avec une voix de basse-taille et
des allures masculines, qui se compromet sans vergogne si un garde du corps
vient à lui plaire. » (Carré, op. cit., p. 14.)
1 Edit. Tourneux. i5 février 1757, II, 34;). (Les jésuites n'étaient pas les cou-
pables, mais bien l'avocat Sorel et le P. Hayer récollet. Cf. ibid., note 8.) Voir
plus haut p. 18 et note 4-
2 Mallet du Pan, Mém. et Corresp., etc., II, 463.
3 De Broglie, op. cit., 33G.
* Mém. secrets, III, 14, 27 mars 1766.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII SIÈCLE 71
au Dauphin malgré toutes ses vertus. Il vaudrait mieux, pour la
mémoire de Thomas, cette explication que celle qui est donnée par
M. Brunel; ce dernier pense que l'écrivain voulait tout simple-
ment assurer sa prochaine élection à l'Académie Française1. Le
philosophe eût donc été bien plat et bien maladroit! Mais Thomas
ne fut pas approuvé par les « frères ». « On saura, Monsieur, lui
écrivait Diderot, ce qui vous a déterminé à parler, et l'on ne vous
pardonnera pas la petitesse de votre motif. Vous vous déshono-
rerez 2 vous-même; oui, Monsieur, vous vous déshonorerez »
Et pourtant Diderot ne partageait pas complètement l'opinion de
Grimm à propos du Dauphin. Il prétendait que, durant sa dernière
maladie, le prince aurait lu les ouvrages de Hume, et déclaré même
que c'était une lecture consolante dans l'état où il se trouvait; bien
plus, le protecteur des jésuites aurait désapprouvé la défense faite
à Rousseau de s'établir à Strasbourg, trouvant que « c'était un
homme à plaindre et non à persécuter. » Gela n'est certainement
pas d'un intolérant, s'écriait Diderot3. Mais de là à conclure que le
le Dauphin était un « philosophe », il y avait loin!
Peut-être faut- il voir, dans ce relâchement de la défiance que les
philosophes éprouvaient pour le Dauphin, l'influence du revirement
qui s'était produit dans la foule, laquelle se détournait du roi et de
sa maîtresse, et avait besoin d'un prince pour placer sur luises nou-
velles espérances. La mort acheva l'œuvre de relèvement : le
peuple, toujours crédule, pensa que ce prince, dont il s'était si
constamment méfié, aurait peut-être régné plus convenablement
que celui auquel il s'était fié si mal à propos4 ; il vit en lui l'homme
qui protestait par sa conduite et son attitude contre les mœurs du
roi et de la cour, et on lui prêta même des qualités dont l'éloge
devait être un blâme pour les turpitudes de Louis XV. A ce
1 Brunel, op. cit., p. 177.
2 Diderot, Sur l'éloge du Dauphin, par Thomas, Œuvres, Belin, I, 714 sq ;
édit. Assezat, VI, 347 sq. La lettre aurait été adressée à Suard (note 347).
Diderot écrivait à son ami qu'il avait oralement adressé ces reproches à
Thomas lui-même : « Jamais, avait-il déclaré à l'auteur, l'art de la parole n'a
été si indignement prostitué. »
3 Diderot à Mlle Volland, 20 décembre 1765, XIX, 209-210 (édit. Assezat).
4 « Il est donc mort ce Prince, l'ornement de son siècle, l'espérance de la
nation, et toutes nos larmes ne peuvent exprimer la grandeur de notre perte. »
(Garaccioli, Lettres récréatives et morales, etc., I, 5, 16.)
72 LES PHILOSOPHES
moment, on célèbre la modestie, la chasteté, la bonté du défunt.
On parodie deux vers de Martial sur Scorpus, plusieurs fois vain-
queur au cirque, et qui mourut jeune :
Delphinum juvenem rapuit mors pallida : quare ?
Virtutes numerans eredidit esse senem !
Voltaire, attentif à marcher avec le siècle, déplore cette mort
funeste dans une sorte d'invocation à Henri IV, dont le nom popu-
laire est rapproché de celui du Dauphin ; puis, se tournant vers
Louis XV, il l'apostrophait ainsi :
0 toi, triste témoin de son dernier moment,
Qui lis de sa vertu ce faible monument,
Ne me demande point ce qui fonda sa gloire,
Quels funestes exploits assurent sa mémoire,
Quels peuples malheureux on le vit conquérir...
Ce qu'il fit sur la terre ? Il apprit à mourir ' !
Un futur roi de France, qui voulait marcher sur les traces
de Henri IV, avait à apprendre autre chose, mais la voix publique
avait parlé, les philosophes lui devaient quelques concessions.
Ajoutons que certains (et Diderot, on l'a vu, était de ce nombre)
crurent avec sincérité au « libéralisme » qu'on attribuait au
défunt. Le Dauphin n'était-il pas lié avec de Beauvau, l'intrépide
soutien des philosophes et l'ennemi des « Bonnets »? Or, dans
ses Mémoires, le maréchal nous assure que le Dauphin refit tout
seul une éducation qui pouvait rendre « sa dévotion dange-
reuse », et se porte garant qu'il eût été moins fanatique qu'on le
1 Epitrc CIII à Henri IV (1766), Beuchot XIII, 246, fin. Cf. à Damilaville,
28 décembre 1765, LXII, 546. Voltaire approuva l'éloge de Thomas (XLII,
317; LXIII, 116, 118, 119). Quant à son Petit Commentaire sur Vèloge du
Dauphin, composé par M. Thomas (XLII, 3i7-323, 1766), c'est tout simple-
ment le développement de ce mot prêté au Dauphin : « Ne persécutons point ! »
Jusqu'à quel point tout cela était-il sincère? On lit dans sa correspon-
dance :
« Savez-vous encore que feu M. le Dauphin, qu'on ne peut assez regretter,
lisait Locke dans sa dernière maladie? J'ai appris, avec bien de l'étonnement,
qu'il savait toute la tragédie de Mahomet par cœur. Si ce siècle n'est pas celui
des grands talents, il est celui des esprits cultiv s. «(Voltaire à M. Ghristin,
22 septembre 1766, LXIII, 353.)
ET LA SOCIETE FRANÇAISE U XVIII* SIÈCLE 73
croyait1. A-t-il convaincu beaucoup de ses amis? Malgré tout, je
ne le pense pas. La vérité, je la verrais plus volontiers dans une
lettre de Walpole à Conway, où il est dit : « Le dauphin n'a plus
probablement que quelques jours à vivre. Sa mort, c'est-à-dire la
perspective prochaine de cet événement, comble de joie les philo-
sophes, parce qu'ils craignaient qu'il n'essayât de rétablir les
jésuites - ». Ce fut là le sentiment des encyclopédistes en général,
il n'y aucun doute. Plusieurs faits vinrent d'ailleurs les confirmer
dans ce sentiment. En voici un par exemple. « Ce vieux radoteur de
Piron », comme l'appelle Grimm, en 17(16, fit imprimer un poème
intitulé : Feu Monsieur le Dauphin à la nation en deuil depuis six
mois. Le prince défunt donnait aux Français des conseils d'intolé-
rance, en alexandrins :
... . et purgez vos contrées
Des contempteurs de Tordre et des choses sacrées,
Esprits perturbateurs, dont l'orgueil impuni
Sèmerait dans vos camps l'ivraie à L'infini !
Le Prophète s'indigne contre ce « vieux coquin », qui, pour
obtenir le pardon de ses péchés, propose d'exterminer tout homme
qui ne s'est pas converti comme lui. Toujours est-il que, dans la
pensée de Piron, de pareils vers prêtés au Dauphin ne devaient pas
être regardés comme une invraisemblance. Piron, en se faisant
dévot, était resté mordant et caustique, disait Grimm six mois aupa-
ravant, il pouvait « se faire capucin », mais il savait bien à qui il
attribuait ses « capucinades3 »!
Nous sommes donc autorisés à compter, parmi les raisons qui
rapprochèrent les philosophes de Louis XV, les craintes que faisait
naître en eux le règne entrevu du Dauphin. Il y a dans les
Mémoires de Madame de Hausset un passage qui nous paraît sans
réplique4.
Un jour que la marquise était à la Comédie, Mme du Hausset
1 Mém. : cités 82, 83. ,
2 Lettres d'Horace Walpole (ij^ij-i-j-o). Paris, 1872 : 28 octobre 1766, p. 64.
3 i5 septembre 1766, VII, 122, 12^. Ibid., ier janvier 1 766 ; VI, 456, 457 :
« On ne change pas de caractère comme de système. »
4 Mém., 126, 127, 128,
74 LES PHILOSOPHES
passe chez le Dr Quesnay, et assiste à une conversation qui lui
semble fort ennuyeuse, et dans laquelle il n'est question que de
« produit net ». Enfin, on parle d'autre chose. Le marquis de
Mirabeau dit qu'il a trouvé mauvais visage au roi, que Louis XV
vieillit. « Tant pis, mille fois tant pis, réplique le docteur, ce serait
la plus grande perte pour la France s'il venait à mourir ! » Mirabeau
s'étonne de la chaleur de Quesnay : « Je ne doute pas que vous
n'aimiez le roi, reprend-il, et avec juste raison, et je l'aime aussi;
mais je ne vous ai jamais vu si passionné ». La réponse de Quesnay
est celle qu'auraient pu faire bien des philosophes :
« Ah ! dit Quesnay, je songe à ce qui s'ensuivrait, — Eh bien ! le
Dauphin est vertueux. — Oui, et plein de bonnes intentions, et il a de
l'esprit; mais les cagots auront un empire absolu sur un prince qui les
regarde comme des oracles. Les Jésuites gouverneront l'Etat, comme sur
la fin de Louis XIV, et vous verrez le fanatique évèque de Verdun premier
ministre, et La Vauguyon tout puissant. Les parlements alors n'auront
qu'à se bien tenir, ils ne seront pas mieux traités que mes amis les philo-
sophes Ce sont les premiers temps de son règne que je crains, où les
imprudences de nos amis lui seront présentées avec la plus grande force,
où les jansénistes et les molinistes feront cause commune, et seront
appuyés fortement de la Dauphine. Soyez persuadé, Monsieur, que les
temps de Jean Huss, de Jérôme de Prague reviendront, mais j'espère que
je serai mort l. »
Qu'on relise ces lignes avec attention ; elles nous dispensent de
bien des hypothèses ingénieuses pour concilier l'esprit d'indépen-
dance que les philosophes affichaient devant la nation, et les témoi-
gnages d'obéissance fidèle qu'ils rendaient ostensiblement au roi.
Nous l'avons dit, il y avait dans leur attitude autre chose qu'une
simple tactique, et le présent leur apparaissait comme un âge d'or
quand ils songeaient avec anxiété à ce que leur réservait l'avenir !
1 Combien, sur ce point en particulier, Quesnay était bon prophète, on
s'en assurera en lisant dans E. de Broglie, ouv. cité, 219 sqM les conseils que
le Dauphin donne au roi, après l'assassinat de Damiens, pour qu'il sévisse
contre les Parlements.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII8 SIÈCLE 75
VI
On voit à quelle étrange méprise se sont condamnés ceux qui ont
pu chercher dans les philosophes des précurseurs des « républi-
cains ». Gardons-nous bien de nous arrêter à certaines intempé-
rances de langage, qu'on relève de ci de là, parmi les plus auda-
cieux des novateurs ; elles n'auraient jamais été élevées, par eux, à
la hauteur d'un système politique. Helvétius, d'Holbach, Raynal,
Diderot, grisés par leurs propres témérités, se risquent parfois à des
attaques virulentes contre le principe même de la monarchie. Il est
exagéré de considérer Helvétius comme un républicain avant la
lettre, parce qu'il a déclaré un jour que le gouvernement monar-
chique « resserrait le génie, corrompait les mœurs, étouffait la
liberté ». Il ne serait pas difficile, et sans chercher beaucoup, de
trouver les mêmes blâmes dans Voltaire. Je ne vois pas non plus
pourquoi on s'arrête aux vers fameux de Diderot :
Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre
Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois l,
sans ajouter qu'ils sont dans un dithyrambe, prononcé dans des
circonstances spéciales, et que l'auteur a complaisamment exposées !
Aller étudier les idées de Diderot dans un poème qu'il a intitulé
les Eleuthéromanes ou les Furieux de la Liberté, et auquel il a
donné pour sous-titre ces mots : ou Abdication d'un roi de la fève,
est une idée bizarre ou bien un acte de mauvaise foi'-. Ces paroles
ardentes, appliquées à « l'enfant de la nature », à « l'homme sau-
vage », que le philosophe reconnaît dans les murs de la cité, et dont
« l'œil irrité » fait « pâlir le despote imbécile », sont immédiatement
suivies de quelques couplets au vin, à l'Amour, à la Beauté pour
» OEuvres, IV, 707 (éd. 1818.)
- C'est un acte de mauvaise foi, dans le livre que F.-Z. Collombet, érudit
lyonnais, écrit pour la défense des jésuites, lors des querelles universitaires
au siècle dernier (Histoire critique et générale de la suppression des jésuites
au xvuie siècle, II, 3qi sq.)
76 LES PHILOSOPHES
laquelle, « au fond des bois, le Hottentot soupire » ! Et la péro-
raison de cette diatribe est la suivante :
Oublions en ce jour toute inégalité.
Naigeon, sois mon ami ; Sedaine, sois mon frère ;
Bornons notre rivalité
A qui saura le mieux caresser sa bergère,
Célébrer ses faveurs, et boire à sa santé1.
Pourquoi Naigeon, au lieu de se borner à caresser sa bergère,
s'est-il écrié à son tour dans le Dictionnaire de philosophie ancienne
et moderne : « Je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec
le boyau du dernier des prêtres- »? Ce n'est pas la faute à Diderot,
si ce sont les seuls vers que son ami ait retenus de son dithyrambe,
pour les mettre en prose, et transformer un couplet « licencieux »
en une déclamation ampoulée? Lisons l'article Roi dans Y Encyclo-
pédie (il est peut-être de Diderot), et nous y verrons un éloge du
bon souverain que n'aurait pas désavoué Télémaque. « Ses sujets
forment un rempart d'airain autour de sa personne, et l'armée d un
tyran fuit devant eux, comme une plume légère au gré du vent qui
l'agite3 ». L'écrivain n'hésite pas à déclarer que le meilleur prince
est celui sous le règne duquel « les dérogations et les nouveautés
sont comme des miracles dans l'ordre de la bonne politique », et
qui se contente de « gouverner selon les lois de l'Etat, comme
Dieu gouverne le monde selon les lois de la nature ». Certes, ce
n'est ni Louis XIV ni Louis XV qui lui paraissent le roi idéal,
mais ce roi idéal, il le conçoit, et, loin de vouloir l'étrangler avec le
1 Diderot, Œuvres, 709, édit. 1818.
* Picot, Mémoires pour servir à l'Itisloire ecclésiastique pendant le xvme siè-
cle, III, 372, 373 (année 1800). Il s'agit, dans le passage en question, du Dic-
tionnaire de philosophie ancienne et moderne, contenu dans YEncyclopédie
méthodique. « Disciple de Diderot, ami de d'Holbach, héritier de leur philo-
sophie, Naigeon trouvait que ce souhait était digne d'un vrai philosophe et se
constituait ainsi l'apologiste de toutes les cruautés de la Révolution ! »
3 Diderot, édit., III, 5/t3, 1818. L'article Roi (critique sacrée) est du cheva-
lier de Jaucourt ; le précédent n'est pas signé; voilà pourquoi, conformément
à l'avertissement de l'édition Pellet, 1777, p. xvin, l'édition de 1818 l'attribue
à Diderot. L'article a disparu dans l'édition Gàrnier. « J'ai vu l'article Roi en
manuscrit, dit Voltaire; des étrangers ont pleuré de tendresse au portrait
qu'on fait de Louis XV, et ils ont souhaité d'être ses sujets. » (XIV, 186, noie
du Pauvre Diable.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AF XVIlle SIÈCLE 77
boyau du dernier des prêtres, il est prêt à chanter ses louanges en
vers français et même en vers latins1.
Sur ce roi idéal, le siècle tout entier a eu les yeux fixés. Presque
tous les citoyens ont attendu « le bon despote ». Un grand nombre
des réformateurs ont vu, dans le despotisme, le seul et unique moyen
de faire réussir leurs théories économiques et sociales. Tels sont,
par exemple, les physiocrates. Il y a un livre que Diderot considé-
rait comme un chef-d'œuvre admirable, et dont il vantait avec
enthousiasme les mérites; c'est l'ouvrage de Mercier de la Rivière,
qui fut un des évangiles des physiocrates2. Le meilleur gouverne-
ment, y est-il dit, est celui d'un prince « régnant par droit de nais-
sance, co-propriétaire du produit net des terres de sa domination ».
Ce monarque gouvernera « despotiquement », c'est-à-dire sans
aucun contrôle, sans que des ordres privilégiés restreignent sa puis-
sance sous prétexte de servir d'intermédiaires entre lui et la nation,
mais il ne pourra jamais gouverner « arbitrairement », parce
qu'il gouvernera « physiocratiquement », entendez : il se confor-
mera <( aux lois de l'ordre naturel, révélées par Quesnay et ses
disciples »3. Car le bon despote aura pour sujets des hommes
formés par les physiocrates, des citoyens dont l'instruction écono-
mique sera parfaite, et pour lesquels les principes économiques de
Mercier de la Rivière seront des axiomes, qui s'imposeront de toute
évidence aux esprits sensés. Et 1 on voit comment il faut entendre
l'opinion de Duvergier de Hauranne écrivant dans son Histoire du
Gouvernement parlementaire en France 4 : « Préoccupés surtout
d'améliorations matérielles, les physiocrates consentent indifférem-
ment à les recevoir du roi absolu ou du peuple souverain, de l'aris-
tocratie ou de la démocratie, de la monarchie ou de la république ».
Sans doute, ils auraient consenti à recevoir ces améliorations d'un
régime politique quelconque, mais ils sont fermement convaincus
qu'ils ne les devront qu'au despotisme. C'est l'avis de Quesnay, et
1 Ibid., 544, 545. Même dans les « maximes d'opposition », que M. Fontaine
a ramassées au cours du chapitre premier de son livre (Maximes sur les
Rois), on est frappé de ce fait que la satire part généralement de l'éloge, et
que ceux qui attaquent les mauvais princes ont les yeux fixés sur le prince
idéal (p. i5 et sq., surtout 27, 28).
2 Cf. L. de Loménie, les Mirabeau, II, 334.
3 De Loménie, ibid.
4 (1814-1848), précédée d'une introd. (7 vol. in-8), Lévy frères (1857-60), I, 40.
78 LES PHILOSOPHES
il l'a souvent exprimé : « Que l'autorité souveraine soit unique et
supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises
injustes des intérêts particuliers, car l'objet de la domination et de
l'obéissance est la sûreté de tous et l'intérêt licite de tous. Le sys-
tème de contreforces dans un gouvernement est une opinion funeste,
qui ne laisse apercevoir que la discorde entre les grands et l'acca-
blement des petits1 ». C'est la première des maximes générales
du Dr Quesnay; elle renferme la formule de l'unité du pouvoir
absolu, sans contre-poids, sans limite. Elle paraît admettre « l'auto-
rité souveraine » delà nation, mais complétée et éclairée par le reste
de la doctrine, elle se précise : c'est bien du tyran éclairé que le
docteur et ses amis attendent la rénovation économique et sociale.
On sent combien ils sont loin de la théorie des trois pouvoirs
de Montesquieu : ce despotisme légal, qu'ils opposent au despo-
tisme arbitraire, ils l'opposent aussi et surtout à la monarchie
constitutionnelle, au gouvernement parlementaire, au principe de
la séparation des pouvoirs. Liberté absolue pour le commerce, pour
1 industrie, pour la propriété personnelle, grâce à un pouvoir un,
fort, agissant avec décision et sans appel, voilà le programme des
physiocrates : ces économistes étaient sûrs de tenir en main le
bonheur de l'humanité; pourquoi auraient-ils admis un gouverne-
ment de libre discussion ? Une fois l'éducation de toutes les classes
de la société accomplie, il est inutile de tergiverser : le bon despote
est le garant de la félicité publique. L'expérience devait, d'ailleurs,
les rendre plus intraitables encore à ce sujet. Lorsqu'un de leurs
amis arrive au pouvoir et qu'il tente de réaliser la doctrine du
despotisme éclairé, quels sont ses adversaires? Turgot aura contre
lui tous les corps privilégiés, la noblesse, la magistrature; les
« intermédiaires » se dressent contre le réformateur, et font avorter
cette tentative d'une réforme économique, entreprise par le pouvoir
royal ou ses représentants ; la réforme, n'ayant pas été faite par la
monarchie, allait se faire sans elle et contre elle, mais les physio-
crates n'étaient-ils pas fondés à reprocher au système politique
de Montesquieu d'être contraire à leur système économique-?
1 Rec. Douaire, p. 8i, cité par de Loménie, op. cit., 33i.
2 Sur le despotisme éclairé, et la foi de Turgot dans ce gouvernement, cf.
de Tocqueville: op. cit., ioi, i>.3fi sq., etc...
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 79
J'oserais dire que, sans aller aussi loin que les phvsiocrates dans
cette voie, les philosophes ont plus ou moins pensé comme eux.
D'abord, comme Mirabeau et Quesnay, ils ont subordonné la ques-
tion politique à la question économique; et cela est important.
Prenons Duclos, un des soldats les plus modérés de l'Encyclopédie
et demandons-lui quel est « le meilleur gouvernement1 ».
La loi d'appréciation, qui s'applique aux choses du gouvernement
comme à toute autre chose est, selon lui, constante et universelle :
elle consiste à envisager l'utilité de la chose et l'étendue de cette
utilité. Cela posé, la « forme » du gouvernement importe peu. Les
uns ont des préférences qui viennent de leur goût particulier,
d'autres se déterminent par des raisons tirées « du local et du carac-
tère des peuples ». Cela peut être vrai, reprend-il, et d'ailleurs
comprenons bien que cela est indifférent. Au-dessus de cette ques-
tion de « forme », peu importante et variable, il y a une préoccu-
pation absolue et qui doit toujours passer en première ligne, c'est
« la loi de l'utilité étendue » : « Le meilleur des gouvernements
n'est pas celui qui fait les hommes les plus heureux, mais celui qui
fait le plus grand nombre d'heureux. » Ainsi, les considérations
politiques sont rangées au-dessous et fort loin des considérations
sociales : voilà ce qu'il faut d'abord noter. L'essentiel n'est pas de
savoir si un seul gouverne, ou plusieurs, ou le peuple ; c'est de
savoir si telle forme politique, appliquée à tel pays, pourra y apporter
plus de bien-être qu'une autre. Et ce n'est pas la somme de bien-
être qu'il faut envisager, c'est la somme des gens qui ont du bien-
être. La prospérité de telle classe de l'Etat en particulier n'est rien
si elle n'est pas accompagnée de la prospérité des autres, et Duclos
pense à ces « classes malheureusement les plus méprisées »
et les plus utiles à la nation. Cela n'était pas nouveau, nous le j
savons bien : depuis Fénelon, et même avant lui, on avait répété
des idées analogues: c'est un des titres delà Bruyère à notre recon-
naissance que d'avoir revendiqué pour les pauvres le droit au
bonheur, mais le xvne siècle n'avait pas posé d'une façon aussi
catégorique la subordination absolue des questions politiques aux
questions sociales.
1 Considérations sur les mœurs, OEuvres, I, i38 sq. Cf. d'Alembert, Essai
sur les éléments de philosopliie, I, 217, édit. 1821.
80 LES PHILOSOPHES
Or, Duclos a été un de ceux qui considéraient l'autorité royale
comme « un point de religion » ; mais sa foi était éclairée, on le
voit d'après ce qui précède. Il est intimement persuadé, et il le redit
sans cesse, que la monarchie, appliquée «au local et au caractère »
français, est le régime qui peut y faire le plus grand nombre d'heu-
reux. Je dis (( peut faire », car Duclos proteste avec éloquence
contre l'état actuel des choses, où quelques particuliers se font avec
les matériaux, tirés de l'infortune des autres, un bonheur dont ils
ne savent même pas jouir. « Ramener les calculs à la somme com-
mune, c'est-à-dire au peuple », tel est l'axiome ; il était loin d'être
appliqué à une époque où' « ce qu'il faut pour le bonheur physique
d'un seigneur suffirait souvent pour faire celui de tout un village. »
Duclos est frappé, lui aussi, de ces misères qui saisissent le cœur,
mais il a la conviction que le gouvernement monarchique est le seul
qui puisse faire disparaître d'un coup les iniquités sociales. Ce roi,
que ses amis et lui appellent de tous leurs vœux, ne saurait être
Louis XV; tous les jours, on doit bien se rendre à l'évidence; on
refuse de s'y rendre cependant, et on prolonge le plus qu'on peut
l'espoir qu'on a dans ce souverain si médiocre, mais qui est « roi »
et qui a le pouvoir de réaliser les grandes choses qu'on attend.
En 1756, d'Argenson écrit :
Le roi aurait un beau rôle à jouer, ce serait de se mettre à la tête *le
l'opinion et d'opérer lui-même les réformes... Si Henri III fut obligé de
se mettre à la tête delà Ligue, Louis XV devrait se mettre à la tête de la
philosophie, de la justice et de la raison, pour rétablir son pouvoir et son
bonheur; qu'il se constitue hardiment le chef des réformateurs de l'Etat
pour conduire mieux qu'eux les réparations que demande la situation de
la France 1.
Que faudrait-il pour que l'avenir apparût plus brillant que jamais!
« Il faudrait, répond le marquis, un roi qui joignit l'autorité absolue
à la force de la raison- ! » Louis XV a celle-là ; il ne lui manque
1 Mém., édit. Rathery, IX, 222, mars 170G Ce sera l'avis d'un autre ministre,
de Bernis : « En France, écrit-il, le roi est non seulement le maître des biens
et de la vie, mais aussi de l'esprit de ses sujets. Quel pouvoir! et qu'il serait
aisé d'en tirer un parti avantageux ! » (cité par P. de Nolhac, Louis XV et
3/.ne (je Pompadour, p. 102).
2 Ibid., VII, i3i, 1752.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 8i
que celle-ci. Les maux redoublent, on les supporte parce qu'on sent
que le remède est là, et qu'on espère qu'il sera tôt ou tard employé :
Le seul remède, déclare Grimm, contre tant de maux qu'entraînent
l'immensité de nos Etats, la multiplicité de nos lois, la lenteur et lincer-
titude de notre justice, l'impunité du crime adroit et clandestin, et la
faveur du pouvoir injuste, ce seul remède, s'il existe, nous devons le
chercher dans le génie et dans le cœur de celui à qui sa naissance a
acquis le droit de régner '.
Il n'y aurait qu'à vouloir l'employer ; tout changerait comme par
miracle. Le pouvoir royal apaiserait toutes les douleurs et ferait
taire toutes les haines, même les plus implacables et les plus vieilles,
les haines religieuses. La monarchie, si elle le veut, fera triompher
les idées, si chères aux philosophes, celle de liberté de conscience,
et de tolérance universelle. Voltaire l'écrit à Frédéric :
Je suis persuadé qu'il ne tient à présent qu'à un souverain d'é-
touffer chez lui toutes semences de fureur religieuse et de discorde
ecclésiastique. Il n'y a qu'à être honnête homme et nullement dévot : les
hommes, tout sots qu'ils sont, sentent bien dans leur cœur que la vertu
vaut mieux que la dévotion. Sous un roi dévot, il n'y a que des hypocrites ;
un roi honnête homme forme des hommes comme lui 8.
Et Voltaire ne pense pas seulement au roi de Prusse; un souve-
rain, quel qu'il soit, est capable de réaliser ce progrès, du jour au
lendemain. C'est encore ainsi que parle l'Ecossais Hoop, le chirur-
gien mélancolique et sage, qui est l'ami de Diderot :
Je dirais volontiers à un prince : ayez une armée nombreuse à vos
ordres, et vous établirez la tolérance universelle, vous renverserez ces
asiles de l'ignorance, de la superstition et de l'inutilité (les couvents)
Vous réduirez à la simple condition de citoyens ces hommes de droit
divin, qui opposent sans cesse leurs chimériques prérogatives à votre
autorité ; vous reprendrez ce qu'ils ont extorqué de l'imbécillité de vos
prédécesseurs, vous restituerez à vos malheureux sujets la richesse dont
ces dangereux fainéants regorgent ; vous doublerez vos revenus, sans
multiplier les impôts ; vous réduirez leur chef orgueilleux à sa ligne et à
son filet ; vous empêcherez des sommes immenses d'aller se perdre dans un
1 Grimm, Corresp. inédite (1829), i5 novembre, 170;"), p. 3G.
2 Voltaire à Frédéric, juillet 17.^7. Beuchot, LU. 499.
Univ. de Lyox. — M. Roustan.
/
82 LES PHILOSOPHES
gouffre étranger d'où elles ne reviennent plus; vous aurez l'abondance de
la paix, et vous régnerez, et vous aurez exécuté de grandes choses, sans
exciter un murmure, sans verser une goutte de sang. — Pardi ! c'est un
bel instrument que la langue ! Comme il enlile cela ! — Mais il faudrait
avant tout qu'un souverain fût bien persuadé que l'amour de ses peuples
est le seul véritable appui de sa puissance — 77 ne serait pas difficile
à un prince politique de soulever le haut clergé contre la cour de Rome,
ensuite le bas clergé contre le haut, puis d'avilir le corps entier1
Enfin, le livre de Mirabeau lui-même, de Mirabeau que ses
audaces conduisirent à la Bastille, se terminait par deux apostro-
phes : Tune aux amis de l'humanité, l'autre au roi Louis XV auquel
il proposait de devenir le type du vrai roi, du roi pasteur, et de
fonder un ministère de l'agriculture, divisé en quatre bureaux
répondant à l'ancienne division de la nature en quatre éléments :
le bureau de la terre, de l'eau, de l'air et du feu. Louis XV avait
d'autres soucis ; le roi pasteur gagnait ce titre en améliorant le
Parc aux Cerfs, dont il se préoccupait plus que de l'agriculture.
Toutefois, il y a dans ces appels autre chose qu'un expédient ou
qu'un procédé ; on a cru, jusque dans les dernières années du
règne, que le roi entendrait ces invocations, et que, ce jour-là, la
France renaîtrait.
Et si les philosophes, en général, sont allés moins loin que les
physiocrates, s'ils n'ont pas eu le culte du despotisme, demandons-
nous comment ils comptaient empêcher la monarchie de dégénérer
en tyrannie. Nous n'apercevrons chez eux que rarement des vues
nettes et précises sur les moyens de mettre un frein au pouvoir
royal-. Vauvenargues, lui, le déclarait sans détour : « Qu'on tem-
père comme on voudra la souveraineté dans un Etat, nulle loi n'est
1 Diderot à M"e Volland, 3o octobre 17^9 (édit. Assézat), t. XVIII, p. 421.
Le père IIoop, comme les philosophes et les physiocrates, est d'ailleurs un
admirateur passionné du gouvernement chinois; il est curieux de noter, dans
une foule de passages, l'enthousiasme que soulève au xvme siècle ce gouver-
nement de la Chine.
5 « La morale établit que la meilleure république est celle qui, par la stabi-
lité des lois et l'uniformité du gouvernement, ressemble le mieux à une bonne
monarchie, et que la meilleure monarchie est celle où le pouvoir n'est pas
plus arbitraire que dans la république » (D'Alembert, Essai sur les éléments
fie philosophie, I, 225, édit. 182 1).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII8 SIÈCLE 83
capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi1. »
C'était faire bon marché de la différence que Montesquieu essayait
d'établir définitivement entre le despotisme et la monarchie.
Voltaire ne croyait pas davantage à cette différence, et il disait
de l'une et l'autre forme de gouvernement, dans son Commentaire
sur l'Esprit des Lois : « Ce sont deux frères qui ont tant de
ressemblance qu'on les prend souvent l'un pour l'autre. Avouons
que ce furent de tout temps deux gros chats, à qui les rats essayè-
rent de pendre une sonnette au cou2. » Les rats essayèrent
encore au xv<ine siècle, mais le plus souvent avec beaucoup de
maladresse.
C'était une maladresse, à entendre Voltaire, que de limiter les
prérogatives royales par d'autres prérogatives ; pour lui, il jurait
qu il aimait mieux avoir affaire à une seule bote féroce, qu'on
pouvait éviter, qu'à une bande de petits tigres subalternes qu'on
trouvait sans cesse entre les jambes3. C'est une condamnation
radicale des « Constitutionnels ». Pourtant, et Vauvenargues, qui
trouva cette belle maxime : « La servitude abaisse les hommes
jusqu'à s'en faire aimer4 »,et Voltaire furent des ennemis éloquents
de la tyrannie. Disons-le : toute cette question est fort obscure au
xvnie siècle. Regnaud, mettant fin à ses Mémoires parlementaires
(février 1775), donne cette formule : « Le Français soumis à son
roi, le roi soumis aux lois, voilà notre devise5. » Sans doute, mais
on ne gouverne pas avec des devises. Il faut quelque chose de plus.
D'Argenson, qui a passé de longues années à bâtir son plan de
gouvernement idéal, n'est pas non plus très explicite 6. On peut
tirer de son œuvre plusieurs esquisses d'une constitution libérale.
1 Œuvres, édit. Gilbert. Réflex. et Max., p. 4°i) max., 228.
2 L, 60 (cf. 57, sq.). Cette confusion °st très joliment marquée par
M. Faguet, Questions politiques, 11, sq. : « Tous les cahiers demandent que
1 on fasse une constitution, aucun ne dit laquelle il faut faire... »
3 Dicl. Phil. (1764); Tyrannie, XXXIII, 408, 409. C'est le mot du président
de Brosses à Voltaire : « Le manteau de la liberté sert à couvrir nombre de
petites chaînes. » (Septembre 1758, Lettres choisies du xviie siècle, Lanson,
Hachette, 212.)
4 Réflexions et Maximes, max. 22, p. 376.
5 Cité par Aubertin, op. cit., 4i4-
6 Considérations sur le gouvernement : Plan du gouvernement proposé pour
la France, 179 sq. (édit. 1765).
84 LES PHILOSOPHES
mais nulle part on ne rencontre une réponse décisive à la question
qui se pose naturellement : Qui pendra la sonnette au chat? Il
comptait surtout, semble-t-il, sur « le progrès des mœurs et de la
raison ». « Notre espoir sera dans le progrès de la raison univer-
selle Cette loi naturelle s'est assujettie jusqu'aux souverains.
Qui donc les enchaîne ? Sont-ce des ordres ? Non, c'est l'exemple
seul, le respect humain, le bien qui leur en revient à eux-mêmes1. »
Gela est insuffisant : on ne gouverne pas plus avec des déclamations
qu'avec des devises, et des rois ainsi « enchaînés » sont bien libres
de se transformer en despotes ! L'autorité royale doit être « libre
dans sa force, mais tempérée par la raison et les mœurs », voilà qui
est en somme bien vague !
Soyons justes toutefois : disons que l'idée de d'Argenson,
partagée par presque tous les philosophes, c'est que la monarchie,
vraiment bienfaisante, est la monarchie absolue, garantissant la
liberté municipale et la liberté commerciale, s'appuyant même sur
ces libertés et indissolublement liée avec elles. Mais, encore une
fois, cela posait le problème, cela ne le résolvait pas, à moins qu'on
trouve suffisante la solution qui consistait à partager la France en
cinq cents départements ou intendances, renfermant des petites
« républiques », où les pouvoirs sont électifs mais subordonnés à
celui des officiers roi/aux, de façon que le citoyen n'ait entre le roi
et lui que le conseil municipal et l'intendant. Voilà ce que d'Argen-
son appelle « la démocratie dans la monarchie » ; avec une autorité
royale « non tempérée par la raison et les mœurs », c'est au fond
une monarchie pure et simple, menacée du jour au lendemain de
devenir un despotisme. Et notez que d'Argenson est un des plus
« libéraux » de ces réformateurs : que devons-nous penser des
autres, sinon qu'ils furent ou plus vagues encore dans la question de
1 Edit. Janet, V, 307 sq. Progrès de la raison universelle (ij^o). Cf. ibid.,
V, 291 sq. (Du livre de Sydney contre le gouvernement monarchique, Essai
d'une réfutation) : « Les progrès de la raison et de la politesse ont assoupi les
fumées de la cruauté... Le gouvernement républicain est insoutenable dans sa
purelé primitive; donc il est mauvais. Ce qui s'altère et se détruit de soi-même
est mauvais, tandis que la monarchie est allée et ira se perfectionnant à tous
égards. Les rois assouvis de pleins pouvoirs n'ont plus rien de mieux à faire
que de bien gouverner leurs peuples. Le progrès de la raison et de la politesse
universelle les a dégoûtés de la cruauté .. » Cf. ibid., V, 229, Progrès des
mœurs par la politesse, etc., etc.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE Al XVIIIe SIECLE 80
la limite du pouvoir royal, ou que l'idée de réserver à la nation
même le droit de diriger ses propres affaires n'apparaît, pendant
ce siècle, que très rarement et comme une utopie?
VII
Nous voici revenus à notre point de départ, à la fin de cette brève
étude dont les conclusions sont faciles à tirer. La première, c'est
que, contrairement à une opinion souvent reprise, le respect pour le
pouvoir monarchique n'était pas affaibli à la fin du règne de
Louis XV. Le roi n'est plus aimé, la royauté est vénérée encore
par la nation. Le même peuple qui insultait le cadavre de
Louis XIV acclamait le petit-fils du grand Roi ; le même peuple qui
danse autour du cercueil de Louis XV se précipite à travers les rues
pour adorer le petit-fils du Bien- Aimé. Il entre dans ce sentiment
à la fois une affection séculaire et la conviction que, sans la monar-
chie, la France est perdue *. Le roi incarne la France, le culte du Roi
est la forme même du patriotisme. La tâche de Louis XVI sera
incomparablement plus difficile que celle de son prédécesseur. Rien
n'était perdu si, au lieu de faire « i34 chasses au sanglier, i34 au
cerf, 270 au chevreuil, 33 hourailleries, 1.025 tirés » (c'est le
compte qu'il a établi lui-même de ses jours de chasse de 1775 à
1789-), ou au lieu de forger sur les enclumes ses pièces de serrure-
' Cl*. Marmontel (Œuvres posthumes, 1804. Mémoires, t. III, liv. XII, 278 sq).
«. Cette espérance avait surtout repris courage à l'avènement de Louis XVI
à la couronne. Et, en effet, dès lors si la volonté d'un jeune roi, plein de
droiture et de candeur, eût été secondée comme elle devait l'être, tout était
réparé sans aucune convulsion. » Et Mme de Campan, Souvenirs, ~iç) sq.,
io5 sq. « Ce nouveau règne, écrit la baronne d'Oberkirch, s'ouvrait avec les
espérances les plus brillantes et les plus justifiées. » (Mémoires, Paris, i853);
1,3,06(1774).
2 En tout 1062 jours de chasse, soit un jour de chasse tous les trois jours
(outre 149 voyages sans chasse et 223 promenades à cheval ou en voi-
ture.) (Nicolardot, Journal de Louis XVI, 129, cité par Taine, les Origines
de la France contemporaine, l'Ancien régime, p. 144) • Le baron Thiébault nous
trace une curieuse silhouette du roi, « fermier en jaquette » revêtu d'un cos-
tume de châsse mesquin » (Mém., I, i5i), et malgré tout, il reste persuadé que
Louis XVI aurait pu prévenir facilement la Révolution (ibid., I, 21 3).
86 LES PHILOSOPHES
rie, il s'était mis résolument à étudier les affaires et avait acquis,
à défaut d'intelligence, une expérience de la politique qui lui a
toujours manqué. La machine était détraquée, elle était vieillie ;
elle pouvait être remaniée cependant, et remise à neuf, c'est-à-dire
en harmonie avec les idées que les philosophes ont répandues. Un
instant, on crut que tout était sauvé. Turgot et Malesherbes appa-
raissaient comme les hommes providentiels, qui devaient réorga-
niser la monarchie et la mettre au pas avec les idées nouvelles. La
confiance renaissait ; on n'ignore pas comment elle finit. Mais, à
l'avènement de Louis XVI, tous les Français se rallient autour de
l'autorité royale, et, sur la statue de Henri IV, un Parisien, peut-
être un de ceux qui avaient commis quelque couplet ordurier sur le
feu roi, écrit ce simple mot d'espérance : « Resurrexit1 ! »
La deuxième conclusion, c'est que les philosophes n'ont pas été
des soutiens de Louis XV et des partisans du trône, par esprit de
servilité. 11 serait puéril de nier qu'à ce point de vue ils firent
preuve d'adresse et d'à-propos. Mais cela n'est pas suffisant pour
expliquer leur attitude, ni pour rendre légitimes les attaques dont
ils ont été les objets. D'abord, dans la première partie du règne,
ils partagent tout naturellement les illusions de la France entière,
ils s'associent à ses joies et ils sont véritablement pleins d'admira-
tion et de reconnaissance pour le Bien-Aimé ; puis, quand les illu-
sions ne sont plus possibles, ils ne s'opposent pas à un gouver-
nement qui leur permet une liberté inespérée, et les tient à l'abri
des attaques du parti dévot ; en même temps, ils se louent davan-
tage de vivre sous un rège si libéral, quand ils songent que le roi de
demain changerait de méthode, et qu'une réaction terrible suivrait
les funérailles de Louis XV. Enfin, ils ont tous plus ou moins cru au
despotisme paternel2, les uns parce que c'était, selon eux, le seul
1 Un autre Parisien, il est vrai, attache ce distique à ce mot :
Resurrexit! J'approuve fort ce mot,
Mais, pour y croire, il faut la poule au pot !
(Bachaumont, 22 juin 1774, VII, 182). Cf. Fontaine, op. cit., 58. Le peuple
plaçait les plus grands espoirs sur le Dauphin. Cf. l'Observateur Hollandais,
p. 32 sq.
3 Signalons toutefois les protestations de Raynal contre le despotisme
éclairé (Histoire des deux Indes, édit. 1774, t. VII, livre XIX, 35. 216 sq.).
Raynal se mettait par là en dehors des encyclopédistes.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 87
gouvernement capable d'imposer aux hommes la nécessité d'être
heureux, les autres parce qu'ils se méfiaient des privilégiés de nais-
sance ou de robe, les uns et les autres parce qu'ils font passer les
questions politiques bien après les questions sociales. « Le Français
soumis à son roi, le roi soumis aux lois », cette devise de Regnaud
est aussi la devise des philosophes, qui se sont bien gardés de préciser
la deuxième partie, parce qu'ils comptaient sur la force de l'opinion
et la loi du progrès, plus que sur les institutions elles-mêmes. Et
puis, eux aussi, étaient pour l'ordre à la fois et pour la liberté : « La
liberté est l'appui du trône; l'ordre rend légitime la liberté », ce
sont les derniers mots des Considérations de d'Argenson (1780). Les
philosophes n'avaient pas eu le spectacle d'un peuple libre; ils
avaient, sous les yeux, celui d'un peuple uni, malgré tout, sous une
autorité qui conservait, quelles que fussent les fautes du souverain,
son éclatant prestige. Dans cet essai de conciliation, la liberté poli-
tique,qu'ils ne connaissaient pas, devait nécessairement être sacrifiée
à l'ordre politique, qu'ils connaissaient. Les philosophes ne furent ni
des républicains, ni des courtisans : je voudrais que l'on emportât
cette persuasion, après avoir lu ce qui précède.
1 Considérations sur te gouvernement, édit. cit., 262. On le voit, nous nous
rangerions volontiers à l'opinion de M. Faguet : « Tout le monde en 1789 était
monarchiste et personne ne voulait du pouvoir arbitraire... il n'y avait pas
de républicains en 1789. » (Questions politiques, p. 6). Mais, loin de voir là une
preuve que les philosophes n'avaient pas agi sur l'opinion publique, nous
sommes presque tentés de voir une preuve du contraire. Ce que de Tocque-
ville (op. cit.) a dit de plus remarquable sur cet espoir d'une monarchie
réformatrice se trouve aux pages 4, "3 237, 289, 243. Voir la lettre de
Mirabeau à Louis XV (ibid., p. 11).
88 LI]S PHILOSOPHES
CHAPITRE II
LES PHILOSOPHES ET LES FAVORITES
I. — Reproches adressés aux philosophes. — La situation officielle de la niai-
tresse déclarée. — Les maîtresses et l'opinion publique. — Les premières
favorites. — Mn>e de Mailly. — M"»( de Vintimille. — Mmc de Lauraguais. —
La duchesse de Chàteauroux. — Le voyage de Metz. — Mort de la duchesse.
— Quelle eût été sa conduite à l'égard des philosophes.
II. — M"»* de Pompadour et l'histoire. — Les légendes et les feuilletons. —
Influence de ces opinions défavorables : les philosophes accusés de bassesse.
— Explication de leur attitude. — Triomphe d'une bourgeoise. — Jalousie
et haines des nobles. — Sentiments du Tiers. — Mme de Pompadour et les
gens de lettres.
III. — Mmi' de Pompadour philosophe. — L'entresol et le rez-de-chaussée. —
Comment elle protège les novateurs. — Intrigues du parti dévot. — Les
Jésuites et la favorite. — L'expulsion des Jésuites.
IV. — Lettres de la marquise (1772). — Gomment elle est jugée par les contem-
porains. — Sa mort. — Ingratitude des philosophes. — Voltaire et la mar-
quise. — Mesquines rancunes. — Une réparation.
V. — Mrae du Barry et les philosophes. — Son vrai caractère. — Elle est un
instrument dans les mains du parti anti-philosophique. — La revanche
des Jésuites — Exil de Choiseul. — Le coup d'État de Maupeou. — Voltaire
et la du Barry.
VI. — Conclusion : Une alliée indirecte des philosophes : M"» du Barry. — Une
protectrice efficace : Mme de Pompadour.
I
L'histoire des maîtresses de Louis XV a été faite souvent; il n'est
pas dans notre dessein de raconter, à notre tour, les amours royales.
Mais, poursuivant notre propos, nous essaierons de voir quelles
ont été les relations des philosophes avec les favorites. A dire vrai,
' deux seulement nous intéressent et encore d'une façon inégale,
étant donné notre plan même : Mme de Pompadour et Mmc du
Barry. Nous passerons rapidement sur tout ce qui a trait à celles
qui les ont précédées, en nous préoccupant d'ailleurs beaucoup
moins des « divertissements » qu'elles ont procurés au roi, que du
rôle qu'elles ont joué dans la France de cette époque. Nous cher-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Vf XVIII» SIÈCLE 80
cherons surtout, au cours de cette étude, à expliquer les sentiments
des philosophes à l'égard des maîtresses royales, et à réfuter par là
même un certain nombre des accusations trop faciles qu'on leur a
souvent adressées.
Suivant les contemporains, lorsque Louis XV reçut, au château
de la Muette, l'archiduchesse d'Autriche Marie-Antoinette, qui
venait épouser le Dauphin, il présenta au souper Mmo du Barry
à la Dauphine, et les fît asseoir à la même table. Marie-Antoinette
ignorait, dit-on, le rôle de la comtesse. Comme elle demandait un
jour ce que faisait cette femme qui causait tant de bruit : « C'est
une dame, lui répondit-on, qui amuse Sa Majesté — Eh bien, riposta
la princesse, s'il en est ainsi, je jure d'être sa rivale1 ! » .La Dau-
phine devait être rapidement fixée sur les « amusements » que la
comtesse procurait au roi; mais la définition, appliquée à la du Barry,
était fort inexacte. Si elle était conforme à la vérité, l'histoire des
favorites ne relèverait que de la Chronique scandaleuse. « La posi-
tion de maîtresse déclarée, écrit M. Maugras, équivaut à une situa-
tion officielle. La maîtresse déclarée ne peut pas être séparée du
roi ; elle le suit dans toutes ses résidences d'été ; elle a son apparte-
ment à Versailles, enfin elle reçoit un traitement, et les ministres
travaillent chez elle'2. » Cela est vrai, au moins à partir de Mme de
Châteauroux, et, pour cela, l'histoire des favorites se confond avec
l'histoire du siècle. Mme du Barry demeure à Versailles dans
une habitation ayant appartenu à un parent enrichi de la Pompa-
dour, et qu'elle a transformé en un palais magnifique ; on y édifie
une chapelle, et un aumônier en titre est nommé pour la desservir3.
Voilà un fait qui atteste la position « officielle » de la comtesse. En
voici un autre : elle reçoit, de Louis XV, le château de Luciennes,
que son architecte Ledoux aménage artistiquement et complète
par un pavillon coquet et voluptueux ; le roi de France y vient, et,
en son honneur, on donne un concert, un feu d'artifice, une parade
et un souper. Louis XV se propose de désigner un gouverneur ; or,
la du Barry avait un négrillon, nommé Zamore, auquel les mau-
vaises langues attribuent le rôle du plus heureux des trois, dans le
< Mouffle d'Angerville. II, 376. Anecd. secr., i$5.
2 Maugras, le Duc de Lausun, etc., p. 46.
:i Anecd. secr., 'iZg.
90 LES PHILOSOPHES
ménage irrégulier, formé par le roi de France et la comtesse ; c'est
le moricaud qui est nommé, avec 600 livres de traitement, par un
brevet scellé du sceau de l'Etat, et que le chancelier Maupeou vient
apporter lui-même * ; tout ce qui a trait à la maîtresse royale nous
montre donc qu'il y a là une « fonction » , avec ses charges et ses
bénéfices. La « nomination » de la maîtresse royale, due à la volonté
du souverain, ne se discute pas plus que les autres; du reste,
Louis XV sait modifier la situation légale de ses favorites, et leur
donner des titres qui imposent à son entourage le respect pour celle
qu'il a bien voulu honorer de son choix. Il est nécessaire de le
comprendre, avant d'aborder un sujet qu'on pourrait croire digne
d'être traité avec légèreté et galanterie.
On n'aurait jamais pensé tout d'abord que le règne de cet adoles-
cent, qui témoignait tant d'indifférence pour les femmes, serait le
règne des « Cotillons ». « Le roi, écrivait élégamment le duc de Vil-
lars, ne tourne pas encore ses jeunes et beaux regards sur aucun
objet. » Il faut aller plus loin : on affirme qu'il détournait ses jeunes
et beaux regards de tous les « objets », et Dieu sait s'il avait du
mérite2 ! Barbier nous conte une tentative officielle, faite en 17^4,
pour « décrotter » le prince (le mot est de l'époque). Elle échoua,
et le chroniqueur le constate avec une résignation, non exempte
de regrets 3.
Hippolyte avait juré à Vénus une haine profonde. On maria Hip-
polyte, et il devint bon époux et bon père4. Sa femme, Marie Lec-
zinska, n'était certes pas belle, et son intelligence était médiocre ;
mais elle avait pour elle l'élégance, la bonté, et plus encore : la
jeunesse. Tous les vœux du jeune homme étaient comblés. En vain,
on cherchait autour de lui à lui épargner le ridicule, — assez rare à
cette date, sauf dans le petit monde, — d'une fidélité conjugale trop
parfaite. « Je trouve la reine encore plus belle5 », répondait-il tran-
1 Mouffle d'Angerville, op. cit., II, 43 1. Anecd. secr., a3g. Sur Zamore et ses
gamineries, cf. l'Observateur Hollandais, lettre II, p. 37.
2 Mouffle d'Angerville, op. cit., I, 127.
3 Avril 1724, I, 365.
4 Sur les étranges précautions pour instruire le roi de ses devoirs d'époux
voyez Mémoires de Richelieu, I, ai, 237 sq.
5 Mém. de Richelieu, I, 32, 273. l'Observateur Hollandais, p. 27, etc., etc.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIle SIÈCLE 91
quillement, et il retournait à Marie Leczinska, ou à la chasse. Car
cette passion de la chasse ne le cédera jamais aux autres.
Au fond, ce n'est pas pour tuer du g-ibier que le roi chasse furieuse-
ment, c'est pour tuer l'ennui. L'ennui, voilà le mal qui le dévore:
il est à craindre que Marie Leczinska ne sache ni ne puisse
triompher de cet ennemi. L'avis le plus général est qu'elle fut même
très maladroite ; elle paraît avoir été défiante, cérémonieuse à l'ex-
cès, et, s'il faut en croire les indiscrets qui ont soulevé les rideaux
de son alcôve de souveraine, Louis XV n'eut peut-être pas tous les
torts1. Et déjà l'on prévoyait l'inévitable! Fleury et l'entourage
royal sentaient que le moment approchait où le roi, après avoir eu
de son mariage deux fils et huit filles, s'ennuierait de cette union et
chercherait des distractions ailleurs. La question de moralité ne se
pose pas une minute : la morale n'a rien à faire quand il s'agit de
l'adultère d'un roi ; on ne se préoccupe que d'une chose, de « la révo-
lution qui est à craindre en pareille circonstance2». «Le vrai
moyen d'en prévenir les suites, déclare Moufïle d'Angerville, était
de l'opérer soi-même, de mettre dans la couche de Sa Majesté
une sirène dont on fût sûr, qui, satisfaite du département des
plaisirs, laissât celui de la politique et des affaires à Son Emi-
nence3 ». Suivant la réflexion qu'on trouve dans les Anecdotes
secrètes*, les courtisans voyaient que l'instant était venu de donner
au roi une maîtresse, « pour qu'il n'en prît pas une qui ne leur
conviendrait pas ».
Gomment la reine, grâce à son confesseur qui avait été gag-né, fut
convaincue qu'il fallait par dévotion se résoudre à se séparer de
son mari, comment la première des demoiselles de Nesles, Mme de
Mailly, qui n'était ni jeune, ni jolie (elle avait près de trente-
cinq ans, et était inférieure en beauté à bien des dames de la cour)
vint à bout, après deux tentatives, de la vertu et de la timidité de
Louis XV, tout cela est conté d'une façon piquante et souvent trop
leste dans les récits du temps. Ce qui est pour nous plus digne
1 Anecd. secr., i5o, i5i. Cf. Mém. de Richelieu, l, 39, 333 sq. ; I, 45, 4^9
sq. etc. Mma de Campan, Souvenirs, 5o, etc., etc.
2 Mouffle d'Angerville, op. cit., I, 197.
3 Ibid.
* Anecd. secr., i5i .
92 LES PHILOSOPHES
d'attention, c'est de voir les sentiments qui accueillent la nouvelle
de ce choix. Aimable, enjouée, sans ambition personnelle, la pre-
mière maîtresse, choisie par les courtisans, ne leur donnait aucun
ombrage. Pour le peuple, il fut d'abord enchanté de l'aventure1.
Il pense, tout à fait comme d'Argenson, lequel constate qu'il y a
là un progrès pour le roi :
Le roi approche de trente ans, il se montre homme de tous points, et
n'est-ce rien, à cet égard, que d'avoir pris une maîtresse avec qui il vit
joliment*?
Et la reine, dira-t-on? — De quoi pouvait-elle se plaindre? La
fidélité conjugale de Louis XV avait, ma foi, assez duré !
Il était juste qu'après avoir autant travaillé et aussi assidûment auprès
de la reine, qui ne nous a donné que des dames, il se divertît avec quel-
qu'un de plus jeune, de plus aimable et de plus propre à le réjouir. Mais
voit-on qu'il coure après la beauté, et luxurieux? De qui enlève-t-il la
femme ou la maîtresse? (Mém. d'Etat, II. 3073).
Et M. de Mailly, reprendra-t-on? — On voit, d'après ce qui pré-
cède, qu'il ne compte pas : Louis XV se garderait bien d'enlever la
femme ou la maîtresse de quelqu'un !
Barbier, lui, non seulement trouve l'aventure admirable, mais il
la déclare salutaire pour la santé du roi et pour sa distinction.
Il n'y a pas grand mal qu'il se défasse peu à peu de la fureur qu'il
avait pour la chasse, qui, répétée tous les jours, en tout temps et en
toute saison, ne pouvait qu'altérer son tempérament, et lui rendre l'esprit
sombre et sauvage ; le commerce des femmes et des plaisirs lui prendra
moins de temps, et lui formera mieux le génie et les sentiments4.
Barbier, du reste, a des principes; il est d'avis qu'il ne faut pas
i Barbier ne reproche au roi qu'une chose, c'est de s'imaginer qu'avoir une
maîtresse, cela le dispense de faire ses Pâques (avril 17^9, III, 167).
2 D'Argenson, éd. Rathery, octobre 1738, II, 29.
3 L'n an après, d'Argenson se fait l'écho de quelques plaintes, mais ce qu'on
reproche au roi ce n'est pas d'avoir une maîtresse et, au besoin, des bâtards ;
c'est de ne pas imiter le Vert-Galant, en tout et pour tout (même édit., II, 307,
3o8, 11 novembre 1 j3 1 ).
4 Janvier 1739, III. iî>3, 104.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIIle SIÈCLE 93
badiner avec les maîtresses du roi; il dira plus tard, à propos des
chansons contre M"'° de Pompadour :
Il faut avouer que cela est bien imprudent et bien insolent. Il suffit
que le Roi soit attaché à une femme telle qu'elle soit, pour qu'elle
devienne respectable à tous ses sujets1.
On aurait été bien inspiré d'aller lui dire qu'un roi de France ne
doit pas avoir de maîtresse ! Sa réponse était toute prête : « Qui
n'en a pas? », et il énumérait avec complaisance l'exemple du duc
d'Orléans, du comte de Gharolais, du comte de Clermont, abbé de
Saint-Germain-des-Prés, et il concluait triomphalement :
Sur vingt seigneurs de la Cour, il y en a quinze qui ne vivent point
avec leurs femmes et qui ont des maîtresses : rien n'est même si com-
mun à Paris entre particuliers : il est donc ridicule de vouloir que le Roi.
qui est bien le maître, soit de pire condition que ses sujets et que tous
les rois ses prédécesseurs2.
On fit des couplets pour fêter cet événement national :
Notre monarque enfin
Se distingue à Cythère,
De son galant destin
L'on ne fait plus mystère3!...
La rime n'est pas riche, mais le sentiment est curieux. Ce qui
l'est davantage, c'est que les Français comptaient déjà que la maî-
tresse déclarée se mêlerait de politique, qu'elle ferait mettre Son
Eminence à la retraite, et qu'elle déciderait le prince à gouverner
par lui-même, c'est-à-dire sans doute avec la collaboration de la
favorite. C'est seulement lorsqu'on fit circuler le mot fameux du
roi à Fleury que le peuple changea d'opinion. Le ministre, disait-
on, pour donner le change aurait fait des remontrances à son
pupille : « Je vous ai abandonné la conduite de mon royaume.
1 Mai i74<j. IV. 366, 367.
* Décembre 1750, IV, 495, 4y6.
J Rapporté par Barbier, novembre 1737, III, 112. Plus tard de Belloy écrira :
On plaît à la beauté quant on sert la patrie ! '
Ce mélange de « galanterie banale » et de patriotisme est fréquent au
xvin8 siècle (Fontaine, op. cit., 5i).
94 LES PHILOSOPHES
riposta aigrement ce dernier, j'espère que vous me laisserez maître
de la mienne ! » Parole précieuse, que le rusé vieillard se garda
bien de tenir secrète. Dès lors, les protestations s'élèvent : Quoi?
Il n'y aurait pas dans le gouvernement la révolution qu'on appe-
lait de tous ses vœux? C'était bien la peine assurément de faire si
bon visage à Mme de Mailly ! Elle trahissait l'espoir de tous, et les
vers satiriques, et les chansons licencieuses maltraitèrent égale-
ment la favorite et le roi1"
On n'ignore pas comment elle devait plus tard expier dans la
pénitence et la retraite ces années où, suivant une expression du
temps, elle faisait suivre à Louis XV « un cours de lubricité'3 ».
Mais la douleur avait été son lot bien auparavant. Le roi s'ennuyait
encore; il changea de maîtresse et prit une des sœurs de Mme de
Mailly, Mmp de Vintimille, mariée depuis peu de temps. Cette fois
on s'attendit à un changement plus radical : Mme de Vintimille
passait pour une intrigante, ambitieuse et pratique, et décidée à
intervenir dans les affaires de l'Etat3. Elle serait venue à bout de
ses projets, pensait-on, lorsqu'elle mourut en couches, et 1 on
prétendit qu'elle avait été empoisonnée.
Le roi manqua devenir fou de chagrin ; la douleur fut bruyante,
mais de courte durée. Il reprit la sœur aînée, puis l'obligea à
accepter la collaboration de sa plus jeune sœur M,ne de Lauraguais.
i Mouffle d'Angerville, 2o3, 204. Anecd. secr., 102.
* Mouffle d'Angerville, I, 222. D'Argenson, édit. Rathery, 6 juillet 174°- Sur
la douleur de Mm' de Mailly, cf. Mém. de Richelieu, II, 65,97 sq.
3 Elle était mariée au duc de Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de
Paris, très mauvaise langue et débitant en public des horreurs sur sa femme,
qu'il prétendait être la maîtresse du roi, du duc d'Ayen, de Forcalquier, de
son laquais, et aussi du « petit Coigny, que sa femme aurait pris de force »
(cf. d'Argenson, Mém. II, 3g3). Il appelait sa femme « son petit bouc », et
affirmait qu'elle « puait comme un diable ». C'est l'avis de Richelieu dans ses
Mémoires, et il en fait un portrait qui a plutôt l'air d'une affreuse caricature.
D'autres au contraire nous disent, et c'est plus vraisemblable, qu'elle était
grande comme son aînée, et plus distinguée, mieux faite, plus spirituelle. On
a essayé vainement de nier qu'elle eût été la maîtresse du roi. Les contem-
porains appelaient son fils, le comte de Luc, « le Demi-Louis ». Le roi aimait
particulièrement cet enfant, et d'ailleurs comment expliquer le désespoir qu'il
montra à la mort de Mme de Vintimille ? Sur le duc de Vintimille, présenté
comme l'original du Méchant, de Gresset, cf. Desnoireterres, la Comédie sati-
rique au xvme siècle, ;)o sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 95
Les mémoires nous le montrent satisfait quelque temps du contraste
entre la maigre Mme de Maillv et la grosse Mm" de Lauraguais, et fai-
sant servir cette antithèse à ses distractions. Il ne restait plus que
deux demoiselles de Nesles, et le roi aurait fait le tour de la famille.
Une lui échappa; ce n'était pas, disait-on, la faute de la belle;
les courtisans la nommaient « la Poule » à cause de son air ingénu;
c'était sans doute ce qui piquait le roi; mais le marquis de Flava-
court1 qui était le mari ne voulait pas d'un partage, fût-ce avec Jupi-
ter. Il fit entendre à sa femme qu'il la tuerait, sans autre forme de
procès, si elle obéissait à son tour aux traditions de la famille.
L'autre était la marquise de la Tournelle, depuis duchesse de
Chàteauroux; celle-ci supplanta définitivement son aînée, et non
seulement elle exigea le renvoi sans délai de Mme de Maillv, mais
encore elle prit ses précautions pour ne pas être traitée comme une
femme simplement préposée à « l'amusement » du roi. « Le temps
n était pas venu, écrivait-on de la période précédente, où les petits
appartements devaient être le centre de la politique et des négocia-
tions2. » Le temps était venu désormais. Quand Louis XV voudra
uniquement s'amuser, il aura ce* qu'on nomme alors des « pas-
sades »; mais la maîtresse déclarée, la seule authentique et officielle,
aura à présent un rôle dans le gouvernement et une influence sur
la politique.
Au début, le peuple applaudit à ce nouveau choix. C'était un
« changement », ou plutôt, disent les mémoires, une « importante
révolution qui rendait la nation et l'Europe attentifs à ce qui allait
se passer3 ». Le roi, dès la mort de Fleury, ayant déclaré qu'il gou-
vernerait lui-même, n'était-il pas naturel que la nouvelle maîtresse
l'encourageât dans ces généreuses intentions, et fût pour lui une
conseillère affectueuse et aimée? Si le beau prince fait de grandes
choses, n'est-il pas vraisemblable qu'il les fera guidé par l'amour?
La voix publique supplie la favorite de rendre ce signalé service à
la patrie, et les poètes lui disent :
1 De Ravacourt, lisons-nous dans Mouflle d'Angerville. A propos de « la
Poule », on pourra voir de Luynes, Mém., V, 77, juillet 1743 ; V, 478, juin
1744. etc.
2 Mouffle d'Angerville, I, 211.
3 Ibid., I, 3oi. Sur la liaison du roi et de Mme de Chàteauroux, voir Choi-
seul, Mémoires (2e édit., Plon-Nourrit, 1904), p. 14.
96 LES PHILOSOPHAS
Gomme un autre Sorel, fais entendre à ton roi
Que seul, clans ses Etats, il doit donner la loi !
C'en est fait : le surnom d'Agnès Sorel est accordé à Mme de la
Tournelle, avec autant d'enthousiasme que celui de Bien-Aimé va
être décerné à son amant :
Cette nouvelle Agnès Sorel lui lit entendre qu'il était temps de devenir
maître, et d'avoir au moins l'air de régner. Ce fut elle qui, l'arrachant à
la mollesse de son palais, le lit mettre à la tête de ses armées en Flan-
dres : ce fut elle qui, lui faisant parcourir son royaume d'une frontière à
l'autre, le traîna en Alsace pour arrêter les progrès de l'ennemi : ce fut
elle qui, au moment où on l'expulsait d'auprès du roi, lui procurait enlin
ce surnom de Bien -Aimé, accordé trop tôt, sans doute, et qu'il eût mieux
valu pour sa mémoire qu'il n'eût jamais porté. On ne peut prévoir jus-
qu'où elle aurait élevé l'âme de ce royal esclave, si elle eût régné plus
longtemps1.
Agnès Sorel est donc l'inspiratrice du roi ; ce que ne pouvaient faire
le maréchal de Noailles et Maurice de Saxe, elle le faisait grâce à
ses charmes ; elle donnait au roi une activité guerrière, dont la
nation attendait des merveilles. Puis, lorsque pendant la campagne
de Flandre elle se décide, sur les conseils de Richelieu, à rejoindre
Louis XV à l'armée, quelques chansons circulent parmi les soldats ;
on trouve qu'elle n'a rien à faire sur les champs de bataille ; on veut
bien qu'elle soit la conseillère du héros, mais discrète et modeste 2.
C'est alors la maladie du roi à Metz, l'évêque de Soissons exigeant,
avant de donner le viatique au souverain, le renvoi de la favorite, et
ce vovag-e terrible de la duchesse de Châteauroux et de sa sœur
Mmc de Lauraguais, accomplissant 80 lieues à travers les huées, les
insultes violentes, les menaces des gens furieux qui veulent mettre
en pièces celle qu'ils appelaient hier Agnès Sorel, et qu'ils exè-
crent aujourd'hui jusqu'à vouloir la tuer3. C'est que, d'abord, on la
regardait comme la cause de cette maladie qui emportait le roi ; ne
l'avait-elle pas achevé, disait- on, par les excès de toutes sortes
auxquels il s'était livré pour lui plaire ? Puis, on l'accusait d'intrigues
i Mouffle d'Angerville, I, 3o2.
2 Mém. de Richelieu, II, 57, 47.
3 Ibid., II, 58, 5o sq. : 09, 60 sq. Choiseul, Mém., p. 20.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE Vf XVIII» SIÈCLE 97
honteuses et d'une insatiable cupidité? Mme de Mailly, du moins,
était pauvre Ion oubliait de dire que ce « mérite ■ revenait au
cardinal, économe surtout en ces matières). M""' de la Tour-
nelle, au contraire, avait eu d'abord le soin de se faire donner
la charge de « dame du palais » arrachée à sa sœur, le titre de
duchesse de Chàteauroux, avec un revenu de 80.000 francs, « pour
récompenser son mérite et sa vertu », disaient les lettres patentes,
et, enfin, la surintendance de la maison de Mme la Dauphine.
Le peuple n'avait pas assez de malédictions contre celle qu'il avait
adorée.
Mais le roi se rétablit; il revient vainqueur, conservant au fond
de l'àme le souvenir de la duchesse, impitoyablement bannie et
humiliée. L'heure de la revanche est venue. Les préventions de la
foule ne se dissipent point, et, quand la favorite a été rétablie dans
ses titres et ses dignités, le peuple ne la rétablit point dans son
estime '. Mais tout d'un coup, une nouvelle se répand : Mn,e de Chà-
teauroux est morte, au milieu de son triomphe, en pleine jeunesse,
à l'âge de vingt-sept ans, avec une résignation touchante, édifiant
son confesseur, le P. Segaud, réconciliée avec sa sœur vertueuse,
Mm" de Flavacourt ; parmi les explications diverses de cette fin
soudaine une surtout est accueillie par l'imagination populaire.
La duchesse^ disait-on, avait eu la conviction qu'elle était empoi-
sonnée ; durant sa fièvre, elle ne parlait que de ses ennemis ;
c'est par eux qu'elle mourait. On assurait qu'elle avait reçu la
visite du comte d'Argenson, lui demandant de la part du roi les
noms de ceux qu'elle voulait voir frappés, que la duchesse avait
inscrit en tète le comte lui-même, que ce dernier et les cour-
tisans menacés n'avaient pas reculé devant un crime. Ces accusa-
tions ne reposent sur rien. C'est une raison de plus pour qu'elles
soient adoptées par les esprits simples et naïfs. Quoi qu'il en soit, un
revirement s'est produit, et d'un bout à l'autre de la France circule
l'épitaphe suivante :
Sans relever l'éclat de mon illustre sang,
Ce trait seul fera vivre à jamais ma mémoire :
1 Cf. Mouffle d'Angerville, I, 375 : « Qui ne se rappelle le mot énergique des
poissardes dont le cri est toujours le cri public : « Puisqu'il a repris sa c ...., il
ne trouvera plus un Pater sur le pavé de Paris? «
Univers, de Lyon. — M. Roustan, 7
98 Les philosophes
Mon roi revit le jour pour me rendre mon rang,
Et je meurs sans regret pour lui rendre sa gloire!
Plus tard, quand le Bien-Aimé de l'Almanach ne sera plus le
Bien-Aimé de France, cette épitaphe .semblera trop peu élogieuse
pour la maîtresse et trop élogieuse pour le roi :
On ne peut faire de plus mauvais vers ni de moins clairs. Que veut
dire : Je meurs pour lui rendre sa gloire? N'était-il pas certain, au con-
traire que, comme une autre Agnès Sorel, elle avait tiré le roi de son
indolence? Le roi eût-il cessé de mériter le titre glorieux, que Mme de
Châteauroux n'aurait pas été empoisonnée. Il est présumable que la
mort de cette femme n'a été que le fait de la vengeance, et n'a rien
ajouté à la réputation du roi, qui reprit bientôt d'autres chaînes dont il
ne pouvait plus se passer1.
Il n'a donc manqué à Mmc de Châteauroux, pour exercer une
influence prépondérante sur le siècle, que « de régner plus long-
temps ». Mmc de Pompadour allait régner plus longtemps qu'elle-,
et avoir véritablement le rôle de maîtresse dirigeante; surtout,
elle allait régner dans cette période où les philosophes devaient
s'organiser, prendre le mot d'ordre, passer de la spéculation à
l'action. M,ne de Châteauroux meurt le 8 décembre 1 7^4 ï l'armée
encyclopédique n'est pas encore recrutée, les chefs ne sont pas
choisis, les soldats ne sont pas équipés. Quelle aurait été la conduite
de Mmf> de Châteauroux à l'égard des novateurs? Nul ne saurait le
dire. Aurait-elle gardé le souvenir ineffaçable de l'humiliation que
lui avait fait subir le clergé3? Aurait-elle eu sans cesse devant les
yeux les heures inoubliables de la fuite, après la séparation désho-
1 Anecd. secr., i(vi.
2 Un des griefs du peuple contre la favorite fut môme qu'elle régna trop long-
temps. Voici ce que dit Barbier, plus tard, à propos de la Pompadour: « Le
Français aime le changement jusque dans les choses qui ne l'intéressent pas
personnellement >< (V, 36i, mars i7Ô3)
3 Sur l'énergie avec laquelle la duchesse poursuivait ses vengeances. Cf.
Mém. de Richelieu, II, 6i, q< sq.; II, 63, 82 sq. Lire aussi dans d'Ar^enson :
III, kSj, l'histoire des « (rois exilés pour l'honneur de M<"e de Châteauroux »
(16 décembre 1747), cf. Choiseul, Mém., p. 23. Je note en passant l'étrange erreur
de P. Duprat (les Encyclopédistes, III, 27 sq., 3o) faisant de M"»» de Château-
roux, en 1753, la protectrice zélée de Y Encyclopédie.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAIS!; \| XVIII» SIÈCLE 99
norante exigée par les ministres de l'Église? On peut le penser,
lorsqu'on voit que le premier de ceux qui ont été frappés, le jour
de la revanche de la favorite, est l'aumônier de S. M., l'évêque de
Soissons, qui avait refusé au roi mourant le viatique, à moins qu'il
renvoyât sa maîtresse. Ce ressentiment aurait-il été assez fort pour
que la duchesse vît d'un œil satisfait les attaques des philosophes
contre les dévots? Il serait bien exagéré de l'affirmer. D'autre part,
eût-elle cherché à accomplir la transformation commencée?
Après avoir envoyé le roi à l'armée, eût-elle réussi à l'envoyer
siéger sérieusement dans ses conseils, et se serait-elle décidée à
appuyer le parti des réformes? Ici encore des hypothèses très
vagues peuvent être faites. Rien n'est plus incertain. Mais il suffit,
pour sentir quelle place elle était à la veille de prendre, de voir
celle que prit la favorite qui lui succéda : cette fois, c'est bien l'his-
toire du siècle que l'on est obligé de raconter, en racontant celle
de Mm0 de Pompadour.
II
Cette histoire a été rarement écrite avec toute l'impartialité
désirable. Les documents certes ne manquent pas ; il est indispen-
sable d en faire une critique très minutieuse, et voici pourquoi :
Mme de Pompadour a eu des ennemis qui ont à plaisir dénaturé les
faits qui la concernent : ce sont d'abord, et de son vivant même,
les grands seigneurs, les gens de cour, qui, malgré toutes les
marques de respect extérieur qu'ils lui rendaient, ne lui pardon-
naient pas d'être une bourgeoise; or, ceux-là ont laissé des mé-
moires, des chroniques et des journaux, dont il est nécessaire de
nous méfier. Après, ce sont les Jésuites et leurs partisans, qui
avaient contre elle de justes motifs de haine, nous le verrons ; ce
sont enfin, dans les dernières années du siècle, les écrivains révolu-
tionnaires qui cherchent à avilir la royauté en salissant les maî-
tresses royales, et qui, afin de justifier l'épithète de Caligula ou de
Néron appliquée à Louis XV, accolent celle de Messaline à Mme de
Pompadour. De là, une foule de légendes, de là un déchaînement
inouï d'accusations, exploitées pour égarer l'opinion publique au
100 LES PHILOSOPHES
xvme siècle, et que les époques postérieures ont eu le tort de
reprendre sans les contrôler.
Aujourd'hui, on est revenu à une saine appréciation des choses1.
On a dénoncé les efforts tentés avec succès par les ennemis de la
marquise pour ravaler ses origines, peu brillantes il est vrai, mais
non crapuleuses; on a remis au point les appréciations injurieuses
sur le financier Poisson, sur sa femme Madeleine de la Motte; on
a suivi à la trace toutes les machinations des envieux de la favo-
rite, toutes les manœuvres louches pour la jeter à bas de sa royauté,
et à défaut pour ternir son triomphe ; on a surabondamment prouvé
que, si la marquise a prodigué l'argent en somptueux ou coquets
édifices, elle a presque toujours fait bâtir sur des domaines apparte-
nant au Roi, et que ces habitations luxueuses devaient rester à la
Couronne'2: on a établi la vérité sur le légendaire Parc aux Cerfs,
que Mouffle d'Angerville, à l'exemple de tous ses contemporains,
dépeignait comme « un gouffre de l'innocence et de l'ingénuité, où
venait s'engloutir la foule des victimes, qui, rendues ensuite à la
société, y rapportaient la corruption, le goût de la débauche et tous
les vices dont elles s'infectaient nécessairement dans le commerce des
infâmes agents d'un pareil lieu » ; et, tandis qu'on faisait passer « cette
étrange piscine3 » , comme un palais coûtant plus d'un milliard, tandis
qu'on regardait cet établissement « comme une des sources prin-
cipales delà déprédation des finances », les historiens ont établi que
1 Je signale surtout le livre si intéressant et si vivant de M. Pierre de
Xolhac : Louis XV et Mme de Pompadour (1904, 2e édition).
2 On lit dans Barbier cette anecdote qui nous montre jusqu'à quel point on
rendait Mme de Pompadour responsable du lamentable état des finances. << On a
construit a Orléans, sur la Loire, un pont de pierre auquel on a travaillé
depuis plusieurs années, qui a neuf arcbes, qui est fort long-, et qui a été
exécuté avec tant de bardiesse qu'on a douté de sa solidité. Le sieur Hugot
en est l'architecte, il a été annoncé comme le plus beau qui est en France.
Mme de Pompadour y ayant passé la seconde (elle devait y passer la pre-
mière, mais fut devancée par la princesse de Conti), on fit le qualrain sui-
vant :
Censeurs, Hugot est bien vengé*
Reconnaissez votre ignorance.
Son pont hardi a supporté
Le plus lourd fardeau de la France ! >i
(Barbier, août 1760, 283, 284.)
3 Mouffle d'Angerville, II, 104-106.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XVIII0 SIÈCLE 101
ce fameux immeuble, placé au n° \ de la rue Saint-Médéric à
Versailles, était beaucoup plus modeste que les « petites maisons »
des seigneurs et des financiers; qu'il pouvait contenir au plus une
demoiselle à la fois, avec une dame de compagnie et un seul domes-
tique, et que le roi l'avait revendu en 1771 pour la somme de
16.000 francs ! On a conclu que, si Louis XV fut le contraire d'un
homme vertueux, ce ne fut pas non plus le monstre impudique, le
luxurieux Sardanapale, le somptueux pacha des romans-feuilletons,
et que M'"' de Pompadour, devenue son « amie », ne fut pas « la
surintendante des plaisirs, faisant continuellement recruter, dans le
royaume, des beautés neuves et inconnues, propres à renouveler le
sérail qu'elle dirigeait à son gré1! » Et peu à peu, devant des
témoignages dont les auteurs ont plus d'impartialité ou sont mieux
renseignés, devant des correspondances inédites, des pièces d'ar-
chives exhumées, des actes notariés, des papiers d'affaires, etc.,
se sont évanouis les contes fantastiques, si savamment préparés au
XVIIIe siècle et si complaisamment développés de nos jours. La vérité
est apparue ; elle n'est pas belle, tant s'en faut ; mais elle ne justifie
ni les déclamations ampoulées ni les sanglantes malédictions.
De même, on est revenu de bien des préventions relatives à son
rôle politique, surtout prépondérant à partir du jour où, cessant
d'être la maîtresse de Louis XV, elle acquiert, suivant l'expression
de Duclos, l'état d' m amie nécessaire ». Quelle que soit la façon
dont Bernis et Choiseul - ont su gagner sa confiance, la postérité
plus équitable a reconnu que les choix de la marquise n'avaient pas
été si malheureux. Les ennemis de Mmo de Pompadour ont exploité
habilement contre elle les défaites infligées à des généraux de cour,
incapables et insuffisants. On a rendu la favorite responsable des
1 Ibid. On trouve dans les Mémoires de Richelieu, II, 77. 244 sq., sous ce
titre : Tableau du Parc aux Cerfs, l'affirmation suivante : « Un courtisan, qui a
suivi avec autant d'exactitude qu'il lui était possible la chronique scandaleuse
du temps, a assuré à l'auteur de ces Mémoires que Louis XV a fait dans sa
vie la fortune de plus de 1.800 demoiselles! »
• Ce dernier surtout, d'après les chroniqueurs, aurait acquis la faveur de la
marquise par un rôle plus qu'équivoque, et des services peu délicats : Mouille
d'Angerville, II, 202 sq. Voir dans les Mém. de Choiseul, Lett. XIV. fxjsq., com-
ment il essaie do se justifier, et note i,p. 84. Maugras. le Duc de Lauzun, p. .'56.
Campardon, MmQ de Pompadour et la cour de Louis X V, etc., p. 164, Paris. 1867.
102 LES PHILOSOPHES
échecs désastreux de Soubise, et il est certain qu'elle eut le tort de
soutenir ce dernier, avant et après Rosbach; le peuple, qui chanson-
nait l'officier dont la lanterne est demeurée célèbre, associait dans
ses couplets au nom de Soubise celui de Pompadour :
En vain vous vous tlattez. obligeante marquise,
De mettre en beaux draps blancs le général Soubise,
Vous ne pouvez laver à force de crédit
La tache qu'à son front imprime sa disgrâce,
Et, quoi que votre faveur fasse,
En tout temps on dira ce qu'à présent on dit,
Que si Pompadour le blanchit
Le roi de Prusse le repasse.
Gela est tout naturel à cette date1. Mais à distance, on voit plus
justement. De nos jours, le procès a été revisé, en faveur de la mar-
quise, et ses plans politiques n'ont plus été condamnés ou tournés
en ridicule, parce que nos généraux s'étaient fait battre sur le
champ de bataille : « Elle a été condamnée après la défaite de
Rosbach, dit A. Houssaye, malheur aux vaincus! Mais elle n'a pas
été jugée ! Si les généraux étaient revenus triomphants, elle eût
pris sa part dans la victoire; mais, après de pareils désastres, elle
ne sera jamais pardonnée. » Car la foule ne verra que nos échecs;
pour l'historien, il redira, avec A. Houssaye2, qu'il y eut une certaine
clairvoyance à s'apercevoir que le danger pour nos frontières vien-
drait un jour non de l'Autriche, mais de la Prusse; pour nous, nous
répéterions volontiers après H. Fouquier que, depuis 1870, la
conception de la guerre de Sept Ans devrait être considérée comme
heureuse". En tout cas, on est autorisé aujourd'hui à protester
1 Dans Moul'fle d'Angerville, II, 199 sq., Bernis devient un héros à la Plu-
tarque, contre lequel la Pompadour use en vain de tous les moyens d'intimi-
dation ou de séduction, y compris l'emploi de ses « charmes usés pour le mo-
narque!... »
2 A. Houssaye, Louis XV, 184, i85.
3 H. Fouquier, op. cit., p. 123.II faudra lire surtout l'ouvrage de M. Richard
Waddington (Louis XV et le renversement des alliances, Paris, 1896); le procès
y est définitivement revisé : « Que l'adoption de l'alliance autrichienne fût le
point de départ de la décadence de l'influence française en Europe, et que la
marquise de Pompadour mit enjeu tous ses moyens pour faire prévaloir cette
politique, ce sont là des faits indéniahles. Mais partir de ces prémisses pour
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE 103
contre ceux qui ont voulu rendre Mme de Pompadour responsable
de notre affaiblissement militaire et de notre abaissement devant
les nations. Mettez Maurice de Saxe à la place de Soubise, et
la politique conseillée par la marquise n'aurait que des approba-
tions; c'est assez pour que nous n'approuvions pas, sans réserve,
les injures de ses détracteurs.
Et pourtant il en restera toujours quelque chose. Même les cri-
tiques qui ont le plus favorablement jugé les philosophes ou les
gens de lettres de ce temps leur reprochent comme une tare le fait
d'avoir été les protégés de Mme de Pompadour; c'est Barni1 décla-
rant qu'il n'admet pas, quand on lutte pour la philosophie, qu'on
demande l'appui d'une favorite; c'est Peigné' qui, avouant la
supériorité de Duclos sur son compétiteur à l'Académie, Fonce-
magne, regrette que Duclos ait remporté une victoire « à laquelle
restent malheureusement attachés le nom et le souvenir de la Pom-
padour »; c'est Larroumet fâché de rencontrer, outre Voltaire et
Marmontel, dans la liste des protégés de la marquise, « des noms
tels que ceux de Crébillon père, de Buffon et de Montesquieu0 » ;
le même critique, répétant après Collé que Marivaux fut obligé,
lorsque Mme de Tencin mourut, de « recevoir des bienfaits de gens
dont il n'eût jamais dû en accepter4 », ajoute ce commentaire ; « Il ne
pouvait v avoir de déshonneur à recevoir des bienfaits de Mme de
Tencin, tandis que ceux de Mme de Pompadour, favorite avide, fausse
artiste et faux bel esprit, protectrice intéressée, laissent une tache
sur tous ceux qui n'ont pas eu le courage de s'y soustraire". » Je
condamner le principe de l'entente avec l'Autriche et pour charger la favorite
de tous les péchés d'Israël, n'est-ce pas dépasser la mesure et transformer
en causes de simples coïncidences?.. A la légende de trois femmes, etc., sacri-
fiant les intérêts d'Etat au plaisir de la vengeance féminine, l'on opposera
la loyauté de Marie-Thérèse et la clairvoyance de la Pompadour à la perfidie et
à la scélératesse de Frédéric II. » (Préface, v, vi). Lire surtout les chapitres
iv. v, vi et vu.
1 Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au xviue siècle,
p. 41 (Introduction).
2 Peigné, Duclos, 40, 41-
3 Larroumet, Marivaux, p. i44> noie (1882).
4 Collé, Journal, II, 288.
5 Larroumet, op. cit., 142, note. Cf. « Ce n'est pas la moindre honte de ces
temps de despotisme, où le bon plaisir remplace tous les droits, que de
104 LES PHILOSOPHES
passe sur cette appréciation de Mrac de Pompadour, qui paraît dater
de 1793. Mais, franchement, je me demande comment il était plus
déshonorant d'être l'obligé de M'110 de Pompadour que celui de
Mme de Tencin, et, quand j'ai parcouru les mémoires de l'époque,
je trouve l'affirmation étrange!
Voilà pourquoi il me paraît utile de préciser les relations de
la marquise avec les philosophes, de chercher s'ils l'entourèrent
d'hommages dictés par la seule politique, ou s'ils reconnurent sin-
cèrement en elle un esprit assez indépendant pour les comprendre,
et une volonté capable de les servir. Encore une fois, la question de
« dignité » à cette date me paraît un contre-sens : M'nC de Luynes,
dame d'honneur de la reine, la très pieuse et très estimable femme
du très pieux et très estimable auteur des Mémoires, ne croyait pas
dérober en recevant chez elle, à Dampierre, Mme de Pompadour.
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de la justifier. De même,
nous ne croyons pas qu'il était indigne des philosophes d'avoir
recours à la maîtresse officielle, pour se mettre à l'abri de la Bas-
tille ou assurer le succès de leurs idées. « La maîtresse du Roi,
comme aurait dit Hugo? vous êtes dégoûté! » Mais il est intéres-
sant de voir si Mme de Pompadour devait paraître aux philoso-
phes plus qu'une alliée, une amie, et s'il entra, dans cette alliance
avec la favorite, d'autres considérations que la courtisanerie ou le
calcul.
D'abord, rendons -nous compte que l'élévation d'une bourgeoise
à cette fonction de maîtresse royale était en quelque sorte un échec
infligé à la noblesse et aux privilégiés, et un succès pour le Tiers
État. Tâchons de nous représenter la moralité du grand monde à
forcer le talent et le génie à recourir à une favorite, quelquefois même à une
courtisane, pour avoir la faculté de se produire! » (P. Duprat, les Encyclopé-
distes, chap. III, 29). Il est vrai que l'auteur attribue à Mme de Chàteauroux,
l'honneur d'avoir sauvé Y Encyclopédie. Mais il dit plus bas, en parlant de
Mme de Pompadour et de son intervention en faveur des philosophes : « La vieille
favorite, qui n'était plus dans la saison des plaisirs..., se montrait favorable
aux écrivains, dans l'espoir sans doute den être moins maltraitée... Un autre
motif put encore la pousser. Rassasiée de plaisirs et de jouissances, elle trouva
peut-être, qui sait? une dernière volupté à protéger contre le fanatisme toute
une société d'écrivains, qui étaient condamnés au silence et qui allaient lui
devoir de reprendre la parole! » (Ibid., 36, 37.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U XVIIIe SIÈCLE lOf)
cette époque, et nous comprendrons cette idée, que nous retrouvons
bien souvent chez les contemporains. « Placer la femme d'un sous-
traitant dans un poste que la perversion des idées faisait considérer
comme honorable pour les maisons les plus illustres, écrit M. de
Carné, consacrer enfin l'importance de la bourgeoisie par un aussi
éclatant triomphe sur la noblesse de cour, c'était là, une entreprise
des plus hardies1. » Elle semblait même avoir peu de chances de
réussite. Les candidatures de cour n'avaient pas manqué. C'était,
nous dit-on. la très belle duchesse de Rochechouart, veuve depuis
un an; elle avait été élevée avec Louis XV, et elle avait tenté plu-
sieurs fois d'emporter la place. Elle n'avait jamais eu cette chance.
Elle se mit sur les rangs, la première, dès la mort de M""' de Chà-
teauroux ; elle échoua de nouveau : « Elle était, nous disent les
chroniqueurs, comme les chevaux de la petite écurie, toujours pré-
sentés et jamais acceptés. » De dépit, elle épousa en secondes
noces le comte de Brionne, et mourut dix-huit mois après. C'était
aussi la princesse de Rohan, et tant d'autres qui multiplient leurs
manèges et leurs intrigues pour arriver à leur fin. Une bourgeoise,
une simple bourgeoise triompherait de rivales aux noms si retentis-
sants ! Elle recueillerait la succession des sœurs de Nesles, de l'une
des plus grandes familles de France !
On dit que le roi, écrivait jadis Barbier, donne 6.000 livres à Mme de
Mailly par mois. Elle pourrait bien faire duc son mari sans que personne
y trouvât à redire. C'est un nom reconnu parmi nous de la première
noblesse de ce pays-ci3.
C'était un nom de la première noblesse du pays : évidemment,
il n'y avait rien à redire ! Mais comment s'imaginer que la fille
d'un Poisson et d'une La Motte, celle qu'on prétendait, à la suite
d'une confusion voulue mais bizarre 3, être la fille et la petite-fille
i De Carné, la Monarchie au xvnie siècle, 3G3. Carré, la France sous
Louis XV, 20. M. Fouquier, op. cit.; n3 « Cette bourgeoisie parvenue qui
marque l'avènement irrégulier mais effectif de la classe moyenne à la Cour,
protectrice des gens de lettres et des artistes, et qui fit expulser les Jésuites,
n'a pas nui à la perte de la monarchie » (Poulet-Malassis, op. cit., Introd., m\ .
2 Décembre 17^7, III, n3, 1 1 4-
3 La Motte était le « boucher des Invalides », c'est-à-dire entrepreneur de
provisions de viande, et fournisseur de l'Hôtel Royal des Invalides.
103 LES PHILOSOPHES
de deux marchands bouchers, obtiendrait cette fonction si enviée
par les duchesses et les comtesses les plus authentiques ?
Gela était invraisemblable. Et, plus tard, lorsqu après le bal
célèbre de l'Hôtel de Ville où toutes les beautés s'étaient réunies,
sachant bien que le souverain y devait jeter le mouchoir, on
apprend que Mnir d'Etiolés, la demoiselle Poisson, a séduit le roi,
on considère cela comme une passade. « Si le fait était vrai,
déclare de Luvnes, ce ne serait vraisemblablement qu'une galan-
terie et non pas une maîtresse1. »
Dépossédées de ce qu'elles considèrent comme un de leurs privi-
lèges, les grandes dames, leurs parents, et parfois leurs maris, après
s'être inclinés devant la favorite toute-puissante, ne cessèrent de lui
en vouloir de cette origine plébéienne dont elle a même l'impudence
de ne pas rougir! N'a-t-elle pas, en effet, l'audace de se montrer
bonne fille, de recevoir publiquement le dénommé Poisson, et ne
voyons-nous pas, nous autres qui avons lu ses lettres, qu'elle est
restée toute dévouée aux siens, avec discrétion toutefois et avec
mesure, et aussi qu'elle est demeurée « bourgeoise », jugeant les cour-
tisans ambitieux et plats, comme cet autre bourgeois qui s'appelait
la Bruyère ? La noblesse n'abandonna pas la partie. Mme de
Pompadour eut à lutter non seulement contre la princesse de Rohan,
mais encore contre Mmo de Forcalquier, contre la comtesse de
la Marck, contre la princesse de Robecq ! 2, etc.. De beaux noms,
n'est-ce pas ? le dernier surtout, car la princesse était Montmo-
rency, et, détail à retenir, elle était lancée discrètement par son
père, M. de Luxembourg3. Quand Richelieu revient de Gênes (17/19)
prendre son année de Premier Gentilhomme de la Chambre,
d'Argenson a un moment d'espoir4: « Tout le parti courtisan,
1 Mém., V, mars 1745, 354. De Luvnes marque son étonnement que cette
« galanterie » soit de si longue durée. Cf. ibid., avril 174^, V, 396, et enfin
VI, 4a3, avril 1740. D'Argenson, lui, gardera plus longtemps l'espoir que l'in-
digne bourgeoise sera renvoyée. » Ceux qui voient bien et de près la cour, pen-
sent que Mme de Pompadour pourra être bientôt congédiée. La cause en sera
la honte que l'on fait au roi de ses fers, d'avoir placé sa tendresse en si bas
lieu. » Mém. (édit. Janet), 28 février 1747, Ht, 174-
2 Campardon, op. cit., VI, 107 sq.
3 « Plus décemment introduite par son père », dit M. deNolhac, op. cit., 181.
4 Edit. Janet, III, 23o, 20 décembre 1748; édit. Rathery, V, 274, nov. 1748-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIIIe SIÈCLE 107
déclare-t-il, craint beaucoup son arrivée, et véritablement il est
capable de donner de bons coups de collier pour la gloire et la
sûreté du rovaume,pour chasser la maîtresse roturière et tyrannique
de la Cour, et pour en donner une autre1 ». Ce ne sont pas les
u autres » qui auraient manqué : pour la gloire et la sûreté du
royaume, plus d'un père était prêt à mettre sa fille dans le lit du
roi, plus d'un mari était disposé à y mettre sa femme : contre la
roturière, tous les efforts sont déployés. Plus tard, on lancera des
pamphlets où l'on reprochera à un roi de France d'avoir pris pour
maîtresse « une femme obscure », et cet impertinent de Maurepas
répond à la marquise qui se plaint de couplets orduriers, et lui dit:
« Vous faites, Monsieur, peu de cas des Maîtresses du roi. — Je
les ai toujours respectées, Madame, de quelque espèce quelles
fussent », ce qui démontre victorieusement qu'on peut être un très
o-rand seigneur et manquer de politesse2. Au contraire, le Tiers
Etat, lui, va jouir du désappointement des grands du royaume. Que
Louis XV ait voulu, comme le dit M. de Nolhac, échapper aux
pièges de la Cour, connaître des amours plus vraies que celles des
femmes titrées, ménager la reine si souvent et si cruellement
blessée3, toujours est-il que, lorsque son intention de ne plus choi-
sir de femmes de naissance est rendue publique, « le Tiers Etat s'en
estime honoré » ! Et, contrairement à de Luynes, Barbier fait un
éloge complaisant de la nouvelle maîtresse; il énumère ses talents
si distingués, et devine presque avec orgueil que cette bourgeoise
accomplie ne sera pas renvoyée demain.4 Elle vaut mieux que ses
1 «Il faut, écrit encore d'Argenson, une maîtresse robine, chanteuse, comé-
dienne, etc., qualités de courtisane qui sont au suprême degré chez la mar-
quise. » (IV, 129, mars 1753, édit. Janet.)
2 On connaît au moins certains des couplets auxquels Maurepas n'élait pas
étranger, et qui couraient sur le compte de la marquise ; on ne cite en général
que les moins malpropres.
3 Louis XV aurait, à ce point de vue, parfaitement réussi. On verra dans de
Luynes, X, 170 et pass., que la reine finit par être touchée des procédés déli-
cats de la favorite; elle déclarait que «puisqu'il y avait une maîtresse,
elle aimait mieux Mme de Pompadour qu'aucune autre ». Cf. les lettres de
Mn,e de Pompadour. Le maréchal de Saxe écrit au roi Auguste que le roi a
triomphé des objections que sa femme opposait au mariage du Dauphin
avec Marie-Josèphe : « En quoi, ajoute-t-il, Mme de Pompadour nous a bien
servi, car elle est au mieux avec la reine. » (P. de Nolhac, op. cit., 172.)
4 Sur l'éducation de Mm» de Pompadour, outre les chroniqueurs déjà cités
108 LES PHILOSOPHES
rivales, et, d'ailleurs, elle a peut-être plus à perdre qu'elles, à
accepter cette périlleuse fonction.
Question de savoir, ajoute Barbier, si cet état n'était pas préférable
pour une bourgeoise de cette espèce à la qualité de maîtresse du roi. Au
milieu de la Cour, c'est bien flatteur pour la vanité et bien sujet à des
inconvénients l.
Son éducation si brillante devait rendre la marquise naturelle-
ment amie des gens de lettres et des artistes. Je n'insisterai pas sur
les services qu'elle a rendus aux arts. Son frère, le marquis de Van-
dières, que les courtisans trouvaient spirituel d'appeler le marquis
d'avant -hier, et qu'on nomma ensuite marquis de Marigny, formé
par elle au goût du beau, fut désigné à la mort de Le Normant de
Tourneliem, comme directeur et ordonnateur général des bâtiments,
jardins, arts et manufactures du roi. Il mérita de Quesnay ce bel
éloo-e : « Aucun depuis Colbert n'a fait autant dans sa place 2. » Il
est l'intermédiaire tout indiqué entre les artistes et la marquise.
« L'élégante marquise, écrit M. Carré, a laissé sa marque dans tout
l'art du siècle 3 » ; la manufacture de Sèvres est due à Mme de Pom-
padour, etc.. Mais elle fut surtout la protectrice des gens de lettres*
On croit l'avoir jugée à ce point de vue, quand on a paraphrasé ces
lignes du maréchal de Beauvau, ou plutôt de Saint-Lambert ou de
Suard : « Mme de Pompadour protégeait assez les lettres, mais avec
peu de discernement. Elle préférait Duclos à Montesquieu, et Cré-
billon à Voltaire 4. » Il est certain que la marquise était femme, et
qu'elle apportait dans ses jugements toute la partialité de ses pré-
férences et de ses affections. Mais on serait mal avisé de lui repro-
cher d'avoir voulu procurer à son vieux maître Crébillon la joie de
voir triompher son Catilina. Nous lui pardonnons plus aisément
que Voltaire d'avoir fait applaudir une pièce qui n'était pas un chef-
et les ouvrages contemporains, voir Mme du Deffand, Correspondance com-
plète, I, 70 (i8G5). Lettre du président Hénault à Mme du Deffand, 18 juillet
1742. — Mémoires du président Hénault, p. 18 (i855). — Mémoires pour servir
à l'histoire de M. de Voltaire écrits par lui-même, Beuchot, XI, 80, 81.
■ 1 Avril 1745, IV, 33.
2 Mme du Hausset, Mém., io3. Cf. Mouffle d'Angerville, II, 92, y3. Campar-
don, op. cit., II, 38.
3 Voir le développement de cette idée dans le livre cité de M. Carré, /(8 sq.
4 Mémoires du maréchal, etc., p. \i.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 109
d'oeuvre, et d'avoir accompli une bonne action. Elle lil mieux encore
par reconnaissance : elle obtint de l'Imprimerie royale une édition
complète des œuvres de ce brave homme, et lui accorda une pension
sur sa cassette.
On lui reproche d'avoir contribué aux deux échecs que remporta
Marmontel au théâtre, en l'encourageant dans une voie où il n'au-
rait pas dû s'aventurer l. Elle ne fut pas la seule, semble-t-il, à pren-
dre alors Marmontel pour un génie supérieur, et c'était bien quelque
chose de le faire nommer secrétaire des Bâtiments pour qu'il tra-
vaillât, dans les bureaux, à prendre sa revanche en littérature. Nul
ne saurait nier qu'elle ait véritablement estimé ces gens de lettres,
auxquels le roi ne prêtait aucune attention. « Je lui conseillai de
protéger les gens de lettres, écrit Bernis, ce furent eux qui
donnèrent le nom de Grand à Louis XIV. Je n'eus point de conseil
à lui donner pour chérir et rechercher les honnêtes gens ; je trouvai
ce principe établi dans son âme -. » Bernis dut trouver aussi dans
l'àme de la marquise un goût réel pour les écrivains. Dans le
voyage de Choisy, où le roi vient se reposer des fatigues de la
guerre, les gens de lettres sont admis avec quelques très rares
privilégiés de la Cour : Duclos, Voltaire, Gentil-Bernard, Moncrif,
l'abbé Prévost, se réunissent chez le comte de Tressan,à une table
servie par ordre du Roi; non loin de là, Richelieu, d'Aven, de
Meuse, de Duras soupent avec le prince et sa maîtresse ; cette der-
nière sait gré à son amant d'avoir invité ses amis, les écrivains. Avec
les gens de lettres, elle parle librement, franchement ; elle a contri-
bué à faire entrer Voltaire à l'Académie; puis, c'est le tour de
Duclos qui s'est retiré devant Voltaire et qui n'a été battu, lors d'une
autre élection, qu'à la suite d'une intrigue du marquis d'Argenson et
de son entourage en faveur de l'abbé de la Ville. L'abbé Le Blanc
écrit à Mme de Pompadour de lui accorder sa protection, pour le
fauteuil que brigue Duclos ; elle lui répond avec loyauté :
A Choisy-le-Roy, 23 août 1746.
Je sais, Monsieur, qu'il vaque une place à l'Académie Française, et il
1 Campardon, op. cit., 278. Lenel, Un Homme de lettres au xvine siècle:
Marmontel, p. 98, 169.
2 Mém. et Lettres du cardinal de Bernis, t. I, iro partie, chap. xx, p. 1 1 \
(Paris, 1878).
110 LÉS PHILOSOPHES
est vrai qu'elle parait destinée à M. Duclos par le nombre de voix qu'il
a eues à la dernière élection. Je m'intéresse à ce qui le regarde, et.
lorsqu'il sera en place, s'il en vient une seconde à vaquer, j'agirai avec
plaisir pour vous. Je sais que vous le méritez par vos talents et votre
zèle pour la gloire du roi.
Je suis véritablement, Monsieur, votre très humble et très obéissante
servante l.
Plus tard, en effet, elle tiendra sa promesse, et, quand son frère
lui recommandera Gresset, elle parlera avec non moins de droi-
ture :
Je vous assure, mon frère, que j'ai dit à M. Gresset que je ne dirai pas
un mot pour lui, attendu que je m'intéresse pour l'abbé Le Blanc... qu'il
se tienne tranquille, et je lui promets qu'à la première vacance je m'em-
ploierai pour lui avoir les voix des personnes de l'Académie que je con-
nais2.
Elle fait mieux encore : Gresset est élu contre son candidat ; elle
ne lui en veut pas de « ne pas s être tenu tranquille », elle fait
jouer le Méchant aux représentations des Cabinets, obtient pour le
poète l'entrée à ces spectacles, contribue pour une large part à la
renommée de l'auteur. Et l'abbé Le Blanc? dira-t-on ; elle se garde
bien de l'abandonner, et, quand elle est convaincue que l'abbé n'est
pas un sujet académique, elle lui cherche un bon petit dédom-
magement : elle lui fait avoir la place de secrétaire des Bâtiments,
i et l'abbé n'a pas à se plaindre. Ainsi, Mmc de Pompadour, restée
bourgeoise, protégeait princièrement les gens de lettres : c'était un
double titre à la sympathie des philosophes3.
III
Elle en avait d'autres plus importants encore à leurs yeux ;
disons-le d'un mot : elle était de leur parti. Par conviction ou par
politique ? Répondons sans hésiter : par politique et par conviction.
1 Edit. Malassis, 170, 171.
2 Cité par P. de Nolhac, op. cit., 207.
3 Sur les rapports de Mme de Pompadour avec les gens de lettres et les
artistes. Cf. Campardon, op. cit., IX, 260 sq.
KT LA SOCIÉTÉ PftANCAtâË Al XVIII» SIÈCLE ill
« La situation de la marquise, écrit M. de Carné, en faisait la complice
nécessaire des novateurs, la protectrice intéressée de toutes les
jeunes renommées, car c'était affaiblir le prestige de là naissance
que de lui opposer celui de la gloire littéraire1. » Jusqu'à quel
point ce calcul entra -t-il dans l'attitude de M1" de Pompadour
vis-à-vis des philosophes? il me paraît difficile de croire qu'elle ait
protégé les encyclopédistes, avec l'intention de rendre moins intrai-
table l'orgueil aristocratique des grands seigneurs. S'il y eut un
calcul, j'aime mieux penser qu'il fut tout autre. La marquise était
trop intelligente pour ne pas comprendre que, devant la royauté de
droit divin, se dressait la royauté de l'opinion, que ce second pou-
voir, à peine à sa naissance, s'affirmait avec une telle force qu'il
devait, à brève échéance, balancer le premier; que déjà le premier
devait compter avec lui, et s'efforcer de l'avoir pour lui. Elle alla
donc au-devant de ces philosophes, parce qu'ils avaient en main
l'opinion publique, et parce qu'elle sentait chez eux la puissance
irrésistible, la véritable souveraine de demain.
Et maintenant, disons vite qu'elle avait appris de bonne heure à
les connaître et à les estimer. Mllc Poisson, reçue chez Mmc de Tencin,
y a fréquenté Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, Duclos, et
Piron qui ne songeait pas encore à se faire « capucin ». Devenue
Mm- d'Etiolés, elle réussit à pénétrer chez M""' Geoffrin, et com-
plète son éducation philosophique dans les fameux mercredis. Son
rêve est d'avoir, chez elle, ces penseurs téméraires et ces novateurs
audacieux, dont les hardiesses la séduisent, encore qu'elle ne voie
pas très nettement toute leur portée. Malheureusement son oncle
de Tournehem reçoit plutôt des gens de finances, et ce n'est certes
pas M. d'Etiolés qui pourrait grouper autour d'elle la société qu'a
su réunir et diriger Mmc Geoffrin. Enfin, la voilà maîtresse toute-
puissante, et elle va pouvoir réaliser son rêve! Dans l'entresol de
son appartement coquet, viennent s'assembler les esprits indépen-
dants qui préparent un autre monde; sous les lambris laqués, au
milieu du luxe le plus délicat, sur les fauteuils légers et les chaises
élégantes prennent place les amis du Dr Quesnay ; le docteur préside,
avec sa bonhommie brusque, sa rudesse affectueuse, s'indignant
1 De Carné, op. cit., 3y5.
11^ LES l>IIILOSOI>HES
contre les abus ou les injustices, et s'attendrissant pour dépeindre
le bonheur de la société future. Au rez-de-chaussée, le roi assiste,
silencieux et ennuyé, aux délibérations de ses ministres; la mar-
quise est là, qui écoute et décide ; tout à l'heure, elle viendra sur-
prendre les raisonneurs intrépides qui donnent la réplique au doc-
teur Ouesnay, ou, quand ses occupations l'empêchent de leur rendre
visite, elle demandera à Mmo du Hausset si elle a assisté au concile
du jour et si elle peut lui donner des nouvelles de ses protégés; en
attendant, elle règle les destinées de la France; au rez-de-chaussée,
on travaille à réparer les brèches de l'édifice; à l'entresol, on
s'occupe de le jeter par terre pour en rebâtir un autre plus commode
et plus spacieux'.
La marquise ne manquera aucune occasion de témoigner publique-
ment sa sympathie pour les philosophes. Quand le fermier général
Dupin et sa femme préparent une réfutation de l'Esprit des Lois,
c'est à elle que s'adresse Montesquieu pour arrêter cette publica-
tion : la fille du « sous-traitant » épargne au philosophe les atta-
ques du financier'-. Nous savons très bien qu'elle ne cachait pas son
admiration pour Y Encyclopédie, et qu'elle n'hésita pas à déclarer à
Louis XV que c'était « un beau livre3 ». « Elle osa protéger
Y Encyclopédie et les Encyclopédistes contre le roi, le clergé et le
Parlement. Elle représenta le droit de l'esprit humain contre le
droit divin.'1 » Dès que M"1' d'Etiolés est connue comme la maîtresse
du roi, Voltaire s'empresse de lui écrire : « Ce n'est point comme
vieux galant flatteur de belles que je vous parle, c'est comme bon
citoyen'0. » On saisit plus tard le sens exact de ces paroles : elles
traduisent l'espoir que les philosophes allaient placer dans la nou-
velle favorite. Cet espoir était d'ailleurs fortifié par ce fait que la
1 Marmontel, Mém., liv. V (OEuv. poslh., 1804, II, p. 28). Sur l'entresol de
Quesnay, cf. Sainte-Beuve, Lundis, II, 497; de Carné, op. cit., 3y6, 377 A.
Iloussaye. Louis XV, 166, 1G7.
- Marquis d'Argenson ; VI, 74: Çhamforl (Paris, 187.5) Carnet, et Portraits,
77, 78. « L'édition fut hachée et on n'en sauva que cinq exemplaires. » Cam-
pardon, op. cit., 280.
? Voltaire, Beuchot, XLVIII, 07. Campardon, op. cit., IX. 280 sq. Mm* de
Pompadour et l'Encyclopédie.
* A. Houssaye, Louis XV, i85.
5 A Mmc de Pompadour, avril 1747, LV, i(>2.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 113
marquise était détestée par le parti dévot et qu'elle apparaissait
comme l'ennemie des jésuites : c était là un motif de plus pour que
le parti philosophique plaçât en elle sa confiance.
Dès qu'on murmure le nom de Mme d'Etiolés et qu'on émet l'hypo-
thèse qu'elle pourrait succéder à M'"" de Chàteauroux, le parti
dévot s'agite. C'en est fait des intérêts de l'Eglise, si le roi est sous
la domination de cette amie de Mmc Geoffrin ! L'évêque de Mirepoix
sent qu'un danger sérieux menace son parti, et, loin de dédaigner
cette bourgeoise et de penser que le roi s'en lassera bientôt, il
s'occupe, sans tarder, de parer le coup. Malheureusement pour
lui, il va un peu vite en besogne, et il échoue parce que la
conspiration qui menace Mme d'Etiolés est aussi une conspiration
politique, en apparence ; le Dauphin et son entourage y sont
mêlés, à leur insu peut-être, par l'évêque de Mirepoix1. La mar-
quise l'emporte ; le parti dévot ne désarme pas. Rien ne lui coûtera
pour essayer de perdre Mme de Pompadour. La lettre de Voltaire
citée plus haut renfermait cette phrase : « Je suis persuadé, Madame
(ces mots accompagnaient les vers du poète sur César et Gléo-
pàtre), que, du temps de César, il n'y avait pas de frondeur jansé-
niste qui osât censurer ce qui doit faire le charme des honnêtes gens,
et que les aumôniers de Rome n'étaient pas des imbéciles fanati-
ques. » Parmi les aumôniers fanatiques, il fallait ranger, sans aucun
doute, selon Voltaire, l'homme qui avait le gouvernement suprême
du parti dévot. Boyer, évêque de Mirepoix. Voltaire ne se trompait
pas, Boyer non plus; l'un et l'autre étaient fort bien renseignés,
celui-là quand il dénonçait l'hostilité des adversaires de la philoso-
phie contre la favorite, celui-ci quand il signalait les sympathies de la
favorite pour ceux qui combattaient les dévots. La lutte sourde du
parti Boyer contre Mme de Pompadour devait durer jusqu'à la mort
de la marquise ; que dis-je? elle devait durer longtemps après. De
son côté, Mmc de Pompadour ne cro}rait pas devoir essayer de désar-
mer pareils adversaires par des concessions inutiles : la première
pièce représentée dans la Petite Galerie des Cabinets, le 16 janvier
1747. par la marquise elle-même, fut le Tartuffe; Boyer n'avait
1 Le Journal de d'Argenson rapporte, tout au long et à chaque instant, les
menées du Dauphin et de la Dauphine contre Mme de Pompadour.
Univ. de Lyon. — M. Rovsta*. 8
il4 LES t>HlLOSOt>HES
pas été invité1. Voilà pourquoi on a pu dire que Mme de Pompa-»
dour se laissa parfois guider, dans ses préférences, par son aversion
pour les dévots et même pour les ministres de l'Eglise : « Elle
aimait le comte de Machault, dit un de ses historiens, et professait
une haute estime pour son caractère. Mais ces sentiments pre-
naient leur source, bien moins dans une flatteuse appréciation des
services, de l'intégrité, de l'énergie de ce ministre, que dans son
opposition au clergé qu'elle haïssait-. »
Tous les historiens sont d'accord pour lui attribuer un part pré-
pondérante dans l'expulsion des jésuites. A ceux-là, dit-on, elle
avait fait des avances. Elle était en excellents termes avec le
P. de la Tour; ce jésuite était un fort bon ami de Voltaire; ce seul
exemple aurait suffi à lui persuader qu'il y avait des accommode-
ments avec les Pères : elle se trompait cependant. Elle le voit lors du
fameux jubilé de 1701, quand les confesseurs jésuites de Sa Majesté
veulent lui imposer la rupture ou définitive ou provisoire avec sa
maîtresse. Ne nous hâtons pas de conclure qu'il y a ici un démenti
éclatant aux affirmations des « Provinciales » : les bons Pères
n'étaient rigoristes que parce qu'ils ne pouvaient faire autrement.
A cette date, leurs relations avec le Dauphin sont plus étroites
encore ; ils sont placés dans l'alternative ou de déplaire à un prince,
qui est pour eux l'ami le plus dévoué et le protecteur le plus fidèle,
ou de s'aliéner complètement une maîtresse, qui est l'alliée des
ennemis de la religion et qui peut leur sembler condamnée, puis-
qu'elle ne va plus être que l'amie du souverain. On était en décembre
1751. Les jésuites tinrent bon : la favorite, quelques semaines
après, n'était plus la maîtresse de Louis XV. Mais les jésuites
avaient mal calculé; le roi avait fait nettement comprendre qu'elle
l'« ennuyait » comme amante ; on s'était abusé en croyant qu'il se
séparerait d'elle3. Mmc de Pompadour resta, et tous les adversaires
de la Compagnie de Jésus comptèrent davantage sur son influence
que sur celle de Bernis ou de Ghoiseul, pour faire chasser de France
1 Mme cle Pompadour l'appelait « l'évèque-cafard ».
2 Essai sur la marquise de Pompadour, XXVIII (en tète des Mém. de
Mme du Hausset), par Desprès.
3 Voir la tentative de rapprochement entre la marquise et les jésuites (1759),
dans Choiseul, Mém., p. 1G8, et appendice V, 37G sq.
Ëf LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE iio
ces ennemis inconciliables des jansénistes, des Parlements et des
philosophes. Nous ne reprendrons pas le récit des événements qui
se terminent en août 1762 par la dissolution de la Société. Barbier,
trop peu affîrmatif cette fois, écrivait en septembre 1761 :
« On dit que Mme la marquise de Pompadour et M. Berryer,
ministre d'Etat, sont contre les jésuites1. » « On dit » n'est pas
suffisant ; on en était sûr. Aucun des chroniqueurs de l'époque n'a
varié sur ce point ; à peine trouve-t-on quelque divergence sur la
question de savoir si c'est M",e de Pompadour qui excitait Choiseul
contre les jésuites, ou Choiseul qui excitait Mme de Pompadour. A
notre avis, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin d'être poussés davan-
tage. Saint-Priest déclare que le ministre voulait complaire aux
philosophes. « ces précepteurs si exigeants, sous la tutelle de qui il
retombait toujours- ». Il ne faut donc pas croire, avec Lacretelle,
que Choiseul voulut donner à la marquise « des gages de sincé-
rité3». Quant à la favorite, elle était assez animée contre la Compa-
gnie; nous en avons vu les raisons, et nous ajouterions volontiers
qu'elle ne fut pas fâchée « de complaire aux philosophes ». Le
peuple vit en elle le principal auteur de l'expulsion, et on fit circu-
ler une prétendue prophétie, qui disait :
Au Livre du Destin, chapitre des grands Rois,
On lit ces paroles écrites :
De France Agnès chassera les Anglois
Et Pompadour les Jésuites4.
1 VII, 3yg, 400. Sur les sentiments de Choiseul à l'égard des jésuites, voir
ses Mémoires, p. 109 sq. et toute la Lettre XXI, 172 sq., et sur la haine des
jésuites contre Choiseul, cf. Mém. du baron de Besenval (collect. Barrière),
1 io sq.
2 Saint-Priest, Histoire de la chute des jésuites au xv m" siècle (1750-1782).
p. 69 (in-8, 1844).
3 Lacretelle, Histoire du xvme siècle, IV, 8.
4 Sur Mm» de Pompadour, ennemie des jésuites, voyez Bachaumont,I, 2o5 et
pass. ; Hardy, Mém., pass. ; Campardon, op. cit., 1Z0; Ducros, les Encyclopé-
distes, 57, etc., etc.
11(3 LES PHILOSOPHES
IV
On conçoit désormais pourquoi et comment les philosophes virent
dans Mm'' de Pompadour plus qu'une alliée, une amie sincère et
véritable. Nous avons, de ces sentiments, un témoignage curieux.
Ce sont les Lettres de Mme la marquise de Pompadour, publiées
en 17721. Ces lettres ne sont pas authentiques0, et pourtant elles
constituent des documents tout à fait précieux, pour nous montrer ce
qu'on pensait au xvme siècle, de la marquise, de ses idées^ de son
tempérament intellectuel et moral. « Voyez les Lettres de Mme la
marquise de Pompadour, lisons-nous dans les Anecdotes Secrètes
depuis 1746 jusqu'en 1762, non que nous les regardions comme
authentiques à beaucoup près, mais au moins elles sont fondées
sur des faits et des anecdotes connus des contemporains'' ». Vol-
taire avait déclaré à Mmc du Deffand :
Savez- vous qu'il paraît deux petits volumes de Lettres de Mme de Pom-
padour?... Plusieurs faits sont vrais, quelques-uns faux, peu d'expres-
sions de mauvais ton. Tous ceux qui n'auront pas connu cette femme
croiront que ces lettres sont d'elle. On les dévore dans les pays étran-
gers4.
Mmo de Pompadour, par exemple, est censée envoyer à Duclos
une lettre où elle déclare appuyer sa candidature à l'Académie ; le
fait était exact, et peut-être même une lettre analogue à celle qui
est fabriquée ici avait-elle été adressée à l'écrivain; on lui prête le
langage suivant :
! Deuxième édition, Lettres de il/me /a marquise de Pompadour, etc., 1772,
Londres, T. Cadell; — Lettres de Mme la marquise de Pompadour, 1774» Lon-
dres, G. Owen et T. Cadell.
2 Elles sont de Barbé-Marbois. premier président de la Cour des Comptes.
3 Anecd. secr., 173 et 177.
4 Juillet 1772, LXXVII, 483. Cf. à d'Argental. S juillet, ibid., 485. Voltaire
écrivait encore à Richelieu : « Etes-vous, Monseigneur, aussi étonné et aussi
fâché que moi de voir tant de mensonges courir l'Europe, sous le nom de
Mme c]e Pompadour, se faire lire et se faire croire? Il n'y a pas une lettre d'elle,
et cependant on ne sera détrompé de longtemps ». (i3 juillet 1772, LXVII, 488.)
Voltaire témoigne son indignation parce que Richelieu y est « horriblement
maltraité. » (Cf. lettre précédente, p. 486). Voyez enfin à ce sujet Lettres
de M"* du Deffand a Mmc de Choiseul (édit. Saint-Aulaire, II, 206).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 117
Votre pelit livre, les Considérations sur les mœurs est un livre d'or;
c'est un portrait excellent d'un original que je hais et que je méprise :
vous êtes heureux de ne connaître ce monde qu'en philosophe, et de
n'être que spectateur1.
C'est bien le ton de la femme qui, dans les lettres qu'elle a vrai-
ment écrites et qu'on a publiées depuis, disait à son frère :
J'ai bien vu et bien réfléchi depuis que je suis ici ; j'y ai du moins
gagné la connaissance des humains, et je vous assure qu'ils sont les
mêmes à Paris, dans une ville de province, qu'ils sont à la Cour. La diffé-
rence des objets rend les choses plus ou moins intéressantes et fait
paraître les vices dans un plus grand jour'-'.
Elle lui écrivait deux mois plus tard :
Je suis fort aise de la réception que le Saint-Père vous a faite. La consi-
dération que l'on a pour moi ne m'étonnait pas dans ce pays-ci où tout
le monde a ou peut avoir besoin de mes services; mais j'ai été étonnée
qu'elle fût jusqu'à Rome. Malgré cet agrément dont il faut jouir, puis-
qu'il existe, la tête ne m'en tourne pas, etc.3;
et encore :
J'espère que vous penserez comme moi, et que vous ne vous croirez
pas plus grand pour des honneurs que l'on rend à la place et non à la
personne4.
L'auteur des lettres apocryphes avait donc assez bien saisi le
tonde la marquise; c'est celui d'une femme philosophe, qui sait
distinguer entre le respect dû à la place et l'estime due au mérite
personnel. Le même auteur lui fait dire :
La comédie des Philosophes est un libelle grossier et sans esprit...; je
suis étonnée que les magistrats aient permis la représentation d'une satire
personnelle... J'ai refusé de voir M. Palissot ; j'aimerais autant, Dieu me
pardonne, voir l'illustre M. Fréron 5!
Voici les affirmations qu'on lui prête, relatives à ses sentiments
envers le parti dévot :
1 Edit. 1774, II, 86, 87.
2 Edit. Poulet-Malassis, ■.»."> mars 1750, p. 41-
3 Ibid., 19 mai 1700, 47-
4 Ibid., 19 mai i7~>o, 48-
5 Edit. 1774, II, " 18 sq.
118 LES PHILOSOPHES
J'ai toujours eu bien des ennemis, j'en ai actuellement parmi les dévots,
et ce sont les pires de tous1.
Je hais les prêtres intolérants, et, si j'étais souveraine, je ne persécute-
rais que les persécuteurs2.
J'aime sincèrement la religion, mais j'ai de la peine à aimer ses minis-
tres, surtout depuis que je les connais3.
On suppose enfin qu'elle écrit à Montesquieu ces lignes que
peut-être n'auraient désavouées ni Fauteur de l'Esprit des Lois ni
celui des Considérations sur les Mœurs :
Le monde a été longtemps aveugle, mais il commence à avoir des yeux
et à s'en servir. Je crains surtout que les philosophes, qui voient le
double des autres, ne soient trop zélés dans cette occasion.
La religion chrétienne est vraie, sainte et consolante : il ne s'agit pas
de la détruire, mais de réformer les abus : coupez les branches inutiles,
mais ne coupez pas l'arbre4.
Telle était l'idée qu'on se faisait de la marquise à son époque. Sa
mort d'ailleurs confirma cette opinion. Ses ennemis eux-mêmes
furent touchés de son courage :
On ne se serait pas attendu que Mme de Pompadour eût vu approcher
la mort par degrés, sans murmure et avec une fermeté héroïque. Le lieu
où elle était, la tournure d'esprit du roi exigeaient qu'elle ne manquât pas
de remplir les derniers devoirs de la religion : ce qu'elle fit sans faste et
sans pusillanimité. Elle demanda pardon hautement à sa Maison et à tous
les courtisans présents du scandale qu'elle leur avait donné5.
Elle sentit venir l'heure suprême avec netteté et décision : « Un
moment, dit-elle doucement au curé de la Madeleine qui se dispo-
sait à s'éloigner, un moment, monsieur le Curé, nous nous en irons
ensemble! » Ainsi finit la marquise, de façon à justifier le mot
d'H. Fouquier sur son compte : elle fut « philosophe d'opinion »
et « chrétienne de tenue6 ».
On a répété longtemps que Louis XV vit partir avec une
molle indifférence et laissa enterrer sans honneurs le corps de
1 Edit. 1774, I, 97.
»I, 106.
3 L147.
* I, 162 sq.
5 Mouffle d'Angerville, II, 3oi. Cf. Campardon, op. cit., X, 299 sq.
6 Op. cit., 118.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI] XVIII» SIÈCLE 119
M""' de Pompadour; c'est là une légende qui a désormais fait son
temps1.
Le peuple, lui, maudit la mémoire de la favorite, et les épitaphes
injurieuses se multiplièrent les jours suivants. Déjà cependant,
la justice commençait pour M'"" de Pompadour, car, à côté des
épitaphes c< enfantées par la satire », les chroniqueurs en signalent
d'autres qu'ils déclarent «■ enfantées par l'adulation' ».
Quant aux philosophes, il faut avouer que plusieurs d'entre eux
ne se montrèrent pas reconnaissants. Rousseau fut injuste envers
elle; Duclos, pour éviter le reproche de courtisanerie, pour défendre
aussi son ami de Bernis, se crut obligé d'être sévère jusqu'à la
partialité. Marmontel fut plus indulgent et, par là, plus près de la
vérité historique. Quant à Voltaire, il écrivit, après la mort de
Mme de Pompadour, quelques lettres qui rachètent bien des petitesses
et des mesquineries. On lui a reproché ses cajoleries charmantes à
l'adresse de la favorite; il en est de si agréables qu'on a de la
peine à en vouloir à cet enjôleur; quels vers délicieux sur la
convalescence de la marquise !
Lachésis tournait son fuseau,
Filant avec plaisir les beaux jours d'Isabelle,
J'aperçus Atroposqui, d'une main cruelle,
Voulait couper le fil, et la mettre au tombeau.
J'en avertis l'Amour, mais il veillait pour elle,
Et du mouvement de son aile
Il étourdit la Parque, et brisa son ciseau3.
A la même date, Palissot lui disait avec plus de gaucherie :
Vous êtes trop chère à la France,
Aux dieux des Arts et des Amours,
Pour redouter du sort la fatale puissance,
Tous ces dieux veillaient sur vos jours !
Tous étaient animés du zèle qui m'inspire,
Et volant à votre secours,
Us ont affermi votre empire4!
1 Grâce à un article de M. Fromageot, Revue de Versailles et de Seine-et-
Oise, année 1902, p. 275 à 287.
2 Mouffle d'Angerville, II, 3oi.
3 A Mme de Pompadour après une maladie, Poésies mêlées, XIV, p. 4°8- Les
vers de Voltaire à la marquise étaient d'ailleurs connus de toute la cour.
Cf. de Luynes, Mém., VI, 4g3, 494, juin 1745.
4 Journal Encyclopédique, i5 mars 17C4, p. 148.
120 LES PHILOSOPHES
Ne soyons sévères ni pour l'un ni pour l'autre. Le Journal Ency-
clopédique du i5 mars 1764, en reproduisant les vers de Palissot,
les faisait précéder de cette note : « Une maladie dangereuse vient
de menacer les jours de Mme la marquise de Pompadour ; on sait
quelles obligations les gens de lettres ont à cette dame, ce qui a
inspiré à M. Palissot les vers suivants. » Supposons que les mêmes
sentiments ont inspiré la poésie de Voltaire.
Reprochons plutôt à Voltaire cette rancune qu'il a conservée
contre la favorite, parce qu'elle avait fait jouer Catilina et qu'elle
était engouée pour son vieux maître Crébillon; cette jalousie lui
dicta les vers insérés dans la Pucelle, qui sont une satire méchante
de sa bienfaitrice :
Telle plutôt celte heureuse griselte
M"lp de Pompadour aurait pu se venger cruellement de ces mille
petites attaques. Elle avait assez d'éloges de sa personne, en vers et
en prose, signés : « Voltaire », pour en former un recueil; elle gar-
dait même un exemplaire manuscrit de « son histoire de la guerre
terminée par le traité d'Aix-la-Chapelle », dont la conclusion était la
suivante :
Il faut avouer que l'Europe peut dater sa félicité du jour de cette paix.
On apprendra avec surprise qu'elle fut le fruit des conseils pressants
d'une jeune clame du plus haut rang, célèbre par ses charmes, par des
talents singuliers, par son esprit et par une place enviée. Ce fut la des-
tinée de l'Europe dans cette longue querelle, qu'une femme la commen-
çât, et qu'une femme la finît; la seconde a fait autant de bien que la pre-
mière avait causé de mal, s'il est vrai que la guerre soit le plus grand
des fléaux qui puissent affliger la terre et que la paix soit le plus grand
des biens qui puissent la consoler1.
Elle se contentait de faire lire l'exemplaire à ses amis intimes ;
elle le montra à Duclos. Ce dernier, très intéressé, prit une copie
du passage, et nous le transmit1; puis, quand on se fut demandé si
le seul témoignage de Duclos était sufiisant et si, d'accord avec la
marquise, il ne nous avait pas trompés, le manuscrit Pompadour,
1 Duclos, Morceaux historiques, OEuv., III, 467. « C'est Mme de Pompadour,
ajoute Duclos, qui me montra celte histoire avec une sorte de complaisance ;
elle ne doutait pas que cet article ne fût un jour imprimé. »
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 121
de la Bibliothèque d'Aix vint faire éclater d'une façon indiscutable
la vérité de l'anecdote. Voltaire a donc été assez puni.
D'ailleurs, sa méchanceté était plutôt de la malice; elle ne tenait
pas longtemps et, dès la mort delà marquise, quand il n'eut plus
rien à espérer d'elle, il lui rendit plus d'un témoignage impartial :
Comptez, mon cher frère, que les vrais gens de lettres, les vrais phi-
losophes doivent regretter M1"' de Pompadour. Elle pensait comme il
faut; personne ne le sait mieux que moi. Un a fait, en vérité, une grande
perte...
Avez-vous regretté Mme de Pompadour? Oui, sans doute, ear, dans le
fond de son cœur, elle était des nôtres ; elle protégeait* les lettres autant
qu'elle le pouvait : voilà un beau rêve de fini!
Vous avez fait une très grande perte, car elle aimait à rendre service.
Je crois qu'elle sera regrettée, excepté de ceux à qui elle a été obligée de
faire du mal, parce qu'ils voulaient lui en faire; elle était philosophe1.
Ce jour-là, le patriarche de Ferney devança le jugement de la
postérité. Elle croit en effet, que la marquise fut pour les philo-
sophes une protectrice précieuse et convaincue, et elle comprend
désormais combien il est légitime que les peintres du temps nous
aient représenté Mme de Pompadour, ayant à côté d'elle ses bré-
viaires : V Encyclopédie, le Dictionnaire philosophique, l'Esprit
des Lois, le Contrat social'2 « Tout est bon, même le mal,
écrit à ce propos A. Houssaye, pour la guerre de la Vérité3.»
Jusqu'à quel point Mme de Pompadour représente « le mal », on
s'en fera une idée d'après ce qui précède ; mais on retiendra certai-
nement qu'elle fut « pour la guerre de la Vérité ».
1 A.Damilaville, 23 avril 1764, LXI, 407 ; à d'Alembert, 8 mai 1764, ibid., 422;
à Mmo du Deffand, 9 mai 17G4, ibid., 42(1. Voir aussi un bel éloge de la fidélité
de la marquise envers le roi (à Bernis, LXI, 23 avril 1764), de son obligeance,
de son dévouement à ses amis... (à d'Argental, ibid., 4i°, 4^» 2^ avril 1764,
i'f mai); (à Cideville, 10 mai 17G4, ibid , 42^) ! (à la comtesse de Lutzel-
bourg, 6 auguste 1764, ibid., 534).
2 « Pendant que ses poètes chantaient le retour de l'âgé d'or, et que les
disciples du 1)'* Quesnay prophétisaient l'élévation du produit net, la marquise
gravait de ses belles mains, sur l'améthyste et sur l'onyx, l'image de Louis XV,
répudiant, du haut d'un char de triomphe, les attributs de Mars pour saisir
ceux de Thémis. » (de Carné, op. cit., 376.)
3 A. Houssaye, Louis XV, i85.
122 LES PHILOSOPHES
Lors de l'affaire des jésuites, on avait fait graver une estampe
qui eut grand succès dans le public1. Des deux côtés du tableau se
trouvaient le duc de Choiseul et la marquise de Pompadour, armés
d'une arquebuse, et tirant à bout portant contre les jésuites. Le Roi
arrosait les cadavres avec de l'eau bénite, et le Parlement en robe
creusait gravement des fosses pour enterrer les victimes. Bachau-
mont la trouve ingénieuse ; pour nous, elle semble résumer avec
exactitude les sentiments du peuple sur ces événements de notre
histoire. Le règne de Mme du Barry allait apporter aux jésuites un
commencement de revanche : l'exil de Choiseul, la suppression des
Parlements furent considérés, par le parti dévot, comme la rançon
de l'expulsion de 1762. Il en attribua le mérite à la nouvelle
maîtresse.
Le roi, aussitôt que la marquise eut disparu, éprouva quelques
regrets d'avoir cédé à ses conseils et à ceux de Choiseul. Ainsi,
lorsque l'Académie des sciences demande qu'on attribue à d'Alem-
bert la pension laissée vacante par la mort de Clairaut, Louis XV
fait répondre qu'il est trop mécontent des derniers ouvrages du
philosophe pour lui accorder aucune grâce. « On croit, ajoute
Bachaumont, que ce discours tombe sur le livre concernant la
destruction des Jésuites*. » Louis XV trouvait donc qu'on était allé
trop loin, et le parti dévot espéra qu'il reviendrait peut-être sur ses
décisions. On montrait le roi aspergeant les victimes d'eau bénite ; il
n'était pas impossible qu'il réparât le mal qu'on leur avait causé.
Tout dépendait de la future maîtresse ; or la place restait vacante ; elle
n'était remplie que par des intérimaires, beaucoup d'intérimaires
suivant les mémoires du temps. Au moment où la marquise était
morte, le roi avait pour maîtresse une demoiselle de Romans,
modeste, pieuse, édifiant son curé par sa dévotion et ses charités ;
un certain abbé de Lustrac, voyant en elle la maîtresse en titre de
demain, n'était'parvenu qu'à la compromettre, à la faire séparer de
son fils et enfermer dans un couvent, et à se faire emprisonner lui-
1 Bachaumont, 18 mai 1762, I, 90.
2 II, 198, 2 avril 1765.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U Wlll" SIÈCLE 123
même. Depuis, le roi avait eu de nombreuses liaisons, et les
ministres qui veillaient au danger n'avaient pas eu à craindre une
nouvelle favorite. Il finit par fixer son choix sur « Jeanne Bécu »,
fille bâtarde d'Anne Bécu (ou Bécus), et qui devait, à la suite
d'événements très souvent racontés, devenir comtesse du Barry.
Que M'"e du Barry ait été à son tour l'objet de calomnies de
toute nature, la chose est indiscutable. Elle a été d'abord chanson-
née dans des couplets orduriers, puis attaquée violemment par les
pamphlétaires du parti Choiseul, enfin elle a fourni aux écrivains
révolutionnaires des développements, plus éloquents parfois que
véridiques, sur la corruption des despotes vicieux et de leurs cour-
tisanes éhontées. Il y a toutefois des documents devant lesquels il
faut s'incliner; je citerai notamment ceux qui ont été rassemblés
sous le titre de Curiosités historiques par J.-A. Le Roi1, et qui font
partie de la Bibliothèque de Versailles. Les origines de la comtesse
ont été fort limoneuses, et son histoire plus que galante, qu'elle ait
fait partie des pensionnaires de la Gourdan- — ce qui n'est pas
prouvé, — ou qu'elle ait eu dans le tripot de la Duquesnoy, où la
conduisait sa mère, des relations malhonnêtes et lucratives avec les
habitués du mauvais lieu. C'est là qu'elle devint la maîtresse de ce
chevalier d'industrie, qui s'appelait le comte Jean Gérés du Barry,
et dont la devise : « Boutez en avant! », qu'il prétendait avoir été
octroyée à ses aïeux par Charles VII, devait servir de thème aux
quolibets de la duchesse de Grammont et de ses amis.
Il serait donc difficile de calomnier à ce point de vue la maîtresse
de Louis XV ; il est plus probable qu'on est allé trop loin, lorsqu'on
l'a accusée de fourberie, de duplicité, de machinations infâmes et tor-
tueuses pour arriver à des fins politiques, savamment combinées.
Elle fut plutôt une « grisette parvenue », comme on l'a dit, légère,
aimant à rire, bâillant aux réceptions officielles, sans façon et sans
1 i vol. in-8, Pion, 1864. On y voit comment a été fabriqué après coup l'acte
de naissance de « Jeanne, fille de Jean-Jacques Gomard de Vaubernier et
d'Anne Bécu, dite Quantigny », fdle naturelle à laquelle il fallait trouver
d'abord une naissance honorable, puis un nom sortable, si possible. Sur toute
cette histoire de falsification, cf. Aneed. secr., 194 sq.
- Sur la Gourdan, « surintendante des plaisirs de la Cour et de la ville »,
qu'on appelait « la petite comtesse >■, cf. l'Observateur Anglais, II, 8, 107 sq. ;
III, 5, 71 sq. Voir Choiseul, Mém., Lettre XXII, 204 sq., et les notes.
124 LF.S PHILOSOPHES
rancune, et qu'on cessait de détester quand on la connaissait mieux,
pour sa bonhomie et sa liberté d'allure. Les pamphlets du temps
nous la montrent assistant au déballage d'ordures que le lieutenant
de police apporte au roi de France i ; l'opération a lieu le dimanche
(le jour du Seigneur !) ; le magistrat étale un portefeuille bourré de
gaillardises, de notes obscènes, de détails scabreux. Louis XV
écoute, vivement intéressé par toute cette pornographie ; la
du Barry est bonne fille, elle « rit à gorge déployée », de grand
cœur, sans arrière-pensée, et elle raconte ensuite à sa manière les
anecdotes les plus drôles, au risque de gêner le service par ses
étourderies et ses indiscrétions. Un autre jour, le duc d'Orléans
vient la solliciter d'être favorable à son mariage avec Mme de Mon-
tesson ; elle lui frappe gaiement sur le ventre : « Gros père, s'écrie-
t-elle, épousez-la toujours; nous verrons à faire mieux ensuite;
vous sentez que j'y suis fort intéressée- .» C'est encore plus la
camarade que la femme ambitieuse qui parle ici. La tête ne lui
tourne pas, au milieu des splendeurs royales. On raconte qu'en
présence du roi et d'un notaire, elle s'est élancée nue, de son lit, se
faisant donner une de ses pantoufles par le nonce du Pape, et la
seconde parle grand aumônier; et on ajoute que ces grands person-
nages ont été enchantés de l'aubaine. Le duc de Tresmes, venant lui
présenter ses hommages, et ne la trouvant pas chez elle, lui laisse
ce mot : « Le sapajou de Mme du Barry est venu pour lui rendre ses
hommages et la faire rire. » Tout le monde est à ses genoux, les
grands de l'Eglise pour la chausser, le duc pour lui faire toucher sa
bosse ; elle n'en est pas plus fière; le roi est entre ses jolies mains
un jouet qu'elle peut manier à son gré; nul n'ignore que le vieillard
est mené par le bout du nez :
Tu n'es plus qu'un tyran débile,
Qu'un vil automate imbécile,
Esclave de la Dubarry;
Du Gange jusqu'à la Tamise,
On te honnit, on te méprise!
1 Cf. la Chronique scandaleuse, a38, sq. Tout le monde savait que Mme du
Barry assistait à la lecture des extraits de correspondances. (Mme de Choiseul
à Mme du Deffand, 20 mars 1772 (Saint-Aulaire), II, 114, n5.)
- Mém. (le la baronne d'Oberkirch (Paris, 1.S63), t. I, ch. xm, p. 208 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U" XVIII'1 SIÈCLE 125
Tel est le couplet qu'on adresse au roi de France : Jeanne Bécu
n'en est ni plus altière ni plus guindée. On la voit, en habit
d'homme, la chemise décolletée, l'allure bon garçon ; e1 n'est-ce
pas un mot de « bon garçon » que celui qu'elle adresse à son amant,
qui prépare le cale tandis qu'elle reste au lit : << Oh '..prends donc
garde, la France., ton café f... le camp! » Une l'ois, elle perd au
pharaon, et, voyant reparaître la carte fatale, elle s'écrie d'une
façon comique : « Ah! je suis frite! », un mot peu employé au
pharaon royal. Qu'avec cela elle ait tenu à jouir de sa fortune
inespérée ; qu'elle ait dépensé l'argent à pleines mains, qu'elle l'ait
gaspillé de tous côtés avec assez d'insouciance pour qu'on ait pu
la croire capable d'« engloutir le royaume en peu d'années », rien
n'est plus naturel1. Mais il ne faut pas nous la représenter comme
une femme astucieuse et fourbe, arrivée au pouvoir avec un plan
bien arrêté, et avec l'intention formelle de le faire réussir par tous
les moyens.
Or, à cause même de ce caractère, elle était destinée à devenir
<« pour le parti politique qui s'empara d'elle l'instrument et l'esclave
de nombreuses et coupables ambitions ». « Elle marcha à sa suite,
a-t-on dit. passive, obéissante, se laissant guider, diriger, comman-
der, n'ayant jamais aucune initiative en quoi que ce soit, mais
cependant, ayant causé, par son asservissement même à de honteux
amis et à d'indignes ministres, des malheurs qui ne devaient pas
être réparés"2. »
On est étonné qu'elle ait pu passer pour une amie des philoso-
phes3. Dès le début, le parti dévot se groupe autour d'elle. Le journal
5 juin 178 1. Observateur Hollandais (Lettre JV, 141). Sur le mariage du duc
d'Orléans (qu'on appelait chez les Ghoiseul, de Bourbon-Buse au lieu de Bour-
bon-Busset) et de M*6 de Montesson (Mme Boucault qui « l'emboucauta »,
disait-on dans le même cercle), cf. la Correspondance de Mme du Deffand,
publiée par M de Saint- Aulaire, II, Sqo, 891, 399, 4?5--- (année 1773).
1 Mouffle d'Angerville, II. 435.
2 Anecd. secr., a3ij.
3 M. Brunel, 241 sq., écrit : « On a prétendu sans preuves que les philoso-
phes avaient eu recours à la protection de Mme du Barry (à propos de l'élec-
tion de d'Alembert comme secrétaire perpétuel en 1772); c'est anticiper de
quelques mois sur les événements. M>"e du Deffand, qui allait bientôl flétrir
avec indignation les bonnes relations de certains philosophes avec la domi-
nante, n'en souffle pas encore mot. » — L'auteur réfute dans une note l'opi-
nion de Nisard (Mém. et Corresp.> Lettr. Inéd., 2i3, 214), et rappelle un pas-
126 LÉS PHILOSOPHES
de Hardy né nous laisse aucun doute possible : la présentation de
la favorite à la cour (février 1769) est saluée par le clergé de Paris
comme le signal d'une nouvelle orientation de la politique inté-
rieure. « C'est aujourd'hui, disait-on, qu'a lieu la présentation de la
nouvelle Esther, qui doit remplacer Aman et tirer le peuple juif de
l'oppression. » La philosophie a eu dans les Petits Cabinets une
alliée qui a assuré sa victoire; la religion y aura à son tour une
collaboratrice qui remettra les choses au point : pour chasser Aman,
c'est-à-dire Choiseul, de Versailles, pour tirer le peuple juif de
l'oppression, c'est-à-dire les jésuites de l'exil, on peut compter sur
Esther, fille d'Anne Bécu :
Mme du Barry, écrit un historien de la favorite, trouva un surcroît de
direction chez les gens de la cabale formée contre le duc de Choiseul,
gens pieux et bien pensants, grands amis des jésuites et du clergé ultra-
montain, ennemis des Parlements et de la philosophie. Pour Mesdames,
filles du roi, pour le dauphin, pour les jésuites, Choiseul avait formé
le dessein de « détruire la religion de fond en comble ». Les évêques,
Madame Adélaïde, la Carmélite1, le Dauphin, bref tout le parti dévot de la
cour inclinera jusqu'à croire queMmedu Barry a été suscitée de Dieu pour
renverser le ministre impie et ramener le roi à la religion !
Un moment tout ce parti s*agita pour faire dissoudre par le pape le
mariage de la favorite avec Guillaume du Barry. En dépit de la volonté
contraire du roi2, on voulait l'unir, pour son salut, à cette Maintenon
d'un nouveau genre3.
sage de l'abbé Baudeau, où l'on voit la du Barry jouer le principal rôle dans
l'exclusion de Suard et de Delille de l'Académie. Puis, quelques pages plus bas
(256), M.Brunel, s'appuyant sur une lettre de Mme du DefTand à la duchesse de
Choiseul (Saint-Aulaire, to mai 1772, II. 1841, écrit: « Mn,e du Barry passait
pour être personnellement favorable aux philosophes » (note 4)- — ^ux yeux de
Mme du Deffand, peut-être, mais ce n'est certes pas son témoignage qu'on
peut invoquer comme digne de foi. A quel passage d'ailleurs M. Brunel fait-
il allusion? « J'appris hier, en quittant l'abbé, ce qui s'était passé à l'Académie.
J'avoue que j'en suis bien aise; c'est une petite mortification pour la domi-
nante; ce sont tous ses sujets que ces gens-là ! » Or, il s'agit précisément de
l'exclusion de Delille et de Suard ; ils étaient si peu les sujets de la dominante
que c'est elle qui les avait fait exclure !
1 Madame Louise de France.
2 Louis XV au duc de Choiseul, lettre publiée dans la Revue de Paris, IV,
1829.
3 Soury, op. cit., Mme du Barry, 298, 299.
et la société Française ai xyuk siècle 12?
Le dernier trait est au moins curieux1; Mesdames faisaient à la
maîtresse de leur père l'accueil le plus flatteur: le jour de la pré-
sentation, elles n'avaient pas voulu que la comtesse du Barry les
saluât cérémonieusement; toutes, l'une après l'autre, l'avaient prise
dans leurs bras, et l'avaient serrée avec une tendresse surprenante.
Plus tard, elles cherchèrent à obtenir du pape l'annulation du ma-
riage de la du Barry pour que Louis XV pût l'épouser; les tares de
sa naissance, l'ignominie de son existence antérieure, tout disparais-
sait devant la nécessité de combattre les ennemis de l'autel. Seraient-
elles parvenues à leur but, si Louis XV avait vécu plus longtemps?
Le roi n'avait pas vu ce projet d'un œil favorable, mais on avait
le droit de compter sur la complaisance d'une passion sénile, et
Esther pouvait se flatter de devenir la femme légitime d'Assuérus.
<( Quand Louis XV, écrit A. Houssaye, rejoignit Louis XIV aux
Champs-Elysées, Mme du Barry n'était pas Mmo de Maintenon... De
Saint-Cyr au Parc aux Cerfs, il y avait assez de distance pour
empêcher le sacrement que Jeanne Vaubernier avait osé rêver-. »
Mais, il fallait donner des gages, et la du Barry en donna.
Elle accomplit de point en point le programme qu'on lui avait
tracé. La comtesse était d'autant plus dangereuse pour le
ministre, que le roi la sentait parfaitement incapable de se mêler
des affaires publiques, et qu'elle donnait k son antipathie « une
tournure puérile et folâtre, très agréable à Louis XV3 ». Elle faisait
sauter devant lui une orange dans chacune de ses mains, en criant
alternativement : « Saute Choiseul; saute Praslin. » Ou bien,
après avoir renvoyé un cuisinier qui ressemblait plus ou moins au
1 Anecd. secr. 2a3 ; Maugras, le Duc de Lauzun. pass. et 266, 284. II. Fou-
quier, op. cit., 249, 254. A. Houssaye, Louis XV, 197, sq. Soury, op. cit.,
299, etc., etc.
2 A. Houssaye, Louis XV, 198. Suivant certains chroniqueurs, elle ne serait
jamais parvenue à se faire épouser. Louis XV, assure-t-on, était fourbu. Il
aurait dit à son chirurgien : « Je vois bien qu'il faut que j'enraye. — Sire,
aurait riposté le chirurgien, vous feriez bien de dételer tout à fait. » Ajoutez
à cela le spectacle de la mort de ses compagnons de débauche, de Chauvelin,
de d'Armentières, l'influence des sermons de l'évêque de Séez, la peur des
flammes de l'enfer. « Les courtisans pervers craignirent que la même fai-
blesse qui le rendait leur esclave ne le rendit celui des prêtres. » (Mouffle
d'Angerville, II. 4^7. ) Louis XV était-il à la veille de se convertir, lorsque la
mort le surprit?
3 Mouffle d'Angerville, II, 385.
128 LES PHILOSOPHES
duc, elle demandait en plaisantant au roi « : J'ai chassé aujourd'hui
mon Ghoiseul, quand chasserez-vous le vôtre? » Choiseul « sauta »,
et sa disgrâce fut regardée comme un désastre par les philosophes,
et comme une éclatante victoire par les ennemis des encyclopé-
distes1. On n'épargna à la favorite, considérée comme l'artisan de
cette révolution ministérielle, ni les couplets, ni les pamphlets
injurieux.
Après Choiseul, ce fut le tour des Parlements. Le ministre, conti-
nuant la politique de Mme de Pompadour, s'était appuyé sur eux
contre les dévots et les jésuites; il avait été, peut-être moins par
goût que par nécessité, l'allié naturel de la magistrature, et c'est la
raison pour laquelle il avait d'abord soutenu la Chalotais contre le
duc d Aiguillon2. Mmc du Barry, « soufflée par le duc d'Aiguillon et
le chancelier3 », encourageait le roi à frapper les Parlements une
bonne fois pour toutes, s'il voulait finir ces débats, sans cesse renou-
velés. Le coup d'Etat, exécuté par le chancelier dans la nuit du 21 au
22 mai 1771, fut regardé « comme une revanche de l'expulsion des
jésuites'1 ». Tous leurs partisans manifestèrent une joie profonde,
et dans l'entourage du futur Louis XVI que le duc de la Yau-
guyon avait élevé dans les idées de son père le Dauphin, ce fut
une véritable fête, et une joie qui se traduisit par des plaisanteries
impitoyables. On assure même que l'élève de la Vauguyon alla
féliciter son grand-père ; il aurait dû, par la même occasion,
féliciter sa grand'mère... de la main qauche.
Désormais, on est d'avis que le retour des jésuites n'est plus
qu'une question de temps :
Bien des gens, déclare Hardy, pensaient qu'une main invisible, sou-
doyée par les membres épars d'une Société proscrite et qui cherchait à
venger sa destruction d'une manière éclatante, faisait mouvoir les ressorts
secrets qui agitaient une noire cabale léguée contre la magistrature,
unique appui des lois et protectrice des peuples opprimés5.
1 Maugras, la Duchesse de Choiseul, 5-j ; voir, à la page 58, la lettre de Tron-
chin à Bonnet, indiquant la désolation et l'effroi qui s'emparent des hôtes de
d'Holbach, à la nouvelle que le «grand Pan » est tombé. Quant au « triomphe »
de Choiseul dans son exil, voir surtout même livre, 52 sq., 71 sq.
'-' Flammermonl, op. cit., 180. Cf. Choiseul, Mém., p. 286 sq.
3 Mouffle d'Angerville, II, 389.
4 Flammermonl, op. cit., i53.
5 Hardy, I, 191.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 129
Mouffle d'Angerville est plus affirmatif :
Le duc d'Aiguillon aurait bien voulu profiter de son crédit pour revi-
vifier ses bons amis les jésuites. Ils étaient alors (1773) en sous-ordre
clans le Ministère, et quelques-uns occupaient des postes jusques dans le
corps diplomatique. Un concert général s'était établi entre eux : ils se
correspondaient non seulement d'un bout du royaume à l'autre, mais des
deux bouts de l'univers. Malheureusement, les ministres d'Espagne et
de France à Rome ne coopéraient pas à cette tolérance ; ils en poursui -
vaient infatigablement la dissolution, et, profitant contre eux de l'ascen-
dant pris sur le Saint-Père, ils en extorquèrent enfin cette bulle que la
politique avait fait promettre à Ganganelli de rendre pour être élevé au
Pontificat, et que la politique l'aurait dû empêcher de signer. En marque
de sa satisfaction, le roi lui fit rendre Avignon et le Comtat-Vénaissin 1.
La mort du roi (10 mai 1774) devait arrêter les espérances du
parti dévot et les projets de la favorite. Mais il est facile de com-
prendre que les philosophes ne furent pas satisfaits de la part prise
par M'ne du Barry à la politique du royaume. Sans doute, Voltaire
lui écrivait après avoir appris qu'elle avait chargé M. de la Borde
de l'embrasser sur les deux joues :
Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie!
Quel passe-port vous daignez m'envoyer!
Deux! c'en est trop, adorable Egérie,
Je serais mort de plaisir au premier2!
Simple échange de politesses assurément, galanterie badine d'un
vieillard qui ne pouvait pas remercier une femme de son amabilité
en lui répondant qu'il lavait appelée C... dans Y Apothéose du roi
Pétaut3.
1 Mouffle d'Angerville, op. cil , II, 42o, 421- Sur les rapports du duc d'Ai-
guillon et des jésuites, cf. Flammermont, op. cit., pass., et 75, 81, etc.; et
pour l'affaire dont il s'agit ici, voir Fréd. Masson, le Cardinal de Bernis depuis
son ministère (Î758-1794) (1884), chap. xm, 416 sq.; les Relations de la France
avec Rome pendant le pontificat de Pie VI. Quant au dévouement du duc d'Ai-
guillon envers la du Barry, cf. Mémoires de Besenval (collect. Barrière),
p. 145 sq.
2 20 juin i773, LXVIII, 258.
3 N° 2317. Cette pièce est imprimée dans la Correspondance de Métra (II,
p. 3i4 et sq.). « Dans le nombre des satires, des chansons, des méchancetés
de toute espèce par lesquelles on a tenté de contrarier l'élévation de
Univ. de Lyon. — M. Roustais. 9
130 LES PHILOSOPHES
Les sentiments de Voltaire et de ses amis envers « la femme qui
fit exiler le duc de Choiseul pour tant de choses si grandes et si
utiles qu'il avait faites1 », on doit les chercher ailleurs. Il nous
suffit de voir en quels termes Condorcet parlait au patriarche de la
du Barry « et de sa séquelle2 », et de lire, dans une lettre de Lebrun
à Buffon, comment Voltaire ne fut même pas désarmé par la gra-
cieuse visite que lui fit la favorite toute-puissante, au mois de mai
Si le mot « Egérie », dans le quatrain précédent, n'était pas là
uniquement pour la rime, il faudrait bien se garder de reprocher à
Voltaire d'avoir parlé, cette fois-là, au nom des philosophes; la
comtesse ne fut que l'Egérie de Louis XV; l'Eg-érie des philo-
sophes, ce fut Mmc de Pompadour4.
VI
Ainsi, les deux dernières maîtresses de Louis XV ont le droit
d être comptées parmi les artisans de la Révolution Française :
Mme du Barry, en travaillant à l'exil d'un ministre devenu popu-
laire par son habileté dans la politique extérieure, sa fermeté
contre les jésuites, ses sympathies pour les novateurs, en contri-
buant au système des coups de force contre un Parlement qui
pouvait grandir en raison même des persécutions qu'il subissait, en
passant enfin pour l'instrument des dévots et des soutiens de la
Mme du B. se trouve, dit le nouvelliste, un conte en vers qu'on attribue à
M. de Voltaire... » (Cf. Mémoires secrets, du 2 janvier 1769). (Voltaire, Biblio-
graphie de ses œuvres, par G. Bengesco, Paris, Perrin, 1890, IV, p. 288).
M. Bengesco range cette pièce parmi celles qu'on a eu tort d'attribuer à
Voltaire. Pourtant, les contemporains n'ont pas hésité à reconnaître la marque
du patriarche. Cf. Mouffle d'Angerville, op. cit., II, 258.
1 Siècle de Louis X V, chap. xl, Beuchot, XXI, 404, 4°5. Le ton est évidem-
ment très modéré dans ce passage.
2 Condorcet à Voltaire, édit. Moland, L, 29, mercredi, 177G.
3 Lebrun à Buffon, même édition, L, 376, mai 1778.
1 Les philosophes ne pouvaient être ni « barriens » ni « aiguillonistes »,
suivant les termes de Besenval (Mém., p. 1 44)-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII' SIÈCLE 131
Compagnie proscrite ; Mme de Pompadour, en favorisant les idées
nouvelles, en protégeant ceux qui les défendaient, en garantissant
les Encyclopédistes contre les pièges des fanatiques et les attaques
du clergé. Toutes deux ont travaillé à , l'effondrement de l'ancien
régime ; Mmc du Barry a, de ses mains délicates, contribué à casser
les ressorts principaux de la vieille machine; Mmc de Pompadour a
aidé ceux qui en montraient les imperfections et'qui construisaient
de toutes pièces une machine plus normale et moins démodée.
Mais seule, la dernière méritait de la part des philosophes une
gratitude qu'ils ont eu parfois le tort de ne pas lui témoigner, et,
sans tenter de faire une apologie en règle de la maîtresse royale,
nous pouvons bien dire, nous, les arrière-petits-fils de ceux qu'elle
a estimés et protégés, qu'en la représentant comme une auxiliaire
des idées de liberté et d'humanité, nous finissons de payer la dette
que la philosophie avait contractée envers sa mémoire.
t32 LLS PHILOSOPHES
f! HA PITRE III
LES PHILOSOPHES ET LA NOBLESSE
I. — Deux grandes divisions : la noblesse de campagne. — Sa pauvreté. — Son
ignorance. — Elle n'a ni influence politique, ni influence sociale. — Les
intendants. — Les paysans et les nobles. — Les émigrations vers Paris.
II. — Tâche des philosophes. — Les droits seigneuriaux et les abus. — Legs
du moyen âge. — L'égalité devant le pouvoir royal. — Les philosophes
comptent sur la monarchie. — Emancipation des classes rurales.
III. — La noblesse de cour. — Platitude des courtisans. — Vide de leur exis-
tence. — Le duc de Luynes. — Immoralité des nobles. — Leurs dettes et
leurs mariages. — Quelques crimes significatifs. — Inutilité de la noblesse.—
Vain héroïsme. — Noblesse française et aristocratie anglaise.
IV. — Attaques des philosophes contre les courtisans. — Différence dans leur
attitude à l'égard des vrais grands seigneurs. — Conquête de la noblesse
par la philosophie. — Le comte de Ségur. — Ce qui relève la noblesse aux
yeux de la postérité.
V. — Conclusion : les ancêtres de M. de Brécé d'après l'Anneau d'améthyste.
\
La noblesse, dit le marquis de Bouille dans ses Mémoires, avait éprouvé
de grands changements encore ; elle avait perdu non seulement son
ancienne splendeur, mais même jusqu'à son existence, et elle était entiè-
rement décomposée. Il y avait en France à peu près 80.000 familles
nobles. Dans cette nombreuse noblesse, il existait environ 1. 000 familles
dont l'origine se perdait dans les temps reculés de la monarchie. Parmi
celles-ci, on en voyait à peine deux ou trois cents qui avaient échappé à
la misère et à l'infortune. On remarquait encore quelques grands noms
à la cour, rappelant le souvenir de grands personnages qui les avaient
illustrés, mais trop souvent avilis par les vices de ceux qui en avaient
hérité. On rencontrait dans les provinces quelques familles dont l'exis-
tence et la considération avaient surnagé, en conservant le patrimoine de
leurs pères, malgré les bornes qu'on avait mises aux substitutions qui,
auparavant étaient perpétuelles chez les nobles, ou plutôt en réparant la
perte de la fortune de leurs pères par des alliances avec des familles plé-
béiennes. Le reste de cette ancienne noblesse languissait dans la pauvreté :
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U XVIII» SIÈCLE 133
et ressemblait à ces chênes antiques, mutilés par le temps, dont il ne reste
que le tronc dépouillé1.
Telle était la situation du second ordre de l'Etat, vers la lin du
xvm" siècle. On peut dégager de ce passage la grande division qui a
toujours été établie entre la noblesse de campagne et la noblesse de
cour.
Les gentilshommes de campagne étaient loin d'inspirer le respect
qu'on avait eu pour leurs aïeux2. D'abord, ils étaient pauvres; nous
en avons de nombreux témoignages. L'avocat Barbier nous montre
les hobereaux, confondus avec les paysans, et vivant de leur vie :
Les provinces différentes du royaume sont remplies d'une iniinité de
noblesse pauvre chargée d'enfants, que les pères et mères n'ont pas le
moyen de faire élever dans une éducation convenable, encore moins de
les faire entrer au service. Les enfants de cette noblesse passent leur jeu-
nesse avec des paysans dans l'ignorance et dans la rusticité, servent le
plus souvent à l'exploitation de leurs biens, et ne diffèrent au vrai des
paysans que parce qu'ils portent une épée et se disent gentilshommes; ce
sont des sujets perdus pour l'Etat3.
Passe encore pour ceux qui « exploitaient leurs biens » avec
autant de profit que les paysans; mais que, de gentilshommes sont
presque réduits à la mendicité4! Les Etats de Bretagne distribuent
des secours réguliers aux nobles qui sont dans l'indigence, et on
est frappé en voyant le tableau de l'existence que mènent les sei-
1 Mémoires du marquis de Bouille (collection Fs Barrière), chap. vu, 121 sqf.
Sur la noblesse de province, cf. d'Argenson, V, 325.
- Pour ce qui a trait aux hobereaux avant le xvme siècle, voir Pierre de
Vaissière, Gentilshommes campagnards de l'ancienne France. L'ouvrage est
sans doute un panégyrique, mais l'auteur montre comment le « déracinement
de la noblesse » commencé au xvi" siècle est achevé à la fin du xvnc, et il
étudie les causes politiques, économiques et morales de cet abaissement. On
conclut, après la lecture de son livre, que M. de Pourceaugnac n'avait pas
volé sa réputation.
3 V, 14, sq., janvier 1 761 .
4 Sur les aumônes distribuées aux gentilshommes pauvres, cf. Babeau, la
Province sous l'ancien régime (éd. 1894), I, io(i: « Toute l'ancienne noblessede
France, écrit l'auteur des Soupirs de la France esclave, est réduite à la mendi-
cité... (I, i(>) ; il y a des provinces où l'on ne trouverait pas entre la noblesse
100 pisloles (I. 17) » (1689-1690).
134 LES PHILOSOPHES
gneurs, pauvres et ignorants, dans leurs manoirs qui tombent en
ruines. Ecoutons l'abbé Coyer dans la Noblesse commerçante (1756) :
Cette noblesse, obscure, qui voit tomber en ruine chaque jour le château
de ses pères, sans pouvoir l'étayer, non pas cette noblesse attachée à la
cour, toujours grandement occupée du lever et du eoucher du roi, et
l'aile par là même pour toutes les grâces, mais cette noblesse enchaînée
par l'indigence, sur qui le soleil ne se lève que pour éclairer sa misère,
et qui n'a point d'ailes pour voler aux récompenses .. Parcourons ces
terres seigneuriales qui ne peuvent nourrir leurs seigneurs. Voyez ces
métairies sans bestiaux, ces champs mal cultivés ou qui restent incultes,
ces moissons languissantes, qu'un créancier attend, une sentence à la
main, ce château qui menace ses maîtres, un père et une mère, qui ne
sont unis que pour pleurer. A quoi servent ces marques d'honneur, que
l'indigence dégrade; ces armoiries rongées par le temps ; ce banc dis-
tingué dans la paroisse, où l'on devrait attacher un tronc au profit
du seigneur; ces prières nominales, que le curé, s'il osait, convertirait en
recommandation à la charité des fidèles; cette chasse, qui ne donne
du plaisir qu'à ceux qui ont de l'aisance et qui devient un métier pour
ceux qui n'en ont pas; ce droit de justice qui s'avilit sous l'infortune et
qui s'exerce mal d?
Le paysan qui les voit de près a peu de considération pour ces
gueux qui se vantent de descendre des Croisés et qui n'ont pas un
vêtement de rechange, et il répète le dicton célèbre :
C'est un gentilhomme de Beauce
Qui se tient au lit quand on refait ses chausses !
Le noble sans argent est aussi un noble sans instruction. Il pra-
tique la chasse « qui devient un métier pour ceux qui n'en ont pas »,
parle uniquement de ses vaches et de ses récoltes, fréquente des
hobereaux non moins rustres que lui2, ou le curé du village, pauvre
diable non moins râpé et non moins ignorant que son seigneur. Il y
a à ce sujet une foule d'anecdotes amusantes. En voici une qui nous
fait voir en même temps que les seigneurs les plus illettrés n'étaient
pas les moins prétentieux. Le 22 septembre 1 746, Voltaire fut nommé
1 Œuvres, II, 20 sq.
2 « La noblesse se rouille furieusement à la campagne, disait autrefois
Mme de Sévigné. On n'habite point impunément avec les blaireaux et avec les
loups. » (Garaccioli, Lettres récréatives et morales, II, 146, 181).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII- SIÈCLE 135
gentilhomme ordinaire du roi. Le dernier des Arouet avait fait
comme tant d'autres; il avait acheté une « savonnette à vilain », et
s'était décrassé ; il figurait à l'Armoriai, s'il vous plaît, avait un
blason tout comme les parvenus, dont il s'est si plaisamment
moqué, et portait « d'azur à trois flammes d'or », après avoir porté
« d'or à trois flammes de gueules ' ». Mais, quand la nouvelle de
sa nomination comme gentilhomme ordinaire de Sa Majesté par-
vint dans le fin fond du Poitou, pays où les Arouet avaient été
marchands de père en fils, il y eut une indignation comique. Un
gentillàtre du cru rédige une lettre baroque à son « respequetable
oncle ». Il proteste contre l'intention du roi « insité en aireurs par
les malentencionés » de nommer gentilhomme de sa chambre « le
cuidam noraé Arouet, de Saint-Lou, fils d'une Domar, qui s'est fet
conoître du nom de Voltere..., ce qui seroit un dézoneur pour des
gentilshommes de nom et d'arme, nobles de pérenfils de temps
imémorable ». Ce noble sire, qui connaît mieux ses titres que sa
langue maternelle, — sans être sévère plus qu'il ne faut, à ce
point de vue, on aurait bien pu s'attendre que le gentillàtre sût que
dans « pérenfils » il y avait au moins trois mots, — va trouver les
gentilshommes « ses parans qui ne se soucie pas de dérogé » et
déclare « qui li a lieux de fermé leurs titre et leurs porte à ce Vol-
tere. que la court malentencioné aux gentilshommes de sang, puis-
qui n'en son pas, prêtant élevé, pour les abessé ! » Gentilshommes de
nom et d'arme et de sang avaient bien le droit de mettre « Voltere »
en quarantaine, mais peut-être eussent-ils été mieux avisés de lui
demander quelques leçons d'orthographe et de français 2.
Sans argent, sans instruction, les hobereaux sont aussi sans
influence politique et sociale. Le maître dans la province, c'est l'in-
tendant. Il est le représentant direct, immédiat du roi de France, il
est en dehors des lois, il est au-dessus des lois. La noblesse avait
1 Cf. Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 5e année, io mars 1869,
n° 101, col. i35.
2 On trouve cette lettre dans Desnoireterres, Voltaire et la Société française
au xvme siècle, III, 120, 121. Taine, qui nous fait un tableau sympathique du
seigneur de campagne (les Origines de la France contemporaine, V Ancien Régime,
42 sq ), est obligé, quelques pages plus loin (49 sq.), de nous montrer les hobe-
reaux pauvres, ignorants, ivrognes et sans le sou, et de nous signaler les
haines qui s'amassent autour du château (5i sq.).
136 LES PHILOSOPHES
bien senti que les intendants devaient servir dans l'esprit du roi et
de ses ministres « à balancer, puis à obscurcir, enfin à anéantir le
pouvoir des gouverneurs des provinces, des commandants en chef
et des lieutenants-généraux des provinces, à plus forte raison celui
que les seigneurs considérables par leur naissance et leurs dignités,
avaient dans leurs terres et s'étaient acquis dans leur pays ». Ainsi
parlait Saint-Simon dans le Parallèle des trois premiers t*ois Bour-
bons1. Le comte de Boulainvilliers, qui faisait partie de l'entourage
du duc de Bourgogne, ennemi du pouvoir absolu et delà centralisa-
tion administrative, avait prévu l'abaissement définitif de la
noblesse devant ces magistrats qu'elle dédaignait mais qui la fai-
saient plier sans merci :
Parmi les misères de notre siècle, écrivait-il dans sa préface à Y Etat de
la France2, il n'en est point qui mérite davantage la compassion de ceux
qui viendront après nous, que l'administration des intendants. Nos
pères ne s'imaginaient pas toutes les conséquences de cette innovation.
Les Parlements croyaient qu'elle porterait un coup mortel à la justice
ordinaire, et cela n'est point arrivé ; le cours des procès n'a pas été
détourné. Les gouverneurs des provinces et des places jugeaient que leur
autorité et leurs fonctions, leurs profits allaient être enlevés ; ceux-là
n'y ont pas été trompés. La noblesse voyait en général qu'elle allait être
éclairée de trop près. Ceux de son corps à qui la conscience reprochait
ou l'injustice ou la violence appréhendaient pour leurs têtes. Mais cette
même noblesse ne voyait pas qu'elle allait être dégradée jusqu'au point
d'être réduite à prouver son état devant ces juges nouveaux, qu'elle allait
perdre son autorité naturelle sur ses propres sujets, jusqu'au point d'être
non pas confondue avec eux (car on a bien voulu que la distiction demeu-
rât), mais tellement avilie que les paysans, lesquels originairement ne
sont libres et propriétaires de leurs biens que par la grâce des seigneurs,
auraient à l'avenir le droit d'imposer les nobles à la taille, eux et leurs
1 Saint-Simon, Ecrits inédits, t. I, 285 sq. (Hachette, 1880). Voir tout le
chapitre II du livre I, dans Tocqueville (op. cit., 49 sq.). Sur la situation des
gouverneurs de province, cf. Babeau, la Province sous l'ancien régime, I, 253
sq., 270, sq , 297 sq., et sur tout ce qui a trait aux intendants, ibid., II, 1-79,
i3o sq., etc.
* Etat de la France, etc., par M. le comte de Boulainvilliers (édit. 1752),
t. I, i'° partie, XLI, sq. et surtout LUI, LIV. Cf. les Soupirs de la France
esclave. Mém. IV, 104 sq. « Il faut que les premiers gentilshommes de la pro-
vince rompent devant les intendants; les intendants les envoient quérir par
un laquais » (lbid.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII- SIÈCLE 137
possessions, et qu'à jamais ils demeureraient exclus de leurs droits natu-
rels de diriger et de conduire cette populace aveuglée.
D'autre part, les intendants avaient leurs défenseurs, non seule-
ment parmi les ministres, mais parmi tous ceux qui voyaient dans
ce pouvoir, confié à des robins, le seul moyen de mater la noblesse,
et même, suivant le mot de Saint-Simon, « de brider le pouvoir des
évèques à l'égard du temporel de leurs diocèses » '. Boulainvilliers
constate que cette institution a ses partisans résolus, avant de renou-
veler contre elle le reproche de servir d'instrument au despotisme :
Je ne prétends pas imposer silence à ceux qui soutiennent que les
mêmes magistratures sont les nerfs de la monarchie, qu'elles rendent
l'obéissance exacte et précise, qu'elles portent le jour partout et font que
le souverain est instruit des moindres détails, qui lui échappaient néces-
sairement avant leur institution.
Au milieu du xvm° siècle, d'Argenson reprend à son tour : « Les
intendants sont devenus les vrais gouverneurs de province
L'autorité des gouverneurs est devenue à rien ; ce titre ne couvre
plus qu'un vain nom et se réduit à une pension tirée sur le trésor
royal'-. » Quant à Mirabeau, dans son Testament politique, il recom-
mande à ses successeurs de faire « une guerre sourde et cachée con-
tre les préposés de la cour», « sorte de magistrature informe et mons-
trueuse, à laquelle on obéit aujourd'hui cependant sans contradic-
tion dans les provinces, et contre laquelle il serait inutile et nuisible
de se roidir directement ». Il les appelle dans ses lettres « ces
espèces-là, » et dans son Testament « une clique, objet de l'aver-
sion du peuple et des notables », dont l'autorité est « puante », etc. , etc.
Cette clique était en réalité toute-puissante, et ni les notables, ni le
peuple, ni les bourgeois de province, ni les paysans ne songeaient à
1 Même l'auteur des Soupirs de la France esclave, qui attaque violemment
les intendants, ne peut s'empêcher d'avouer: «il est vrai qu'ils ont réprimé les
excès que les mauvais nobles commettaient; ce n'est pas en quoi ils ont
tort». (V, 104).
2 Considérations sur le gouvernement de la France, p. 161 (édit. 17O5). Voir
sur cette situation des intendants et leurs rapports avec la noblesse, de Lome-
nie ; les Mirabeau, tome II, ch. I et II.
138 LES PHILOSOPHES
lui faire un crime de les avoir mis à l'abri des vexations seigneuriales ' .
C'est qu'en effet on est toujours sûr d'avoir recours contre le
noble, en s'adressant à l'intendant. Le paysan des campagnes se
sent protégé. Jadis, on lui aurait difficilement persuadé qu'il
pouvait intenter un procès à un seigneur. « Aujourd'hui, lit-on
dans les Soupirs de la France esclave, il faut qu'un gentilhomme ait
droit et demi pour gagner son procès contre un paysan 2. » Ceci est
écrit en 1^89. Le roturier traîne le noble devant les tribunaux,
et, à mesure qu'il connaît mieux ses droits, qu'il sent le noble
moins appuyé et moins riche, il devient plus tenace; il presse son
adversaire jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il en ait raison. Nombreux
sont les arrêts qui donnent gain de cause au paysan. On connaît par
la relation de Fléchier la terreur des gentilshommes d'Auvergne,
pendant « les Grands Jours3 ».
Toute la noblesse était eu fuite, et il ne restait pas un gentilhomme
qui ne se fût examiné, qui n'eût repassé tous les mauvais endroits de sa
vie, et qui ne tâchât de réparer le tort qu'il pouvait avoir fait à ses sujets,
pour arrêter les plaintes qu'on pouvait faire... Ceux qui avaient été les
tyrans des pauvres devenaient leurs suppliants, et il se faisait plus de res-
titutions qu'il ne s'en fait au grand jubilé de l'année sainte
Qu'il y ait quelque exagération dans les anecdotes de Fléchier,
cela me paraît indiscutable ; plus préoccupé de divertir ses aima-
bles lecteurs que de ne rien avancer qui ne fût conforme à la vérité
historique, le spirituel écrivain nous montre les paysans exigeant
que les seigneurs les saluent d'une façon civile ou en appelant aux
1 Voltaire attaque les intendants, mais quand il se souvient qu'il est... sei-
gneur de Ferney (Babeau, la Province sous l'ancien régime, II, 326). « La sup-
pression des intendants ne fut réclamée en 1789 que par quelques cahiers de la
noblesse et plusieurs cahiers de communautés industrielles ou villageoises,
dont le vœu ne fut pas ratifié par les électeurs du bailliage. » (Ibid., II, 33o
sq.). Voir la jolie lettre de d'Alembert : «Je ne dis pas cependant que, si j'avais
comme vous le bonheur d'avoir des terres et le malheur d'avoir affaire à des
intendants, je ne fusse très reconnaissant envers le ministre qui me délivre-
rait de l'intendant et qui affranchirait mes terres :
« Mais, pour moi, Dieu merci, qui n'ai ni feu ni lieu
« Je me loge où je puis, et comme il plait à Dieu. »
(D'Alembert à Voltaire, 12 janvier 1763, Œuvres, V, io5).
2 Mémoire I, 11 5.
3 Mémoires sur les grands Jours d'Auvergne, Paris, Hachette, 1862, 170.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII' SIÈCLE 139
Grands Jours, achetant des gants et persuadés qu'ils n'auraient plus à
travailler puisque le roi ne considérait plus qu'eux dans son
royaume, « assurant les personnes de qualité de leur protection et
leur présentant des attestations de bonne vie et mœurs, croyant que
c'était une dépendance nécessaire et qu'ils étaient devenus seigneurs
par privilège de leurs seigneurs mêmes ». Le prélat mondain et
coquet, l'habitué des ruelles élégantes, badine agréablement! Mais
le trait qu il faut retenir de son récit, c'est cette hardiesse du pay-
san toujours prêt à « déposer contre les nobles lorsqu'il n'est pas
retenu par la crainte1». Or, il ne fut plus retenu par la crainte
lorsqu'il considéra l'intendant comme un protecteur tout-puissant
et prêt à écouter ses dépositions; puis, quand il eut vu que, sur
la plainte du voisin, le seigneur du village avait été traîné en pri-
son, il devint plus confiant encore. « A la vérité, déclarait Montai-
gne, nos lois sont libres assez, et le poids de la souveraineté ne
touche un gentilhomme français à peine deux fois dans sa vie2 ».
Gela n'est plus vrai, surtout au xvme siècle. Le poids « de la souve-
raineté » peut toucher le gentilhomme constamment. L'épée qu'il
porte au côté n'est plus qu'une épée de parade. Le sergent seigneurial
qui le représente est regardé comme une espèce de commissionnaire,
moitié huissier, moitié appariteur ou garde champêtre, et qu'on
traite comme un domestique ; au contraire, la maréchaussée appa-
raît jusque dans le village le plus reculé comme représentant la
force publique, comme chargée de veiller à la sûreté de tous, et
d'exécuter les arrêts de la justice royale3. De jour en jour, le vilain
va s'habituer à l'idée que le seigneur était son égal. Je ne crois pas
que, pendant les Grands Jours, les paysans aient voulu imposer aux
gentilshommes l'obligation de les saluer civilement ; mais il est cer-
tain qu'à la fin du xvnc et au début du xvme siècle, ils affectent
eux-mêmes de ne pas saluer les gentilshommes. Avant le règne de
Louis XIV, ils auraient reçu pour cette action des coups de canne
ou de cravache ; sous Louis XIV, ils auraient été déférés aux tribu-
1 Fléchier, op. cit., 170. Voir le récit « d'insolences » beaucoup plus graves,
p. 3og, 3 10.
2 Essais, I, XLII.
3 « Le seigneur n'est qu'un premier habitant », écrivent les intendants aux
subdélégués (de Tocqueville, op. cit , 3o, 40 et p. 102).
l'iO LES PHILOSOPHES
naux ; après Louis XIV, ils ne risquent plus rien, et ils n'ont plus
à craindre ni les coups ni les juges1.
Aussi, la haute noblesse rurale a-t-elle pris résolument son parti;
ceux qui avaient encore de vastes domaine, les ont conliés à d'autres
mains et sont venus résider dans la capitale. « Ils désertèrent leurs
terres et leurs pays, écrit Saint-Simon, pour venir peupler Paris,
la cour, y voir de loin leur inconsidération et leur chute, et tâcher de
s'y faire du crédit et des protections qui les fissent ménager par les
intendants ». Parmi les hobereaux, les moins inintelligents ou les
plus aptes à l'intrigue essaient par tous les moyens d'imiter cet
exemple; ils sont las de cette vie besogneuse et humiliante ; jaloux
de voir de plus habiles vivre largement à Versailles, ils se remuent à
leur tour, afin d'obtenir une pension et, désireux d'éviter à leurs
enfants une existence aussi difficile, ils sollicitent pour leurs fils
l'admission dans une école militaire ou la faveur d'être couchés
« sur la feuille des bénéfices ». Ils vendent leur château démantelé,
leurs prairies et leur bois, et se réfugient à Paris. Leurs successeurs
seront quelques bourgeois, venus des villes voisines, ambitieux de
jouer au grand seigneur et désireux de faire un bon placement ;
peut-être ceux-là se montreront-ils moins exigeants que les anciens
maîtres, étant moins obligés que ces derniers de compter soigneuse-
ment pour joindre les deux bouts ; peut-être aussi se montreront-ils
plus âpres au gain, s'ils envisagent, par-dessus les honneurs, les
bénéfices qu'ils ont le droit d'espérer des capitaux engagés'2; mais
alors, le paysan sera plus audacieux encore, car les nouveaux venus
n'ont pas ce prestige de la naissance qu'il est beaucoup plus facile,
après de longs siècles, de railler que de mépriser3 ; il les considérera
1 Cf. Babeau, op. cit., 176.
* Sur les rapports du bourgeois propriétaire et du paysan, cf. de Tocque-
ville, op. cit., 1 38.
3 Voyez à ce propos l'anecdote suivante : « Dans une séance de la Consti-
tuante, les aristocrates avaient longuement défendu « la noblesse et la pureté
« de leur sang ». Frochot revenait de la séance dans la voiture de Mirabeau :
« Serait-il possible, s'écriait-il, que ces messieurs se crussent, en effet, à part
« toute expression figurée, d'un autre sang que le reste des hommes? — N'en
« doutez pas, répartit vivement Mirabeau ». Puis, après être resté songeur: Et,
croyez-moi, ajouta-t-il, c'est une erreur dont on se guérit plus mal aisément
que vous ne pensez. » Frochot retint la réflexion et la répéta à Barrière. »
(Souvenirs et portraits du duc de Levis, avant-propos, a.'SG.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU \ Ville SIÈCLE 141
comme des « riches » non comme des « maîtres ». Ainsi, les gentils-
hommes seront souvent remplacés par de simples propriétaires, et
les seuls nobles qui resteront à la campagne seront généralement les
plus incapables, les plus pauvres, c'est-à-dire les moins à craindre1.
II
Il semble donc qu'on n'aurait eu qu'à laisser les choses suivre
leur cours : la noblesse de campagne aurait disparu à la longue.
Parler ainsi, c'est oublier un détail qui a son importance. Ces
gentilshommes, qui n'avaient plus ni l'intelligence ni les moyens
pratiques d'accomplir leurs devoirs seigneuriaux, conservaient leurs
droits seigneuriaux; or, ceux-ci séparés de ceux-là n'avaient plus
aucun sens, aucune légitimité. On trouvera dans toutes les histoires
la liste des servitudes féodales dont la terre du paysan était grevée'2.
Gela revenait à payer le seigneur pour des services qu'il ne rendait
plus3. De là, les attaques des philosophes et de tous ceux qui
voulaient mettre la société en harmonie avec les idées de justice et
de raison. Ils n'avaient rien à espérer de ces hobereaux, nécessai-
rement attachés à leurs prérogatives, même quand elles ne répon-
daient plus à rien, et qui vivaient en grande partie de redevances
injustifiées ; ils ne pouvaient compter qu'ils rencontreraient pour leurs
doctrines des auxiliaires et des amis dans ces rustres à particule,
souvent plus grossiers que leurs vassaux. L'événement le prouva
bien : les pays où la Révolution a suscité les haines les plus
1 Cf. de Tocqueville, op cit., livre II, chap. xn, 179 sq.
- Sur les droits seigneuriaux, voyez de Tocqueville, op. cil., livre II, chap 1 ;
Babeau, le Village sous Vancien régime, p. 196 sq. ; et le tableau de la situa-
tion d'un petit propriétaire des environs de Franconville, en 1789, dans
E. Faguet, Questions politiques, 17, sq.
3 « Ainsi, tandis que la noblesse avait été dépouillée de sa prérogative, néces-
saire dans une monarchie, on donnait aux nobles des privilèges nuisibles à la
société. » (Marquis de Rouillé, loc. cit., p. 124) (( Les privilèges des nobles,
lit-on dans les Soupirs de la France esclave, ne sont plus que des ombres et
tles toiles d'araignées, qui ne les mettent à l'abri de rien. » (I, i5). Au point
de vue du pouvoir royal, cela est vrai ; mais ces toiles d'araignée étaient fort
gênantes pour tous ceux qui étaient au-dessous des nobles.
142 LES PHILOSOPHES
ardentes sont précisément ceux où les nobles de campagne étaient
plus nombreux que les propriétaires paysans (Ouest, massif central) ;
dans l'Est et dans certaines régions du Midi, où les propriétaires
paysans étaient plus nombreux que les nobles de campagne, la Révo-
lution fut accueillie avec enthousiasme. Les novateurs portèrent
donc leurs efforts contre ces abus.
Les uns, dans des études historiques, cherchèrent l'origine des
grands-fiefs, des arrière-fiefs, des censives et de tout ce qui a formé
avec le temps la jurisprudence féodale : « labyrinthe impénétrable
ajoute l'un d'eux, dans lequel on dit que nous apprîmes aux
Lombards à se conduire et que nous aurions sagement fait de leur
abandonner. L'Etat en serait plus riche, si les titres n'avaient pas
amoncelé les propriétés, si les terres n'étaient chargées que du
tribut envers le prince, et qu'il n'y en eût point d'exemptes de
cette commune contribution1. » Ils montrent la politique des rois
consistant à regagner peu à peu tout ce qui avait été « usurpé »,
« dans ces temps de trouble et de confusion, où la force et la
violence décidaient de tout, et où la raison ni la justice n'avaient
point d'asile », et ils attendent de l'autorité monarchique la révo-
cation solennelle de toutes les prérogatives des fiefs « dont la seule
apparence pouvait choquer le pouvoir suprême comme celle de la
justice... », de « ces coutumes, fruits de la barbarie, dont la plupart
obstruent le commerce et s'opposent à la population par un injuste
partage des biens2 ».
D'autres s'attaquent à tel ou tel privilège déraisonnable et oné-
reux ; les seigneurs ont été dépouillés du droit qu'ils avaient usurpé
de battre monnaie, de lever des tailles ou tout autre tribut ; on a
imposé aux fantaisies de leur justice arbitraire la règle du « ressort »,
c'est-à-dire de l'appel devant la justice royale ; il n'y aurait qu'à
continuer dans cette voie et à leur enlever le droit de chasse,
des droits de péages seigneuriaux, de « banalités », etc.. C'est là
encore une fois la tâche du roi de France ; il doit l'accomplir pour
que sa politique reste conforme à la politique séculaire de ses prédé-
cesseurs, pour qu'il y ait une loi commune et que disparaisse « cette
surprenante multiplicité de coutumes dont la différence ferait croire
1 Essai sur la voirie, Duclos, Œuvres, III, 601, (ioa.
- Ibid., (J17, 604.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE 143
à un étranger que les peuples qui les suivent ne vivent pas sous un
même gouvernement, puisqu'ils ne reconnaissent pas les mêmes
lois1 », pour que les abus énormes soient détruits, et que la logique
et la morale soient satisfaites : la logique, car les seuls mots
de droits du seigneur ne répondant à aucun devoir du seigneur
plongent le philosophe dans l'étonnement ; la morale, car l'usur-
pation, même consacrée par le temps, n'est jamais légitime II y a
enfin une question de dignité humaine. « Quand c'est le prince qui
me donne un juge, je dois me reposer sur sa justice et sur son
discernement. La connaissance du droit suprême, qui réside en lui,
attire ma soumission, sans blesser mon amour-propre , et je n'ai
point cette docilité pour mon égal, sujet comme moi, qui peut, par
intérêt ou par ignorance, me nommer des juges également inca-
pables et indignes de leurs fonctions2. » On entend bien dans quel
sens il faut prendre le mot « égal » ; les mots soulignés sont plus
qu'une opposition, ils sont une explication ; il s'agit de l'égalité
devant la justice royale. Le même ne demande pas qu'on supprime
le tribunal du seigneur ; il est beaucoup moins hardi, et il se contente
de réclamer qu'on empêche ce tribunal de « troubler l'ordre par des
prétentions également contraires à l'autorité royale, incompatibles
avec nos mœurs et contraires à la société ». Il dira ailleurs que tout
droit féodal est insupportable par « le contraste qu'il fait avec
l'autorité royale de laquelle seiile tout sujet qui sent le prix de la
liberté trouve dur de ne pas dépendre ». Et c'est une nouvelle
preuve de la confiance que plaçaient les précurseurs de la Révolution
dans ce pouvoir royal, qui avait tout intérêt à opérer les réformes
et tous les moyens de les faire aboutir. L'article 2 de la Déclaration
des droits de l'Homme est le suivant :
(( Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ;
les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité
commune. » Il eût été facile à Louis XV de faire un pas décisif vers
cette égalité en supprimant d'un coup les droits féodaux ; l'auteur
que nous avons cité proposait au souverain de les racheter à tous
ceux qui en avaient la possession ; c'eût été un beau cadeau que la
royauté aurait fait au peuple de France ; la réforme était mûre et
1 Essai sur la voirie, Duclos, OEuvres, III, 6o3.
2 Ibid., G 16.
H 4 LES PHILOSOPHES
l'opinion publique l'eût acclamée. Le peuple accomplit lui-même la
réforme que la monarchie n'avait pas su réaliser ; mais on voit com-
ment l'opinion publique avait été travaillée par la philosophie ; il est
juste d'ajouter qu'elle l'avait été auparavant par La Bruyère ; les phi-
losophes furent ses continuateurs, mais ils dépassèrent son pro-
gramme ou plutôt ils le précisèrent et surtout ils le répandirent ; ils
donnèrent à tous les paysans de France, qui s'étaient déshabi-
tués de respecter leurs seigneurs, la conviction que ces derniers
n'avaient pas plus de droits à leur argent qu'à leurs hommages, et
par là les philosophes préparèrent 1 émancipation des classes rurales.
III
Cette noblesse de campagne n'a donc aucun rôle au xvmc siècle; il
n'en est pas de même de la noblesse de cour. Celle-ci happe au
passage pensions, honneurs et dignités. A quel prix? Evidem-
ment à des conditions humiliantes, ou du moins qui nous paraissent
telles, car aux yeux du courtisan les fonctions les plus serviles sont
toujours des distinctions1. Chamfort rapporte que le comte d'Artois,
le jour de ses noces, au moment de se mettre à table, et environné
de tous ses grands officiers et de ceux de Madame la comtesse
d'Artois, dit à sa femme de façon à être entendu : « Tout ce monde
que vous voyez, ce sont nos gens. » « Ce mot a couru, ajoute Cham-
fort, mais c'est le millième, et cent mille autres pareils n'empê-
cheront jamais la noblesse française de briguer en foule les emplois
où Ton fait exactement la fonction de valet'3? »
Ce qu'était la vie du courtisan sous Louis XV et sous Louis XIV,
on Fa souvent montré ; les documents les plus précis et les plus
variés ont successsivement été mis au jour et interprétés. Un des
moins connus est la Lettre et Instruction paternelle sur Vétat de
courtisan :!, adressée au comte de Gisors, fils unique du maréchal de
1 C'est une idée sur laquelle revient constamment l'auteur des Soupirs de la
France esclave, I, i5, ; V, 99, etc., etc.
2 Œuvres de Chamfort (Paris, 1875), Caractères et Portraits, p. T>8.
3 Louis de Loménie, la Comtesse de Roche fort et ses amis (1878), p. ia3 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 145
Belle-Isle, par son beau-père le duc de Nivernais. Le comte avait
alors vingt ans, et, pour l'éclairer sur l'existence des courtisans qui
attendaient tout d'un regard du maître, le duc de Nivernais, parfait
gentilhomme, esprit distingué et indépendant, donne des conseils à
son gendre qui était digne de les entendre et de les pratiquer. Ces
quémandeurs titrés, le duc les déclare « plus malheureux que des
laquais ». Ceux-là, du reste, ni les livres ni le théâtre ne les épar-
gnent au xvme siècle. On leur reproche leurs platitudes éhontées,
non seulement devant le prince, les maîtresses royales, les ministres,
mais encore devant les simples commis ou les valets. V Homme de
Cour, de Chauveau1, nous fait voirie gentilhomme le plus insolent,
devenu humble et souple, dès qu'il entre à Versailles,
Et que l'air de la cour changeant son caractère,
Prévenant, plein d'égards et ne cherchant qu'à plaire,
Il fait tant d'amitiés à de simples commis!
L'auteur raille :
Ce courtisan si fier, si craint dans la province,
Rampant chez le ministre et bas devant le prince.
On racontait qu'un vieillard s'était un jour approché du roi à
Versailles et, tout haut, l'avait prié de bien vouloir le recommander à
Mm'' de Pompadour. Le frère de la favorite, devenu marquis de
Vandières, était, au début de sa nouvelle fortune; très entrepris; il
rougissait de se voir entouré d'une foule de grands qui rivalisaient
à son égard de caresses, de flatteries, de protestations d'amitié :
« Je ne puis pas laisser tomber mon mouchoir, disait-il avec naïveté
et modestie, qu'à l'instant des cordons bleus ne se baissent pour se
disputer l'honneur de le ramasser. » Mmc de Pompadour prévenait
souvent le jeune homme contre les dangers de ces manifestations et
leur peu de sincérité. Pour elle, écœurée un jour de tant d'abaisse-
ment, elle disait à Bernis : « Non seulement, j'ai toute la noblesse
à mes pieds, mais mon petit chien est ennuyé d'hommages. » Un
autre jour, elle aperçoit un des plus hauts personnages, chevalier de
1 Comédie en cinq actes, à Londres et se vend à Paris chez Barbon, Panc-
koucke et la veuve Duchesne. 1767. Cf. Fontaine, op. cit., 20 partie, chap. iv,
166 sq. « Attaques dirigées contre la noblesse de cour. »
Univ. de Lyon. — M. Roustan. 10
146 LES PHILOSOPHES
la Toison d'Or, donnant et serrant la main à Gourbillon ; ce Gour-
billon était le valet de chambre de la marquise ; le courtisan était le
plus vaniteux des hommes ; la favorite ne put s'empêcher de signaler
le fait à Louis XV et, comme le grand seigneur n'avait ni charge ni em-
ploi à la cour, Mmc du Hausset ajoute qu'il fut un des plus rarement
nommés pour le souper1. C'était le châtiment le plus pénible qui
pût lui être imposé. J'ai cité l'anecdote du duc de Tresmes, s'intitu-
lant sans honte « le sapajou de M'nB du Barry », et trop heureux de
faire servir sa bosse à l'amusement de la favorite. De Boines, lui,
accordait la croix de Saint-Louis à un commissaire de marine pour
récompenser les services éminents qu'il avait rendus à la France, en
apportant une perruche à la maîtresse du roi2.
Quel vide d'ailleurs dans cette existence, même lorsqu'il s'agit,
non pas d'ambitieux sans scrupule, mais de courtisans sérieux,
accomplissant leurs fonctions frivoles avec une conscience qui nous
ferait rire, si elle n'était pas respectable, surtout dans un pareil
milieu3! Je pense à de Luynes, ce dévot de l'étiquette, qui regrette
l'ancien usage de ne jamais traverser la chambre à coucher
du roi sans faire une révérence au lit, ni la salle à manger sans
saluer profondément la serviette de S. M. Ce grand seigneur est un
homme vertueux et digne, capable de juger avec sagesse et d'exé-
cuter ses desseins avec prudence ; il pourrait, dans un pays où le
second ordre de l'Etat aurait une part efficace dans l'administration
des affaires, rendre des services éminents ; il porte un des plus
beaux noms, il a une grande fortune, il est « quelqu'un », et
un gouvernement a tout à gagner avec de pareils collaborateurs. Il
apprend à son fils qu'il faut « céder à ses supérieurs sans bassesse,
commander avec justice et douceur ses inférieurs, estimer les gens
vertueux de quelque état qu'ils soient. » Telles sont les maximes
qu'il aurait apportées dans la vie politique. Eh bien, condamné par
le système que Louis XIV a définitivement mis en vigueur, à ser-
vir de décor vivant dans les galeries de Versailles, il n'est qu'un
1 Mémoires, 97.
2 Mouffle d'Angerville, II, 481.
3 Sur la frivolité et l'inutilité des seigneurs vivant à Paris, cf. Mercier, Ta-
bleau de Paris, I, 6. 22 sq. « Où est le gouvernement féodal. » « Le trône a
reçu plus d'éclat, écrit l'auteur, et le bien de l'Etat en a souffert » ; cf. encore
marquis de Bouille, loc. cit., 121.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIIIe SIÈCLE 117
courtisan correct, souvent guindé, un homme à courte vue, qui
élève à la hauteur d'un problème de métaphysique un détail
insignifiant du protocole, un futile coupeur de cheveux en quatre
qui serait, encore une fois, ridicule, s'il n'était pas si honnête et si
convaincu. Ce petit-fils de Dangeau est, par son père, petit-fils
du duc de Chevreuse ; il a pu connaître l'entourage de Fénelon,
toute cette société où on échangeait les vues les plus originales sur
l'avenir politique, religieux, économique de la nation ; il a pu
entendre les projets destinés à régénérer la France, et à faire revivre
Salente avec, pour roi, le duc de Bourgogne, et pour principes ceux
du Télémaque, et voilà un homme qui va s'occuper des discussions
sempiternelles qui s'élèvent entre les i4oo officiers de la maison du
roi, ou les 45o de la maison de la reine, au sujet de leurs préroga-
tives, c'est-à-dire de leurs fonctions insignifiantes1 ! Quel emploi
pour un esprit, même médiocre, de compter les pas qu'on doit faire
dans telle circonstance, de mesurer les révérences, de disserter sur
« le service du bouillon », de noter les jours où le roi se pèse, où
la reine se fait arracher une dent, où elle prend médecine par pré-
caution ou par nécessité ! Il y a bien çà et là quelques détails ins-
tructifs, mais si peu ! Ses mémoires sont pleins du récit de tracas-
series sans importance, de conflits d'amour-propre peu intéressants,
d'explications interminables de faits qui ne sont même pas toujours
curieux.
Et si le pieux duc de Luynes, vivant auprès de la reine dont
Mm0 de Luynes est dame d'honneur, a gardé dans la vie privée les
vertus de l'homme de bien, que de courtisans oublient, dans ce
séjour de Versailles, où ils n'ont plus le loisir d'être ni maris ni
pères, les devoirs les plus essentiels et perdent toute moralité ! Le
mot que l'on prête au maréchal de Saxe est tout autre chose qu'une
simple boutade : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié ? lui aurait
demandé un jour Mme de Pompadour ? — Madame, aurait-il
répondu, comme le monde va à présent, il y a peu d'hommes dont
1 Sur les charges de cour innombrables, inutiles et lucratives, cf. l'Estat
de la France, Paris, 1749, 6' vol. in-12, et Etat général de la France contenant,
etc., par le comte de Waroquier, Paris, 1; 89-90, ?. vol. in-S°. Taine, op. cit.,
87, sq., 117 sq. s'en est beaucoup servi. On lira dans les Mém. de Richelieu
(II, 69, i53) une histoire curieuse à propos de l'enlèvement d'un peu de pous-
sière qui était sur la courte-pointe du lit de parade.
lis LES PHILOSOPHES
je voulusse être le père, et peu de femmes dont je voulusse être
l'époux. » Car les femmes de la cour sont en général aussi immorales
que leurs maris, et elles n'ont pas toujours tous les torts. Le roi, nous
dit Mouffle d'Ang-erville, au moment où il apprit la prise de Berg-op-
Zoom, remarqua comme humiliant pour la France que ses deux
grands capitaines fussent étrangers, et qu'elle n'en produisît plus de
tels qu'autrefois : « C'est qu'aujourd'hui, répondit le prince de
Conti, nos femmes ont affaire à leurs laquais1 ! »> L'explication avait
le double tort de ne pas signifier grand'chose, et de ne pas préciser
non plus les responsabilités.
Que de mariages d'ailleurs ne sont, pour les grands seigneurs,
que de honteux marchés! Ici, on a le choix parmi le nombre incal-
culable des unions extraordinaires qu'on nous rapporte. Le cour-
tisan qui n'a pas encore récolté le fruit de sa servilité, veut vivre
à la cour, mener grand train; se faire voir est l'essentiel, mais,
pour cela, il est nécessaire d'avoir de l'argent, beaucoup d'argent.
Il n'hésite pas à faire des dupes. M. Dimanche, qui a encore au
xxe siècle bien des descendants, ne sera-t-il pas heureux de prêter
ses économies à un homme dont l'aïeul était peut-être à la Première
Croisade, et n'en sera-t-il pas honoré au point même de ne pas oser
exiger le remboursement 2? Les gentilshommes exploitent féodale-
1 Mouffle d'Angerville, II, 22.
2 Dans le Bienfait ou le Négociant, comédie en cinq actes, jouée aux Français
le 18 avril 1763, le chevalier de Bruyancourt dit à Orgon, riche négociant
bordelais :
Et comment voulez-vous que fasse la noblesse?
Tout l'or est dans les mains des gens de votre espèce,
Pour avoir notre part, nous n'avons qu'un moyen,
C'est d'emprunter beaucoup, et de ne rendre rien !
De même, le comte de Bruyancourt dit à Verville, neveu d'Orgon :
Le crédit que l'état d'un grand seigneur procure
De vos correspondants vaut bien la signature,
Et je vois tous les jours marchands et financiers
Se disputer l'honneur d'être nos créanciers !
Verville
Mais n'est-il pas honteux, pour un homme qui pense,
D'asseoir ses revenus sur cette complaisance?
Le Comte
Vieux principe qu'ici l'on ne reconnaît plus !
Un abus général cesse d'être un abus!
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 149
ment la simplicité de M. Dimanche, et ils font des emprunts
énormes, sans scrupule, sans hésitation:" C'est être bien peuple,
écrit joliment l'abbé Goyerdans ses Bagatelles morales, de s'inquié-
ter sur ses dettes ; elles annoncent, elles continuent la grandeur.
Il y a à parier qu'un débiteur de deux millions est plus grand
seigneur, d'une moitié en sus, que celui qui n'en doit qu'un l. »
Pourtant, M. Dimanche se lasse un beau matin d'entretenir le bril-
lant seigneur. M""' Dimanche est là, du reste, qui a beaucoup plus
de bon sens et fait honte à son mari de sa crédulité et de sa sottise.
Bref, le jour vient où le courtisan est démonétisé. Il ne lui reste
plus qu'à se vendre lui-même : il se marie. Mais, comme on n'est
jamais forcé de tenir parole à de petites gens, le mariage est parfois
conclu sans être consommé.
C'est ce que fait M. le comte d'Evreux, colonel général de la
cavalerie. Ce très haut gentilhomme, endetté de plus d'un million,
ne pouvait plus, suivant le mot d'un chroniqueur, « avoir une boîte
d'allumettes à crédit ». Il se vendit pour douze cent mille francs
de dot à Crozat-, et consentit à se marier avec M"1' Crozat,
alors âgée de douze ans à peine. La cérémonie terminée, M. le comte
laissa la bourgeoise chez sa mère ; il avait bien vendu son nom à celle
qu'il appelait son « lingot », mais c'était tout. Le « lingot » était
une jeune tille, belle, bien faite, bien élevée ; un certain nombre de
seigneurs la trouvèrent aimable parce qu'elle n'était pas leur femme,
et la comtesse eut, suivant la chronique, plusieurs liaisons et plu-
sieurs enfants3. Elle avait d'ailleurs obtenu une séparation. Quand
1 Lettré à une dame anglaise, I, 149. Sur la sottise de « M. Dimanche »à
l'égard des emprunteurs titrés, cf. Bagatelles morales : « La magie démon-
trée », I, 57 ; et sur les dettes des plus grands personnages, ihid. -. « Découverte
de la pierre philosophale, taxes sur les débiteurs », I, i\). M. Fontaine (op. cit.,
2e partie, IV, 169), note la même différence entre M. et Mme Jourdain.
2 Anecd. secr , p. 41- Dangeau (Journal, XI, 286) dit : près de deux mil-
lions; d'autres i.5oo.ooo ou 1.600.000 francs (cf. Desnoireterres, la Comé-
die satirique au xvme siècle, 40). Le sujet a été traité par Dallainval dans
V Ecole des bourgeois (1728), avec cette différence cependant que, dans la pièce,
Mlle Crozat devenue Benjamine n'épousait pas le comte d'Evreux, devenu mar-
quis de Moncade. Sur Crozat, voyez Barbier, passim, et I, 338 sq.. février
1724. Rapprocher Fontaine, op. cit., 171 sq., analyse de l'Ecole des bour-
geois.
3 Voir cependant Fopinion contraire (Marais, Journal et Correspondance.
IV, 28).
150 LES PHILOSOPHES
elle mourut, un procès interminable fut engagé entre M. le comte
et son beau-père, qui ne le lâcha pas de si tôt. Il le fit, et fît bien1.
Nous prenons cet exemple qui remonte au début du siècle, parce
qu'il a causé un véritable scandale. Mais que d'autres marchés
aussi honteux nous pourrions signaler! Le marquis d'Oise se marie
avec la fille d'un Mississipien, André, alors âgée de vingt mois, et
les revendications les plus déplorables suivent cette union extraor-
dinaire2. Le duc de Mazarin, qu'on appelait le « Tonneau », à
cause de sa vaste corpulence et de son ivrognerie, pressé par le besoin
d'argent, veut profiter de son veuvage pour trouver 100.000 écus.
Il propose un marché à une dame avec tache, Mme de la Vrillière
(Mlle de Mailly), maîtresse du marquis de Nangis pendant vingt ou
vingt-deux ans. Celle-ci voulait devenir duchesse, et être nommée
dame d'atour de la reine. Le fils de Mazarin, M. de la Meilleraye3,
fait tant et si bien qu'il arrête le projet de mariage. On chansonne la
« duchesse manquée », dans un couplet trop licencieux pour être
rapporté ici. Mazarin entame des négociations avec la marquise de
Resnel, fille de M. Leblanc; elle refuse ; il s'adresse à Mmc Gruyn,
veuve du garde du trésor royal ; le Tonneau n'a pas plus de succès ;
bref, après avoir roulé quelque temps, il revient à la maîtresse de
Nangis. M. de la Meilleraye, qui a changé de sentiments, la prie
lui-même de faire ce mariage, et déclare (ce qui est un comble !) qu'il
est heureux de voir l'affaire se conclure et d'être agréable à M. de
Nangis, qui avait toujours été son ami. La chronique remarque que
ce fils modèle agit avec désintéressement, et ne réclama pas d'ar-
gent pour lui ; quant au père,, il ne trouva plus, pour son immense
personne, l'offre de 100.000 écus; on lui en paya 10.000 au comp-
tant, et 10.000 en un billet. Le mariage a lieu en grande pompe.
La nouvelle duchesse récompense magnifiquement son beau-fils, qui
ne lui demandait rien, sa belle-fille, et le valet de son mari, Leroux,
i Sur la fin de la comtesse, et son entrevue avec M. le Diable, voir Anecd.
secr., 43 sq. Le comte fit fortune lors du système. Il rendit la dot, mais garda
les intérêts « pour l'honneur que Mme la Comtesse avait de porter son nom »,
et se fit bâtir un palais, faubourg Saint-Honoré, où l'impudence de son faste
s'étalait jusque dans les moindres détails (Anecd. secr., 42).
- Revue des provinces, i865, t. II, 97-100, cité par Desnoireterres, op, cit.,
p. 4°t note 3.
3 Voir Mathieu Marais, juin 1720, I, 2(>(>,
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU Wlll* SIÈCLE 151
qui avait dû être fort utile dans les négociations : elle lui accorde
10.000 livres. Le duc gaspille immédiatement ses 10.000 écus, et
cherche vainement h négocier son billet ; sa femme qui le surveille,
fait retirer le billet pour 8.000 francs comptant. Le duc était joué ;
on l'avait volé sur le prix ; il ne pardonna jamais à sa femme, et
ne voulut plus la voir, même à sa mort1. Le Tonneau fut « encavé »,
suivant les contemporains, aux Quatre Nations, le 3 lévrier 1788.
Son convoi fut édifiant et majestueux: plus de 200 pauvres, « avec
des torches et leurs pièces d'étoffe », accompagnaient le défunt, et
plus de quarante carrosses, avec un nombre infini de domestiques à
pied et à cheval, fermaient le cortège. Ainsi était accompagné à sa
dernière demeure ce grand seigneur mort d'une indigestion de
hachis, qui avait vécu dans la crapule, et dont la succession consis-
tait principalement en une bibliothèque de 25. 000 bouteilles de
Champagne. Le roi envoyait par lettre de cachet au château de
Cambray le jeune Berville, colonel du régiment de Rouergue et fils
du lieutenant-général des armées, lequel, étant pris de vin, avait osé,
le jour de l'enterrement, tenir aux foyers de la Comédie un propos
leste sur les fréquentations de très haut et très puissant seigneur
M. le duc de Mazarin. Quanta sa femme, elle était duchesse, dame
d'atour de la reine, et veuve..., ce qui prouve qu'en ce bas monde
la vertu est toujours récompensée2.
Quand on est à ce point dénué de vergogne, on est certes capa-
ble de tout. Nous passerons rapidement, ayant donné une idée suf-
fisante de la moralité d'un grand nombre de courtisans. On lira un
peu partout l'histoire de ce comte de Charolais, qui, rentrant de la
chasse, aperçoit dans les rues d'Anet un bon bourgeois, sur le
seuil de sa porte. Il le vise, et le tue ; le lendemain, il demande sa
grâce au Régent qui se contente de lui répondre: « Le roi vous
l'accorde, mais il l'accordera plus volontiers à celui qui vous en
fera autant. » « Cette réponse, ajoute Barbier, a été trouvée très belle
1 Voir sur toute cette histoire Anecd. secr., 74 sq: « Le duc de Mazarin. »
On y trouvera les lettres curieuses échangées entre Mazarin et M. de Nesle
(MaiUy de Nesle), à propos de ce mariage (ibid., 78, 79).
2 Elle mourut le 11 septembre 1742 (cf. Barbier, III, 384, septembre 1742).
Elle avait cinquante-cinq ans, et laissait un fils, le fameux Saint-Florentin, et
une fille, la comtesse de Maurepas.
152 LES PHILOSOPHES
et pleine d'esprit1. » Nous trouvons aujourd'hui la sanction insuf-
fisante pour un crime aussi odieux. Nous ne reviendrons pas sur
l'histoire de ce duc Bourbon qui avait l'idée ingénieuse de mettre le
feu à une de ses maîtresses-; sur celle du prince de Conti qui, pour se
venger d'une femme galante, lui fait souffrir mille cruautés, la fait
souffler avec un soufflet de boucher jusqu'à ce que la mort s'ensuive;
sur celle du duc de la Meilleraye cravachant un prêtre dans les rues3.
Le prince de Carignan et le duc de Gênes tiennent dans leur hôtel.
une maison de jeu, et Mmo de la Tournelle chante publiquement les
couplets populaires sur ses bonnes fortunes auprès du roi et sur
celles de ses sœurs'1! Nous ne parlons que de ceux-là parce que leurs
actes criminels ou indélicats ne les ont jamais empêchés de tenir un
rang très distingué à la cour. Ils suffiront à nous éclairer sur la
valeur morale de cette noblesse : « Crois-tu, écrivait le bailli de
Mirabeau à son frère, qu'il y ait du remède? Je ne le crois pas, et
voici pourquoi : c'est que la distinction entre la noblesse et la plèbe
n'est que morale et de convention ; dès qu'on détruit cette distinc-
tion, la noblesse est réduite à de vaines prétentions qui la rendent
plus qu'inutile5. » C'était trop peu dire: les prétentions des cour-
tisans étaient devenues exécrées, à la suite de cette déchéance qui en
faisait des hommes malhonnêtes, sans vertu et sans honneur 6.
De même, ces prétentions étaient loin d'être justifiées par les ser-
vices que les seigneurs de cour pouvaient rendre à la nation :
1 Barbier, mai 1723, I, 275. Barbier raconte qu'il avait un fils de la Delisle,
fille de l'Opéra ; l'enfant tombe malade à six ou huit mois; il lui donne comme
remède de l'eau-de-vie de Dantzig; le remède agit sur-le-cbamp, et le pauvre
petit meurt. « Oh! il n'était donc pas de moi, s'écrie le prince, puisque cela
l'a fait mourir? » (Ibid.)
2 Barbier, février 1721,1, 11 3, 114. » Tout le monde dit que l'esprit de M. le
Duc est un peu dérangé depuis quelque temps. Le changement n'est pas
grand, car il en avait très peu auparavant, et du mauvais. » (Ibid., 128, mai
1721.)
3 Barbier affirme qu'il fut emprisonné un an à Yincennes, qu'il fit des
excuses au prêtre, et fut condamné à lui servir 200 livres de pension. (Ibid.,
291, août 1723.) — Cf. Jean Buvat, Journal, juillet 1723, II, 44^ ; cf. Marais,
II, 484, 4^^, JLiillet 172a, et ibid. 489.
4 De Witt, la Société française et la Société anglaise au xvme siècle, Paris,
Lévy, i8f>4, i'c étude, p. 94.
5 3o juin 1709. cité par de Loménie, les Mirabeau, I. 363.
0 « La noblesse de France, s'écrie Marais, n'a jamais été moins noble qu'en
ce temps-ci » (juin 1720, I, 2'o sq.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAIS!; \Y XVIIIe SIÈCLE 153
Un gentilhomme, écrit l'abbé Coyer, est très persuadé qu'on ne sert le
roi qu'avec les armes : il veut que son lils aîné joue le beau rôle, et, en
l'amusant d'un hochet, il lui montre une épée. L'enfant grandit, et le
premier coup d'œil sur sa vocation militaire lui découvre des agréments
de toute espèce, des chiens, des chevaux, des habits galants, le jeu, la
table : il donne à corps perdu dans le service du roi l.
Cela n'est pas suffisant, même pour rendre des services dans
le militaire. Quand un jeune noble connaît l'escrime, la danse et
l'équitation, il est persuadé qu'il peut faire un colonel ou un géné-
ral.
Barbier écrit à son tour :
D'un autre côté, la noblesse riche qui habite Paris, les grandes villes
ou la Cour, met ses enfants au collège, de là à l'Académie pour
monter à cheval et faire des armes, ensuite mousquetaire, capitaine de
cavalerie, et les plus en crédit ont à dix-huit ou vingt ans un régiment
sans avoir aucune pratique du militaire. Ils passent leur jeunesse dans le
luxe, les plaisirs et la-débauche auprès des femmes; ils ont plus de poli-
tesse et d'éducation, mais ils n'ont aucune des sciences nécessaires, point
de détails, beaucoup de valeur pour se battre, mais peu capables de
commander; c'est ce qui fait que nous avons si peu de bons généraux ou
du même de bons officiers généraux,
Ces débauchés, plus coquets et plus élégants que robustes et
vigoureux, se comportent sur les champs de bataille comme des
braves ; ils font, suivant le titre d'un ouvrage de G. d'Esparbès, la
guerre en dentelles, mais ce sont des héros à l'heure du danger ;
à Rosbach, à Grefeld, s'ils sont vaincus, ce n'est pas faute de cou-
rage. Le marquis d'Argenson, qui les a vus à l'œuvre, déclare3 :
Nos jeunes gens si frêles, si chétifs, si amollis par le luxe et le raffine-
ment des plaisirs, n'en ont que plus de mérite à s'exposer volontairement
aux chances de la guerre, tandis que nos pères, demi-barbares et forte-
ment constitués, ne faisaient que s'abandonner à la fougue d'une impé-
tuosité brutale. Malheureusement, c'est rarement pour le bien de la poli-
tique que nous combattons ; nos guerres sont toutes d'ambition et de
vanité; mais, quels que soient les motifs qui nous mettent les armes à la
main, nos militaires se comportent en héros.
1 Noblesse commerçante, (JEuvr., II, 6, 7,
2 Y, i5, janvier 1 7 5 1 .
3 I, 11 2-1 17 (Mort du marquis de Plélo, l'un des membres de l'Entresol, ms,
juin 1734).
154 LES PHILOSOPHES
Mais cela ne constitue pas une armée forte, disciplinée, et, pour
tout dire, invincible1; nous aurons deux fois plus de soldats que
Frédéric, et Frédéric nous infligera des défaites sanglantes. Et puis,
n'oublions pas qu'il y a plus de 100.000 nobles qui demandent à
prendre du service ; or, on a calculé qu'il y avait tout au plus
3o.ooo officiers dans les troupes de terre et de mer. Que pou-
vaient faire ces 70.000 jeunes hommes, sans emploi, sans fortune,
sans autre talent que celui de mourir devant l'ennemi? Des prê-
tres ou des moines, c'était en effet le parti auquel un certain
nombre se fixait; des « chevaliers » plutôt, ou des « abbés'- », qui
n'avaient de militaire ou d'ecclésiastique que le titre, et qui cou-
raient les cabinets a toilette et les salons, désœuvrés, inutiles, espé-
rant la fortune, a la suite de quelque aventure ou de quelque
hasard providentiel. L'abbé Goyer aura l'idée de les engager à faire
du commerce. Sans entrer dans le débat qui a suivi la Noblesse com-
merçante, on comprend qu'en vertu des préjugés de l'aristocratie
l'idée de l'abbé ne pouvait exciter que de vives contradictions dans
les rangs des seigneurs. Parmi les pamphlets qui apparaissent à ce
moment, il y en a un qui est une satire amusante et qui est dû à
Rochon de Ghabannes. Il s'appelle la Noblesse oisive ; l'auteur y
démontre que les petits maîtres ont tout intérêt à vivre dans la
paresse, et que le plus grand service qu'ils puissent rendre à
l'Etat est de consacrer toute leur existence à l'oisiveté. C'est,
sous une forme humoristique, la traduction des sentiments de la
noblesse ; elle a deux fonctions ; se faire tuer à la guerre, se ruiner
i Cf. Barbier (IV, i35, décembre 1746), à propos des honneurs décernés à
Maurice de Saxe.
2 Et encore le nombre est variable. Cf. Barbier, IV, 353 sq. mars 1749. « On
a supprimé entièrement au moins douze régiments, et on a beaucoup diminué
tous les autres. Cela met sur le pavé un grand nombre de jeunes gens qui
servaient depuis quelques années dans les troupes en qualité de lieutenants,
sous-lieutenants et même capitaines, et qui sont embarrassés, après avoir été
officiers, de prendre aucun autre état, et qui n'ont plus ni paye, ni qualité et
qui se trouvent sans bien. » — D'après Coyer, il y aurait « 3oo.ooo nobles que
la guerre refuse », et à propos desquels il faudrait se demander ce qu'ils
deviendront (la Noblesse commerçante, II, 19). Sur tous les ouvrages qui ont
paru à propos de la Noblesse commerçante (1756) voir Barbier, Dict., III, 417,
4x8. A propos des officiers inutiles, consulter Mercier, op. cit., II, 106, 9 sq.
« Officiers. » Sur les abbés, cf. ibid., I. 90, 286 sq. « Abbés » ; d'Argenson^
édit, Janet, V, 180 sq : « Du scandale. Eteindre l'espèce ridicule d'hommes du
monde appelés abbés », etc., Dans le Cercle ou la Soirée à la mode de Poin-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE L55
à la cour. Voilà à quoi se réduisent pour elle les devoirs du citoyen,
et l'on comprend alors le mot sévère, mais exact, de d'Argenson :
« La noblesse a bien l'air de n'être que les frelons de la ruche qui
manerent le miel sans travailler1. » Le bailli de Mirabeau écrivait,
le i5 septembre ijfio, que le royaume d'Angleterre était « en fait
une république qui avait un doge et une noblesse bâtarde et de
ville ». La noblesse « bâtarde » est celle qui se renouvelle par les
hommes éminents de la nation, par ceux qui se sont signalés dans
l'industrie, le commerce, les sciences, la philosophie, la littérature,
les arts ; la vraie noblesse est celle qui meurt sous le feu ou qui
reste inutile. Telle est l'opposition entre l'aristocratie de l'Angleterre
que Macaulay n'hésite pas à définir « l'aristocratie la plus démo-
cratique de l'univers » et l'aristocratie française qui a été, quoi
qu'on en pense, l'aristocratie la plus fermée du monde entier.
Tandis que l'exemple de l'Angleterre, dit M. de Loménie, nous montre
comment l'esprit patricien, livré à lui-même, peut se modifier sans s'étein-
dre; comment il peut se renouveler et s'élargir de manière à se concilier,
non seulement avec la liberté pour laquelle il est une précieuse garantie,
mais avec toutes les tendances égalitaires qui naissent naturellement des
progrès intellectuel et matériel d'une société ; comment en un mot une
aristocratie, toujours ouverte à quiconque acquiert par son talent ou son
travail une consistance sociale même modeste, peut devenir, suivant la
juste expression de Macaulay, l'aristocratie la plus démocratique de l'uni-
vers, il est certain que la France au contraire s'est habituée dès longtemps
à considérer comme un bienfait toute extension du pouvoir central aux
dépens des supériorités individuelles et des influences locales 2.
tinet de Livry (1756), il y a un portrait d'abbé, lestement enlevé; dans la
scène vu, 34 sq., l'abbé se fait prier pour chanter et refuse, puis il chante
(juand on ne le prie plus (se. vin, 44) :
Serait-il vrai, jeune bergère,
Que nos soins ont pu vous charmer?
Le morceau est de sa composition. « Il est vrai que l'on nous accueille, dit
l'aimable personnage; sans devenir la terreur des maris, nous faisons quel-
quefois l'amusement des dames. » (Ibid., se. vu.)
1 III, 38o, 19 décembre 1700; V, 3o2, Population. Cf. Considérations sur le
gouvernement, édit. cit. i43 sq.. ij3 sq.
2 De Loménie, op. cit., II, 8 (à propos du Testament politique de Mirabeau,
1747); cf. de Tocqueville, op. cit., tout le début du chap. ix du livre II; Fon-
taine, op. cit.. 2e partie, chap. ni, Egalité, 148 sq.
156 LES PHILOSOPHES
IV
On devine sans peine quelle fut la conduite des philosophes à
l'égard des courtisans. Leurs livres sont pleins d'attaques vio-
lentes, de mots durs et de reproches amers, à l'adresse de tous ces
valets titrés, qu ils méprisent et qu'ils bravent. « Ils nous craignent,
écrivait Duclos des hommes de cour, comme les voleurs craignent
les réverbères. » Ce même Duclos cependant était lié avec les grands
seigneurs les plus brillants de l'époque, et il écrivait à Rousseau :
Vous croyez bien que j'aurais été charmé de rendre mes respects à
M. et à Mme de Luxembourg à qui je rends dans mon cœur l'amitié qu'ils
ont pour vous : j'ai déjà éprouvé qu'il y a des grands qui en sont capa-
bles ; les gens de lettres n'en doivent attendre que de leurs égaux ou de
ceux dont le rang leur est très supérieur1.
La fin est à remarquer. Elle nous aide à établir une distinction
essentielle. A côté du noble, mendiant qu'aucune humiliation ne
rebute, il y a à la cour le gentilhomme qui rend ses devoirs au
prince, mais qui est assez riche pour ne pas tendre la main, assez
indépendant pour ne pas accepter toutes les servitudes, assez im-
portant par sa naissance et son influence personnelle pour que le
roi le respecte et le traite en conseiller sinon en collaborateur.
Les grands de ce genre constituent la deuxième catégorie de
courtisans que le duc de Nivernais, ami de Duclos et des philo-
sophes, se gardait bien de confondre avec les laquais de cour, dans
la Lettre et Instruction paternelle qu'il adressait au comte de Gisors.
Ceux-là, s'ils ont du talent pour la guerre ou pour l'administration,
1 Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis, correspondance... pub.
par G. Streckeisen et Moultou, 12 mars 17G1, I, 296. Cf. le mot de Chamfort
(Œuvres, II, 1 i(i) : « Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir
la supériorité de son rang lui dit : « Monsieur le Duc, je n'ignore pas ce que
« je dois savoir, mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être au-dessus de moi
« qu'à côté »; et ce fragment d'une lettre de d'Alembert à Voltaire (12 jan-
vier 1763, LXI, 5oi). « Il est vrai que je n'aime les grands que quand ils le
sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes, et qu'on peut vraiment se tenir
pour honoré de leur amitié et de leur estime ; pour les autres, je les salue de
loin, je les respecte comme je dois, et je les estime comme je peux. »
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE lr>7
recherchent la laveur royale : mais ils ne vont pas à la cour avec
l'intention d'y séjourner ; au contraire, ils s'y rendent avec la résolu-
tion d'en sortir le plus tôt possible. Ils y reviendront régulièrement,
et se garderont bien de se faisser oublier ; mais ils ne seront pas
« casernes » à Versailles. Ils vivront dans leur hôtel à Paris, dans
leurs châteaux ou leurs maisons de campagne ; ils fréquenteront
Les sociétés polies, où ils apprendront à connaître et à estimer les
philosophes et les écrivains.
Plus on est grand, déclare Duclos, moins on s'avise de faire sentir une
distance trop marquée pour être méconnue. L'amour-propre éclairé ne
dilière guère de la modestie dans ses etîets. Un homme de lettres esti-
mable n'en essuiera point de faste otï'ensant , au lieu qu'il pourrait y être
exposé avec ces gens qui n'ont sur lui que la supériorité que leur imper-
tinence suppose, et qui croient que c'est un moyen de la lui prouver.
Depuis que le bel esprit est devenu une contagion, tel s'érige en protec-
teur qui aurait besoin lui-même d'être protégé, et à qui il ne manque pour
cela que d'en être digne1.
Ainsi s'explique que les gens de lettres, jaloux de leur indépen-
dance et de leur dignité, aient écarté les courtisans qui vivaient de
ce métier, et aient recherché l'appui de ceux qui étaient véritable-
ment grands par leur origine, leur fortune, leur mérite personnel2.
Or, ceux-là, ils les ont conquis avec une rapidité admirable3. Je
ne parle pas du marquis d'Argenson qui, lui, était gagné avant que
la bataille fût engagée ; mais je songe à tous ces grands noms que
nous rencontrons à chaque pas, mêlés à ceux de nos philosophes.
1 Duclos, Considérations sur les mœurs, Œuvres, I, 112, n3.
2 Voilà pourquoi les philosophes avaient davantage à craindre les parvenus.
« Le prince d*IIennin (personnage d'ailleurs fort peu recommandable) écoutait
un ennobli qui défendait les privilèges et exemptions. Il parlait du Tiers-Etat
avec aigreur et mépris. Le mot de canaille échappa de sa bouche plusieurs
fois. «Ah! Monsieur, lui dit le prince, vous parlez bien peu respectueusement
« de votre grand-père! » L'ennobli rougit et se retira. » (Chronique scanda-
leuse, 2l5.)
3 « Le mot si piquant de Louis XIV, en voyant ensemble, des croisées de
Versailles, Racine et Cavoie, ne pouvait plus avoir d'application : les grands
seigneurs et les grands écrivains étaient trop souvent ensemble pour que cela
fût remarqué. » (Garât, Mém. historique sur le xvme siècle, I, 4). Quant à Mar-
montel, il déclare dans son discours à l'Académie (décembre 1763) : « Tant
qu'il y aura des grands dignes de l'être, jamais les muses ne manqueront
d'appui. » (Œuvres, 1 7 <S 7 , XVII, (>.)
158 LES PHILOSOPHES
Ici, on doit toujours citer la page célèbre, écrite par le comte de
Ségur, à propos des sentiments de la noblesse française à la veille de
la Révolution :
Pour nous, jeune noblesse française, sans regret pour le passé, sans
inquiétude pour l'avenir, nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs
qui nous cachait un abîme. Riants frondeurs des modes anciennes, de
l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui
était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes
doctrines nous pesait. La philosophie riante de Voltaire nous entraînait
en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves, nous
l'admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir
arbitraire...
Nous nous sentions disposés à suivre avec enthousiasme les doctrines
philosophiques que professaient des littérateurs spirituels et hardis. Vol-
taire entraînait nos esprits : Rousseau touchait nos cœurs ; nous sentions
un secret plaisir à les voir attaquer le vieil échafaudage, qui nous sem-
blait gothique et ridicule. Ainsi, quoique ce fussent nos rangs, nos privi-
lèges, les débris de notre ancienne puissance qu'on minait sous nos pas,
cette petite guerre nous plaisait ; nous n'en éprouvions pas les atteintes,
nous n'en avions que le spectacle... Nous riions des graves alarmes de la
vieille Cour et du clergé, qui tonnaient contre cet esprit d'innovation.
Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres, les discours
philosophiques de nos Académies, les ouvrages hardis de nos littérateurs...
La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par son courage, l'éga-
lité, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre, tant qu'on croit
pouvoir remonter dès que l'on veut; et, sans prévoyance, nous goûtions
tout à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d'une philosophie
plébéienne J.
Il n'y a qu'une correction à faire; c'est celle-ci: en réalité, la
noblesse, en partageant les idées généreuses que répandait la philoso-
phie, fut loin de « descendre ». Il lui a beaucoup servi, pour sa réputa-
tion aux yeux de la postérité, d'avoir fourni des auxiliaires à l'armée
de Y Encyclopédie. Quel fait glorieux aurait pu donner quelque éclat à
ses années de décadence? Elle était victime de ce système politique,
adopté par Louis XIV, qui la condamnait à vivre dans les anti-
chambres du roi ; elle ne sortait de son inaction que pour ajouter un
nom à la liste de nos défaites militaires ; elle comptait une majorité
1 De Ségur, Mémoires, Souvenirs et Anecdotes (collect. Barrière), I, 17 sq.,2f>
sq., 41 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 159
de seigneurs perdus de dettes, sans honorabilité, sans moralité ;
heureusement pour elle, il s'est rencontré, dans ses rangs, des
esprits larges et courageux qui se sont élevés au-dessus des préju-
gés séculaires, et qui ont fait bon accueil à ceux qui parlaient de
justice et de liberté, même quand leurs théories menaçaient les pri-
vilèges dont l'aristocratie jouissait encore. Ils se laissèrent désar-
mer par la raison ; ils ne furent pas vaincus, ils donnèrent un libre
assentiment aux principes qui devaient régénérer la société, et
guider ceux qui allaient construire un monde nouveau sur les ruines
des anciennes castes '. Plus tard, sans doute, ils se révolteront
contre la force, mais ils étaient familiarisés avec l'idée, et un
grand nombre d'entre eux durent penser que leur cause était mau-
vaise, puisqu'ils n'étaient guidés à cette heure-là que par leurs inté-
rêts. Au xvme siècle, les nobles « montent » au contraire et se relè-
vent à nos yeux, par leur adhésion volontaire aux fécondes doctrines
des novateurs.
C'est bien là le jugement de la postérité. Reprenons, dans
V Anneau d'améthyste, le chapitre qui nous montre M. de Brécé
conduisant M. Lerond, dans la salle où le duc Guy, maréchal de
France, avait établi la bibliothèque vers i6o5. Commencée par le
maréchal, le duc Jean son petit fils l'a beaucoup enrichie, et
M. Lerond lit à haute voix les titres poussés en or sur ces volumes
réunis par un grand seigneur du temps de Louis XV : Encyclopédie
méthodique, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Mably, Condillac,
Raynal, tels sont les bréviaires du duc Jean de Brécé, qui a annoté
de sa main les Vœux d'un Solitaire; M. Lerond lit une de ces notes
ainsi conçue : « L'auteur dit vrai ; les hommes sont naturellement
1 Cf. dans Fontaine, op. cit , ie partie, VI, 23o sq., le rôle de Candor, le
seigneur généreux et philosophe. Il y eut, même à la campagne, des hobe-
reaux entamés parla philosophie. Dans le Cercle de Poinsinet de Sivry (1764),
le baron trace un beau portrait du gentilhomme de campagne, acquis aux
idées nouvelles: « Il connaît ses prérogatives, il n'y déroge pas, mais il rougi-
rait d'en abuser; il sait qu'il commande à des hommes, et c'est en les rendant
heureux qu'il s'assure le droit de l'être lui-même. » (Se. v, p. 3o).
160 LES PHILOSOPHES
bons. Ce sont les faux principes de la société qui les rendent mau-
vais. » Puis, M. Lerond voit les livres réunis parle grand-père de M. de
Brécé, sous Charles X : Chateaubriand, Anquetil, Guiziot, Thierry,
La Harpe, Marchangy, Laine. Vient alors la contribution du duc
actuel de Brécé à la bibliothèque de ses aïeux : deux ou trois bro-
chures débraillées, relatives à Pie IX et au pouvoir temporel ; deux
ou trois volumes déguenillés de romans; un panégyrique de Jeanne
d'Arc, de Monseigneur Chariot ; et quelques ouvrages de dévotion
pour dames du monde. Je le demande sincèrement: si M. le duc
Jean de Brécé. sous le règne de Louis XV, avait eu les mêmes lec-
tures que M. de Brécé, membre de l'Assemblée nationale en 1871 et
révélé à la postérité par Anatole France en 1899, la noblesse fran-
çaise ne nous apparaîtrait-elle pas à distance, comme une caste qui
mérita sa disparition complète par son inintelligence, son égoïsme
et sa vanité ' ?
Ce sont les ducs comme Jean de Brécé qui nous empêchent
d'avoir pour l'aristocratie du xvme siècle tout le mépris que les con-
temporains ne lui ont pas ménagé. Vauvenargues lui-même qui a
déclaré que « la distinction des ordres du royaume est une des lois
fondamentales de l'Etat », Vauvenargues qui est un des partisans
les plus convaincus de la nécessité, de la légitimité d'une noblesse
héréditaire, reproche aux seigneurs leur « légèreté », leur « arro-
gance », leur « esprit de courtisanerie », leur « défaut d'humanité »,
leur « dédain pour le peuple », et tous les vices qui expliquent la
chute irrémédiable \ Montesquieu, dont le principe est : « Point de
monarque, point de noblesse; point de noblesse, point de monarque,
mais un despote », avoue : « J'ai eu d'abord pour la plupart des
grands une crainte puérile, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au
mépris 3 ! » A l'autre bout du siècle, le baron de Besenval écrit :
1 A. France, Hist. contemp. : l'Anneau d'améthyste, p. 69 sq. (Paris, Lévy,
1899).
2 Vauvenargues, Œuvres. << A quoi bon les grandes places lorsqu'on les
remplit de la sorte ! » (Discours sur les mœurs du siècle, i6(>, édition Gilbert).
Cf. 346 sq. : Essai sur quelques caractères. Les grands. — Réflexions et
Maximes, 4,0> 411! etc.).
3 Montesquieu, Pensées diverses (Œuvres, 1827), VI, 289. Portrait de Mon-
tesquieu par lui-même. On connaît sa fameuse définition : « Un grand sei-
gneur est un bomme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des
ancêtres, des dettes et des pensions. »
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIle SIÈCLE 161
« L'aristocratie ne méritait plus d'entrer en considération dans
aucune spéculation politique '. » Rivarol ne craint pas d'affirmer:
« Les nobles d'aujourd'hui ne sont plus que les mânes de leurs ancê-
tres- ! » Que serait-ce donc si, au lieu de nous adresser à ceux qui ont
soutenu la noblesse, nous allions puiser des invectives chez ceux
qui ont sapé l'aristocratie au xviu'" siècle, en mettant à nu ses tares
et ses crimes? Que serait-ce si nous passions du marquis d'Argenson
qui est d'avis que « les nobles sont au peuple ce que la pourriture est
au fruit », à Chamfort qui a si constamment et si implacable-
ment fouaillé les nobles de son époque ? Il ne reste qu'une
chose aux seigneurs du XVIIIe siècle pour que la postérité
revise le jugement de leur époque sur leur propre compte : c'est que
leur ordre a fourni aux idées d'où devait sortir la Révolution fran-
çaise de brillants et généreux patrons3 ; leur imprudence ne fut
désastreuse que pour leurs intérêts ; elle les a empêchés d être tous
indistinctement enveloppés dans la même condamnation, elle a
servi à leur mémoire.
1 Mémoires, II, 307, 3n. Voir dans l'Observateur Hollandais un formidable
réquisitoire contre les nobles, entièrement composé de faits (lettre IV, 173).
Cf. ibid., 178, contre l'inutilité sociale de la noblesse.
2 Œuvres, V, 338. Voir aussi IV, 1 34 sq. (Extraits du Journal politique et
national).
3 « C'est comme paladins que nous nous montrions philosopbes » (de Ségur,
op. cit., I, 87). Sur cette transformation de la noblesse, voyez la très curieuse
Lettre à un grand dans les Bagatelles morales de Coyer, I, 79 sq. Cf. Lamar-
tine, les Confidences (Paris, chez l'auteur, 1868, t. XXII), liv. II, 2, 37; et
V, 5, 100.
Univ. de Lyon. — M. Roustan. 11
162 LES PHILOSOPHES
CHAPITRE IV
LES PHILOSOPHES ET LES MAGISTRATS
I. — La noblesse de robe. — Ses mœurs et sa place clans la société. — Esprit
de caste. — Vénalité et hérédité. — Protestations des philosophes contre
les abus. — Maupeou et la vénalité des offices. — La noblesse de robe enta-
mée par les encyclopédistes. — Magistrats mondains et philosophes. — Une
illusion des philosophes.
II. — L'opposition parlementaire et l'opposition philosophique. — L'affaire des
billets de confession. — Fermeté des Parlements. — Ils servent la cause de
la philosophie, non de la libre pensée. — Nationaux et sacerdotaux.
III. — Les Parlements alliés des philosophes contre les jésuites. — Inquiétudes
des philosophes. — Appréhensions justifiées. — Voltaire, d'Alembert et les
Jésuites.
IV. — Confiance momentanée de Voltaire. — Désillusion. — Le coup d'Etat de
Maupeou et les encyclopédistes. — Reproches adressés aux philosophes. —
Sincérité de Voltaire. — Netteté de son attitude. — Etait-il en désaccord
avec l'opinion publique? — La fin des Parlements. — Etait-il en désaccord
avec son parti? — Opinion de d'Alembert, Morellet, Marmontel. — Diderot
plus violent que Voltaire.
V. — Conclusion : Les magistrats sont les ennemis des philosophes et leurs
alliés involontaires. — Comment les philosophes s'en sont servi.
I
Montesquieu, comparant l'une à l'autre les deux noblesses, dont
l'existence constitue « la nature du gouvernement monarchique,
c'est-à-dire de celui où un seul gouverne par des lois fondamen-
tales l », énumère les services qu'avait rendus au royaume
... cet état de la robe, qui se trouve entre la noblesse et le peuple; qui,
sans avoir le brillant de celle-là, en a tous les privilèges ; cet état qui
laisse les particuliers dans la médiocrité, tandis que le corps dépositaire
des lois est dans la gloire ; cet état encore dans lequel on n'a de moyen
de se distinguer que par la suffisance et par la vertu ; profession hono-
rable, mais qui en laisse toujours voir une plus distinguée2...
1 Esprit des lois, II, IV (Œuvres, 1827, vol. II, i5i '
2 Ibid., XX, XXII (même éd., III, 28G, 287.1
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU Wlli SIÈCLE 163
Telle est, en effet, la situation de la noblesse de robe. Elle se
tient également à distance de la noblesse de race qui a pour elle
un mépris séculaire, et de la bourgeoisie qui la respecte ou la
craint.
Dans le roman de Duclos, les Confessions du Comte de ***,
l'homme à bonnes fortunes qui nous énumére ses victoires faciles et
monotones nous conte comment il est introduit chez un conseiller
au Parlement. Il s'agit d'une discussion à propos de droits de terre.
La phrase de Montesquieu : « cet état qui laisse les particuliers
dans la médiocrité », doit s'entendre, en effet, de l'influence person-
nelle des parlementaires, car, au point de vue de la fortune, les
magistrats étaient loin de la médiocrité ; les robins étaient, d'une
façon générale, beaucoup plus riches que les seigneurs. Donc le
comte de *** a un différend au sujet de droits de terre, avec un de
ces magistrats qu'il ignorait comme tous ses pareils. Ce dernier
traite l'affaire en grand seigneur, les gens de robe retirant de leur
profession l'avantage « d'apprendre aux dépens des autres à fuir les
procès » ; le comte reste un de ses amis ; la première marque
qu'il lui en donne est de tâcher de séduire sa femme qui était assez
jolie, « et, ajoute-t-il avec sa fatuité ordinaire, j'y réussis ». Le
voilà donc introduit dans le monde des magistrats, obligé « de se plier
à des mœurs nouvelles, et qui lui étaient absolument étrangères ».
Ici, écoutons M. le comte lui-même :
La robe se regarde avec raison au-dessus de la finance, qui l'em-
porte par l'opulence et le brillant, et qui devient à son tour la source de
la seconde classe de robe. Le peuple a pour les magistrats une sorte de
respect dont le principe n'est pas bien éclairci dans sa tête ; il les regarde
comme ses protecteurs, quoiqu'ils ne soient que ses juges. La plupart des
gens de robe sont réduits à vivre entre eux, et leur commerce entretient
leur orgueil. Ils ne cessent de déclamer contre les gens de la cour, qu'ils
affectent de mépriser, quoiqu'ils vous étourdissent sans cesse du nom
de ceux à qui ils ont l'honneur d'appartenir. Il ne meurt pas un homme
titré, que la moitié de la robe n'en porte le deuil : c'est un devoir qu elle
remplit au centième degré ; mais il est rare qu'un magistrat porte celui
de son cousin l'avocat. Les sollicitations ne les flattent pas tous égale-
ment; les sots y sont extrêmement sensibles ; les meilleurs juges et les
plus sensés s'en trouvent importunés, et, pour l'ordinaire, elles sont assez
inutiles. En général, la robe s'estime trop, et l'on ne l'estime pas assez.
Les femmes de robe qui ne vivent qu'avec celles de leur état n'ont aucun
164 LES PHILOSOPHES
usage du monde, ou le peu qu'elles en ont est faux. Le cérémonial fait
leur unique occupation; la haine et l'envie, leur seule dissipation '.
Laissons ce Bel Ami de la noblesse à son métier de papillon, et
dégageons les traits essentiels de ce tableau: la robe était séparée du
reste du monde, de la noblesse de cour, de la finance, de la bour-
geoisie. Malgré des mariages avec les grandes familles aristocrati-
ques, assez nombreux pour que tout robin soit plus ou moins en
deuil quand disparaît un gentilhomme de marque"- ; malgré des
mariages d'argent, qui auraient pu rapprocher les magistrats des
financiers et des bourgeois, la noblesse de robe constitue une caste
isolée, fermée aux autres, une sorte de « clergé judiciaire » qui ne se
mêle pas aux profanes, « officiant » dans des intérieurs solennels,
sévères, luxueux et imposants où nul ne peut pénétrer s'il n'est
magistrat. Le financier, le bourgeois, qui achètent un office, cessent
d'être financier, bourgeois ; dès ce jour, ils appartiennent à la robe,
ils n'ont de relations avec leurs collègues qu'à la condition de ne
fréquenter que les robins exclusivement. Il y a d'ailleurs des degrés
dans cette noblesse, et le « cérémonial » y est rigoureusement
observé ; les hommes y tiennent, cela fait partie de leurs préroga-
tives ; les femmes y sont encore plus attachées ; les jours des céré-
monies des parlements et des cours souveraines, elles gardent jalou-
sement leurs préséances, qui sont fixées d'après le rang de leurs
maris ; elles les exigent aussi dans leurs salons, riches et graves, où
elles donnent des audiences plutôt que des réceptions. L'esprit de
caste est dans la magistrature plus puissant que partout ailleurs ;
1 Duclos, Œuvres, I, 247, 248. Caraccioli, dans ses Lettres récréatives et
morales, nous a laissé aussi le tableau de la maison d'un magistrat digne et
consciencieux (III, io3, ifio).
2 II faut voir comme ils ripostent, lorsque les grands seigneurs veulent les
traiter de haut. Cf. Saint-Simon, Mém. (Chéruel et Régnier), pass., et surtout
X, 307 sq. A opposer un long Mémoire pour le Parlement contre les Ducs et
Pairs, présenté à Mgr le duc d'Orléans, régent (Vie privée de Louis XV,
Londres, 1785, I, appendice, 264 sq.). On trouve, d'autre part, à la suite des
Mémoires de Richelieu (I, 441 sq), une Réponse au libelle injurieux qui atta-
que les maisons des Ducs et Pairs. Pour les prétentions du Parlement en
matière politique, elles sont suffisamment connues; je signalerai dans les
Soupirs de la France esclave, tout le Mémoire VIII, 167 sq. : Sur les droits du
Parlement de Paris. Plus d'un pamphlet janséniste du xvme siècle n'a fait que
reproduire les arguments qui y sont développés.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII' SIÈCLE 165
cette aristocratie d'offices est plus fermée peut-être que l'autre, plus
entêtée de ses privilèges, plus hautaine à l'égard de ceux qui sont en
dehors d'elle ; elle est plus irréductible en présence des réformes qui
pouvaient corriger les abus, mais restreindre ses intérêts de classe,
qui lui semblent intimement liés à ceux de l'Etat, etsupérieurs encore.
Cet esprit de caste, qui se manifestait jusque dans les moindres
détails de l'existence, devait rendre, d'une façon générale, hostiles
aux Parlements ceux qui tendaient à établir un régime appuyé sur la
raison et l'égalité. La noblesse de robe vivait, en grande partie, d'abus
qu'elle était résolue à perpétuer sans concession ; c'était une raison
suftisante pour qu'elle eût pour ennemis ceux qui demandaient la
suppression des abus et la lin des privilèges. Les inconvénients de
la vénalité des charges ont été indiqués depuis longtemps. Montes-
quieu avait déclaré la vénalité, bonne dans les Etats monarchiques
« parce qu'elle fait faire, comme un métier de famille, ce qu'on ne
voudrait pas entreprendre pour la vertu, qu'elle destine chacun à son
devoir et rend les ordres de l'Etat plus permanents »; puis, répon-
dant au mot de Platon qui affirmait que vendre les charges c'était
comme si, dans un navire, on faisait quelqu'un pilote ou matelot
pour son argent, Montesquieu ajoutait :
Platon parle d'une république fondée sur la vertu, et nous parlons
d'une monarchie. Or, dans une monarchie où, quand les charges ne se
vendraient pas par un règlement public, l'indigence et l'avidité des cour-
tisans les vendraient tout de même, le hasard donnera de meilleurs sujets
que le choix du prince. Enfin, la manière de s'avancer par les richesses
inspire et entretient l'industrie : chose dont cette espèce de gouvernement
a grand besoin !.
Ceux qui ont voulu défendre la vénalité des offices de magistrature
ont développé ces considérations ; tout en avouant qu'elle avait été
introduite uniquement pour procurer des revenus aux rois, qui avaient
vu dans cette mesure non un moven d'assurer les bonnes traditions,
mais un procédé purement iiscal, tout en reconnaissant qu'elle était
contraire à la dignité du corps judiciaire, on a essayé de prouver
que d'une source suspecte étaient sortis de grands biens pour la
1 Esprit des lois, Y, cliap. 19 (édit.cit., II. 22.V
166 LES PHILOSOPHES
magistrature et pour l'Etat1. D'autres2, au contraire, ont établi, les
preuves en main, par des documents exacts et des faits nombreux,
que l'opinion de l'auteur de V Esprit des Lois, qui était aussi celle du
cardinal de Richelieu3, ne résistait pas à une critique approfondie.
Le public, le premier, eut à souffrir de ce système : quand la
Révolution eut essayé d'abolir la vénalité des charges et celle des
offices ministériels (avoués, greffiers, notaires), elle fut rétablie, du
moins pour ces derniers, par une loi financière en i8i(i ; les avoués,
les greffiers, les notaires ont continué à exploiter leurs offices, de
façon à encaisser les intérêts de l'argent avancé, en même temps
que celui des « débours » nécessaires à leur « métier de famille ».
Figurons-nous que tous nos juges, sans exception, fassent de même,
et nous aurons une idée approximative des résultats de la vénalité
sous l'ancien régime.
Je dis approximative, car l'art ingénieux de multiplier les for-
malités méticuleuses, de faire naitre les incidents inattendus, de traî-
ner des mois entiers une cause de façon à ce que les frais ne fissent
que croître et embellir, était alors porté au plus haut point ; car
aussi, les officiers, suppôts, scribes, clercs et autres insectes vivant
de la chicane étaient en nombre beaucoup plus considérable qu'au-
jourd'hui4. On évaluait à plus de 3ooo le nombre d'agents subalter-
nes attachés au seul Parlement de Paris ; tout cela vivait, et vivait
bien, et le peuple en savait quelque chose ! Et puis, les temps
étaient durs, se disait le juge raisonnant comme un commerçant,
pour lequel les temps sont toujours durs. La valeur des charges
i Cf. dans le Correspondant, t. XLVI, p. 573 sq., un article très nourri
mais très partial de M. le comte Beugnot, fervent admirateur des Parlements,
et aussi Villemain, op. cit. III, 417.
2 Je renvoie, une fois pour toutes, au livre si plein de faits et d'idées, de
Flammermont, le Chancelier Maupeou et les Parlements. Voir passim, et
120 sq., 290 sq.; et lire aussi à l'appendice le Mémoire de Maupeou à
Louis XVI.
3 Testament politique, chap. vi. On lit dans les Soupirs de la France esclave
des récriminations indignées contre la vénalité, V, 101 sq. « De là vient que,
de tous les pays du monde, la France est celui où la justice s'administre le plus
mal » (ibid., io3). Voir aussi d'Argenson, Considérations sur le gouvernement,
édit. cit., 129 sq., 216 sq.
4 Sur la chicane au xvme siècle, cf. Coyer, Bagatelles morales: le Siècle pré-
sent. I, 17; Mercier, Procureurs Huissiers, III, 206, 1, sq. Mêmes plaintes dans
les Lettres récréatives et morales, de Caraccioli, I, 1 56, 248. Cf. Fontaine,
op. cit., 2e partie. VI, 206 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 167
avait doublé: une charge de conseiller, qu'on avait en 171 2 pour la
somme de 25 ou .'îo.ooo livres, en valait 60.000 en 1747, et aug-
mentait à mesure que le Parlement affirmait ses droits politiques.
Et puis encore, les recettes étaient soumises, au xvme siècle, à l'im-
pôt du dixième, à la capitation, « que l'on double suivant les occur-
rences », et « les gages sont diminués », à l'heure où les autres mar-
chandises augmentent1. Les « épices » ou « vacations » devaient au
moins représenter un intérêt raisonnable pour les 60.000 livres dépo-
sées. Sans doute, certains magistrats ont des fortunes considérables:
mais tous n'en sont pas là; parmi eux, il en est qui travaillent plus
que leurs collègues, et assurément ils ne travaillent pas pour rien.
En outre, le métier étant bon, soit par les revenus soit par l'in-
fluence qu'il procure, on tient à le léguer à son fils. De là, l'hérédité
résultant de la vénalité. H y a des conseillers de dix-sept à dix-huit
ans, qui sont pourvus de diplômes de bacheliers et de licenciés, ce
qui ne veut pas dire qu'ils savent du droit ; les avocats se vantent
parfois de fournir à ces magistrats, munis de parchemins obtenus à
la suite de dispenses, les notions élémentaires -. Le recrutement laisse
donc beaucoup à désirer. Enfin, Montesquieu s'abuse lorsqu'il compte
sur l'indépendance des parlementaires pour empêcher les empiéte-
ments du pouvoir royal ou de ses agents3 ; en fait, le « corps parle-
1 Carré, op. cil., i5o, n. 1.
2 Cf. Voltaire (Dictionnaire philosophique: Conseiller ou Juge, dialogue entre
Bartolomé et Geronimo. XXVIII, 179 sq.). Le roi de France, accorde aux
jeunes gens de bonne famille, des « lettres » qui les dispensent des « condi-
tions de temps et d'interstice. » Ils prennent tous leurs sacrements presque
sans intervalle. Cf. sur les « bambins » nommés juges, Coyer, Bagatelles
morales: la Magie démontrée, I, 49, sq., p. 53 ; Caraccioli, dans ses Lettres
récréatives et morales, écrit : « C'est un état périlleux que celui d'un magistrat
ignare et nonchalant. » (I, 116, 187.)
3 Sur les vrais sentiments des parlementaires à l'égard du roi, cf. Flam-
mermont, op. cit., notamment 210. On y trouvera des détails curieux sur l'état
d'esprit de ces parlementaires, réveillés entre 1 heure et 4 heures du matin,
par deux mousquetaires, leur présentant une lettre de cachet. Voir encore
l'exemple tiré de la Chalotais lui-même dans ses lettres à son fils. Cf. Obser-
vateur Hollandais (lettre III, io3, 104). On appelait les parlementaires « les
filleuls de M. de Tubœuf. » Ce M. de Tubœuf, magistrat, ancien militaire,
frappé de la pusillanimité de ses confrères en 1706, s'était écrié : « Je savais
bien qu'il y avait des j...f. .. parmi nous, mais je ne savais pas qu'il y en eût
tant! » Et il avait donné sa démission. Barbier écrit : « Il y a un grand nombre
d'ignorants et de jeunesse, gens riches, qui passent à d'autres charges et qui
négligent la cause de la Compagnie, gens de rien en quantité, qui tiennent
168 LES PHILOSOPHES
mentaire » put, à un moment donné, s'opposer à l'absolutisme, mais
ses membres pris individuellement n'eurent pas plus de vertu héroï-
que que des hommes haut placés, et qui ont besoin, pour leur intérêt
ou ceux de leurs proches, de l'appui des ministres. Nous parlons
d'une façon très générale. A Paris, Maupeou rencontra des résis-
tances inébranlables, d'abord parce qu'il eut contre lui des ennemis
particuliers qui le détestaient radicalement, puis parce que les plus
hauts magistrats entraînèrent les hésitants par leur exemple ; les
défaillances possibles ne se produisirent pas à cause d'un senti-
ment naturel de honte et de pudeur ; enfin l'effervescence publique
fut telle que nul ne put reculer. Mais à Besançon, a Toulouse, a
Bordeaux, à Rennes, etc., les parlementaires entrent dans les nouvel-
les cours, le plus souvent aux applaudissements du public. La vénalité
n'avait pas été, dans ces cas, une garantie d'indépendance.
Aussi Voltaire s'élève-t-il avec chaleur contre la théorie de Montes-
quieu, et proteste-t-il éloquemment contre la vénalité des charges1 :
Une monarchie, selon Montesquieu, n'est donc fondée que sur des
vices? Mais pourquoi la France est-elle la seule monarchie de l'univers
qui soit souillée de cet opprobre de la vénalité?... Il eût mieux valu, dit
un sage jurisconsulte, vendre les trésors de tous les couvents que de
vendre la justice... Vendre publiquement la justice et faire jurer à ce
juge qu'il ne la point achetée, c'est une sottise sacrilège.
Il avait toujours attaqué cette « vénalité des charges, malheureuse
invention qui a ôté l'émulation aux citoyens et qui a privé les rois
de la plus belle prérogative du trône2 », et il avait écrit à M. le
Franc : « Il y a un pays, dit l'abbé de Saint-Pierre, où l'on achète
par leur famille à la finance et au ministère, qui craignent, qui n*osent ni
ouvrir un avis, ni le soutenir, qui sont quelquefois espions du prince et du
ministère, et qui trahissent le secret. » (Barbier, I, 70, septembre 1720.) Pour
ceci et ce qui précède, voir encore : Comte de Carné, les Etals de Bretagne et
V administration de cette province jusqu'en 1789. — Henri Carré, la Chalolais
et le duc d'Aiguillon, corresp .. — Marion, la Bretagne et le duc d'Aiguillon,
1753 à 1770. -- Pocquet, le Pouvoir Absolu et l'Esprit Provincial, le duc d'Ai-
guillon et la Chalotais (avec, dans l'introduction, une critique des ouvrages
antérieurs).
1 Commentaire de l'Esprit des lois (1777), L, 82 sq. Mêmes attaques contre
la vénalité dans d'Alembert, Eléments de philosophie, Morale des législateurs
(OEuvr., 1821, I, 220, 221).
2 A d'Argensori, 21 juin 17^9, LUI, Oi 2.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII0 SIÈCLE 169
le droit d'entrer au Conseil, et ce pays, c'est la France. Il y a un
pays où certains honneurs sont héréditaires, et ce pays c'est encore
la France. Vous voyez bien que nous réunissons les extrêmes1. » On
sait qu'il a plus tard accueilli avec enthousiasme la réforme de
Maupeou. Nous verrons pourquoi tout à l'heure. Ses amis et lui
durent lire avec joie le Préambule de ledit portant création des
Conseils supérieurs :
Nous avons reconnu, y faisait dire Maupeou, que la vénalité des oflices,
introduite par le malheur des temps, était un obstacle au choix de nos
officiers et éloignait souvent de la magistrature ceux qui en étaient les plus
dignes par leurs talents et par leur mérite; que nous devions à nos sujets
une justice prompte, pure et gratuite, et que le plus léger mélange d'in-
térêt ne pouvait qu'offenser la délicatesse des magistrats, chargés de
maintenir les droits inviolables de l'honneur et de la propriété'- »
C'était une satisfaction accordée aux revendications des philoso-
phes ; ils avaient lieu d'en être contents.
Il eût été curieux, cependant, que la noblesse de robe n'eût pas
été entamée, à son tour, par la philosophie. Quel que fût l'isolement
dans lequel la magistrature se complaisait, certains de ses membres,
qui avaient besoin de distractions plus piquantes et plus variées,
imitaient le personnage de Duclos, et, loin de s'ennuyer dans les
salons austères desrobins, couraient les boudoirs et les salons à la
mode. Quelques-uns les couraient même trop, et la chronique scan-
daleuse du temps nous rapporte des anecdotes libidineuses dont les
héros sont des conseillers ou même des titulaires d'offices supérieurs,
qui ne peuvent certes pas invoquer leur âge pour qu'on puisse être
indulgent devant leurs fredaines. Les choses ont marché depuis La
1 14 avril 1739, LUI, 556-55g. Voir, sur Voltaire et la vénalité des charges,
la note de l'édition Bouchot, XXXIII, n. Mably lui-même, quoique favorable
aux Parlements, proteste contre l'hérédité des offices : « Naître grand, c'est
une raison pour être petit toute sa vie ! » (Des Droits et des Devoirs des citoyens,
OEuv., 1797, XI, 199, i3aoùt 1708). Mêmes attaques contre la vénalité dans de
Besenval (Mêm., coll. Barrière, p. i85). — Ibid., 188, cf. contre l'inamovibilité ;
le baron en indique d'ailleurs très franchement les avantages (ibid., 189 sq.).
2 Flammermont, op. cit., 278. Les ennemis de Maupeou ont bien compris
qu'il fallait détruire, dans l'esprit du peuple, l'idée que la réforme donnait
satisfaction aux revendications des philosophes. L'auteur de V Observateur
Hollandais écrit : « L'abolition de la vénalité des charges et la justice gra-
tuite sont les motifs imposants que je vois annoncés dans tous les édits de
S. M. »; et il s'efforce de montrer qu'il y a là un leurre (lettre III, p. ni).
170 LES PHILOSOPHES
Bruyère. « Le magistrat coquet ou galant, écrivait le moraliste, est
pire dans les conséquences que le dissolu1 », et il revenait maintes
fois sur les dangers que le monde et surtout les femmes offraient
aux robins aimables et distingués.
Il faut que je vous coûte, écrivait Mme de Sévigné à Mme de
Grignan, ce que c'est que ce premier président; vous croyez que c'est
une barbe sale et un vieux fleuve comme votre Ragusse ; point du tout :
c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu de M. d'Harouis ; un petit
la Bunelaye fort joli, qui a été élevé avec le petit de la Seilleraye, que
j'ai vu mille fois, sans jamais imaginer que ce pût être un magistrat;
cependant, il l'est devenu par son crédit, et, moyennant quarante mille
francs, il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une
compagnie souveraine, qui est la Chambre des Comptes de Nantes2.
Du moins, c'était encore l'époque où on pouvait « contraindre les
magistrats à être graves et plus respectés » en « réglant leur exté-
rieur » par des arrêts, en leur interdisant trop d'élégance dans la
mise, notamment le port de la cravate par laquelle ils tendaient à
remplacer le rabat3, et de l'habit gris par lequel ils tendaient à rem-
placer l'habit noir. La Bruyère, bourgeois de Paris, déclarait que
« l'homme de robe ne saurait danser au bal, paraître au théâtre,
sans consentir à son propre avilissement4 ». Mais les mœurs avaient
été plus fortes que les préjugés et que les lois. « J'avais à parler à
un juge de vingt-cinq ans, nous racconte l'abbé Coyer dans l'Année
Merveilleuse... On l'habillait; il me convint d'essuyer tout le spec-
tacle, qui consomma plus de temps qu'il n'en fallait pour rapporter
mon affaire : je crus qu'il était assigné chez une duchesse pour faire
assaut de frisures et d'odeurs5 ». Qu'on ne s'étonne donc pas si « ces
individus mâles, en boucles d'oreilles, faisant de la tapisserie, don-
nant audience dans leur lit à midi, interrompant un discours sérieux
pour converser avec un chien, parlant à leur propre figure dans une
glace, caressant leurs dentelles, devenant furieux pour un magot
1 Caractères, De quelques usages (édit. Hachette, p. 435).
2 27 mai 1680, éd. Monmerqué, VI, 4>li sq. (c'est la fameuse lettre sur le
Buron).
:i Arrêt de 1684, rendu à la requête de Harlay, alors procureur général.
4 Caractères, loc. cit.
5 Ecrit en 1748, Bagatelles morales, I, 36.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIIIe SIÈCLE 171
brisé, tombant en syncope pour un perroquet malade, dérobant enfin
à l'autre sexe toutes ses grâces1, » étaient des modèles d'amabilité,
et non pas de probité professionnelle. Certes, nous l'avons dit, il y
avait d'autres juges que ceux-là ; l'Ami des Hommes, plein d'admi-
ration pour cet état, affirme que c'est « celui où l'antique désinté-
ressement des Français s'est le plus conservé », et d'Arg-enson
déclare que « la magistrature est la portion la plus estimable de la
nation par ses mœurs » ; mais nous retrouverons dans les Considé-
rations sur les mœurs les mêmes critiques que dans les Caractères,
et Duclos protestera avec vigueur contre les magistrats aimables,
comme La Bruyère avait protesté contre les magistrats coquets ou
galants2. Duclos à son tour leur reproche leur paresse, leur désir
d'arriver par tous les moyens, sauf par l'étude et le travail, enfin et
surtout leur manque de conscience et d'impartialité.
Mais il suffisait que les magistrats fussent mêlés au monde pour
qu'ils rencontrassent les philosophes et les g-ens de lettres, et pour
qu'ils fussent çà et là gag-nés par les idées nouvelles. Tous ne se
contentent pas de jouer la comédie dans les salons, ou de se délec-
ter dans des soupers fins. Le juge de l'abbé Coyer est évidemment
incapable de s'intéresser à autre chose qu'au perroquet, son com-
pagnon digne et fidèle ; mais plus d'un de ses collègues ira cher-
cher dans les sociétés mondaines d'autres satisfactions que celles de
faire valoir ses dentelles ou sa tapisserie. Le président Hénault est
l'ami de Voltaire ; Servan et Dupaty sont des encyclopédistes ; de
Castilhon, de Montclar et la Ghalotais sont les alliés des philosophes
contre les jésuites. Ce sont des exceptions, sans doute; nous allo'ns
voir qu'elles n'ont pas suffi à changer l'état d'esprit de la magistra-
trature, demeurée obstinément ennemie des novateurs et de leurs
doctrines. Il n'y avait pas à compter que la ti'ansformation se pro-
duisît en quelques années. Pourtant, on put espérer un moment
qu'elle se produirait, et les philosophes crurent de bonne foi que la
i Coyer, op. cil , I, ?>- . — Cf. Mercier, II, îoy, 18 sq. : Jeune magistrat.
Petits chiens, magots, etc., étaient successivement de mode dans les salons :
« Tour à tour coquette et sensible, dit une suivante à propos de sa maîtresse,
incertaine et bizarre, toujours le cœur vide, l'esprit jamais oisif, nous avons
sucessivement aimé la musique et les petits chiens, les magots et les mathé-
matiques. » (Le Cercle de Poinsinet, 17G4. sc- J> 10)-
2 Chapitre vin, Sur les Gens à la mode, g3 sq.
172 LES PHILOSOPHES
magistrature pouvait être gagnée. Nous dirons plus bas queVoltaire,
qui certes s'était toujours défié des Parlements et qui insiste à cha-
que pas sur les causes de cette méfiance, eut aussi son heure d'es-
poir dans une noblesse de robe, tolérante, philosophe, toute gagnée
aux idées qu'il avait défendues, aux réformes qu'il avait prônées.
Il devait faire payer cher à ces « tyrans bourgeois » ce relâchement
momentané de ses antipathies. Mais il était intéressant de noter
tout d'abord que 1 illusion fut possible ; la philosophie conquit
les jeunes conseillers, qui lisaient les encyclopédistes, envoyaient
leur prose oratoire dans les journaux de Paris, venaient eux-mêmes
dans les salons d'où ils repartaient fêtés, adulés, traités de grands
hommes et de nobles esprits, et décidés à appuyer le parti des
réformes; et ce ne furent pas les jeunes seuls qui se montrèrent
gagnés; des juges vénérables figurent parmi les souscripteurs de
YEnci/clopédie, et ils n'hésitaient pas à parler ou à laisser parler de
la réforme de la justice civile et criminelle. Les temps étaient chan-
gés; on s'aperçut, sans aucun doute, que le gros de l'armée parle-
mentaire restait obstinément en dehors du mouvement philoso-
phique, mais on ne pouvait nier qu'il y eût bien des transfuges,
phénomène étonnant dans un corps où la solidarité mal comprise
pesait durement sur chaque individu, et où il était si dangereux pour
ses intérêts personnels et même pour sa réputation d'approuver le
moindre changement dans l'organisation traditionnelle1.
II
Il n'entre pas dans notre dessein de refaire l'histoire de l'opposi-
tion parlementaire au xviii0 siècle, et nous ne reviendrons sur des
faits depuis longtemps connus et parfaitement connus, que pour
rappeler comment les magistrats furent les alliés de la philosophie,
et préciser jusqu'à quel point ils le furent.
Représentons-nous, si nous le pouvons, cette espèce de fureur
i Voir à ce sujet un très curieux article de M. Carré : Dupaty et la corres-
pondance de Vergniaud (Bévue Universitaire, 1893, III, 294 sq.). On y verra
des exemples tout à fait significatifs de la façon dont les magistrats témoi-
gnaient leur haine à ceux qui avaient commis le crime de se rallier aux phi-
losophes. Cf., notamment, p. 3b5.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIII- SIÈCLE 173
perpétuelle qui agite Paris et la France entière, dans cette intermi-
nable affaire des « billets de confession ». Pour venir à bout du
jansénisme, que le feu roi, malgré sa toute-puissante, n'a pu
abattre, le clergé oblige le fidèle, qui réclame l'usage des sacre-
ments, à présenter une attestation signée par un prêtre approuvé ;
en même temps, il ordonne aux confesseurs de ne jamais délivrer
L'absolution à un homme qui n'aurait pas adhéré formellement à la
bulle Unigenitus; cette double mesure déchaîne une série de luttes
implacables, et souvent contées1. Mais ce qu'on ne dira jamais
assez, ce qui ressort toujours plus nettement de la lecture des
mémoires de l'époque, c'est la rage avec laquelle on se bat, on se
piétine, on se déchire. L'avocat Barbier a consigné en de nombreux
endroits les épisodes de cette lutte à outrance :
Tout le second ordre ecclésiastique, la plus grande partie des bourgeois
de Paris, de la robe et du Tiers-Etat, même, ce qui est le plus plaisant,
les femmes et le peuple, tout est déchaîné contre les jésuites et crie en
secret contre ce qui se fait2 Les femmes, femmelettes, jusqu'aux
femmes de chambre qui s'y feraient hacher3.
Tous ces gens-là, « hommes, femmes, petits-enfants », n'entendent
rien à ces questions théologiques, suivant notre bourgeois ; mais
« sans savoir la matière » ils sont enragés « contre la Cour de Rome
et les Jésuites '* ». Sur un mandement affiché au coin de Saint-
Severin, une femme applique un papier avec deux pains à cacheter :
« Les vrais chrétiens, porte ce placard, n'accepteront point la
Constitution, quelques persécutions qu'on fasse 5. » Ce que femme
veut, le diable le veut. On arrache les mandements ; on les déchire
« jusqu'il gratter la pierre » ; à Saint-André on couvre de boue la
place de l'affiche, « ce qui, ajoute Barbier, fait voir en général cet
1 Sur toute cette affaire des billets de confession, Barbier est très prolixe;
ce qu'il a dit de plus clair se trouve: V, 189, mars 1761. Voir aussi Jean Buvat,
Journal, pass., et, par exemple, décembre 171C, I, 200, les scènes qui résul-
tent de la bulle; Dulaure, Histoire de Paris, t. VII, 37,'î sq. : Affaire des billets
de confession ; Mercier, Tableau de Paris, III, 128, 85 sq, etc.
3 II, 21, octobre 1727.
3 II, 3o, février 1728.
4 II, 54, octobre, 1728.
5 II, 55, octobre 1728. Il s'agit du mandement du cardinal de Noailles annon-
çant sa soumission au Saint-Siège et acceptant la Constitution.
174 LES PHILOSOPHES
esprit janséniste * ». A Sainte-Croix de la Cité, le curé promet à
son vicaire de ne pas parler d'un mandement de l'archevêque de
Vintimille, favorable à la Constitution ; tandis que le vicaire dit la
grand'messe, le curé monte en chaire, pour faire le prône, et se
met à parler du mandement ; le vicaire quitte l'autel, court se
déshabiller, laisse en plan ses ouailles, et, sans crier gare, passe la
frontière et s'en va droit à Utrecht, « sans quoi il aurait mal passé
son temps2». On juge du scandale. Pour une plaisanterie sur
ces matières, un frère quêteur capucin est mis en quarantaine ; un
prêtre irlandais qui s'écrie à propos des prières pour le bienheureux
Paris : « Voilà bien prier Dieu pour un damné, » est à moitié écharpé,
et l'aurait été complètement si on ne l'avait pas fait fuir par la
sacristie 3.
Voici qui est plus violent encore. En pleine église, un savetier,
Nivelet, interrompt le curé de Saint-Benoît, veut disputer avec lui,
cl gagne d'être logé à la Bastille ; un prêtre en fait autant à Saint-
André, et, tandis qu'un de ses confrères dit la prière du soir, il
l'invective, lui criant qu' « il était un malavisé, et que ce qu'il prê-
chait était rempli des hérésies de Luther et de Calvin'1 » ; on le met en
prison, à l'Official. On arrête une mercière de la rue Saint-Jacques
et sa sœur qui affichent et distribuent au beau milieu des Tuileries
des placards ainsi conçus : « Vive le roi, périssent la constitution et
ceux qui la soutiennent 5 ! »
A Chablis, le jour de la Pentecôte, le prêtre qui donnait la
communion voit à la sainte table deux jansénistes fieffés. Il leur
crie : Foris, canes! Dehors, chiens! Les autres ne bronchent pas.
Le prêtre, le saint ciboire à la main, se retourne vers l'autel et
demande pardon à Dieu d'être obligé de donner la communion à des
indignes. « Il y a ici bien des sots, conclut Barbier, et Paris est
1 II, 56, novembre 1728.
2 II, 83, novembre 1729. Le peuple de Paris, qui accusait le cardinal d'être
un goinfre, le chansonnait. On avait affiché à sa porte que saint Antoine était
mort (c'était le nom de son prédécesseur), et qu'il avait laissé son cochon !
(Ibid., 82, 83.)
MI, 167, juillet, 1701. Sur Paris et les convulsionnaires, cf. Dulaure, op.
cit., VII, 3a8 sq. Grimm, Corrésp., éd. Tourneux. juin 1759, mars 1760,1V,
1 14 sq. ; 208 sq. ; etc., etc.
4 II, 71, juillet !729.
5 II. 1 10, avril 1780.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAIS!: AL XVIIIe SIÈCLE 175
bien rempli de jansénistes de tout état1! » Un autre ecclésiastique
arrête le fameux prédicateur, le P. Ségaud. à Saint-Gervais : << Va,
chien de prédicateur, prêcher ta chienne de doctrine dont personne
ici ne sera la dupe -. »
Que dire des prêtres qui abandonnent leurs églises et qui lais-
sent le peuple sans cérémonie religieuse plutôt que de s'incliner
devant la Bulle ! Ils sont légion. Tous les prêtres de Saint-Médard
s'éclipsent à la fois; on ne peut même plus enterrer les morts. Le
sacristain a déguerpi avec les autres, emportant les clés de la
sacristie, et les marguilliers vont déposer une plainte au parquet et
réclamer le secours de la justice pour faire dire la messe le diman-
che suivant 3.
On conçoit que ces fanatiques ne pliaient pas à l'heure de la
mort, et que l'affaire des billets de confession fit naître des conflits
innombrables. Certains sont restés célèbres. Le cas de M. Goffin,
principal du collège de Beauvais pendant quarante ans, nous servira
d'exemple. Sur le point de mourir, M. Coffin demande la confes-
sion; on la lui refuse; son neveu dépose une plainte chez le pre-
mier Président; celui-ci le renvoie à l'archevêque; l'archevêque
oppose le défaut de preuve de confession et refuse les sacrements. Le
principal meurt, au milieu de ces discussions ; alors on voit ce spec-
tacle bizarre d'un homme considéré par tous comme un saint, traité
en hérétique par le parti des jésuites et menacé d'être privé de la
sépulture religieuse, et, tandis qu'on a refusé de lui donner la com-
munion, les mêmes prêtres chantent ses hymnes nombreuses insé-
rées dans le Bréviaire de Paris. On pense bien que l'affaire n'en
resta pas là et que le procès qui suivit eut plusieurs actes et plu-
sieurs tableaux4.
Il en était de même pour tous les cas analogues qui se repro-
duisaient d'une façon constante. Gela posé, quelle est l'attitude des
Parlements? Le clergé exige des billets de confession ; les magistrats,
sous peine de bannissement, de confiscation et même de galères à
perpétuité, ordonnent aux ecclésiastiques « d'accorder la commu-
nion aux demandeurs, sur signification de la grosse dûment enre-
1 III, i 37, juin 17H8.
2 III. i65, mars 17.'}*).
3 V, !5og, décembre 1752.
4 IV. Ô7S. 374, juillet 1749.
170 LES PHILOSOPHES
gistrée » ; le demandeur, en cas de refus, réclame la communion
par voie d'huissier; le porte-Dieu se retranche derrière le curé, le
curé derrière l'évêque, l'évêque derrière l'Eglise. Alors (la marche
est régulière), la justice décrète l'évêque d'ajournement personnel,
et, s'il persiste dans son refus de reconnaître la compétence du
Parlement, un arrêt par contumace le bannit; ou bien le ministre,
pour lui épargner le bannissement, le relègue hors de son diocèse.
Naturellement les évèques font du tapage : c'est une invasion de
mandements, d'instructions pastorales, de lettres, etc., que les
magistrats font brûler par la main du bourreau. Ainsi, en face du
clergé « constitutionnaire », le Parlement invoque son titre de pro-
tecteur des « canons », et, sans trêve ni merci, il combat pied à
pied contre les évêques; chacun de ses actes est accompagné d'une
manifestation du public en faveur des magistrats et d'un déchaî-
nement de couplets, de pamphlets, de satires violentes et parfois
ordurières contre les tyranniques défenseurs de la Bulle. Je passe
rapidement sur les épisodes principaux de cette fronde, beaucoup
plus tumultueuse que l'autre, sur les lits de justice, les démissions
des magistrats, leurs exils et les triomphales ovations qui saluent,
après chaque coup de force, « les vrais Romains, les pères de la
patrie ».
Ce qui nous préoccupe avant tout, c'est de nous demander si les
Parlements servaient la cause de la philosophie :
« Si l'on regarde au jansénisme en lui-même, écrit M. A. Hous-
saye, cette lutte était puérile, et nul ne voudrait aujourd'hui risquer
un cheveu pour ces questions obscures de la grâce. Mais, sous
l'antagonisme des deux doctrines, il y avait la liberté de conscience
et les parlements s'honorèrent en la défendant1. » Il y a ici une
équivoque possible et qu'il est bon de dissiper; j'aime mieux, par
exemple, l'avis de M. Flammermont écrivant :
« Les Parlements avaient acquis une grande et légitime popu-
larité en repoussant la constitution Unigenitas et en défendant
la liberté de conscience, du moins pour les jansénistes contre les
ullramontrains ». Notons surtout la restriction soulignée. Les Par-
i Louis XV, 38.
2 Op. cit., 126. Voyez sur les Parlements au xvine sièce, d'autre part, de
Carné, la Monarchie au xvme siècle, /t23 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII' SIÈCLE 177
lements eussent été étonnés si on leur avait dit qu'ils défendaient
la liberté de conscience; en réalité, ils défendaient leurs prétentions
canoniques en matière de foi contre l'autorité papale, les droits du
roi de France contre ceux du Saint-Siège, et enfin le jansénisme,
qui avait la sympathie des magistrats, contre rultramontanisme,
qui avait la sympathie du haut clergé. Evidemment, la guerre
des billets de confession a eu la plus grande importance. On
est étonné de voir Lanfrey mettant en regard l'exaspération du
clergé et des parlements et « les minuties lilliputiennes » de la
lutte, montrant deux grands corps d'état d'une puissante nation en
train de se décréter, de se maudire, de se calomnier, des prêtres
emprisonnés, des évêques bannis, des magistrats exilés, « toutes
ces inviolabilités s'injuriant et se colletant sur la place publique »;
on est étonné, dis-je, de le voir chercher la cause de cette tempête
qui ébranle la royauté elle-même, et répondre comme il suit : « De
quoi s'agit-il? Du salut de l'Etat? Non. Il s'agit de savoir si un
prêtre aura le droit d'exiger un billet de confession d'un malade
avant de lui administrer les derniers sacrements. En vérité, cela
est d'un haut comique1. » Non, cela n'est pas d'un haut comique,
et les ecclésiastiques et les parlementaires ne sont nullement gro-
tesques parce qu'ils sentent bien, les uns et les autres, parce que
nous sentons bien à leur acharnement que la lutte est née et se
poursuit pour autre chose que pour des « minuties lilliputiennes ».
D'autre part, il ne faut pas exagérer, et considérer les parlemen-
taires comme des apôtres de la liberté de conscience, parce qu'on
lit dans les propositions de Quesnel : « La crainte d'une excommu-
nication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. »
« Cette pensée, déclare Lanfrey, est l'anneau d'or qui relie le jan-
sénisme k la philosophie du xvtii0 siècle ; car, en proclamant l'indé-
pendance de la conscience, il proclame aussi celle de la pensée-. »
1 Lanfrey, op. cit., 17G.
- Ibid., 60. Disons cependant, pour être juste, que Rarbier, peu suspecl
d'enthousiasme à l'égard du Parlement, est tout à fait de l'avis cpie Lanfrey
a exprimé plus tard. « Ce qui les lanterne dans la Constijtotion, c'est la quatre-
vingt-onzième proposition qui est condamnée, et qui porte : Que la crainte
même d'une excommunication injuste ne nous doit jamais empêcher de faire
notre devoir... C'est ce qui révolte le Parlement, et lui fait prendre parti pour
l'intérêt du Roi, car ceci ne regarde que les têtes couronnées et les souve-
Univ. de Lyon. — M. Roustan 12
178 LES PHILOSOPHES
Les parlementaires n'ont vu ni aussi haut ni aussi loin; le jansé-
nisme parlementaire, loin d'être relié à la philosophie par un
anneau d'or, a combattu ceux qui se réclamaient de la libre pensée;
les ecclésiastiques, aujourd'hui ennemis des magistrats, seront
leurs complices demain, les différends s'apaiseront quand il s'agira
de l'ennemi commun, le parti des encyclopédistes ; les mêmes
hommes qui font brûler par le bourreau, au pied du grand escalier,
les ouvrages pieux des évêques, y feront consumer aussi les livres
impies des philosophes.
La vérité, c'est qu'ils furent, sans le vouloir, de ceux qui hâtè-
rent le triomphe de l'idée de tolérance. En revanche, il est plus
exact de dire qu'ils servirent consciemment la cause du pouvoir
temporel contre le pouvoir spirituel. Ils soutenaient, nous l'avons
dit, les droits de la royauté, et, par suite, de la nation contre le Saint-
Siège. Durant toute leur histoire, on les voit s'opposer réguliè-
rement à l'introduction dans le royaume d'aucun acte de la cour de
Rome, sans l'autorisation nécessaire. Ils suppriment tel ou tel bref
de la papauté. En 1765, à Aix, ils font brûler un bref de Clé-
ment XIII ; deux ans après, ils interdisent comme « une dévotion
superstitieuse » la célébration de la fête du Sacré-Cœur de Jésus,
que la Toscane avait déjà interdite. Ils protègent les libertés gal-
licanes. On voit dans quelle mesure ils préparent la voie à la
philosophie. On peut dire qu'ils réalisent, au point de vue religieux,
le programme minimum, le seul qui fût vraiment applicable à cette
époque. Car le peuple de France est foncièrement catholique ; lui
non plus ne se pique pas de tolérance à l'égard des protestants, et il
faudra toute l'éducation philosophique de la deuxième partie du
siècle, pour le familiariser avec cette idée de tolérance religieuse,
qui ne s'est pas encore de nos jours acclimatée parmi nous. On
se rappelle les colères du patriarche de Ferney contre ces Welches
rains. Il ne laisse pas que d'être fondé en raison indépendamment de ce qu'on
appelle jansénisme ; aussi, un homme disait ces jours que la Constitution, qui
a cent une propositions condamnées, n'a été faite uniquement que pour celle-
là (quatre-vingt-onzième), que la décision sur la grâce et sur l'amour de Dieu
n'étend en aucune façon le pouvoir de la cour de Rome, et par conséquent
lui est indifférent; mais que celle-là est la véritable cause de tous les mouve-
ments qu'elle s'est donnés depuis la Constitution Unigenitus » (avril 1780, II,
116, 117).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VI' XVIII- SIÈCLE 179
qui sortent à peine de la barbarie ! Mais si le peuple est religieux
et même superstitieux, il y a un certain nombre d'abus dont pro-
fitent les ecclésiastiques et qu'il ne supporte pas d'un cœur léger;
il ne veut plus que le clergé, possesseur d'un tiers du royaume, ne
prenne pas sa part légitime du fardeau public, et se tire d'affaire par
un don gratuit de quelques millions; que ses membres puissent
se soustraire dans tous les cas à la justice séculière, et surtout que
les ultramontains, en vertu de leur doctrine, assurent sourdement
la suprématie du pouvoir de Rome sur le pouvoir royal1. Ce ne
sont pas les « religieux » que le passant insulte, ce sont les prêtres
« constitutionnaires » qui représentent le despotisme ecclésiastique.
Tel a été le concours indirect apporté à ce point de vue par le
parlement à la philosophie ; la hardiesse des parlementaires n'est
pas allée plus loin que la défense des libertés de l'église nationale.
J'emploie ce mot à dessein. C'est l'expression même du marquis
d'Argenson, qui me paraît avoir remarquablement défini le terrain
de la lutte entre ceux qu'il appelle les « nationaux » et les « sacer-
dotaux » ; tout au plus, pourrait-on faire des magistrats les repré-
sentants du pouvoir civil et laïque en face du pouvoir de la papauté,
et cela suffirait amplement à élargir leur rôle, en précisant l'appui
qu'ils ont offert aux hommes nouveaux, qu'ils devaient frapper,
mais qu'ils avaient servis.
III
D'autre part, il est clair qu'en poursuivant les Jésuites, les par-
lements augmentaient leur popularité et qu'ils faisaient une œuvre
agréable, aux philosophes. Ils accomplirent cette tâche avec une
ténacité qui s'explique à la fois par la haine séculaire que les magis-
trats avaient contre la Compagnie, et par le désir ardent de l'oppo-
1 Cf. Barbier, à propos d'un arrêt du Parlement du ;"> mars 173 1 : « Presque
tout le monde, soit avec connaissance, soit par la seule expérience de tout ce
qui se passe depuis un temps, est persuadé que le clergé veut s'arroger des
droits et un pouvoir aux dépens de l'autorité royale. " (II, i83, août 173 1 .) Et
encore : « La plus grande partie de Paris, dans le peuple, le bourgeois, et
même dans ce qui est au-dessus, est janséniste... On souffre impatiemment que
le clergé ne paye point les impôts dont les autres sujets sont chargés. »
(Ibicl., Y, 227, mai 1752.)
180 LES PHILOSOPHES
sition parlementaire et janséniste, de trouver enfin l'éclatante revan-
che contre l'ultramontanisme triomphant.
Ne croyons pas cependant que les philosophes se firent illusion
sur les mobiles qui excitaient les parlementaires :
Les parlements, écrit Voltaire, ne les ont condamnés que sur quelques
règles de leur institut, que le roi pouvait réformer, sur des maximes horri-
bles, il est vrai, mais méprisées, publiées pour la plupart par des jésuites
étrangers, et désavouées formellement depuis peu par les jésuites
français. 11 y a toujours dans les grandes affaires un prétexte qu'on
met en avant et une cause véritable qu'on dissimule. Le prétexte de la
punition des jésuites était le danger prétendu de leurs mauvais livres
que personne ne lit1.
La véritable cause, suivant Voltaire, doit être cherchée ailleurs :
Ce n'est ni Sanchez, ni Lessius, ni Escobar, ni des absurdités de
casuistes, qui ont perdu les jésuites ; c'est le Tellier, c'est la bulle qui les
a exterminés dans presque toute la France. La charrue que le jésuite le
Tellier avait fait passer sur les ruines de Port-Royal a produit, au bout
de soixante ans, les fruits qu'ils recueillent aujourd'hui : la persécution
que cet homme violent et fourbe avait excitée contre des hommes entêtés,
a rendu les jésuites exécrables à la France : exemple mémorable, mais
qui ne corrigera aucun confesseur des rois, quand il sera ce que sont
presque tous les hommes à la cour, ambitieux et intrigant, et qu'il
dirigera un prince peu instruit, affaibli par la vieillesse-.
Ce n'était pas le Parlement qui avait perdu les jésuites, c'était la
bulle Unigenitus3.
Sans doute, il eût été difficile à Voltaire de contester l'habileté et
la ténacité que les parlementaires avaient déployées contre leurs
ennemis communs. Cependant les philosophes n'étaient pas sans
inquiétude. Us ne pouvaient confondre cette poussée du jansénisme
avec une poussée de la pensée libre; ils sentaient quelque chose de
dangereux et de décourageant pour leurs efforts, dans cette vogue
des idées religieuses qui enflammaient de nouveau les Welches, que
la philosophie n'avait ni guéris, ni corrigés : « La controverse,
1 Précis du siècle de Louis XV, chap. xxxvi, II. xxvm, Beuchot, XXI, 37.^, 376.
* Ibid.,XXl, 376.
3 C'est l'avis de Bernis : « Les jésuites avaient traité leurs ennemis sans misé-
ricorde; ils furent traités de même, et les pierres de la maison de Port-Boyal,
qu'ils avaient détruite, leur retombèrent sur la tôle. » (Cardinal de Bernis,
Mém., t. IL 3' partie, chap. vu.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 181
disait Voltaire, est trop ennemie de toutes les religions qu'elle se
vante de soutenir, de toutes les lois qu'elle feint d'expliquer, et
surtout de la concorde qu'elle a bannie de la terre dans tous les
temps1 », et la controverse renaissait à propos des théologiens
jésuites, de leurs subtilités et de leurs problèmes, et Ton se pas-
sionnait comme à l'époque de Pascal pour des questions inexplica-
bles ! « C'est ainsi que nous avons raisonné pendant quinze ou seize
cents ans, disait ailleurs Voltaire à propos des « Démoniaques », et
nous avons osé nous moquer des Cafres ! C'est une exclamation qui
peut souvent m' échapper- ! » Elle dut lui échapper plus d'une fois
encore, à lui comme à ses amis, lorsqu'ils s'aperçurent qu'après
quinze ou seize cents ans, une polémique sur les questions de dogme
s'élevait furieuse, acharnée, témoignant de la passion que les
hommes, dans le siècle des raisonneurs, mettaient a disputer de ces
matières, comme si l'on eût été en plein moyen âge, au beau milieu
des siècles « gothiques » ! Quelles devaient être les réflexions des
encyclopédistes, en parcourant la série des considérants théologiques,
dont le Parlement de Paris faisait précéder son fameux arrêt du
G août 170*2 :
Attendu que les doctrines de la Société « sont favorables au schisme
des Grecs, attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit,
favorisent l'arianisme, le socianisme, le sabellianisme, le nestorianisme ;
ébranlent la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites
du sacrifice et du sacrement ; reproduisent l'hérésie de Wiclef ; renou-
vellent les erreurs de Tribonius, de Pelage, de Gassien, de Faust, des
Marseillais; ajoutent le blasphème à l'hérésie ; sont injurieuses aux saints
Pères, aux apôtres, à Abraham, aux prophètes, à saint Jean-Baptiste,
aux anges ; outrageants et blasphématoires contre la Bienheureuse Vierge
Marie; attaquent le mystère de la Rédemption; favorisent l'impiété des
déistes; ressentent l'épicuréisme ; apprennent |aux hommes à vivre en
bêtes, etc.
« Si les jésuites méritaient l'expulsion, remarque Lanfrey, quelle
peine méritaient donc de pareils juges*? » C'est parler comme aurait
parlé Voltaire lui-même, et d'Alembert ne s'exprimait pas différem-
ment :
1 Dict. phil., Eucharistie, XXIX, 262, 2Ô3.
* Dict. phil., Démoniaques (XXVIII, 327). Cf. Convulsions, XXVIII, 224.
3 Lanfrey, op. cit., 260.
i*> LES PHILOSOPHES
Cependant le parlement se bat à outrance avec les jésuites; et moi, qui
n'aime ni les fanatiques parlementaires, ni les fanatiques de Saint-Ignace,
tout ce que je leur souhaite, c'est de se détruire les uns parles autres, fort
tranquille d'ailleurs sur l'événement, et bien certain de me moquer de
quelqu'un, quoi qu'il arrive. Quand je vois cet imbécile parlement, plus
intolérant que les capucins, aux prises avec d'autres ignorants, imbéciles
et intolérants comme lui, je suis tenté de lui dire ce que disait Timon le
Misanthrope à Alcibiade : « Jeune écervelé, que je suis content de te
voir à la tête des affaires! Tu me feras raison de ces marauds d'Athé-
niens! » La philosophie touche peut-être au moment où elle va être
vengée des jésuites. Mais qui la vengera des Orner et compagnie? Pouvons-
nous nous flatter que la destruction de la canaille jésuitique entraînera
après elle l'abolition de la canaille jansénienne et de la canaille into-
lérante ' ?
Et puis, cet acharnement janséniste ne disait rien qui vaille aux
philosophes. On n'ignore pas que Voltaire et ses amis se sont bien
gardés, eux, de confondre le jansénisme et la libre pensée. Ils
étaient payés pour se tenir sur leurs gardes. « Cependant, écrit
Voltaire, qui a marqué les points de cette lutte entre les succes-
seurs de Port-Royal et ceux du P. le Tellier, et jésuites et jansé-
nistes se réunirent tous contre Y Esprit des Lois, et contre... et con-
tre.*., et contre... et contre... Et nous osons, après cela, nous
moquer des Lapons, des Samoièdes et des Nègres, ainsi que nous
l'avons dit tant de fois-! » Les uns et les autres, partisans de Loyola
ou de Jansen, se valaient. Quand il raconte ce qu'il a vu une fois
transporté au ciel « comme le savent tous ses amis 3 » , Voltaire ajoute :
« Le jésuite Le Tellier paraissait fièrement, la bulle Unigenitus à
la main. Mais à ses côtés s'éleva tout à coup un monceau de
2000 lettres de cachet. Un janséniste y mit le feu. Le Tellier fut
brûlé jusqu'aux os, et le janséniste, qui n'avait pas moins cabale
que le jésuite, eut sa part de la brûlure4 ». Les philosophes pen-
sèrent avec raison que ces exaltés seraient terribles lorsqu'ils
s'uniraient un beau jour contre eux, et ils devinèrent que le besoin
d'affirmer leur propre orthodoxie, après avoir ruiné les jésuites,
pousserait les parlementaires jansénistes à un redoublement de zèle,
1 A Voltaire, 8 septembre 1761, Œuvres, V, 80, 81.
2 Dict. phïl., Convulsions, XXVIII, 224.
3 Ibid., Dogmes, XXVIII, 440.
4 Ibid., 442.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 183
qui se traduirait partie nouvelles persécutions1. L'arrêt qui frappe
les jésuites est du fi août 1762; quatre mois auparavant (10 mars
1762) Jean Galas avait été roué, étranglé et jeté au feu, après une
condamnation odieuse prononcée par le Parlement de Toulouse ;
deux ans après, ce sera le tour de Sirven ; deux ans après (1766),
les magistrats d'Abbeville condamnaient le jeune de la Barre à
avoir le poing coupé, puis la langue arrachée, puis la tète tranchée
et le corps réduit en cendres, et, pour qu'on comprit bien le
sens de cette exécution, on mit, sur le même bûcher que la victime,
le Dictionnaire philosophique et autres livres impies, auxquels on
faisait remonter la responsabilité de la faute du malheureux jeune
homme"-. Ce crime (je veux dire : celui des magistrats, bien entendu)
fut le crime de la magistrature en général. Les Parlements de pro-
vince étaient solidaires des juges d'Abbeville, et ne leur refusèrent
pas leur applaudissement ; celui de Paris examina la procédure,
la déclara régulière et confirma l'arrêt. Les philosophes avaient vu
juste. Je ne reprendrai pas la liste des ouvrages que le Parlement
condamna aux honneurs de la brûlure3. L'important, à cette heure,
est de comprendre pourquoi, au moment même où il détruisait les
jésuites, les Parlements ne pouvaient conquérir les sympathies
entières des philosophes. Voltaire dut se dire qu'il avait été bien
inspiré le jour où il s'était demandé si vraiment on n'aurait pas à se
repentir, de l'expulsion des jésuites. D'Alembert lui écrivait :
Savez-vousce qu'on me dit hier de vous? que les jésuites commençaient
à vous faire pitié, et que vous seriez presque tenté d'écrire en leur faveur,
s'il était possible de rendre intéressants des gens que vous avez rendus si
ridicules. Croyez-moi, point de faiblesse humaine ; laissez la canaille
janséniste et parlementaire nous défaire tranquillement de la canaille
jésuitique, et n'empêchez point ces araignées de se dévorer les unes
les autres4.
1 Barbier ne s'y trompe pas, et lorsque Pelletier de Saint-Fargeau a pro-
noncé ses conclusions contre les jésuites et que l'arrêt du Parlement du 8 mai
1761 lésa condamnés solidairement, il ne partage pas la joie delà foule et fait
des réserves du même genre (mai 1761, VII, 36a).
2 Cf. Jean Cruppi, un Avocat Journaliste au xvme siècle, Paris, Hachette
189a, Chap. III, 69 sq.
3 C'est l'expression consacrée (Bachaumont, Mém., 21 mars 1760, II, 172). On
dit aussi « avoir l'illustration de ïa Bastille » (ibid., 12 février 1766, p. 343).
A 25 septembre 1762, Œuvr., V, 98, 99.
181 LES PHILOSOPHES
La réponse, il faut la chercher dans cette lettre de Voltaire à la
Chalotais :
C'est une belle époque que rabolissement des jésuites ; j'oserais presque
dire avec Horace :
QuicI te exempta juvat spinis e pluribus una? (Ep., II, 2, 212.)
On me répondra que de toutes les épines c'était la plus pointue et la
plus embarrassante, et qu'il faut commencer par l'arracher; je répli-
querai :
Perge quo coepisti pecle.
La raison fait de grands progrès parmi nous, mais gare qu'un jour le
jansénisme ne fasse autant de mal que les jésuites en ont fait ! Que me
servirait d'être délivré des renards, si on me livrait aux loups1?
D'Alembert, le premier, ne s'était-il pas écrié, quelques mois
auparavant :
Jésuites, parlements, jansénistes, prédicanls de Genève, franche
canaille que tout cela, et, par malheur, canaille méchante et dangereuse.
Enfin le 6 du mois prochain, la canaille parlementaire nous délivrera
de la canaille jésuitique ; mais la raison en sera-t-elle mieux, et l'inf...
plus mal 2?
La raison ne s'en trouva pas mieux, et il le reconnut dans la
suite : « La canaille janséniste devint insolente depuis ses petits ou
grands succès contre les jésuites3 », et il alla jusqu'à déclarer à
Voltaire lui-même :
Au surplus, si vous voulez savoir mon tarif, je trouve qu'un philo-
sophe vaut mieux qu'un roi, un roi qu'un ministre, un ministre qu'un
intendant, un intendant qu'un conseiller, un conseiller qu'un jésuite, et
un jésuite qu'un janséniste 4.
Voltaire, d'Alembert et les encyclopédistes jugeaient d'après le
même tarif.
1 3 novembre 1762, LX, 435 sq.
2 A Voltaire, 3i juillet 1762, V, 92. « Il faut espérer, avait écrit Voltaire lui-
même, qu'après avoir purgé la France des jésuites, on sentira combien il est
honteux d'être soumis à la puissance ridicule qui les a établis. » (A la Chalotais,
17 mai 1762, LX, 254). Voltaire fut vite détrompé.
3 A Voltaire, 2 mars 1764, V, 122.
4 12 janvier 1763, V, io5.
ET LA SOCIÉTÉ FH.VNÇAISK AL WIII» SIÈCLE 185
IV
Il était nécessaire de dire ce qui précède, avant de passer aux
reproches adressés à Voltaire et à ses amis, sur leur conduite après
le coup d'Etat de Maupeou. Le « coup de filet » eut lieu le 20 janvier
1771 . Voltaire avait perdu toute illusion sur la régénération des par-
lements. Certes, il s'était laissé aller à un beau rêve : la magistra-
ture tout entière se reouvelant au souffle des idées nouvelles, et
adoucissant le Gode au nom de la tolérance et de la philanthropie ! Il
écrit dans le post-scriptum d'une lettre à Choiseul :
N. B. — Il s'est fait une grande révolution dans les esprits. Voici ce
qu'un homme très sage (l'abbé Audra) me mande de Toulouse : « Les
trois quarts du Parlement ont ouvert les yeux, et gémissent du jugement
des Calas. Il n'y a plus que les vieux endurcis qui ne soient pas pour la
tolérance. » Il en sera bientôt de même dans le Parlement de Paris, je
vous en réponds. On ne sera plus homicide pour paraître chrétien aux
veux du peuple. J'aurai contribué à cette bonne œuvre1.
Quelques mois plus tard, il pousse ce cri de triomphe :
Enfin la lumière est parvenue dans les têtes de quelques jeunes conseil-
lers de Toulouse, qui ont juré de faire amende honorable. Cuistres, fana-
tiques, misérables convulsionnaires, singes changés en tigres, assassins
du chevalier de la Barre, apprenez que la philosophie est bonne à quelque
chose2 !
La philosophie est victorieuse ! Elle a renversé les préjugés les
plus tenaces, ceux des parlementaires !
L'abbé Audra, parent et ami de l'abbé Morellet, docteur de Sorbonne
comme lui, professeur d'histoire à Toulouse, enseigne publiquement mon
Histoire Générale. Il a fait plus, il l'a fait imprimer à 1 usage des collèges,
avec privilège. Un vicaire l'a brûlée devant sa porte ; le premier président
La envoyé prendre par deux huissiers et l'a menacé du cachot en pleine
audience. Presque tout le Parlement court aux leçons de l'abbé Audra.
1 12 novembre 176*, LXV, 235 ; cf. à Christin, ibid., i3 novembre 1768,237.
- A Saint-Lambert, 4 avril 1769, LXV, 4i3. Ce n'était pas la première fois
que Voltaire se laissait aller à rêver une magistrature sachant se réformer
elle-même. Cf. 9 juin 1763,3 la Chalotais, LXI, 61; d'Alembert, de son côté,
avait eu aussi de ces moments d'espoir, cf.: à Voltaire, 9 septembre 1766, V,
i56 sq., etc., etc.
186 LES PHILOSOPHES
On ne reconnaît plus ce corps ; la philosophie commence à expier le
sang des Calas ; quel plaisir pour un pauvre capucin comme moi1!
Diderot, moins enthousiaste, caresse cependant le même rêve.
Après avoir parlé des idées généreuses de Dupaty -, avocat général
au Parlement de Bordeaux, du courage avec lequel il a humilié le
commandant de sa province qui n'est autre que le duc de Richelieu,
de l'indépendance dont il a fait preuve en luttant contre les évêques
qui avaient annulé des mariages protestants, et des quarante réha-
bilitations qu'il avait obtenues, Diderot s'écrie : « Si l'esprit de la
philosophie et du patriotisme allait s'emparer une fois de ces
vieilles têtes-là, oh ! la bonne chose ! Cela n'est pas impossible3 ».
Il fallut en rabattre. Les Dupaty étaient trop peu nombreux, quoi
qu'en eût pensé Voltaire, pour accomplir la révolution attendue.
Grimm l'avait bien répété à ses amis, et il écrivait, lorsque les
encyclopédistes saluaient de leurs cris de joie le jeune magistrat
philosophe Servan :
Un jeune magistrat qui se meurt de la poitrine, élevant sa voix du fond
d'une province4, n'a pas assez d'autorité sur les esprits forts pour faire la moin-
dre impression, et, s'il n'y prend garde, et que sa passion pour la philosophie
transpire, il se fera des affaires avec son corps; car, Dieu merci, la magis-
trature n'est pas moins opposée au progrès de la raison en France que le
clergé, ce qui nous donne une perspective très consolante. Une autre
considération qui m'empêche de partager la joie de nos philosophes, c'est
que j'ai peine à me persuader que les enfants, même les mieux inten-
tionnés, fassent jamais grand bien. Il nous faudrait, à la place des vieux
magistrats jansénistes et des jeunes magistrats philosophes, des hommes
d'Etat éclairés et intègres ; mais lorsque la sagesse et la fermeté de ces
derniers se consument à repousser les traits de la calomnie, les bons
citoyens se désolent et pleurent sur la patrie.-'
Revenons à Maupeou ; certes, il paya d'audace, mais on ne sau-
rait dire s'il fut plus téméraire qu'habile. Cet homme, si durement
1 A d'Alembert, 3 mars 1770, LXVI, 182. Cf. à Mme de Florian, mémo date,
ibid., i83 sq.
2 Sur la correspondance de Dupaty et des philosophes, voyez Carré, article
cité, Dupaty et la correspondance de Vergniaud, 296 sq. Cf. aussi : Voltaire,
Beuchot, LXV, 332, 20 janvier 1769; LXVI, 474, 5 novembre 1770, etc.
a A M"1 Volland, XIX, 323-324, édit. Assézal, 22 septembre 1769.
4 Dans le Disc, sur l'administrai, de la justice criminelle (prononcé à la
rentrée du Parlement de Grenoble, en novembre 1767).
3 Février 1767, VII, 224.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 187
jugé1, comprit du moins fort bien comment il pouvait rallier les
suffrages à sa réforme, et se faire pardonner peut-être de l'avoir
imposée par la violence. Il dénonçait au public les anciens Parle-
ments, comme coupables d'avoir, par leur obstination, empêché
toutes les améliorations désirables; il montrait comme conséquences
immédiates de la suppression des privilèges, la gratuité de la
justice et l'admissibilité de tous les citoyens aux fonctions judi-
ciaires ; il remplaçait le ressort démesuré du Parlement de Paris par
des circonscriptions plus restreintes, pour le plus grand bénéfice
des justiciables ; il promulguait enfin des édits, où se retrouvaient
les accents des philosophes et comme un écho des encyclopédistes -,
De tout cela, Voltaire devait louer le chancelier, et il allait, dans une
multitude de brochures, de pamphlets, d' « articles » adroits et
spirituels, développer les raisons qu'avait le peuple de se réjouir de
la chute des anciens Parlements et d'acclamer les nouveaux.
C'était là sans doute une idée féconde, dit M. de Carné en résumant
les grandes lignes des projets de Maupeou, dont l'application, si elle
n'avait été bientôt interrompue par une restauration parlementaire, aurait
rendu possible le succès des tentatives si malheureusement avortées de
1774 à 1787 3.
La création des conseils supérieurs, déclare à son tour M. de Flam-
mermont, devait donc être bien accueillie ; elle rapprochait les juges des
justiciables, qui n'étaient plus obligés à d'aussi longs voyages pour
trouver justice, et toutes les affaires qui naguère affluaient au Parlement
de Paris, partagées entre sept tribunaux d'appel, pouvaient recevoir
une prompte solution. C'était un grand et réel bienfait pour les provinces
et pour les villes où les Conseils furent établis4.
1 Voyez la façon dont parle de lui M. Maugras, la Duchesse de Choiseul,
p. 40 sq. « Il portait sur son visage tous les signes de la bassesse de son âme
et sa personne inspirait une répulsion instinctive, etc.. » M. Flammermont
(op. cit., préface) déclare : « On me trouvera peut-être sévère pour Maupeou.
Cependant je puis affirmer que je me suis toujours efforcé d'être juste et que
j'ai cherché la vérité avec ardeur. » M. Flammermont est, en effet, beaucoup
moins dur pour le chancelier, et juge fort équitablement sa réforme. L'auteur
de l'Observateur Hollandais, peu favorable au chancelier, nous trace un poitrail
physique et moral de Maupeou, beaucoup moins horrible : ci Ses ennemis le
trouvent affreux de visage, parce que la haine enlaidit tous les objets de cette
passion. » (Lettre II, p. 3n.)
2 Lire le Préambule de l'édit de Maupeou, portant création des Conseils supé-
rieurs (Flammermont, op. cit., 278).
3 De Carné, les Etats de Bretagne, etc., 2e édit. Paris, Didier, 1875, 11,223.
4 Flammermont, op. cit., 287. Cf. Jean Cruppi, op. cit., ch. vi, p. 253 sq.
188 LES PHILOSOPHES
Après cela, on peut bien penser que Voltaire avait quelques raisons
pour approuver les réformes de Maupeou, qui nous paraît avoir
tenté dans la justice un effort analogue à celui que devait tenter
Turgot dans l'administration. L'un et l'autre essayèrent la « mise
au point» de leurs départements respectifs, et, à distance, nous nous
rendons bien compte qu'ils cherchèrent tous deux à concilier la
monarchie et les idées philosophiques. On est donc étonné de voir
des critiques, aussi favorables au xviue siècle que Villemain, repro-
cher sèchement à Voltaire d'avoir « célébré l'œuvre arbitraire d'un
ministre despote et d'une courtisane ' ! » De même, M. Soury, après
avoir fait un précis éloquent et trop enthousiaste, à notre avis, de
l'histoire du Parlement au xvme siècle, ajoute : « Il est fâcheux que
la rancune, un zèle mal entendu et un goût singulier de la courti-
sanerie aient égaré Voltaire au point de lui faire faire une mauvaise
action, l'apologie du coup d'Etat Maupeou, et, qui plus est, un
mauvais livre, Y Histoire du Parlement de Paris* ». Le jugement
est injuste et outré. Qu'il y ait eu un peu de tout cela, dans la
conduite de Voltaire, c'est possible ; mais il y avait aussi, sans
aucun doute, la joie de voir réaliser un certain nombre des innova-
tions qu'il demandait, et notamment la disparition de cette vénalité
des charges dont il avait si souvent dénoncé les obus.
De quel secours fut Voltaire à Maupeou dans cette circonstance,
on doit l'imaginer sans peine. Les ennemis des nouveaux Conseils
essayaient de les tuer, dès le début, par le ridicule. Les épigrammes
et les couplets se succédaient sans relâche ; quelques-uns sont restés
célèbres, celui-ci par exemple :
La cour royale est accouchée
De six petits parlementeaux,
Tous composés de coquineaux...
Le diable emporte la couvée !
M'11 du Deffand écrit à Walpole :
On a reçu ces jours-ci, au nouveau Parlement, un nouveau conseiller.
Le jour qu'il prit séance on jugeait un procès. L'usage est que le dernier
reçu donne son avis le premier ; mais, comme il n'en savait rien, il
gardait le silence. Le premier président lui dit : « Monsieur, qu'opinez-
» Op. cit., III, 417-
2 Op. cit., préface, 17.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 189
vous? — Monsieur, répondit-il, je ne copine pas; je ne copinerai qu'après
que tous ces messieurs auront copine l. »
Sur ce terrain, Voltaire était un allié de tout premier ordre.
Il puisa à pleines mains dans son sac à malices, et ce fut une averse
de quolibets. Déjà, quand il rencontrait quelque àne à la porte
de son jardin, il disait avec une gravité comique : « Passez, je
vous prie, Monsieur le Président'2! » Il s'était souvent moqué, avec
d'Alembert, de « ce tribunal respectable qui ne s'embarrassait guère
que le peuple eût du pain, pourvu qu'il eût les sacrements3 »!
Dans la Pucelle, le Parlement avait son couplet, au chant III (Des-
cription du Palais de la Sottise) :
Galigaï, ma chère maréchale,
Du Parlement, épaulé de maint pair,
La compagnie ignorante et vénale
Te fait chauffer en feu brillant et clair,
Pour avoir fait pacte avec Lucifer.
Ah ! qu'aux savants notre France est fatale.
Qu'il y fait bon croire au pape, à l'enfer!
Et se borner à savoir son Pater!
Je vois plus loin cet arrêt authentique
Pour Aristote et contre l'émétique4.
Voltaire se met à l'œuvre avec ardeur; l'édition Beuchot renferme
dans le tome XLVI5, un certain nombre des écrits relatifs à la
suppression des Parlements. Mais c'est surtout dans ses lettres
qu'on le voit revenir avec insistance et sans se lasser sur cette
question qui lui tient à cœur ; il y a là quelques mots qui restent :
Je ne donne pas six mois pour qu'on bénisse M. le Chancelier de nous
avoir délivrés de trois cents procureurs. Il y a vingt-quatre ans que le roi
1 Mm» ciu Deffand à Walpole (Didot, 1864), 27 mars 1771, I, 335. Sur les
épigrammes, couplets, etc., lancés contre le Parlement Maupeou, cf. Maugras,
la Duchesse de Choiseul, 87 sq.
2 Prince de Ligne, Pensées et Lettres (collect. Barrière): Mon séjour chez
M. de Voltaire, p. 43, 46 sq.
:! J) Alembert à Voltaire, 24 février 175g, V, 62.
4 Beuchot, XI, 58, 5cj. Voir dans Fontaine, op. cit., 2e partie, VI, 208, le rôle
du président Fierenfat dans l'Enfant prodigue de Voltaire.
& 480-539. Cf. XXVII, Histoire du Parlement de Paris (1769-1775).
190 LES PHILOSOPHES
de Prusse en fit autant : cette opération augmenta le nombre des agricul-
teurs et diminua le nombre des chenilles1.
Reconnaissons même qu'il lui fallait une certaine fermeté de
caractère pour se lancer à corps perdu dans la mêlée. La même main
avait frappé Ghoiseul et les Parlements : nous avons dit plus haut
que beaucoup de gens voyaient, dans les deux mesures, une double
revanche des jésuites. Voltaire ne risquait-il pas de s'aliéner
Ghoiseul, le soutien des Parlements, et, à cette date, l'homme le plus
populaire de France? Dès le début, le philosophe marque sa place
avec une netteté et une franchise qui déroutent toute fausse inter-
prétation :
« Quoi qu'il arrive, je suis choiseulliste et ne suis point parle-
mentaire -. »
Il répond, non sans esprit, à M"'e du Deffand :
Je ne crois point du tout leur manquer (aux Ghoiseul) en détestant des
pédants absurdes et sanguinaires. J'ai abhorré, avec l'Europe entière, les
assassins du chevalier de la Barre, les assassins de Calas, les assassins de
Sirven, les assassins du comte de Lally. Je les trouve, dans la grande
affaire dont il s'agit aujourd'hui, tout aussi ridicules que du temps de la
Fronde. Ils n'ont l'ait que du mal, et ils n'ont produit que du mal.
Vous savez probablement que d'ailleurs je n'étais point leur ami. Je
suis fidèle à toutes mes passions. Vous haïssez les philosophes, et moi je
hais les tyrans bourgeois. Je vous ai pardonné toujours votre fureur
contre la philosophie, pardonnez-moi la mienne contre la cohue des
enquêtes 3.
1 A l'abbé Mignot, 24 juin 1771, LXVII, 187.
2 A Saint-Lambert, 7 avril 1771, LXVII, 122. Voltaire avait d'autant plus
de mérite qu'on ne lui pardonna pas, à Chanteloup, de ne pas être parlemen-
taire, et qu'on ne lui fut pas très reconnaissant de se montrer choiseulliste.
Cf., dans l'édition Saint-Aulaire, la lettre de la duchesse de Choiseul à Mme du
Defl'and, du 14 avril 1772 (II, 167), lettre dont M'"e du Deffand communique une
copie à Voltaire (du Deffand à la duchesse de Choiseul, 18 avril 1772, II, 170).
On trouve aussi des mots très durs de la duchesse de Choiseul, au sujet de
Voltaire : « Si le chancelier, comme on le dit, est renvoyé, ne croyez-vous
pas que Voltaire sera bien piqué d'avoir fait les lois de Minos en son honneur?
Il devrait se désabuser de chanter les ministres, ils ne durent pas assez pour
qu'il puisse être payé de ses chansons!» (A. du Deffand, 6 mai 1772, II, i83.)
Cf. ibid., II, 262, 285, 289 (l'injustice pour VEpitre à Horace est au moins sur-
prenante, dans le milieu délicat des Choiseul); 299 sq., 35i.
3 A Mme la marquise du Deffand, 5 mai 1771, Beuchot, LXVII, i38. Cf. à la
duchesse de Choiseul, i3 mai 1771, ibid., 148, 149, et à M'«e du Deffand,
1e1' juin 1 77 1 , ibid., 162.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VI XVIII* SIÈCLE 191
A Richelieu, il déclare avec autant d'énergie :
Le solitaire n'a écouté que son cœur : il est intimement persuadé que
l'ancien Parlement de Paris avait autant de tort que du temps de la
Fronde; il ne peut d'ailleurs aimer ni les meurtriers de Calas, ni feux du
pauvre Lally, ni ceux du chevalier de la Barre. Les jurisconsultes de
l'Europe, et surtout le célèbre marquis Beccaria, n'ont jamais qualilié ces
jugements que d'assassinats1 ;
et, joignant l'éloge de ce qu'a construit Maupeou à la critique
violente de ce qu'il a détruit, il répète au comte de Rochefort :
Je déteste toujours les assassins du chevalier de la Barre, je respecte le
gouvernement du roi. Rien n'est si beau que la justice gratuitement
rendue dans tout le royaume, et la vénalité supprimée. Je trouve ces deux
opérations admirables et je suis affligé qu'on ne leur rende pas justice2.
On ne peut pas dire qu'il n'affirme pas carrément ses idées, et il
serait trop commode de ne voir là qu'un acte de courtisanerie. Je ne
vois pas bien ce que Maupeou peut faire perdre au patriarche de
Ferney ; je vois très bien ce que le patriarche a à perdre, s'il va
contre l'opinion publique; or, il entreprend, non de la suivre, mais
de la ramener ; quand il n'y réussit pas, il s'indigne :
Je remercie infiniment Mme d'Argental d'avoir fait parvenir à
Mme Gorbi les imprécations contre les cannibales en robe qui se sont
souillés tant de fois du sang innocent, et qu'on a la bêtise de regretter.
(Les Peuples au Parlement.) Il était digne de notre nation de singes de
regarder nos assassins comme nos protecteurs. Nous sommes des mou-
ches qui prenons le parti des araignées3.
N'exagérons pas, d'ailleurs, comme on l'a fait trop longtemps,
les protestations du pays contre le coup d'Etat. « Cette fois, dit
Villemain, la France n'est pas avec Voltaire'1! » Barni répète avec
i A Richelieu, 20 mai 1771, LXVIII, i56. Cf. à Elie de Beaumont, 7 juin 1771 .
ibid . . 1G9.
2 Décembre 177 1, LXVII, 317.
3 A d'Argental, 1" juillet 1771, Beuchot, LXVII, 19Ô, 196; cf. à Richelieu,
20 juillet 1 77 1 , ibid., 209, 210. Voyez sur Voltaire et les Parlements : Desnoi-
reterres, Voltaire et la Société au xvme siècle, VII, 377 sq.
4 Villemain, op. cit , III, 417. Opposer ibid., 208. « Une double révolution
sociale s'était donc faite. Le principe qui avait animé ces corps était tombé, et
l'esprit de liberté, qu'ils avaient protégé, invoquait un autre appui. »
192 LES PHILOSOPHES
Henri Martin : « Pour la première fois, l'opinion ne fut pas avec
Voltaire, mais avec Mably. Elle méprisait trop le ministère pour
lui savoir gré de ses réformes1, » Nous avons noté qu'en province
les conseils supérieurs furent soit constitués soit complétés avec
les membres des anciens Parlements : là, sans doute, il n'y eut
pas de révolution ; on assure même que, si le nombre des juges
n'avait pas été diminué par la réforme, l'immense majorité des
anciens magistrats aurait réclamé un poste dans les tribunaux Mau-
peou'-'. Il ne semble même pas qu'il y ait eu del'agitation, dans toutes
les villes où les tribunaux furent complètement renouvelés. A Lyon,
à Aix, à Rennes on applaudit à l'installation des conseils supérieurs ;
à Besançon, le peuple va plus loin : il insulte les anciens parlemen-
taires3. « Nulle part, conclut M. Carré, on ne vit se produire de
protestation populaire contre la révolution qu'effectuait Maupeou. »
En somme, pour tout esprit non prévenu, Maupeou a réussi,
au delà même de ce qu'il aurait pu espérer. La nation a été décon-
tenancée d'abord ; puis, elle s'est ressaisie, et elle a trouvé que le
présent valait bien le passé4. Les partisans des parlementaires ne
nient pas le désintéressement montré par le peuple à l'égard des
« Pères de la Patrie »; ils l'expliquent, en disant que l'attention fut
distraite par les enchantements de la vie à cette époque, ou par
les projets politiques et économiques qui naissaient tous les jours
sous la plume des écrivains et la tenaient en haleine, les yeux fixés
vers l'avenir. Mais pourquoi aussi ne pas penser que le public, qui
i Barni, Hist. des idées morales et politiques, etc.: Voltaire, I, 289. Henri
Martin, Histoire de France, XVI, 285.
* Carré, op. cit., 168.
3Ibid., 168. « Au surplus, finit par déclarer l'Observateur Hollandais, très
ennemi de la réforme, si, malgré les espérances de certains enthousiastes, ce
tribunal prend consistance, il se régénérera insensiblement, et la postérité sera
aussi bien jugée que l'étaient nos pères »; et pourtant l'auteur rapporte toutes
les accusations dont on accable les nouveaux magistrats, (1 15, 116, Lettre III.)
4 « Les parlements vont donc défiler paisiblement ! » (Voltaire à Tabareau,
9 septembre 177 1, édit. Cayrol, II, a55.) « En moins d'un an, écrit l'Observa-
teur Hollandais, ils furent tous supprimés et recréés, et l'on vit remonter
sur ces mêmes fleurs de lys des magistrats qui naguère avaient couvert d'une
flétrissure indélébile ceux qui oseraient s'y introduire par une pareille lâcheté !
Un corps entier d'entre eux, oubliant sa marque, de tribunal souverain qu'il
était avant, consentit à n'être plus qu'une cour subalterne. » (Lettre III,
p. m.) (Le Parlement de Douai, recréé comme Conseil supérieur ressortissant
au Parlement de Paris.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIIIe SIÈCLE 193
était choqué de l'intolérance religieuse des anciennes assemblées, de
leur égoïsme, de leur ridicule opposition à toute tentative d'amé-
lioration dans n'importe quel sens, ne regrettait plus « ce tripot de
tuteurs de rois », où « Maître Joly de Fleury braillait des absurdités,
chambres assemblées », et où ses confrères débitaient leurs « âne-
ries1 » ? « Avouez qu'il est plaisant, avait écrit Voltaire, de voir le
Parlement donner un arrêt contre la petite vérole- », étala suite
de cet arrêt du 8 juin 176^, il écrivait les quelques pages qui portent
pour titre :
« Orner de Fleury étant entré, ont dit », où il se raille d'une
façon burlesque de ces « ânes » doctes et prétentieux :
« Ainsi, messieurs, vous qui êtes les meilleurs médecins et les meilleurs
théologiens de l'Europe, vous devez rendre un arrêt sur la petite vérole,
ainsi que vous en avez rendu sur les catégories d'Aristote, sur la circu-
lation du sang, sur Témétique et sur le quinquina. On sait que vous vous
entendez, par état, à toutes ces choses comme en finances3. »
Tout cela est bien pour quelque chose dans l'indifférence du peu-
ple à l'égard des magistrats frappés. Ne nous fions pas à Hardy,
parlementaire et janséniste, ou plutôt ne pensons pas que toute la
France fut remuée comme Paris, ni que Paris fut remué profondé-
ment. La preuve, c'est que le Parlement n'existe plus à partir du
coup d'État : il n'avait donc pas de bien profondes racines. Quand
il va revenir, il sera dépaysé ; il s'unira au clergé pour essayer
de défendre encore leurs communs privilèges, et, préoccupés de
cette seule idée, les magistrats laisseront Louis XVI abolir le
droit de servitude et de mainmorte dans ses domaines, sans rien
faire pour que la nation entière soit débarrassée de ces chaînes
vieillies mais toujours pesantes. Chassé par Louis XVI, le Parle-
ment gardera une contenance digne; toutefois, cela ne lui rendra
pas la vie ; les magistrats sentent bien qu'ils ne seront jamais
plus ce qu'ils ont essayé d'être, « une assemblée représentative de
la nation entière », comme disait d'Argenson, ni des Etats Géné-
raux au petit pied '' ; il eût fallu, pour cela, être un peu plus de
1 Voltaire, Beuchot, LVIII, 10; 4<25 Soi, etc.
2 LXI, 298.
3 Mélaru/es, XXXXI, 17.
4 IV, 8'i, 3i juillet 1743 ; V, 42, 26 décembre 1747-
Univ. de Lyon. — M. Roustan. 13
194 LES PHILOSOPHES
leur siècle, et s'inspirer davantage de cette philosophie dont ils
brûlaient les ouvrages : comme le clergé, comme la noblesse d'épée,
la noblesse de robe réclamait à son tour la convocation des Etats
Généraux. Maupeou avait donc frappé juste, et, s'il était venu à
bout du Parlement, il faut bien croire que le Parlement avait fait
ce qu'il fallait pour disparaître.
De même, est-il juste de reprocher à Voltaire d'avoir été « seul
de son parti » à soutenir le gouvernement contre les magistrats ?
C'est l'avis de M. Flammermont, dans ce livre si remarquable
qu'on ne peut guère lui reprocher qu'une inadvertance de détail1.
Je sais que, parmi les philosophes, certains se demandèrent si, le
Parlement disparu, l'autorité royale, désormais sans entrave, ne
serait pas plus inclinée vers la tyrannie2. Mais j'ai eu l'occasion de
prouver qu'on s'entendait fort peu et fort mal à cette époque, sur
les barrières qui pouvaient être opposées à l'omnipotence du souve-
rain, et que les philosophes furent loin de se montrer disciples de
Montesquieu. En tout cas, est-il permis de dire que Voltaire n'eut
pas l'assentiment des « frères », et qu'il fut non seulement abandonné
parla nation, mais encore par les philosophes ? Je sais bien qu'on
refuse de ranger Rousseau parmi les Encyclopédistes ; quelle pou-
vait être cependant son opinion sur des magistrats qui avaient
condamné l'Emile, pour cette raison entre autres que « des hommes
élevés dans de pareilles maximes seraient préoccupés de la tolé-
rance3 » ? Est-ce d'Alembert qui pouvait regretter les Parlements ?
Il déclarait à Frédéric :
La philosophie pourrait bien éprouver en France ce malheureux sort
(d'être livrée au bourreau et aux bûchers), si, comme on nous en menace,
les jésuites y sont rappelés; le parlement qui les avait chassés, vient
d'être chassé à son tour; il n'était guère plus tolérant qu'eux, et plus
favorable à la philosophie ! 4
»
1 Op. cit., 422> 423, 424-
2 Mably, entre autres, était « parlementaire ». Cf. Des Droits et des
Devoirs des cito;/ens (entretiens avec lord Stanhope), passim et surtout p. 277
sq. (17 août 1708), 294 sq. (18 août 1758), etc.
3 Au reste, voici un extrait des remontrances du Parlement du i5 avril
1752. « La philosophie superbe qui, follement jalouse de la divinité même
voit à regret les hommages qui lui sont rendus, a jugé que c'était le moment
de produire son malheureux système de l'incrédulité, etc. » Cf. Barbier, V,
19G sq.
4 21 avril 1771, V, 3i.i.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE \r XVIII» SIÈCLE 195
Le philosophe avait appelé cette chute de tous ses vœux :
La philosophie, disait-il en 1 7^6 au roi de Prusse, a grand hesoin de
la protection, aussi éclairée que puissante, que V. M. lui accorde; l'achar-
nement contre elle est plus grand que jamais, de la part des prêtres et
des parlements, qui, dans la guerre cruelle qu'ils se font, conviennent de
temps en temps de quelques jours de trêve pour tourmenter les sages.
Ces parlements, bien indignes de l'opinion favorable que les étrangers
en ont conçue, sont encore, s'il est possible, plus abrutis que le clergé,
par l'esprit intolérant et persécuteur qui les domine. Ce ne sont ni des
magistrats, ni même des citoyens, mais de plats fanatiques jansénistes,
qui nous feraient gémir, s'ils le pouvaient, sous le despotisme des absur-
dités théologiques, et dans les ténèbres de l'ignorance qu'entraînent la
superstition et l'oppression1.
Plus tard, quand les magistrats seront rentrés en fonctions,
d'Alembert regrettera, dès les premiers jours, la « cuisine de Mau-
peou » ; le Parlement de Maupeou était une « bête puante », l'autre
une (( bête venimeuse » ; dès qu'il est revenu, il « recommence son
train- » ; d'Alembert s'en plaint encore à Frédéric :
V. M., en honorant de ses bienfaits le malheureux et intéressant
d'Etallonde, va donc venger l'innocence opprimée par la censure des
prêtres et les arrêts des Parlements, car les philosophes n'ont pas plus
à espérer des uns que des autres. En effet, ces deux corps qui sous
le règne du feu roi se heurtaient sans cesse pour des billets de confession,
pour je ne sais quelle bulle de la fin du règne de Louis XIV, paraissent
avoir fait contre la philosophie une ligue offensive et défensive, et contre
le progrès des lumières.
Ces parlements qui brûlent, sans miséricorde, les œuvres des philoso-
phes, pourraient bien, si on les laissait faire, échauder les philosophes
eux-mêmes3 !
On trouvera d'autre part dans l'édition des œuvres de d'Alembert,
1 14 septembre i766; V, 2ti5. Cf. : « Les Parlements finiront mal et plus tôt
qu'on ne croit; ils sont trop fanatiques, trop sots et trop tyrans. » (26 mars
1760, ibid., i38). Pour le ton avec lequel on s'exprimait sur les magistrats,
entre encyclopédistes, cf. ibid., 9 septembre 1766, V, i56 : « Je ne sais pas
exactement si la tête de veau (Pasquier) a parlé contre vous à ses confrères les
singes ! »
2 20 février 1776, à Frédéric, V, 372. Voir, d'autre part, les lettres à Vol-
taire, 9 juillet 1761, V, 78, 79; 3i octobre 1761, V, 85; 3i mars 1762, V, 88,
sq.; 12 janvier 1768, V, 107, etc.. etc.
3 i5 octobre 1773, V, 367.
196 LES PHILOSOPHES
parue en i8o5, un réquisitoire injurieux de Damilaville, sous ce
titre : « A d'Alembert, sur les Parlements1 » ; le manuscrit est
incomplet, mais on y verra comment les philosophes voulaient
« démasquer ce sénat de Midas aux yeux de l'Europe qui en était
la dupe, et qui les croyait des hommes d'Etat, des républicains, des
philosophes, des pères de la patrie, lorsqu'ils n'étaient que des plats
jansénistes et des sots importants - ».
Helvétius aurait signé ce réquisitoire, et pour cause3. Morellet,
aussi, puisqu'il écrivait à lord Shelburne, en 1776 :
Il est trop vrai que ces pères du peuple, ces défenseurs delà nation,
sont ses véritables ennemis. Il est trop vrai que, moitié prévention aveu-
gle et moitié vil intérêt, ils mettent et mettront des obstacles éternels
à tout le bien qu'on voudra faire. On ne les paye pas comme chez vous,
mais c'est précisément parce qu'on ne daigne pas les acheter qu'ils sont
opposés à l'Administration, tous prêts, comme chez vous, à lui vendre ces
mêmes intérêts du peuple auxquels ils s'opposent aujourd'hui... Oh ! je
vous en prie, mylord, répandez bien chez vous cette triste vérité, que nos
parlements sont comme chez vous les vrais ennemis du peuple7' :
Marmontel, aussi, puisqu'il jugea les Parlementaires avec non
moins de sévérité :
On savait, écrit-il dans ses Mémoires, Lamoignon occupé des moyens
de simplifier la procédure et d'en diminuer les longueurs et les frais;
1 D'Alembert, Œuvres, i8o5, V, 4o8-4i3.
- Ibid., Damilaville à d'Alembert sur la lettre de Rousseau à l'archevêque
de Paris, V, 402 sq. ; p 4°7 (Damilaville reproche à Jean-Jacques de n'avoir
pas démasqué, etc...). La lutte durera d'ailleurs, âpre, acharnée, entre les
philosophes et les magistrats, jusqu'à la fin du siècle. Je signale la très
curieuse brochure de M. Henri Carré, la Revision du procès Lally ( 1 778-1 786),
Paris, 1903 (extrait du Compte rendu de l'Académie des sciences morales et
politiques). On verra, notamment dans la partie IV, p. 25 sq., comment Con-
dorcet répondit à une sortie de d'Esprémesnil contre Voltaire; pour les
besoins de la cause, Condorcet niait qu'on pût faire de Voltaire « un ennemi
de la magistrature ». (ibid., 27).
• 3 « Du a3, mardi, assemblée des Chambres au Palais. M. le Procureur général
a dénoncé à la Cour le livre intitulé : l'Esprit, de M. Helvétius, le Dictionnaire
des sciences ou i Encyclopédie, et six brochures, même un Almanach des
esprits forts, contenant apparemment quelque chose du matérialisme, car
c'est là le grand grief.» (Barbier, janvier 1709, VII, 120). Lessix brochures sont
indiquées dans une note de la page 120; le Parlement n'y allait pas de main
morte.
4 Lettres à lord Shelburne (Pion, Nourrit, 1898), 1 2 mars '177", 100. 101.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 197
c'était aux yeux de son ancien corps une espèce d'hostilité qui l'y faisait
craindre et haïr1.
Pas un instant, il n'aura foi clans l'opposition du Parlement :
Les parlements étaient appuyés dans cette opposition par un parti con-
sidérable ; le clergé, la noblesse, tous les gens en crédit faisaient cause
commune avec la haute magistrature. Misérable avarice qui les a tous
perdus* !
Il ne prendra pas au sérieux l'appel des magistrats à la nation,
et leur sincérité, quand ils demandentcles Etats Généraux, lui paraît
plus que douteuse :
Mais à considérer la masse et l'ensemble des hommes, cet appel (des
privilégiés) à la nation ne pouvait être qu'une menace feinte, ou qu'une
résolution aveuglément passionnée. On devait bien savoir que, pour les
corps privilégiés et les classes favorisées, le plus redoutable des tribunaux
était celui du peuple, que surchargé d'impôts ce ne serait pas lui qui leur
accorderait d'en être exempts plus que lui-même ; et ces corps ayant tout
à craindre de la discussion de leurs privilèges, il est peu vraisemblable
qu'ils eussent mieux aimé les livrer aux débats d'une Assemblée popu-
laire 3.
La défiance de Marmontel à l'égard des Parlements, comme celle
des philosophes, est donc invincible. Celle de Diderot est plus com-
plète encore et s'exprime avec une indignation violente. Veut-on un
extrait de son jugement sur Y Histoire du Parlement de Paris? Nous
serons dispensés d'aller plus loin, et on nous permettra de conclure
que Voltaire n'était pas seul de son parti, mais entouré des meilleures
tètes de son parti. « Un homme plus instruit, déclare Diderot, aurait
sans doute traité ce sujet important d'une manière plus profonde. »
Diderot trouve donc Voltaire trop tendre, et voici, d'après lui, ce
qu'il aurait fallu plus énergiquement démontrer3 :
Nous aurions vu ce corps se faire exiler, refuser la justice au peuple,
et amener l'anarchie, lorsqu'il s'agissait de ses droits chimériques ;
jamais, quand il était question de la défense du peuple... Nous l'aurions vu
intolérant, bigot, stupide, conservant ses usages gothiques et vandales, et
i Œuvres posthumes, IV, (livre XIII), 10.
* Ibid., IV (XIII), 12.
3 Ibid., IV (XIII), i3, et aussi 24, 25, 26, etc.
3 Edition Assézat, VI, 402 sq. Morne satire des Parlements dans Mercier,
198 LES PHILOSOPHES
proscrivant le sens commun... Nous l'aurions vu ardent à se mêler de
tout, de religion, de gouvernement, de guerre, de police, de finances,
d'arts et de sciences, et toujours brouillant tout d'après son ignorance,
son intérêt et ses préjugés. Nous l'aurions vu insolent sous les rois faibles,
lâche sous les rois fermes. Nous l'aurions vu plus arriéré sur son siècle,
moins au courant des progrès de l'esprit, que les moines enfermés dans
les cellules des chartreuses. Nous l'aurions vu fermant les yeux sur le
fond, et toujours dominé par l'absurdité de ses formes. Nous l'aurions vu
vendu à l'autorité; la plupart de ses membres pensionnés de la cour; et
le plus violent ennemi de toute liberté, soit civile, soit religieuse ; l'esclave
des grands, l'oppresseur des petits... Nous l'aurions vu, dans les circon-
stances incertaines, animé du même esprit que le théologien, pencher
presque toujours vers le côté absurde et ridicule... Nous l'aurions vu le
corps le plus pauvre, le plus ignorant, le plus petit, le plus gourmé, le
plus entêté, le plus méchant, le plus vil, le plus vindicatif qu'il soit pos-
sible d'imaginer, s'opposanl sans cesse au bien, ou ne s'y prêtant que par
de mauvais motifs, n'ayant aucune vue saine d'administration ou d'utilité
publique, aucun sentiment de son importance et de sa dignité, irréconci-
liable ennemi de la philosophie et de la raison.
« Irréconciliables ennemis de la philosophie et de la raison », les
parlementaires ne devaient pas être soutenus par les philosophes.
Voltaire les appelait « de petits scélérats en robe noire, qui oppri-
maient les gens de lettres ». Les gens de lettres les tinrent en
suspicion, même quand les magistrats travaillaient sans s'en douter
au même ouvrage que les encyclopédistes. En réalité, les robins
ouvrirent une brèche par où devait passer l'armée de la philoso-
phie, et, quand ils voulurent s'opposer a son passage, il était trop
tard; ils furent emportés comme les autres; en même temps,
ceux qui les avaient vus à l'œuvre, avec la certitude de profiter de
leurs efforts, ne leur furent nullement reconnaissants de leur avoir
IV, 349, a33 sq: « Le Parlement ». Ajoutons enfin qu'un polémiste lyonnais
du xixe siècle, qui n'avait pas pardonné aux Parlements d'avoir chassé les
jésuites et qui combattit l'Université de i838 à 1843, compost- tout un long
chapitre contre les parlementaires avec des extraits des œuvres des philo-
sophes. (Collombet, Hist. critique et générale de la suppression des jésuites, II,
chap. xvii. 257 sq.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XYIN» SIÈCLE 199
préparé la voie. Les parlementaires avaient servi la cause de la tolé-
rance en croyant servir celle du jansénisme, la cause delà libre pensée
en croyant servir celle de la religion1. Ils furent des alliés pour les
philosophes, des alliés involontaires, qui se transformaient à la
moindre occasion en ennemis : la philosophie ne leur devait aucune
gratitude ; les assaillants passèrent sur les corps de ceux qui les
avaient guidés sans s'en douter, et qui se retournaient contre eux,
quand ils les virent sur leurs pas, et disposés à aller jusqu'au bout!
1 Voltaire lui-même l'a reconnu en répétant que les Parlements s'étaient
opposés à l'Inquisition, aux jésuites, etc.
20g LES PHILOSOPHES
CHAPITRE Y
LES PHILOSOPHES ET LES FINANCIERS1
I. — Importance sociale des financiers au xviii" siècle. — Traitants, maltôtiers, et
financiers. — Différence avec les laquais et fils de laquais du xvne siècle. —
Alliance possible avec les philosophes. — Familles des financiers. — Leur
probité, leur bienfaisance, leur habileté. — La science financière et la phi-
losophie .
II. _ Les financiers dans le monde. — Salons et financiers. — Protestations des
philosophes contre les préjugés. — Les mécènes de la finance. — Auxiliaires
et bienfaiteurs des encyclopédistes.
III. — Indépendance des philosophes. — Attaques contre les gens de fortune. -
Distinctions à faire dans ces attaques. — Les nobles et les financiers. —
Les philosophes rappellent les seigneurs à la décence. — Voltaire et les
financiers.
IV. Un rapprochement entre La Bruyère et Duclos. — Le moraliste du
xvii" siècle et le philosophe du xvm\ — Déclamations contre la finance. —
Gens de condition et gens de fortune au xvm« siècle. — Préjugés contre la
richesse. — L'or dans la société moderne. — Les mœurs des hommes et
leurs jugements.
V. — Comment les philosophes ont payé leurs dettes.
I
Mme du Hausset nous rapporte une curieuse anecdote. Quesnay
raconte un jour à ses amis une histoire sur « la poudre de prelin-
1 Je me suis beaucoup servi, pour composer ce chapitre, de la liste des
Origines, noms, qualités, etc., des fermiers généraux depuis 1720 jusqu'à 1151
(et, en réalité, jusqu'au delà, l'auteur indiquant souvent les fermiers, désignés
pour les survivances ou succédant à ceux qui sont morts vers cette date). Il
m'a été possible, sauf dans certains cas, de contrôler par d'autres témoignages
les affirmations de cette liste, qui se trouve à l'appendice du premier volume
delà Vie Privée de Louis X V(Londres, John Peter Lyton, 1 780), n° 5, p. ay3
sq. L'auteur l'annonçait en ces termes dans une note de la page i38 : « On ne
sera pas fâché de voir une liste imprimée avec des anecdotes sur ces Matadors
de la finance, depuis 1720 jusqu'à nos jours. » Le ton indique que l'auteur n'est
pas prévenu en faveur des financiers; voir encore VA verlissement qui précède
la « liste des gens d'affaires qui ont été taxés » (lors de la Chambre de jus-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 201
pinpin » (l'argent). Il tire de sa poche quelques louis : « Tout ce qui
existe, dit-il, est renfermé dans ces petites pièces qui peuvent vous
conduire commodément au bout du monde. Tous les hommes
obéissent a ceux qui ont cette poudre et s'empressent de les servir.
C'est mépriser le bonheur, la liberté, les jouissances de tout genre,
que mépriser l'argent! » Puis, après une comparaison, souvent
reprise au xviue siècle, entre le cordon bleu1 que porte un seigneur,
et qui ne lui procure aucune puissance, et les pièces d'or qui
« donnent partout les moyens de secourir les malheureux », il
s'écrie en guise de péroraison : « Vive la toute-puissante poudre de
prelinpinpin ! » Alors des éclats de rire retentissent, la porte
s'ouvre et donne passage à M. de Gontaut, à Mn,e de Pompadour
et au roi, qui écoutaient les propos du docteur. Louis XV, de
bonne humeur ce jour-là, répète : « Vive la poudre de prelin-
pinpin ! », puis il ajoute avec ironie : « Docteur, pourriez-vous
m'en procurer'-? »
Grave question, en effet, et qu'il était plus simple de prendre
en riant que de résoudre. De là, l'importance des financiers, impor-
tance qui croît avec les ressources dont ils disposent et le besoin
qu'on a de leur indispensable concours. Quand le maréchal de Saxe
négocie le second mariage du dauphin avec Marie-Josèphe, fille de
l'électeur de Saxe, roi de Pologne, il écrit à ce dernier :
Les Paris m'ont extrêmement aidé en toute cette affaire ; ils sont amis
de la favorite, et, comme ce sont eux qui ont fait le mariage de la Reine,
ils ont tout pouvoir sur elle... Ce sont deux personnages qui ne veulent
point paraître et qui, dans le fond, sont considérables dans ce pays-ci,
parce qu'ils font mouvoir toute la machine. Ce sont mes amis intimes de
tous les temps et ce sont les plus honnêtes gens et les meilleurs citoyens,
ce que sont peu de Français.
tice). Le ton est extrêmement violent. Raison de plus pour que nous nous
méfions moins, a priori, des éloges que l'auteur décerne, à chaque pas, aux
fermiers généraux de sa « liste ».
On lit dans Fréron (Année littéraire, 1758, Vf, i4f>), qu'un gentilhomme,
se trouvant dans une ville de Hollande et n'ayant pas un sou, va trouver les
bourgmestres, pour leur exposer sa situation : « A quoi ètes-vous propre, lui
demandent-ils? Quelle est votre industrie? Quels sont vos talents? — Je suis
gentilhomme, et voilà mes titres! — Eh bien! portez vos titres à la Banque!»
Rapprochement souvent repris. Cf. Mercier, Tableau de Paris, III, ch. cclxxiii,
252.
3 Méni., 70 sq.
202 LES PHILOSOPHES
M. P. de Nolhac, rapportant cette lettre1, la fait suivre de ce
commentaire : « Cet éloge de la marquise et de ses amis, par un
homme aussi bien placé que le maréchal pour juger exactement des
hommes, ne montre pas seulement que les financiers valent mieux
que leur réputation ; on y peut voir aussi que les ressorts secrets de
l'Etat sont déjà entre leurs mains. » Cela explique le changement
qui s'opère dans leurs relations avec les gens de lettres, et aussi
l'importance qu'ont eue ces relations mêmes pour le développement
des idées philosophiques. Les Paris sont les amis de Voltaire ;
voyons quel appui les gens de la finance pouvaient prêter aux
encyclopédistes .
On a pu dire avec raison que les financiers dataient du xvnr3 siècle.
Jusque-là, on n'avait connu que des « traitants » (ou « partisans »)
et des (( maltôtiers ». Or, dans les premières années du siècle, un
traitant est un laquais ou fils de laquais :
Ceux qui lèvent les tributs, écrit Usbek à Ibben, nagent au milieu des
trésors; parmi eux, il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce
métier par la dernière misère. Ils sont méprisés comme de la boue pen-
dant qu'ils sont pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez. Aussi
ne négligent-ils rien pour acquérir de l'estime2.
A ce moment, l'alliance des financiers n'eût pas été une recom-
mandation, au contraire. L' « estime » qu'on avait pour eux n'était
pas de telle nature qu'on eût osé se déclarer leurs amis. Mais les
choses ont changé depuis 1721. Sans doute, on rencontre parmi les
fermiers généraux du xvme siècle d'anciens laquais comme Cham-
bon3, Dangé4, Gaillard de la Bouexière, Texier ; des fils de laquais
comme Bouret, de Delay de la Garde; Bragouse est arrivé de Mont-
pellier « sans autre équipage qu'une trousse garnie de rasoirs » ;
Haudry est le fils d'un boulanger, Perinet d'un marchand de vin ;
1 Op. cit., 172, 173. A rapprocher : Une personne arrivée depuis peu de
l'armée m'a conté ce qui suit : ci ce sont les Paris qui gouvernent tout, princi-
palement Duvernay, etc.. Tout l'ouvrage politique, comme le militaire, est
celui du sieur Duvernay. L'ascendant des Paris sur les déterminations du roi
est très grand. Bientôt il n'y aura plus à souffler, etc. », d'Argenson, édit.
Janet, 12 octobre 1747- HI, 179.
2 Lettres Persanes, XCVIII, Œuvres, 1827, t. VII, p. 263.
3 Très probablement du moins.
4 Peut-être fils d'un tonnelier.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U XVIH* SIÈCLE 203
les Girard, les Fillon de Villemur, les Rémi de Jully sont passés par
les plus petits emplois avant d'arriver aux plus hauts sommets de la
finance1; mais tous les autres sont d'une extraction plus relevée.
D'abord, un très grand nombre d'entre eux sont fils de financiers,
fermiers généraux, sous-fermiers, receveurs ou directeurs; Adine,
Bergeret, de la Haye, de Jean, de la Porte l'aîné, de la Porte de
Sérancourt, de Rossy, Dupleix de Bacquencourt, Dupin, Durey
d'Arnoncourt, Fontaine, Grimod de la Reynière et Grimod Dufort,
de la Live d'Epinay, l'Allemant de Betz, l'Allemand de Nantouillet,
Lantage de Félicourt, Le Riche de La Poupelinière, Le Normant
d'Etiolé, Le Normant de Tournehem, Olivier de Montluçon, appar-
tiennent à des familles de finance. D'autres appartiennent a la bonne
bourgeoisie : Brissard le père était prévôt de Meulan, Gamuset était
notaire, Darius est issu de grands commerçants; de Beaumont, de
Guisy, de la Borde, de Salins sont de familles très honorables;
Desvieux est fils d'un avocat au Conseil ; Helvétius, du premier
médecin de la Reine; Le Monnier, d'un grand fabricant de draps;
Roussel et Savalette sont fils de notaires; Rolland de Souferrière
était capitaine de carabiniers, etc.. A côté se trouvent des noms
plus brillants et plus distingués : Gaze, marié à une demoiselle de
Saint-Cyr; Chevalier de Montigny, neveu du collaborateur de
Colbert; de Beaufort, directeur des Affaires extraordinaires pendant
la régie du feu roi; Duché, de la noblesse de robe montpelliéraine;
du Clusel de la Chaussée, gentilhomme du Périgord; Durand de
Mézy ; Etienne d'Augny, d'une vieille famille parlementaire de
Metz; Héron de Ville-Fosse; Le Mercier, de la plus authentique
bourgeoisie parisienne, etc.. La critique de Montesquieu eût donc
porté à faux.
Dans l'Usurier (jentilhomme de Le Grand, jouée en i y 1 3,
Manouville, un rustre enrichi, cherche un mariage qui lui permette
de se tirer d'affaire quand la justice se mêlera de vérifier les
comptes des financiers2. A présent, les plus enviables partis sont
réservés aux filles des manieurs d'argent, et il n'y a pas toujours,
quoi qu'en disent les chroniqueurs, de « mésalliance » dans ces cas.
1 II faut tenir compte aussi des << banquiers de la rue Quincampoix », et des
agioteurs de basse extraction enrichis subitement.
2 Desnoireterres, la Comédie satirique au xvme siècle, p. i4et p. i5, n. 2.
204 LES PHILOSOPHES
Le marquis de Thiard, il est vrai, de l'Académie française, épouse
la fille de Brissard, « brutal, insolent et peu habile dans les affaires »,
et dont le fils devait être rayé de la liste des Soixante par de l'Averdy ,
(( pour son luxe insolent » ; ce marquis aspire à descendre. Mais quand
Joly de Fleury, avocat général au Parlement, allait demander La
main de M,lc Desvieux, il ne se mésalliait pas ; sa femme était
petite-fille d'un avocat au Conseil, et son beau-frère président aux
Requêtes du Parlement. De même, le comte de Stainville-Choiseul,
frère du ministre, épousait Ml,c de Clermont de Renel, dont la
mère était la petite-fille de Le Monnier, arrivé dans les finances
grâce à sa femme; M. de Clermont de Renel n'avait pas été diffi-
cile. Au contraire, il n'y avait aucune honte à entrer dans la
famille de de Delay de la Garde, « originaire de suisse de porte du
cardinal de Bonzi », mais « ayant des vertus qui l'ont fait regret-
ter, très pieux et extrêmement charitable »; son fils aîné, qui
obtient la survivance, se marie avec M"e de Ligneville, de la mai-
son de Ligneville en Lorraine1; et son fils cadet, conseiller au
Grand-Conseil, maître des Requêtes, commandeur de l'ordre de
Saint-Lazare, épouse Mlle de Fénelon, fille du marquis de Fénelon,
ancien ambassadeur en Hollande- ; M. de Malesherbes, depuis
chancelier de France, fils du président de Lamoignon, prend pour
femme Mlle Grimod de la Reynière. Ces exemples serviront à bien
marquer la différence qui existe entre les gens de finance du xvne
et ceux du xvme siècle ; les laquais ou fils de laquais, ou ceux qui
en sont l'âme, sont à présent des exceptions. Nous n'avons nulle-
ment l'intention de les réhabiliter, nous n'y réussirions assurément
pas ; nous verrons que plusieurs d'entre eux ont mérité les satires
injurieuses dont ils ont été les objets ; mais nous tenions à marquer,
dès le début, que la finance constitue, au xviii0 siècle, un monde nou-
veau, d'une naissance plus relevée et de parentés plus distinguées
que l'ancienne classe des maltôtiers et des traitants. Nous la pla-
cerions volontiers tout à fait au sommet de la bourgeoisie, si nous
avions à établir des rangs au point de vue de la hiérarchie sociale ;
au point de vue de l'influence politique, nous la mettrions beaucoup
1 La cadette a épousé Helvétius.
- Sur les alliances entre nobles et financiers, cf. Mercier, IL 117. 208 sq.
et 210, 211 : « Domestiques, Laquais. »
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYIII» SIÈCLE 205
plus haut encore, et nous n'hésiterions pas à la ranger au-dessus
de la noblesse de robe, et même de la noblesse de naissance.
Un autre signe des temps, et qui va permettre à la philosophie
d'intervenir, en faveur des financiers, contre un préjugé séculaire, et
de payer à la finance les services qu'elle lui aura rendus, c'est
qu'on peut désormais parler de la « probité » des hommes d'argent.
Ce changement avait déjà commencé vers le début du xvmp siècle.
« Il n'y a pas longtemps, écrivait Voltaire en 1749, que nous avons
vu un homme de finance, qui seul avait secouru l'Etat plus d'une
l'ois, et qui laissa à sa mort dix millions d'argent, prêté à des parti-
culiers, dont cinq ne portaient aucun intérêt1. » Cet homme n'est
autre que Samuel Bernard, celui-là même qui voulait traiter d'égal
à égal avec le Roi Soleil, et qui trouvait que, lorsqu'on avait besoin
du portemonnaie de quelqu'un, fût-on Louis XIV, il fallait bien
oublier sa fierté. On rapportait, à la mort de Samuel, plusieurs traits
de sa bienfaisance et de sa générosité ; celui-là n'ignorait pas
l'art de traiter les affaires en grand seigneur. « Je dois ajouter,
dit le président Hénault, que Bernard était généreux, quel qu'en
fût le motif; il a rendu de grands services, et, dans le militaire
surtout, il a aidé à de grandes fortunes et empêché de grandes
chutes-. » Sa fille était mariée à Mole, depuis premier Président,
et ses deux fils étaient l'un président au Parlement, l'autre maîh^e
des requêtes, puis conseiller d'Etat3. Malgré les attaques des chroni-
queurs, il semble bien avoir eu la réputation d'un honnête homme.
Au xvme siècle, les fermiers généraux passent, la plupart, pour
de braves gens. Même parmi ceux qui sortent de l'extraction la
plus basse, il ne manque pas de financiers estimés pour leur droi-
1 Des embellissements de Paris (1749), XXXIX, 109. Cf. Premier Discours de
l'égalité des conditions (ire leçon), 1738, XII, 53 :
Et ce Bernard qu'on vante est heureux, en effet,
Non par le bien qu'il a, mais par le bien qu'il fait.
Notons, cependant, qu'il figure pour 4.000.000 de livres parmi les « taxés par
articles séparés des rôles », dans la liste dont je parlais plus haut, p. 200, n° 1.
2 Mém. de Hénault, cit. par L. Pérey, le Président Hénault et Mm> du
Deffand. Voir p. 12 sq., le portrait moral du financier et des détails sur sa vie.
sa société...
3 Voltaire, si prodigue d'éloges envers Samuel Bernard, traite durement
Samuel-Jacques Bernard, surintendant de la maison de la reine, impertinent,
magnifique, et l'avocat général Bernard, le fils et le petit-fils de Samuel, qui
lui font faire une banqueroute considérable (pass.)
206 LES PHILOSOPHES
ture ; c'est Girard, « homme fort, doux et très simple », Haudry,
(( le plus grand travailleur des fermes », Périnet, « un des meil-
leurs hommes du monde », Rémi de July « l'homme du monde
le plus droit et le plus uni ». Dans la liste des Fermiers généraux
depuis 1720, etc., on lit encore : « Ce Bergeret est un bon
travailleur, assez sérieux, aisé à vivre, fort rangé, très honnête
homme et nullement fier... Darius était un très honnête homme,
d'une grande douceur, d'une politesse achevée, et fort charitable...
de Beaufort était un très habile homme dans plusieurs affaires, très
honnête homme, mais d'une grande économie... » De la Borde
y est nommé un « très honnête homme » ; de la Gombaude « un très
honnête homme, bon travailleur et fort charitable » ; Duché « un
fort honnête homme » ; de Salins « un honnête homme, assez bien-
faisant et respecté de ses confrères » ; Joly « fort laid de corps, mais
l'âme belle, fort généreux et magnifique en tout » ; le Mercier,
m l'homme du monde le plus simple et le plus généreux, le père des
commis », etc., etc.; Rolland d'Aubreuil meurt pauvre « ayant
rendu beaucoup de services et n'ayant point été remboursé de son
argent ». La baronne d'Oberkirch termine ainsi un portrait peu
flatté de Beaujon : « Du reste, c'était un homme excellent, faisant
un bien infini et employant sa fortune en bonnes œuvres », et, après
avoir raillé M. de la Reynière, elle ajoute : « il protège les arts, non
pas en homme éclairé et spécial peut-être, mais en bon cœur, en
homme qui désire être utile et soulager ceux qui souffrent1 ».
Ils rendront des services aux particuliers, mais plus encore à
l'Etat ; sans doute, leur intérêt est d'accord avec leur patriotisme.
<( Depuis la catastrophe du système, les Fermes générales étaient
en régie. On les afferma au mois d'octobre à une troupe d'adjudi-
cataires choisis qui s'obligèrent d'en rendre au Roi chaque année
55 millions. C'est cette ferme qui aujourd'hui est portée à plus de
100 millions. » La différence est à signaler, et l'auteur de la Vie
privée ajoute en note : « C'est depuis ce temps que les Fermiers
généraux ont acquis une grande consistance, sont devenus des
personnages dans le royaume et enfin ont été regardés comme les
colonnes de l'Etat'2. » L'expression était du cardinal de Fleury, pré-
1 Mémoires, tome I, chap. xv, p. 3oa. 3o3; 14 juin 1781,
- Op. cit., éd. 1785, I, i38 et note 1.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al* Wllie SIÈCLE 207
sentant au roi Louis XV les adjudicataires; le mut prêté au maréchal
de Souvré : « Oui, sire, ils soutiennent l'Etat comme la corde soutient
le pendu », est une injustice ; du moins, dans certaines circonstances,
les financiers méritèrent le titre que leur accordait le cardinal.
Veut-on un exemple de leur bienfaisance? En 1740, année de
disette, on s'élève contre la maltôte qui ruine la Normandie ; un
fermier général envoie de son argent le blé nécessaire à toute une
province ; de leur désintéressement? En iyp, Orry, contrôleur
général, demande que l'impôt sur la toile et la bonneterie soit
supprimé à la sortie du royaume, pour favoriser l'exportation; les
fermiers généraux acceptent cette suppression et refusent toute
indemnité ; de leur patriotisme ? Louis XV ayant besoin de fonds
pour la guerre d'Allemagne, ils empruntent à cinq pour cent et ils
n'acceptent du roi que l'intérêt qu'ils avaient eux-mêmes à servir,
soit cinq pour cent. Les Paris étaient secourables et humains1.
Helvétius, fermier général, refuse l'argent des confiscations, et
dédommage ceux qui ont eu à souffrir des malversations de ses
commis2 ; il épouse la fille du marquis de Ligne ville, sans fortune,
d'une maison pauvre de Nancy, et qui vivait avec M"10 de Grafigny,
sa tante; pour la posséder sans partage, il remet sa place au roi,
qui la donne à Bouret d'Erigny. « Il n'a demandé que les 5o.ooo livres
pour les aumônes du temps du cardinal de Fleury3. »
Tous ne lui ressemblent pas, c'est incontestable ; Dangé, l'ancien
laquais, est « avare, insolent et fat » ; de Saint-Valéry est le finan-
cier auquel Gresset aurait songé en écrivant ce vers du Méchant :
(( Ce sont les vétérans de la fatuité » ; Dupleix, le frère du gouverneur
de Pondichéry, est « un homme haut, bas, bourru et très dur, inca-
pable de rendre service » ; Thoinard serait le plus avare du monde,
si sa femme n'était pas là pour lui disputer ce rang4. On pourrait
allonger cette liste, mais nous aurions pu allonger bien davantage
celle qui précédait; outre la Poupelinière, dont Marmontel parle si
souvent avec reconnaissance5, que d'autres financiers dont nous
1 Desnoireterres, Voltaire et ta Société au xvme siècle, I, 274.
2 Colombey, Ruelles, Salons et Cabarets, II, 33i. — Guillois, le Salon
de Mme Helvétius, p. 9.
3 Liste citée, p. 333. — Guillois, op. cit., 10.
4 C'est la ch... des hommes, dit énergiquement la liste citée.
5 Mémoires, passim.
208 LES PHILOSOPHES
lisons l'éloge au point de vue de la probité et de la générosité ! Je
renverrai au portrait de Dupin de Francueil1, tracé par sa petite-
fille George Sand2, et je rappellerai enfin le nom de Billard du
Monceau, bienfaisant, prodigue, celui-là même qui vient au secours
d'Anne Bécu, lorsqu'elle a mis au monde une fille naturelle, Jeanne ;
le financier s'occupa même de l'éducation de l'enfant, on sait que
cette dernière succéda à Mme de Pompadour. Voltaire pouvait
écrire : « Il y a de très grandes âmes parmi ceux qu'on soupçonne
de n'avoir que des âmes intéressées3. »
Ce changement se traduit dans la littérature. Le public, qui
applaudissait /' Usurier Gentilhomme , applaudissait aussi Y Arlequin
traitant de d'Orneval (17 16). L'auteur évoquait en plein Tartare les
grands criminels de la finance, châtiés pour leurs abominables for-
faits. Au milieu du xvme siècle, le financier paraîtra sur la scène,
sans jouer le rôle d'une canaille. En août 1761, une comédie de
Saint-Foix, le Financier, nous présente un homme d'argent, Alci-
mon, le héros du drame, punissant le marquis, noble autant que
fripon, et récompensant le chevalier en lui donnant sa sœur en ma-
riage et la moitié de sa propre fortune. Les fermiers généraux
pouvaient assister sans crainte à des comédies de ce genre. « Le
financier de M. de Saint-Foix, écrivait le Mercure de France, n'est
en aucun sens celui qu'on a peint dans Turcaret, parce que Turca-
ret ne ressemble plus depuis longtemps aux gens même les moins
estimés de son état'1. » Les manieurs d'argent n'offriraient plus
1 Claude Dupin, fermier général, financier et économiste (1700-1769), avait
épousé une fille naturelle de Samuel Bernard, à la suite de circonstances
romanesques contées dans la « Liste » citée, p. 3a3 sq. Elle était fille de
Samuel et de la fameuse Fontaine. C'est elle qui confia son fils à Jean-Jacques
Rousseau. Son fils, fermier général, Dupin de Francueil (1750-1821), épousa
Marie-Aurore, fille naturelle du maréchal de Saxe et déjà veuve. Leur fils,
Maurice Dupin, a été le père de George Sand.
2 George Sand, Histoire de ma. vie, I, chap. 11, p. 41 sq. (nouv. édit., 1879).
3 Des embellissements de Paris (1749), XXXIX. Pour renseignements complé-
mentaires à ce sujet, voir : Delahante, Une Famille de finances au siècle dernier.
Em. Campardon. les Prodigalités d'un fermier général. On aura deux ouvrages
qui permettront de voir, d'une part, les qualités remarquables, de cœur et d'es-
prit, des financiers, de l'autre, les défauts de certains d'entre eux (M. d'Epi-
nay). Cf. aussi dans Larroumet, Marivaux, 43i sq., une réfutation de l'opinion
trop vive de Marivaux à l'égard des financiers au xvme siècle.
4 Mercure de France, septembre 1761, p. 189 à aii.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIII SIÈCLE 209
100.000 livres à Le Sage pour qu'il retirât sa pièce : la plupart
d'entre eux ne se sentiraient nullement visés. Le personnage
de Saint-Foix est tout autre qu'un laquais, transformé en trai-
tant, aussi riche que sot, aussi sot que fripon; c'est un homme
d'esprit qui dépense sans compter, et qui, disait le Mercure, « a
comme la plupart des hommes le cœur moins gâté que l'esprit...;
son peu de compassion pour les malheureux... est un vice, en quel-
que sorte, de son état, et qu'on acquiert assez ordinairement avec
l'opulence1 ». Beaucoup, parmi les financiers qui vinrent voir la
pièce, étaient à la fois assez opulents et assez politiques, ou tout
simplement assez humains, pour prouver tous les jours qu'ils savaient
faire bon marché de leurs intérêts, et témoigner de la « compassion
pour les malheureux » .
Aussi, Fréron a-t-il bien soin, dans un article où il dit du mal
des financiers (à propos des Poésies variées de M. de Coulange2),
de mettre une note rectificative, et de distinguer entre les « parti-
sans » du xvné siècle et leurs successeurs du xvme :
La scène, dit-il, a tellement changé, qu'autant que ceux-là méritaient
le mépris et la censure des honnêtes gens, autant ceux-ci en méritent
l'estime et les éloges, par l'intégrité de leur conduite et la noblesse de
leurs sentiments et de leurs manières3.
On rencontre même des apologies en règle du système des fermes,
opposé à celui de la régie, dans lesquelles il est démontré que « l'in-
térêt personnel du fermier, en s'identifiant avec l'intérêt de la chose
affermée, prévient tous les vices de l'administration du régisseur ».
L'auteur du livre auquel j'emprunte ces lignes4 reconnaît qu'il y a
des précautions à prendre « pour que les bénéfices n'excèdent ja-
mais une juste proportion ». Mais il trouve un remède dont la
seule idée aurait exaspéré Montesquieu ; il demande que « la car-
rière des distinctions et des préférences soit ouverte aux finan-
ciers », et il affirme que, « contents d'un bénéfice honnête, leurs
1 Ibid., p. 201. Cf. Journal Encyclopédique, août 1761, 12G sq.
2 Paris, Cailleau, 1753, 1 volume.
3 Lettres, etc., XI, 2 sept. 17^3, i3 sq.
4 Essai sur les principes des finances à Londres, in-8°, et se trouve à Paris
chez Prault. Extraits dans le Journal Encyclopédique, i5 décembre 1769,
368 sq.
Univ. de Lyox. — M. Roustan 14
210 LKS PHILOSOPHES
vues principales se dirigeront du côté de la considération. » Voilà
bien une idée qui porte la marque du xvme siècle ; La Bruyère en
aurait été tout étonné ; la philosophie sans doute avait beaucoup fait
pour dissiper les préjugés contre les P. T. S.; mais ceux-ci avaient
fait beaucoup de leur côté pour ne plus mériter la défiance qu'on leur
témoignait jadis1.
Il y a un autre préjugé, contre lequel le siècle de la philosophie
devait s'élever, et que nous constatons encore au début de la
Régence : c'est que, si pour faire fortune il est nécessaire d'être fri-
pon, il n'est pas utile d'être intelligent; au contraire, on va parfois
jusqu'à penser que la sottise est une condition du succès. On attri-
bue tout le mérite au hasard, et le hasard aime les incapables.
Turcaret lui-même expose complaisamment cette théorie : « Un bel
esprit n'est pas nécessaire, affirme-t-il, pour faire son chemin », et
il ajoute bêtement : « Hors moi et deux ou trois autres, il n'y a
parmi nous que des gens assez communs. Il suffît d'un certain
usage, d'une routine qu'on ne manque guère d'attraper. Nous voyons
tant de gens ! Nous nous étudions à prendre ce qu'il y a de meil-
leur : voilà toute notre science"2! » Turcaret se serait sans doute mis
à rire, si on lui avait parlé de la science financière. Rica demande
avec étonnement à Ibben s'il ne serait pas plus simple de traiter le
budget d'un Etat comme celui d'un particulier, et se moque des pré-
tendus systèmes, compliqués et inutiles :
Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons :
depuis trois ans j'ai vu changer quatre fois de système sur les linances.
On lève aujourd'hui les tributs en Turquie et en Perse comme les levaient
les fondateurs de ces empires ; il s'en faut bien qu'il en soit ici de même.
Il est vrai que nous n'y mettons pas tant d'esprit que les Occidentaux.
Nous croyons qu'il n'y a pas plus de différence entre l'administration des
1 Bien plus, alors que le siècle a tout fait pour réhabiliter le commerce et
l'industrie, on trouve des livres qui mettent le financier bien au-dessus du
négociant et du marchand. Dans les Préjugés du public sur l'honneur avec des
Observations critiques, morales et historiques, par Denesle (3 vol., Paris, de
Hausy, 1766), les attaques contre le commerçant « à qui l'honneur extérieur
coûte moins à acquérir que l'argent », et contre le marchand qui, devenu
« émérite», « fournit à son fils ou à un gendre des moyens prompts et honnêtes
pour s'enrichir aux dépens de la simplicité et de l'ignorance des gens », ser-
vent de contraste à un panégyrique très vif du financier.
2 Acte II, se. iv.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII- SIÈCLE 211
revenus du prince et celle des biens d'un particulier: qu'il y en a entre
compter cent mille tomans, ou en compter cent : mais il y a ici bien plus
de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies travaillent nuit et
jour; qu'ils enfantent sans cesse, et avec douleur, de nouveaux projets;
qu'ils écoutent les avis d'une infinité de gens qui travaillent pour eux
sans en être privés; qu'ils se retirent et vivent dans le fond d'un cabinet
impénétrable aux grands et sacré aux petits; qu'ils aient toujours la tête
remplie de secrets importants, de desseins miraculeux, de systèmes
nouveaux ; et, qu'absorbés dans les méditations, ils soient privés de l'usage
de la parole, et quelquefois même de celui de la politesse '.
Plus tard, Montesquieu traitera la question sérieusement dans
V Esprit des Lois, et il fera cette remarque très juste :
Pour nous, il est impossible que nous ayons jamais de règle dans nos
finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose
et jamais ce que nous ferons. On n'appelle plus parmi nous grand
ministre celui qui est le plus sage dispensateur des revenus publics, mais
celui qui est homme d'industrie et qui trouve ce qu'on appelle des expé-
dients2.
Montesquieu reconnaissait donc qu'il y avait une science
de la finance, puisqu'il fallait une « industrie », c'est-à-dire une
habileté réelle, pour corriger au xvme siècle l'absence de toute
méthode et de toute régularité dans le système financier. Qu'on par-
coure, dans la France sous Louis XV de M. Carré, le chapitre
intitulé: (( Le Gouvernement et l'Administration3 », et l'on se rendra
compte du mérite qu'il y avait à bien remplir sa tâche, au milieu
d'embarras inextricables4. Le contrôleur- général doit accomplir de
véritables prodiges; ses subordonnés se débattent aussi dans des dif-
ficultés analogues, et nous comprenons alors que le même auteur
écrive plus bas ; « Personne ne songea à remarquer ce qu'il y avait
de science et même de véritable esprit politique dans ce grand
corps des fermiers généraux, que Fouquier-Tinville put bien déca-
piter, mais non décontenancer5 ». « Personne », c'est beaucoup
dire ; l'historien pense aux courtisans qui retardaient sur leur
i Lettre CXXXVIII, édit. cit., VII, 37o, 37i.
* Esprit des Lois, XIII, iô. Abus de la Liberté (édit. cit., III, 66, 6~). Cf.
ibid., livre XXX, chap. xm (III, 3i6, 3i7).
3 § 2, Ministères, p. 68 sq.
4 Ibid., 76 sq.
'■> Ibid., 177, 178, la Société, IV. le Tiers Etat.
212 LES PHILOSOPHES
époque. Dans la Liste des Fermiers Généraux, on lit à chaque pas des
phrases de ce genre : « Beaufort était un habile homme... De la
Borde est un des plus habiles financiers qu'il y ait dans la Compa-
gnie, surtout pour le commerce... De Guizy a eu sa place par sa
capacité... De la Haye est l'un des plus habiles hommes qu'il y ait
dans la partie des aides... De la Porte du Plessis était un des plus
habiles financiers dans les cinq grosses fermes... De Salins était le
plus habile qu'il y eût dans les fermes, et une bibliothèque vivante
pour les règlements rendus depuis l'établissement jusqu'au moment
où il existait... Durand de Mezy était le plus habile homme et le
plus connu des fermes..., Mazade était un fort habile homme » ;
de même on voit revenir à chaque pas les épithètes de « bon tra-
vailleur, grand travailleur, très grand travailleur, le plus grand
travailleur ». A côté, il y a encore plus d'un fermier général qui
n'entend rien à son métier, ou qui fait tout ce qu'il peut pour cela.
De la Garde « n'est point du tout au fait » ; de Jean « aime plus
le plaisir que le travail » ; de Saint- Valéry « n'était point un grand
travailleur, m un homme de détail pour les Fermes »; du Glusel de
la Chaussée n'a pas la vocation, Durey d' Arnoncourt s'occupe exclu-
sivement de ses maîtresses, l'Allemand de Nantouillet « s'embrouille
aisément dans les affaires, qu'il n'entend presque pas, » et Olivier de
Montluçon fait accomplir toute sa besogne par un secrétaire. En
définitive, les financiers amateurs sont la minorité, et l'on sent bien
que ceux qui ont réussi ne sont pas arrivés par leur indélicatesse
et par leur inintelligence uniquement.
Cela se voit par les écrits relatifs aux finances, et qui sont lus
attentivement à leur époque. Fréron, ayant à rendre compte d'un
ouvrage de Déon de Beaumont, entre ainsi en matière :
La linance a longtemps été parmi nous un secret d'Etat. La rapine et
la concussion l'avaient couverte des vides du mystère, et sa marche
sombre redoutait avec raison le flambeau de la vérité... Ce serait une
injustice affreuse de confondre avec ces indignes concussionnaires ceux ,
qui ont succédé à leurs fonctions, sans succéder à leur ignominie. La
décence et l'urbanité ont pris la place de la rudesse et de la barbarie, et
la finance est digne aujourd'hui des honneurs qu'elle eut autrefois chez
les Romains. Elle ne craint plus de paraître au grand jour, et ses opéra-
tions les plus secrètes sont devenues l'objet d'une étude profonde, qui
nous a déjà procuré plusieurs bons ouvrages sur cette matière importante.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII' SIÈCLE 213
Vous placerez dans cette classe, Monsieur, les Mémoires pour servir à
Vhistoire générale des finances, par M. Déon de Beaumont1.
Le i5 septembre 17645 le Journal Encyclopédique publiait une
Epitre aux Grands et aux Riches, d'un M. Vallier, colonel d'in-
fanterie, membre de l'Académie d'Amiens2, etc. Enumérant les
citoyens qui rendent de réels services au pays, il arrivait au finan-
cier ; un autre, disait-il,
Aux domaines d'Etat d) osant mettre la main,
Confond ses intérêts et ceux du souverain...
Souvent même, souvent l'intérêt du royaume
Du monstre qu'il combat éclaire le fantôme e),
Dans un moment pressant manque-t-il de moyens?
Il est bon d'y compter de riches citoyens...
d) Etat de finance, e) En général, l'état de finance est un monstre pour le
peuple; il n'en sait pas distinguer les nuances, et séparer les abus de l'utilité
qu'on en peut retirer. Un besoin pressant dont il est la ressource peut éclairer
l'ignorance de ce qu'on appelle le Peuple. Les gens sensés et sans préven-
tions rendent justice à cet état comme aux autres; ce sont tous membres qui
concourent ensemble au soutien de tout le corps qui est la nation3.
Ainsi, sans attendre, comme le peuple, une crise où les financiers
puissent se montrer secourables, les gens « sensés et sans préven-
tions » rendent justice à l'état de finance ; la philosophie avait été
encore ici l'auxiliaire des financiers; c'est en attirant l1attention du
public sur les problèmes économiques et financiers que les écrivains
firent comprendre aux lecteurs qu'il y avait là une science encore
naissante, mais la plus importante peut-être de toutes, celle qui
demandait les qualités les plus rares chez un citoyen. Les gens de
lettres se préoccupent des matières d'administration, surtout après
1 y3o, quand Melon a publié son Essai sur le commerce. L'abbé Morel-
let, en 1764, écrit : « Lin ministre en place il y a quelques années éva-
luait à 1.200 le nombre des Mémoires qui lui étaient annuellement
adressés4. » On y traite de l'agriculture, de la population, de l'indus-
1 2 vol. in-12, Paris, Pierre Mortier : Année littéraire, 1758, VI, 217, sq.
Voyez encore Fréron, Lettres, XII, 140 sq.
2 Lue le jour de la Saint-Louis à l'Académie d'Amiens, cette épître avait
concouru pour le prix de l'Académie française.
3 Journal Encyclopédique, i5 septembre 1764, 112 sq.
4 Mélanges, etc. Réflexions sur les avantages de la liberté décrire, III, a3.
Sur les nombreux ouvrages à propos de finances et d'administration qui ont
214 LBS PHILOSOPHES
trie et du commerce, de la navigation et des douanes, de la science
des finances enfin, envisagées, suivant l'expression de Mirabeau,
non comme « la science des ressources », mais comme la « science
économique ». A chaque pas, dans les œuvres de Duclos, nous
avons la preuve que ces questions préoccupaient les philosophes,
faisaient l'objet de leurs ouvrages et de leurs entretiens. Il déclare
notamment dans la préface de ses Mémoires secrets : « L'article de
la finance serait peut-être le point d'histoire qu'il serait le plus
important d'éclaircir, pour en découvrir les vrais principes. » Les
principes de la politique, dit -il, varient avec les circonstances, et
se ramènent tous à un seul, qui « est de savoir montrer à ceux avec
qui nous avons à traiter, que leur intérêt s'accorde avec le nôtre ».
En fait d'art militaire, « les officiers généraux les plus estimés pré-
tendent que, dans un assez petit nombre de mémoires imprimés, on
trouve les secours nécessaires pour toute la théorie possible ».
Il n'en est pas ainsi de la science économique d'un Etat, de l'admi-
nistration des finances, partie du Gouvernement plus ou moins impar-
faite chez les différentes nations, et qui n'est chez aucune au point de
perfection où Ton voit, où l'on sent du moins qu'elle pourrait atteindre.
Il serait d'autant plus utile d'en rechercher les principes, pour les con-
signer dans l'histoire, que la finance est, dit-on, le nerf de toutes les
opérations civiles et militaires: axiome incontestable, etc.. Il n'y a donc
eu jusqu'ici que des financiers, et nulle finance dans l'Etat...
Des politiques ont développé leurs négociations, des guerriers ont
laissé des mémoires et des ouvrages didactiques. Quels financiers esti-
ment assez sincèrement leurs opérations, pour faire gloire de les publier ?
Depuis quelques années, la philosophie se portait sur cet objet intéres-
sant; le voile allait se déchirer; ceux qu'il couvre étaient déjà dans la
consternation, lorsqu'à une occasion, dont je parlerai, on intercepta la
lumière. On a renouvelé ce que Julien imagina, dit-on, contre les chré-
tiens en fermant leurs écoles. Tout ministre assez présomptueux pour
méconnaître son ignorance, ou qui craint de la manifester en cherchant à
s'instruire, veut tenir le peuple dans les ténèbres, et ne veut avoir que des
aveugles pour témoins de ses démarches. S'il a des lumières et qu'il ait
paru au xvme siècle, voir de Villeneuve -Bargemont : Histoire de V Economie
politique (Paris, Guillaumin, 1841, in-8°). Grimm se félicite des progrès accom-
plis dans cette voie, en quelques années : « Il n'y a pas dix ans, écrit-il en 1757,
que nous étions encore extasiés des opérations de M. Colbert, qui, cependant,
pour la plupart, ressemblent à celles d'un architecte qui élèverait les étages
supérieurs et le toit avant le rez-de-chaussée, h III, 439, i5 novembre 1707.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII» SIÈCLE 215
intérêt d'en abuser, il les redoute dans les autres; on couvre les yeux de
ceux que Ion condamne à tourner la meule1.
A ce moment, d'ailleurs, il était trop tard; la protestation de
Morellet paraissait avec cette fière épigraphe, empruntée à Tacite :
« Ingénia studiaque facilius oppresseris quam revocaris. » On
pouvait imposer le silence à ceux qui tournaient la meule ; il était
superflu de croire qu'ils n'ouvriraient plus les yeux; la philosophie
leur avait appris à regarder.
II
Philosophes et financiers devaient naturellement se rencontrer
dans les salons de l'époque, car, il est facile de le deviner d'après ce
qui précède, les gens de fortune se mêlaient au monde beaucoup plus
qu'autrefois. L'aristocratie de l'argent s'était transformée à ce point
de vue; son opulence n'est plus, comme le disent les Goncourt,
« un soufflet donné aux gens ».; les fils de laquais, eux aussi, à
force de se mêler aux gens du monde, avaient acquis ces qualités
de distinction, de tenue et d'esprit, d'après lesquelles on voit gau-
chement et inutilement courir leurs pères dans les comédies de la
Régence. Les Italiens donnent le 11 septembre 1764 une comédie
intitulée : V Esprit du jour-. La première scène est un dialogue entre
le Provincial et le Complaisant. Le Provincial expose à son inter-
locuteur qu'il est venu à Paris, confiant dans la protection de l'Esprit
du Jour. C'est parfait, réplique le Complaisant, vous pourrez par là
décrocher un emploi dans les Fermes. Le Provincial, qui descend
du coche et qui s'imagine être encore au temps de M. Turcaret et
de M. Rafle, fait entendre qu'il n'est pas flatté de cette perspective.
Alors le Complaisant rectifie ses idées surannées sur les gens de
fortune :
1 III, préface 2 et 3. Voir déjà à la fin du xvne siècle, les Soupirs de la France
esclave (1689-90) : « C'est une science aujourd'hui en France que celle des
impôts et des finances, et il y faut être habile pour en parler pertinemment .»
(Mém., II, 22.)
2 Comédie en un acte et en vers, par M. Pierre Rousseau, de Toulouse :
Jorry, quai des Augustins, et chez Duehesne, rue Saint-Jacques, 1754.
216 I>KS PHILOSOPHES
Bouffi d'orgueil et pétri d'arrogance,
Jadis un financier ne savait que compter.
Il ne compte pas moins aujourd'hui, mais il pense.
Il n'aurait dans le monde osé se présenter;
Avec lui maintenant on s amuse, on s'allie;
Dans les cercles choisis, employant ses loisirs,
Il y répand les douceurs de la vie ;
Et, bien loin de nuire aux plaisirs,
Sa présence les multiplie.
De même, Grimm se moque avec juste raison des portraits de
financiers, contenus dans les Lettres d'Osman de M. le chevalier
d'Arcq :
Les portraits, déclare-t-il, sont copiés maussadement d'après les
ouvrages de M. Crébillon fils et de M. Duclos. Le financier grossier et
ridicule, qu'Osman nous peint d'après tant de copies dont on nous
fatigue depuis longtemps, n'existe plus à Paris. Ce portrait pouvait être
ressemblant il y a cinquante ans, lorsque Le Sage fit sa comédie de
Turcaret; aujourd'hui que nos financiers sont, en général, très aimables,
qu'ils ont de très bonnes et très agréables maisons, et qu'ils ne ressem-
blent pas plus à ces anciens financiers, que nos marquis ne ressemblent à
ces anciens marquis du Joueur de Regnard, il est très ridicule de nous
peindre des originaux peu intéressants qui n'existent plus1.
Il n'en existe plus, ou si peu qu'ils ne comptent guère.
Que de mondains brillants dans cette liste des fermiers géné-
raux ! C'est Caze « grand dans ses façons », de Jean « homme d'es-
prit, rempli de politesse », de la Porte l'aîné « poli, aimé de tout
le monde, fort magnifique et tenant une des meilleures tables de
Paris », son cousin de la Porte de Serancourt « d'un commerce
1 [5 juin 1703, II, 245. Il n'est pas rare de trouver, même chez ceux qui
attaquent constamment les financiers, des restrictions de ce genre : « Les
grands reçoivent avec dignité, la grande Robe avec décence, les Traitants avec
vanité. Ce serait sans Joute une injustice de généraliser cette proposition. Nous
connaissons, vous et moi, des hommes de finance qui ont en partage toute la
politesse et toute la modestie. » (Caraccioli, Lettres récréatives et morales, III,
145, 248). De même l'Observateur Hollandais réédite les attaques les plus
fortes contre les financiers, et il dit cependant, à propos de la Liste dont
nous nous sommes servi : « Il faut convenir* qu'en général cette compagnie
s'épure, qu'elle ne ressemble plus à ce qu'elle était autrefois, et qu'on aurait
peine à trouver aujourd'hui, parmi ces Messieurs, des copies du Turcaret dont
ils ont fourni tant de modèles. » (Lettre VI, 246 sq., 24^)-
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIHe SIÈCLE 217
admirable et fort répandu », de la Porte Duplessis « qui fait bonne
chère, est très poli et a toujours bonne compagnie » ; Etienne d'Au-
gny, le fils, qui est logé comme le roi de France ; Grimod Dufort,
frère de la Reynière, « très obligeant, grand dans ses façons et fort
riche », parent de d'Argenson par sa femme et dépensant 200.000
livres pour faire réparer l'hôtel somptueux de Chamillard, qu'il a
acquis; Lantage de Félicourt « homme extrêmement poli, et rempli
d'éducation » ; le Mercier qui a « toute l'éducation que Ton peut
donner à un jeune homme » ; Mirelau de Neuville « aimant assez
la dépense et faisant bien les honneurs de chez lui » ; Olivier de
Montluçon « faisant beaucoup de dépense et ayant infiniment
d'esprit », etc., etc. Le « brutal » comme Brissard, le «crapuleux»
comme Dangé, le « pédant » qui cite du latin comme Durey
d'Arnoncourt, le « sournois et qui va terre à terre », comme du
Vaucel sont rares. Arfure elle-même s'est assagie. MmP Grimod
de la Reynière, au sermon de Saint- André-des-Arts, n'ayant que
« deux ou trois chaises pour établir son individu », dit tout
haut : « Je voudrais qu'on payât les chaises un louis — Vous avez
raison, ma mie, grogne un vieil officier qui est derrière ; vous
paraissez avoir plus déçus que de cervelle ' . » On la reconduit à son
carrosse avec ce propos, mais elle n'est pas corrigée. L'anecdote
est amusante, c'est la seule de ce genre que je rencontre dans la
« Liste ».
J'ai gardé pour la fin Helvétius, dont le salon a été étudié par
M. Guillois; le Riche de la Poupelinière « qui voit la meilleure et
la plus agréable compagnie », et qui « rassemble tous les beaux
esprits et les gens à talents- » ; le Normand de Tournehem, l'oncle
de Mme de Pompadour, qui ne manque pas d'inviter, au milieu des
financiers qu'il groupe autour de lui, Voltaire rarement, Grébillon
très souvent (cet adverbe explique l'autre), Gresset3; la Live de
Bellegarde, et son fils, la Live d'Epinay, qui offre au château de la
Chevrette une hospitalité extrêmement coûteuse ; Trudaine de
Montigny, intendant des finances, le « garçon-philosophe », chez
1 Liste, 33o, 33i.
2 Cf. aussi Marmontel, Mémoires, passim. Voyez de Conches : Salon de conver-
sation et dîners des fermiers généraux, chap. IV, 83 sq. Il nous parait très dur
pour la Poupelinière et peut-être même pour Bouret (cf. 101).
3 Laujon, Œuvres choisies, Paris, 181 1, I, p. 76.
^18 LES PHILOSOPHES
lequel les gens de fortune coudoient les grands seigneurs, les par-
lementaires, les hommes de lettres ; Dupin, dont Jean-Jacques
Rousseau nous a décrit la société :
La maison de Mme Dupin, aussi brillante alors qu'aucune autre de
Paris, rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait que d'être un
peu moins nombreuses pour être d'élite dans tous les genres. Elle aimait
à voir tous les gens qui jetaient de l'éclat, les grands, les gens de lettres,
les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cor-
dons bleus. Mme la princesse de Rohan, Mme la comtesse de Forcalquier,
Mme de Mirepoix, MmP de Brignolé, Milady Hervey pouvaient passer pour
ses amies. M. de Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Sallier, M. de
Fourmont, M. de Bernis, M. de BufFon, M. de Voltaire étaient de son
cercle et de ses dîners '...
On s'explique l'accès de mauvaise humeur de Grimm et des phi-
losophes, lorsqu'ils voyaient, après 17.50, recommencer le portrait
du financier, esquissé dans les Lettres Persanes :
Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu'il a
donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si sou-
vent à vos ministres, qu'on me dit être d'un accès si difficile ? Il faut bien
que ce soit un homme de qualité : mais il a la physionomie si basse qu'il
ne fait guère honneur aux gens de qualité ; et d'ailleurs, je ne lui trouve
point d'éducation Cet homme, me répondit-il en riant, est un fer-
mier : il est autant au-dessus des autres par ses richesses, qu'il est au-
dessous de tout le monde par sa naissance ; il aurait la meilleure table de
Paris, s'il pouvait se résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien
impertinent, comme vous voyez, mais il excelle par son cuisinier : aussi
n'en est-il pas ingrat, car vous avez entendu qu'il a loué tout aujour-
d'hui2.
A présent le fermier général est loin de manquer d'éducation,
d'une cerUiine politesse, et peut parler avec compétence d'autre
chose que de sa cuisine. Beaucoup de financiers sont des artistes et
i Confessions, livre VII, édit. Hachette, tome VIII, 2o5 sq.
2 Lettre XLVIII, édit. cit., VII, 126, 127. « Comme la finance n'avait rien de
bas dans sa nature, elle est devenue susceptible des honneurs : l'anoblissement
des chefs et de plusieurs subalternes, leurs illustrations par les alliances,
l'épée permise aux commis du dernier degré. Qu'est-il arrivé ? Les enfants, en
voyant tout cela, ne pensent plus comme les pères. » (Coyer, Développement
du système de la noblesse commerçante, II, ,'Î24).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 219
dos lettrés. La Poupelinière lui-même, qu'on nous dit avoir protégé
les écrivains et les artistes « par vanité1 », a sans doute été apprécié
trop injustement :
Qu'importait, écrit Feuillet de Conches, à ce Turcaret qui n'était pas
le plus riche de ses collègues, mais en était le plus fastueux, à quoi il
devait son succès, que ce fût à sa table, à sa somptueuse hospitalité, ou
k l'esprit dont il se piquait, pourvu que son hôtel de la rue de Richelieu
et sa petite maison de Passy (le monde financier disait volontiers à Passy,
depuis que Samuel Bernard en était devenu seigneur) fussent, comme les
salons de Mme Geoffrin et du baron d'Holbach, le rendez-vous de l'Europe
diplomatique, spirituelle et savante2 ?
C'est faire trop peu de cas de l'esprit delà Poupelinière. M. Des-
noireterres a rétabli la vérité, en montrant que ce n'était pas uni-
quement un « Plutus de la Ferme », que c'était encore « un bel
esprit, musicien, dessinateur même, que les louanges n'avaient
pas contribué k rendre modeste, mais, au demeurant, homme de
goût et de savoir, d'un jugement sain, plein d'accueil, de bienveil-
lance, de caresses pour le talent dont il se constitue volontiers le
Mécène3 ». Sa femme Mimi Dancourt, célèbre dans la chronique
galante par l'invention de la « cheminée k ressorts4 », est aussi une
maîtresse de maison, fine, spirituelle, ayant le sourire le plus gra-
cieux et le plus merveilleux à-propos. Elle a été actrice, comme
tous ses parents, et actrice à succès : elle aussi est un excellent
juge des choses de la littérature et du théâtre. A eux deux, ils sont
parvenus par d'intelligentes prévenances k museler cet ours de
Rameau, qui n'est jamais content. Tous deux donnent la réplique k
Mme d'Etiolés, k Duclos, Barthès, Saurin, Darcet, Raynal, Suard,
Boullanger, la Gondamine, parfois au baron de Dalberg, plus tard
électeur de Mayence, au prince héréditaire de Brunswick, au comte
de Kaunitz, au comte de Viri (et aux autres ambassadeurs étrangers,
qui n'hésitent pas k fréquenter les salons de la finance), parfois
encore k Horace Walpole, David Hume, Gibbon, au maréchal
de Saxe, k de Lowendahl, k Rousseau, k Thomas, au peintre
1 Liste, 33g.
2 Feuillet de Conches, op. cit., p. $5, 96.
3 Desnoireterres, op. cit., III, 38.
4 L'anecdote est bien connue ; elle est racontée encore dans la « Liste >>,
34o sq.
220 LES PHILOSOPHES
La Tour, etc.. etc.1... N'oublions pas enfin que la Poupelinière est
un collaborateur de Rameau, et qu'il a charmé plusieurs généra-
tions par deux mélodies restées célèbres : « Petits oiseaux sous le
feuillage », et surtout : « 0 ma tendre musette », que les lèvres de
nos aïeules ont si souvent murmurée-! Fréron l'appelle dans l'An-
née Littéraire : « cet amateur éclairé des beaux-arts, ce citoyen plein
d'humanité, ce généreux favori de Plutus, dont personne n'envie
l'opulence, parce que personne peut-être n'en saurait faire un plus
noble usage3 »; éclairé est un mot à noter : ces mécènes de la
finance méritaient ce titre non seulement par leur générosité, mais
par leur intelligence.
Nous en dirons autant de Bergeret, fils du fermier général, et
lui-même receveur général des Finances c< renommé par son goût
pour les arts4 ». Quand s'ouvre la souscription pour le Commen-
taire de Corneille, le banquier de la cour la Borde procure à lui
seul plus de cent adhérents; la Compagnie des Fermiers généraux
en apporte soixante. Parmi ces souscripteurs, beaucoup sont des
admirateurs sincères de notre grand tragique. Adine, le fermier
général, était un confrère de Fontenelle : « Adine était un de ces
hommes uniques qui embrassent tout. Il entendait supérieurement
les fermes, et avait le rare talent de la précision. Il était de l'Aca-
démie française, honneur auquel peu de financiers aspirent5. » Mais
1 Pour la liste complète, voir de Conches, op. cit., 96.
2 Desnoireterres, ibid., p. 3g.
3 II, 117, 26 mars 1757.
4 Liste, 295.
5 II avait acheté le marquisat de Villesavin (cf. « Liste », 293, 294). A la
mort de d'Argenson, qui laisse une place vacante d'académicien honoraire à
l'Académie des belles-lettres, trois candidats se présentent à cette succession :
M. de Paulmy (Marc-Antoine-René, fils du marquis d'Argenson), et deux
hommes de finance : le contrôleur-général de l'Averdy, et Trudaine de Mon-
tigny. Le contrôleur se désiste et M. de Paulmy est élu (le 3 septembre 1764):
Cf. Bachaumont (II, 96, 26 août 1764, sq.). Trudaine, intendant des finances,
fut de l'Académie des sciences, comme son père. Il mourut dans sa quarante-
cinquième année (1777) ; à la séance du 29 avril, à laquelle assistaient Voltaire
et Franklin, d'Alembert lut un éloge de Trudaine par Condorcet; « l'inten-
dant des finances s'était bienveillamment prêté aux démarches du poète pour
arracher à la ferme générale un pays voué à la misère éternelle, Condorcet en
profitait pour le rapprocher de Voltaire... » (Desnoireterres, Voltaire et la
Société du xviue siècle, VIII. 336 sq.). L'intendant des finances rapproché du
patriarche de Kerney, au milieu « du délire général », soulevé par la présence
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIECLE 221
s'ils ne sont pas de l'Académie, plusieurs financiers sont eux-
mêmes des écrivains. Le 8 mai 1757, dans la Société Littéraire de
Nancy prenait place Durey de Marsan, receveur général des finances
du comté de Bourgogne. Le directeur d'Héguerty répondit au réci-
piendaire :
Il était rare autrefois de voir la science germer, et les talents éclore
dans le sein de l'opulence ; les temps sont heureusement changés. Parmi
les dépositaires des richesses de l'Etat, nous trouvons aujourd'hui, non
seulement de vrais citoyens, zélés pour la patrie, toujours prêts à lui
dévouer leurs biens et leurs services, des âmes généreuses qui favorisent
les arts, qui encouragent les artistes, mais encore des mécènes qui cul-
tivent les Lettres et qui s'honorent en les protégeant.
Et Fréron d'applaudir à cette protestation contre les anciens pré-
jugés, qui empêchaient de rendre « aux modernes favoris de la for-
tune » la justice qui leur était due. « Je pourrais justifier, ajoute Fré-
ron, ce que notre Directeur dit ici en général de plusieurs exemples
particuliers. Je citerais entre autres un la P..., un W..., un H...,
un D..., etc.1. » Les mécènes cultivent donc les lettres. Il est inutile
de rappeler qu'Helvétius passe, sans grand succès d'ailleurs, des
mathématiques à la poésie et à la tragédie, avant d'écrire ses deux
ouvrages De l'Esprit et De l'Homme. Claude Dupin a laissé des
Economiques (174;")), un Mémoire sur les blés (1748), des Observa-
tions sur « l'Esprit des Lois » (1708). C'est un philosophe et un bel
esprit, comme l'illustre Silhouette à propos duquel Voltaire écrit :
Je suis bien aise de voir un homme de lettres contrôleur général. Il a
traduit un Waburton2 qui vous démontre net que jamais les lois de Moïse
n'ont laissé seulement soupçonner l'immortalité de l'âme. Il a traduit le
Tout est bien, mais quand dirons-nous : Tout n'est pas mal ? Le genre
de M. de Silhouette est anglais, calculateur et courageux3.
Cet ancien parlementaire, entré dans la finance, devait trouver,
de Voltaire.... le fait est à signaler. Les fils de Trudaine étaient les amis de
Chénier et de David ; c'est pour l'aîné que le peintre fit la Mort de Socrate.
Ils montèrent sur l'échafaud le 8 thermidor.
1 Année littéraire, 14 août 1737, V, 223.
'** Cf. XLIII, 355 (ta Défense de mon oncle, 17G7, ehap. xv). Il s'agit des « Dis-
sertations sur l'union de la religion, de la morale et de la politique, tirées
d'un ouvrage de M. Waburton » (1742, 2 vol. in-12).
3 A Cideville, 24 juin 1739, LVIII, i3i. Silhouette avait donné un Essaisur
l'Homme, par Pope, traduit de l'anglais en français, 1736, in-12.
222 LES PHILOSOPHES
parmi ses collaborateurs et ses subordonnés, des confrères en litté-
rature ; et il n'est pas rare de trouver dans les correspondances du
temps des financiers soit de Paris, soit de province, qui « publient »
et qui sont lus.
III
Tels étaient les financiers du xvm9 siècle ; ils fournirent aux
philosophes des auxiliaires précieux; non pas tous cependant, et,
parmi les gens de fortune restés inintelligents ou trop âpres au
gain pour voir autre chose que leurs écus, les novateurs trouvè-
rent parfois ou des indifférents ou des adversaires. Gela explique
qu'ils aient gardé leur franc parler1. Une fois mis de côté ceux qui
faisaient un noble usage de leur fortune, qui s'intéressaient aux
œuvres de l'esprit, aux idées philosophiques et littéraires, les philo-
sophes n'épargnaient pas les Turcarets de leur temps. On raconte
qu'à la comédie des Philosophes, un financier était venu applaudir
l'œuvre de Palissot; malheureusement pour lui,' il se trouvait à côté
de Saint-Foix ; ce Cyrano du xvm0 siècle, ayant toujours la main
sur le pommeau de son épée, n'était pas d'humeur commode ; il
querellait un homme qu'il accusait de sentir mauvais, un autre qu'il
voyait, dans un café, prendre du lait avec du pain, à l'heure du
dîner, etc.. Le financier ayant déclaré à un endroit que cela était
très plaisant : « Monsieur, riposta l'autre d'un ton bourru, cela aura
bien de la peine à être aussi plaisant que Turcaret-. » Les souvenirs
de le Sage ne sont pas perdus. Marivaux était contre les financiers
dune partialité choquante, dans son théâtre comme dans ses romans.
Son Triomphe de Plutus nous fait voir un homme de fortune qui est
une brute, et, dans son Paysan parvenu, Jacob est domestique chez
un financier, qui est un être malfaisant3.
1 Voltaire, notamment, favorable aux financiers, nous le verrons, n'épargne
pas les coups d'épingle à certains d'entre eux ; il écrit même cette saillie :
« En conscience, un financier aime-t-il cordialement sa patrie? » (Dict. phil ,
art. Pathie, section II, XXXI, 373, 3j4). Mais ce n'est là qu'une saillie; voir, à
propos des attaques de Voltaire contre les financiers, Brunetière, Etudes cri-
tiques, irc série, Voltaire, 198, 199 (art. de mai 1878).
2 La Harpe, Coresp. litt., I, 420.
3 Larroumet, op. cit., /(3i sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al* XVIIIe SIÈCLE 223
Les philosophes; qui protestent contre ces injustices, n'hésitent
pas à attaquer les gens de finance qui le méritent. Ils voient bien,
notamment, que le luxe éhonté de certains d'entre eux est une des
causes de la haine populaire qu'ils soulèvent, et ils opposent la
modestie d'un Samuel Bernard au faste intolérable de plus d'un
fermier général1. Diderot constate que les premiers fermiers étaient
bien plus sages que leurs successeurs. Boesnier aurait été, selon lui,
un des premiers qui étala un luxe inoui, et Diderot nomme ceux
qu'il juge aussi maladroits, aussi imprudents que Boesnier. « Il faut
que ces gens-là, conclut-il, aient une grande crainte de ne point
passer pour fripons'-! » Le Voyage de Ceylan ou les Philosophes
voyageurs3 contient à la fois l'éloge d'Helvétius (sous le nom
d'Helvidius), et la satire de Pelletier, ancien fermier général (sous
le nom de Fercœur).
M. Pelletier, écrit le baron Grimra, voyait les beaux esprits; cela ne
l'a pas empêché de devenir imbécile, et le bel esprit, auteur de ce mau-
vais roman, a oublié que les fous sont sacrés, et qu'il n'est pas permis de
les insulter. Le fermier général Pelletier passait, à la vérité, pour être très
dur dans l'exercice de sa place, et il conservait dans le monde un air assez
rustre4.
Cela est dur, on le voit, et écrit sans ménagement.
De même, parmi les livres écrits sur les finances, soit par des
philosophes, soit par des auteurs qui s'inspirent d'eux ou qu'ils
approuvent, plus d'un renferme des critiques assez violentes. Dans
la préface des Mémoires secrets, déjà citée, Duclos déclare :
Ce n'est pas qu'il n'y ait eu dans tous les temps des financiers esti-
mables, qui, n'étant pas en état ou en droit de tracer la vraie route, sui-
1 Notons cependant que Barbier s'indigne déjà du luxe de Bernard, passim,
et II, 42G sq., octobre 1733; III, 146 sq., décembre 1738; III, i55 sq., janvier
1739. A opposer: Voltaire, Beucbol, XII, 29, Epitre XII: à Samuel Bernard,
au nom de Mme Fontaine Martel :
Je vis d'abord modestement parés
Les opulents qui méritaient de l'être.
Il n'est pas sûr que l'épître soit de Voltaire, bien qu'on y reconnaisse son
tour de main.
2 A Mlle Volland, i" octobre 1768, éd. Assézat, XIX, 281, 282.
3 Ouvrage publié par Ilenriquès Pangrapho, maître es arts en l'Université
de Salamanque, 2 parties in-i2, 1770 (par de Turpin).
À Corresp. litt., i.r>août 1770, VII, 5o, 5i.
224 LES PHILOSOPHES
vent, le plus honnêtement qu'ils peuvent, les voies tortueuses où on les
l'ait entrer, et laissent leurs stupides confrères admirer ce qu'ils appellent
une belle machine. Le secret de la finance est couvert d'un voile que
chaque intéressé s'efforce d'épaissir1.
Le départ établi, les « stupides » et les « malhonnêtes » sont
vigoureusement attaqués. Le Journal Encyclopédique parle de
Mémoires sur la conduite des finances*, parus en 1770, et en donne
des extraits ; on y lit :
La perception des impôts est devenue si fort embrouillée, si difficile et
surtout si onéreuse, que le seul moyen de garantir les citoyens de la ter-
reur que cette hydre leur inspire serait de la simplifier, et de réduire à
la plus grande, à la plus facile uniformité, les méthodes inextricables des
gens de finances 2.
La querelle fut surtout vive à propos du Financier Citoyen*. « Ce
sont, dit le marquis de Mirabeau, deux mots censés inalliables jus-
qu'à ce jour4. » Le Journal Encyclopédique , qui est loin d'être hos-
tile aux philosophes, analyse l'ouvrage, et dit aussi : « Ce titre unit
deux expressions qui doivent être étonnées de se trouver ensemble,
ayant si peu de rapport entre elles, quant au fait5. » L'auteur, il
est vrai, distinguait le financier du traitant, regardait le premier
comme utile et nécessaire à l'Etat, le second comme un fléau public,
attaché uniquement à sa fortune, qu'il fait aux dépens du prince
et de la patrie. Pourtant, il affirmait : « Plus le financier a de cré-
dit, moins le négociant en a; plus le financier a de l'argent, moins
1 Op cit., 3.
i A Amsterdam, chez Rey, ier juillet 1779, p. 53, 54 sq. L'auteur fait même
de la question une question patriotique ; ce sont les Italiens, dit-il, attirés en
grand nombre par Marie de Médicis (qui créa les gens d'affaires), lesquels,
appuyés de tout son crédit, embrouillèrent tellement les choses, établirent
tant de nouveaux droits et firent tant d'autres changements, à la ruine de
l'Etat et du prince, qu'ils causèrent une désolation générale, etc., etc.
3 2 vol. in-ia à Paris, 1757, sans nom d'auteur, ni d'imprimeur (743 pages).
« Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la dernière ne paraît point
encore. » L'ouvrage était de J.-B. Naveau (cf. Quérard, V, 466).
4 Cité par Loménie, les Mirabeau, 11, 125.
5 Journal Encyclopédique, juin 1757, 32 sq. On retrouve dans ce livre cette
opinion, contre laquelle Voltaire a été un des rares écrivains qui aient protesté
au xvme siècle, que Golbert avait été un mauvais ministre, au point de vue de
l'administration des finances. Duclos était ici d'accord avec Voltaire. Voyez
encore sur le Financier Citoyen : Fréron, Année litt., 24 juillet 1757, V, 3 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD Wllie SIÈCLE 225
on en voit sur la place; plus le financier l'ait de gros gains, plus Les
charges et les biens -fonds s'avilissent; plus l'intérêt est haut, plus
le commerce perd vis-à-vis de l'étranger chez qui L'intérêt de l'ar-
gent est bas. » Il propose donc de borner le bénéfice des fermiers
à 5 pour ioo d'entrée de ferme pour l'argent qu'ils avancent, avec
garantie de i5 pour leur travail, au lieu de i5 qu'on leur accorde
d'entrée, et d'établir un bureau de vérification, où tous les états et
bordereaux soient portés annuellement. Rappellerai-je encore ï Anti-
Financier1 , où les malversations étaient signalées aux yeux du
public? A propos de tous ces ouvrages, des polémiques s'engagent,
et les philosophes ne cachent pas leur façon de penser.
Il est juste cependant de faire des distinctions dans ces attaques
contre la finance"2. Certaines doivent être réduites à leur juste
valeur. Ainsi je ne serais pas étonné que la charge à fond de train
de Grimm contre Pelletier s'expliquât par l'envie d'être désagréable
à son ennemi Duclos. Ce dernier était reçu avec Crébillon fils,
Collé, Saurin, Bernard, Marmontel, Suard, par le fermier général;
quelle bonne occasion de montrer cette société comme « une troupe
échauffée par le vin et le bruit de la table », où « la crapule, la
plaisanterie mordante et amère, la dureté de mœurs et de
manières tenait lieu de gaîté », et de conclure « qu'à l'exception de
Bernard et de Suard, peut-être », tous les autres gens de lettres
avaient « conservé une certaine dureté qui rappelle l'école où ils se
sont formés3! » Nous connaissons l'antienne, nous savons où le bât
blesse le baron allemand et quelles raisons il a de se poser en
arbitre des élégances. Seurtout, il faut mettre résolument de côté
les satires contre les gens de finances qui viennent des cour-
tisans. Ceux-ci ont mis en circulation des anecdotes plus que
suspectes et l'on comprend pourquoi. Ils contaient que le père
Poisson avait, pour désigner sa fille, des périphrases qui sentaient
1 L'Anti- Financier ou Relevé de quelques-unes des malversations, etc
Amsterdam, 1763, in-8 (par Darigrand). « On parle de /' Anti-Financier, vaut-
il la peine qu'on en parle? » (Voltaire à M**", LXI, 23g, 26 décembre 1753).
Grimm, Corresp. litt.,lV, 90; cf. Barbier, VIII, nô, 116, décembre 1763.
2 Barbier, lui, est très dur pour les gens de finance, et les Paris en parti-
culier.
3 Corresp. litt., loc. cit. Voyez en effet une opinion bien différente sur les
dîners de Pelletier, dans Marmontel, Œuvres posthumes, 1804, Mémoires, II,
livre VI, i38.
Univ. de Lyon. — M. Koistan 15
226 LES PHILOSOPHES
le mauvais lieu et, qu'une fois, étant à table « avec un grand
nombre de matadors de la finance », complètement enivré, il se
mit à éclater comme un fou : « Savez-vous ce qui me fait rire?
aurait-il ajouté, c'est de nous voir tous ici avec le train et la magni-
ficence qui nous entourent! Un étranger qui surviendrait nous
prendrait pour une assemblée de princes, et vous, Monsieur de
Montmartel, vous êtes fils d'un cabaretier ; vous, Monsieur de
Savalette, fils d'un vinaigrier; toi, Bouret, fils d'un laquais; moi,
qui l'ignore !? » 11 est bon de ranger ces anecdotes à côté des
couplets de Maurepas-.
N'allons pas davantage épouser les appréciations de Mirabeau
sur les financiers. Pour lui, ce sont tous des « vampires », comme
il dit dans sa Théorie de l'impôt. Veut-on savoir comment on en
parlait entre gens de naissance? Voici une lettre du bailli à son père :
« La noblesse s'étend sur tous les enfants de sangsues, sur la
truandaille de finance introduite par la Pompadour, sortie elle-
même jadis de ces immondices3... »
Passe encore pour les Mirabeau qui, eux, n'allaient pas em-
prunter de l'argent à ceux qu'ils traitaient de la sorte. Ils ne leur
devaient rien; ils pouvaient, à la rigueur, les trouver cupides, inin-
telligents et le dire. Le marquis écrit à son frère : « Faire fortune !
disons-nous et dit-on sans cesse aux enfants, comme si faire for-
tune était autre chose qu'obtenir ou prendre ce que tout le monde
1 Vie privée de Louis XV, Londres, Lyton, 1785, III, p. 20; cf. Aneccl. secr.,
189. Je n'ai pas parlé de Bouret, et pour cause. Il a eu de nombreux ennemis,
notamment de Bret qui Ta mis à la scène dans la Confiance trahie, la Morlière
dans l'Amant déguisé, etc.. Or, je trouve dans la « Liste » : « Il eut la direction
des blés pour la fourniture de la Provence. C'est dans ce délicat emploi que
ce bon citoyen s'est conduit avec tant de prudence, de sagesse, d'intelligence
et de désintéressement; que, pour éterniser ses bons offices, on a frappé par
ordre du roi une médaille d'or, monument bien glorieux pour lui et pour sa
famille. Le Roi lui accorda l'expectative d'une place de fermier général pour le
sieur Bouret de Valroche, son second frère, qu'il a cédée à Bouret d'Hérigny,
son frère puîné, en faveur du mariage que ledit d'Hérigny a contracté avec la
demoiselle Poisson, cousine issue de germain de la marquise de Pompa-
dour... »
2 Sur Poisson, voir l'ouvrage cité de P. de Nolhac, passim. On jugera, dès
lors, la valeur de ces histoires.
3 De Loménie, op. cit., II, 3G3, 210 sq. etc. Cf. le mot de Rivrol, qui disait
des laquais enrichis : « Ils ont sauté du derrière de la voiture en dedans, en
évitant la roue. » (OEuv., V, 345.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU Wlll» SIÈCLE 227
guette : le gros lot... Pour t';iire fortune, il faut du subit, du for-
tuit, du bonheur1. » Nous voilà revenus au temps de La Bruyère ;
du moins ceux qui nous y ramènent ne risquent pas d'être accusés
d'avoir peu de mémoire et peu de délicatesse; ils ne vont pas
frapper à la porte des « partisans ». Mais — et c'est là que les
philosophes eurent le courage et la franchise d'intervenir — un
courtisan était odieux si, après avoir été nourri par un financier, il
allait indécemment insulter la finance. Samuel Bernard reçut un
jour la visite d'un grand seigneur; il ne le connaissait pas, mais il
savait, comme tout le monde, que le noble personnage avait plus de
prétentions que d'écus. On échange les compliments d'usage ; puis
le seigneur, avec cette désinvolture élégante et impertinente à la
fois que montrent les marquis de Molière : « Je vais vous étonner,
Monsieur, lui dit-il; je m'appelle le marquis de F***, je ne vous
connais point et je viens vous emprunter 5oo louis. » Bernard eut
un sourire discret : « Je vous étonnerai bien davantage, moi,
Monsieur, répliqua-t-il très posément, je vous connais et je vais vous
les prêter. » Le mot est spirituel, mais il a aussi d'autres qualités;
d'abord, il était cher, il coûtait en définitive 5oo louis; puis il était
remarquable d'à-propos adressé, par le seigneur de la finance au
seigneur de la cour. Pour nous autres, il est caractéristique : l'aris-
tocratie de l'argent se pose délibérément en face de l'aristocratie
de la naissance, et l'on réfléchit, en présence d'une anecdote de ce
genre, qu'il n'y avait pas de doute sur l'issue de la lutte. Pour que
les armes fussent égales, il aurait fallu que le seigneur eût autant
d'esprit que le financier, ou qu'il remboursât l'argent prêté. « J'ai
prêté 5 louis d'or à M. le duc d'Elbeuf, qu'il ne m'a pas rendus »,
écrit l'intendant Foucault dans ses Mémoires; Foucault n'ajoute
pas de commentaire ; la sérénité avec laquelle il passe cette somme
au chapitre des profits et pertes prouve bien qu'il s'attendait à cette
indélicatesse de M. le duc d'Elbeuf; le capital, placé ainsi à fond
perdu, était trop petit pour qu'il se vengeât par un bon mot ; mais
c'est précisément parce que la somme était si faible que l'inten-
dant avait le droit de mépriser ce noble pelé, qui portait un des
plus grands noms de France. Que fallait-il penser du marquis
de F*** et du duc d'Elbeuf, lorsqu'ils allaient accuser les banquiers
1 29 septembre 1777, de Loménie, op. cit., II, 368.
228 LES PHILOSOPHES
ou les intendants d'être des « immondices »? Le premier devoir
d'un honnête homme est, comme dira ce plébéien de Duclos,
de penser que « ceux qui reçoivent des bienfaits prennent des
engagements si sacrés, qu'ils ne sauraient être trop attentifs à
ne les contracter qu'à l'égard de ceux qu'ils pourront estimer
toujours1 ».
Il nous déplairait aussi que le maréchal de Saxe ait répondu une
fois à Mme de Pompadour, qui lui demandait quelles étaient dans la
Poupelinière les qualités qui pouvaient l'engager à le voir :
« Madame, il en a une pour moi que je trouve excellente, car,
quand j'ai besoin de 100.000 livres, je les trouve dans son coffre,
au lieu que, lorsque je m'adresse au contrôleur général, il me
répond toujours qu'il n'a pas d'argent2. » La Poupelinière avait
d'autres qualités que celles d'un bailleur de fonds, et le maréchal
de Saxe était homme à les apprécier. Du moins, le maréchal aurait
eu le mérite de la franchise. Mais comment les seigneurs qui étaient
complices des polissonneries de Dangé auraient-ils pu lui reprocher
ses turpitudes? D'ailleurs, depuis le système de Law, la noblesse
avait quelque peu perdu le droit de mépriser les financiers. Le
prince de Gonti et le comte de Horn3, pour ne citer que ceux-là,
avaient prouvé surabondamment que certains gentilshommes, afin
d'acquérir de l'argent, pouvaient se transformer en agioteurs sans
scrupules ou en escrocs et en assassins. On avait vu, lors de la
Chambre de Justice, le marquis de la Fare se faire adjuger par le
Régent les biens confisqués de son beau-père Paparel, trésorier de
la gendarmerie, condamné à mort ; le traitant ne fut pas exécuté,
mais il crevait de faim, tandis quC son aristocratique beau-fils se
plongeait dans la crapule, oubliant de donner au malheureux un
morceau de pain; le marquis engloutit 4 millions et mourut en
laissant Soo.ooo livres de dettes; les la Fare pouvaient bien mé-
priser les Paparel! Aussi, quand Nivelle de la Chaussée se dispose à
représenter sur le théâtre de Bellevue VHomme de fortune, où
i Considérations, chap. xvi, Œuvres, I, 146.
2 Mouffle d'Angerville, II, 54.
3 Cf. Jean Buvat, Journal, mars 1720, II, 59 sq. etc. Cf. dans Mathieu
Marais, II, 67, G février 1721, et ibid., du 6 au 12 juillet, 1721, p. 170 sq.,
le procès scandaleux du duc de la Force.
4 Vie privée de Louis X V (Lyton, 1785), I, n'ô.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYlll» SIÈCLE 220
les financiers sont fortement attaqués, Paris-Duvernay fait-il
comprendre à de Bernis qu'il n'est plus temps de livrer à la
risée des courtisans les hommes qui soutiennent l'Etat et qui nour-
rissent les gentilshommes; le ministre est obligé de s'incliner;
la pièce ne passera qu'après de nombreuses modifications ; Mme de
Pompadour, elle-même, y était peut-être visée, mais les financiers
étaient plus exigeants et, somme toute, on ne pouvait leur don-
ner tort1. Les philosophes furent les alliés des financiers contre
les nobles, arrogants à la fois et gueux. Il y avait encore beau-
coup à faire pour qu'on devînt juste envers les manieurs d'ar-
gent :
Louis XIV, lisons-nous dans l'Introduction aux Mémoires de Mme du
Hausset, frappé de l'habileté avec laquelle de Gourville, devenu inten-
dant de Gondé, avait rétabli les affaires de cette maison, et de ses talents
en finance, pense à lui pour remplacer Colbert. Le souverain, comme la
source des honneurs, se réservait le pouvoir d'admettre à sa cour et
d'élever aux plus hautes dignités ceux qu'il voulait récompenser ou dis-
tinguer, quelle que fût leur naissance. Loin d'observer cette maxime, on
fit, en 1760, un règlement qui imposait l'obligation, pour être présenté à
la cour, de prouver, au moins, d'après trois titres originaux par géné-
ration, qu'on était noble de race à l'époque de i4oo. Une pareille mesure,
proposée à Louis XIV, aurait été rejetée par ce monarque, comme mettant
des entraves à son pouvoir'-.
En 1760, Gourville n'aurait même pas eu, malgré ses talents de
financier, un entretien avec le roi de France; un Louvois était
menacé d'être mis à la porte de la cour3; à plus forte raison, un
descendant de Colbert n'y aurait-il pas été introduit. De là, dit
l'auteur, une nouvelle haine contre la noblesse. A ce moment, les
1 Desnoireterres, la Comédie satirique au xvme siècle, p. 98, 99. On verra
pages 146 et n° 2, 164, etc., que ce n'est pas la seule fois que les financiers
aient fait disparaître de la scène les attaques qu'ils ne croyaient pas de leur
dignité de supporter.
2 Introduction aux Mémoires, p. 3 sq.
3 César, duc d'Estrées, maréchal de France, ministre d'Etat, fils de Fran-
çois-Michel Le Tellier, capitaine colonel des Cent Suisses, fils du marquis
de Louvois. Il ne cacha pas son mécontentement et déclara que, si on lui
faisait cet affront, il se retirerait du Conseil. On fit une exception en sa
faveur. Il allait présenter la femme du marquis de Louvois, son neveu et son
héritier, on lui avait insinué que ce règlement lui en était la faculté : depuis
cent ans les Louvois étaient admis à la Cour. (Ibid.).
230 LES PHILOSOPHES
philosophes étaient en train de faire l'éducation du peuple, et de
façonner l'opinion publique; ils ne manquèrent aucune occasion de
venger les financiers des mépris injustifiés de leurs débiteurs insol-
vables, et de noter le contraste entre l'impertinence injurieuse des
gentilshommes qui méprisaient les « partisans » et leur obséquiosité
avilissante quand ils se présentaient en mendiants chez ceux dont
ils devaient médire le lendemain.
Voltaire a été un des premiers a flétrir la Chambre de Justice de
mars 1716, établie « pour la recherche et la punition de ceux qui
avaient commis des abus dans les finances1 », et il a dénoncé au
public c ce tribunal infâme qui jetait l'épouvante et la consterna-
tion dans tout Paris » :
Le délateur, monstre exécrable,
Est orné d'un titre honorable,
A la honte de notre nom,
L'esclave fait trembler le maître.
Enfin, nous allons voir renaître
Les temps de Claude et de Néron2...
Duclos, dans ses Mémoires secrets, n'est pas moins sévère pour
cette Chambre, dont les opérations étaient annoncées comme mer-
veilleuses, et qui eut les résultats les plus piteux :
Tout le fruit fut d'ouvrir la porte à des milliers de délations, vraies ou
fausses. La consternation se mit clans toute la finance et parmi leurs
alliés; l'argent fut caché, et la circulation totalement interceptée. On
sacrifia quelques financiers à la haine du peuple. Le crédit vendu, les
protections achetées firent remettre ou modérer les taxes. Celles qui
furent payées devinrent la proie des femmes perdues ou intrigantes et
des compagnons de débauche du régent3.
Les gentilshommes seuls recevaient de toutes mains; l'argent
perçu était dérisoire en regard des sommes que l'on aurait dû faire
rentrer, il fut utilisé par les courtisans; c'est encore aux courtisans
que s'adressèrent ceux qui voulaient être « déchargés », et, bien
1 Vie privée de Louis XV (Ly ton), I, 22 sq.
2 Ode sur la Chambre de Justice, XII, 412. Cf. Brunetière, Eludes critiques,
l\re série (1893) : Voltaire, p. 199 et note (art. de mai 1878).
3 OEuv., III, 119. Cf. dans le Journal de Buval, I, 188 sq., 197 sq., 201 sq.,
les « listes » des taxes contre les gens d'affaires.
F.T LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIII' SIÈCLE £31
entendu, ils reconnurent ce service en bonne monnaie sonnante1.
Un grand seigneur vint proposer à un « partisan », taxé à
i. 200.000 livres, de le faire décharger pour iioo.000 livres. « Ma
foi, Monsieur le Comte, reprit L'autre, vous venez trop tard; j'ai
fait mon marché avec Madame pour iSo.ooo. » Sur la liste des
taxés-. Voltaire pouvait lire le nom de Samuel Bernard, qu'il avait
connu, et qu'il appelait « un homme enivré d'une espèce de gloire
rarement attachée à sa profession, qui aimait passionnément toutes
les choses d'éclat, et qui savait que le Ministère de France rendait
avec avantage ce qu'on hasardait chez lui 3 » ; des quatre frères Paris,
envers lesquels Voltaire s'est exprimé plusieurs fois, en termes qui
ne sont pas dictés seulement par la reconnaissance :
Ce fut l'opération de finance et de justice, dit-il en parlant de la réforme
qui suit le système, la plus grande et la plus difficile qu'on ait jamais
faite chez aucun peuple. Elle fut imaginée, rédigée et conduite par quatre
frères, qui jusque-là n'avaient point eu de part principale aux ail'aires
publiques et qui, par leur génie et par leurs travaux, méritèrent qu'on
leur confiât la fortune de l'Etat4.
IV
Mais ici, une comparaison éclairera notre chapitre, et, rappro-
chant les idées de La Bruyère et celles de Duclos sur les gens de
fortune, nous montrerons comment, tout en donnant aux financiers
1 Vie privée, ibid., a3.
2 Autres taxés par articles séparés du Rôle.
3 Histoire de Russie, partie 2, chap. iv, XXV, 257.
4 Précis du siècle de Louis XV, chap. 11 (XXI, 23). Il ne faut voir qu'une bou-
tade dans ces mots de Voltaire au président de Brosses (édit. Moland, XXXX,
p. 8, 5 janvier 1759): « Les peuples seront-ils encore longtemps ruinés pour
aller se faire bafouer, abhorrer et égorger en Germanie, et pour enrichir
Marquet et Compagnie.
Et Paris, et fratres, et qui rapuere sub illis.
On peut supposer Voltaire capable de bien des fautes, mais non de celle
qui consistait à s'accuser lui-même pour faire un bon mot! Les Pans
n'étaient d'ailleurs pas populaires. Voici un des couplets dirigés contre eux.
Ilion gémit sous la cendre
Pour avoir produit un Paris!
Que ne devons-nous pas attendre,
En ayant quatre dans Paris.
232 LES PHILOSOPHES
de dures leçons, les esprits libres et indépendants du xviir3 siècle,
qui déclaraient la guerre aux hypocrisies sociales, vengèrent les
financiers de dédains immérités1.
Le chapitre X des Considérations sur les Mœurs, consacré aux
Gens de Fortune'2, commence ainsi :
« Il y a deux sortes de condition qui ont plus de relations avec
la société, et surtout avec les gens du monde, qu'elles n'en avaient
autrefois. Ce sont les gens de lettres et les gens de fortune. »
Notons le premier trait qui s'ajoute à la peinture tracée par
La Bruyère : les deux moralistes n'ont plus les mêmes hommes
sous les yeux. Parmi les financiers, Duclos signale une aristocratie,
une bourgeoisie, un peuple. Il parle des « plus distingués » d'entre
eux; or, ceux-là ne recherchent plus, comme quelque temps aupa-
ravant, l'appui des gens de condition; ils en sont les rivaux à tous
les points de vue. Notre philosophe se représente très bien les raisons
qui ont poussé La Bruyère à une satire aussi âpre et aussi outra-
geante des gens de finance. Les fortunes de ce temps « n'étaient pas
assez honnêtes pour en faire gloire 3 » , et c'était même une raison
pour qu'elles fussent plus considérables; l'avarice « ennemie du
faste » suffisait « sans génie, ni bonheur marqué, pour tirer des
richesses immenses d'une médiocre fortune et d'un travail conti-
nuel » ; partant, les gens d'affaires devaient, s'ils étaient assez
sensés pour vouloir jouir, se borner « à tous les avantages d'une
opulence sourde ». Mais ceux qui, au siècle dernier, insultaient par
leur luxe à la misère des gens qu'ils avaient ruinés, et qui exci-
taient, par la splendeur de leurs hôtels ou de leurs équipages, de
leurs dîners ou de leurs fêtes, les convoitises des grands, ceux-là
étalaient un faste « qui était le comble de la folie, du mauvais goût
et de l'indécence4 ».
1 Duclos, OEuv., I, io3 sq. — La Bruyère, chap. vi, Des Biens de fortune
(Servois et Rebelliau, Hachette, 1898). i53 sq.
2 Ibid., io3.
3 Ibid. C'est tout à fait l'avis de La Bruyère, 164, i65.
4 Ibid., 104. « Quand la plus haute magistrature était modeste, la finance
n'aurait osé être insolente. Les financiers les plus riches jouissaient sourde-
ment de leur opulence. J'en ai encore vu qui avaient un carrosse simple et
doublé de drap brun ou olive, tel que Serrefort le recommande à Mme Patin
dans la comédie du Chevalier à la mode... » (Mémoires sur la vie de Duclos,
écrits par lui-même, OEuv., I, 3). Cf. abbé Coyer (Bagatelles morales : le Siècle
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII» SIÈCLE 233
Cette ostentation déplacée n'a par disparu; mais Duclos établit
une différence entre ceux qui sont portés aux richesses par un
« coup du sort », et « ceux qui sont parvenus par degrés ». Seuls,
en général, les premiers ont une morgue impudente; les autres
n'ont qu'à jeter un coup d'oeil sur leur passé, pour se décider à
ne jouir qu'avec précaution. Les premiers sont aussi ridicules au
xvni8 qu'au xviic siècle ; au xvne ils l'étaient davantage « par le
contraste de la personne et du faste déplacé »; ils étaient plus
insupportables, car la fortune de finance n'était qu'une « loterie » ;
à présent, l'initiative personnelle tient plus de place; le génie des
affaires, que La Bruyère niait absolument, s'est éveillé, c'est-k dire
le talent de ne laisser à l'imprévu que le moins possible, et de
calculer avec intelligence et sûreté : la fortune de finance « est
devenue un art, ou tout au moins un jeu mêlé d'adresse et de
hasard ». Nous n'avons qu'à opposer à ceci les lignes bien con-
nues de La Bruyère, où l'auteur déclare qu' « il faut une sorte
d'esprit pour faire fortune », mais « qu'il ne sait précisément
lequel c'est », et qu'il « attend que quelqu'un veuille l'en instruire »,
et celles où il raille ces « stupides » et ces « imbéciles » qui meurent
dans l'opulence, sans l'avoir fait exprès.
Est-ce à dire que la finance applique au xvme siècle des méthodes
rationnelles? Non pas, et elle restera exposée à des critiques légi-
times, tant qu'elle n'aura pas « la forme qu'elle devrait avoir ».
Mais elle n'est pas méprisable en soi. Il y a là un préjugé absurde.
Etant donné que l'Etat possède des revenus, qu'il désigne des
citoyens pour les percevoir, ces citoyens doivent y trouver des
avantages, « pourvu que ces avantages soient limités, comme ceux
des autres professions, suivant le degré de travail et d'utilité ». La
fortune de finance n'est pas scandaleuse dans tous les cas; est
scandaleuse celle qui s'appuie sur la vexation et l'insolence. Qu'on
frappe donc ceux qui sont restés « traitants » dans l'âme ; le philo-
sophe ne trouvera jamais que le châtiment est trop fort ; mais
qu'on ne confonde pas avec eux les financiers véritables, qui sont
utiles à l'Etat et reçoivent le juste salaire dû à leur intelligence et
à leur travail.
présent, I, 14) : « Qu'un financier eût bâti un des palais que nous voyons, on
l'aurait taxé ou dépouillé! »
234 LES PHILOSOPHES
Cette distinction-là, on la chercherait vainement dans La Bruyère :
la poser ainsi, c'était faire disparaître le préjugé. Tout le monde
connaît les passages demeurés justement célèbres, où le moraliste
dénonce les « saletés » qui sont derrière les fortunes des partisans, les
crimes qui sont l'origine de cette opulence, etc...1. La Bruyère n'a pas
l'air de croire qu'il puisse en être autrement, et il ne nous fait pas
prévoir que tout cela peut changer. Pour lui, il n'y a guère dans la
finance que des âmes sales, pétries de boue et d'ordure; avoir de
l'argent, c'est n'être ni parent, ni ami, ni citoyen, ni chrétien, ni
peut-être homme'2; « un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa
femme, ni ses enfants3 ». Il en a toujours été ainsi : voilà pourquoi
les Hébreux et les Grecs avaient pour les partisans un mépris indé-
racinable''. La finance était hier ce qu'elle est aujourd'hui, ce
qu'elle sera demain. On est avec La Bruyère, dans cette lutte géné-
reuse et implacable; on ne peut le suivre jusqu'au bout, la violence
et l'acrimonie l'emportent trop loin. Il fait de la bonne besogne;
elle serait meilleure, s'il ne dépassait pas le but. Nous avons dit
que ces excès étaient très légitimes, qu'ils s'expliquaient par le
caractère des fortunes et la vilenie de leurs possesseurs au xvne siè-
cle. Au milieu du xvin6 siècle, le moment est arrivé de mettre les
choses au point, d'autant plus qu'à la suite de La Bruyère, sont
venus des déclamât eurs, guidés non plus par ces sentiments qui
font l'éternel mérite du chapitre des Biens de Fortune, l'amour de
la justice, la haine des abus, la compassion pour les misérables,
mais par d'autres mobiles que Duclos va délibérément démasquer.
D'où viennent, en effet, ces déclamations contre la finance, qui
continuent à une époque où il serait temps de reconnaître des dis-
tinctions entre les financiers? Est-ce de la générosité et de la justice?
Certes, l'une et l'autre « en auraient souvent le droit et l'occa-
sion » : Duclos est le premier à le reconnaître. Non, « c'est l'envie
qui poursuit le faste. » Les financiers doivent le mépris où on
affecte de tenir la finance, non à leurs vexations, mais à l'in-
solence de certains d'entre eux. La conséquence est la suivante :
les gens riches, « et qui n'étaient pas nés pour l'être » (la propo-
1 Edit. Hachette, i6i, etc.
2 170.
3 i63.
4 Discours sur Théophrasle, p. to.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 235
sition relative est importante), calculent mal leur intérêt quand ils
n'ont pas « une modestie raisonnée » ; au nom de leur utilité même
le philosophe leur prêche l'art de se faire pardonner leur éléva-
tion. Par qui? Par ces malheureux que la prospérité humilie assez
de son éclat, sans qu'on les outrage par l'ostentation. Il faut comp-
ter avec le préjugé populaire contre les fortunes immenses et subites,
et, développant l'image contenue dans cette expression : « les
grandes fortunes sont boueuses », Duclos oppose les débordements
rapides et funestes des fortunes soudaines, au cours paisible et
bienfaisant des fortunes légitimes. Il a gardé, on le sent bien, ce
préjugé si naturel que le peuple n'était pas le seul à partager. Né
d'une famille <( honnête et ancienne dans le commerce l », il vit les
efforts déployés par sa mère pour augmenter péniblement une fortune,
assez importante avant d'être compromise dans les affaires de Law.
Il avait constaté, de plus près encore que La Bruyère, que « le
savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusques aux énormes
richesses'-'; » Duclos était « peuple » aussi, par cet endroit, mais
il l'était moins que son devancier qui affirmait sans hésitation :
« Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme
de bien, et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie 3. Duclos
soupçonnait de friponnerie les acquéreurs de fortunes imprévues ;
il respectait les autres ; La Bruyère aussi, sans doute, mais La
Bruyère était plus « peuple » ; il ne le disait pas.
En tout cas, si ces récriminations peuvent être acceptables chez le
vulgaire, elles sont souverainement injustes chez les gens de condi-
tion. Et voilà peut-être une des raisons essentielles qui poussent le
philosophe à se faire le défenseur des gens de fortune. Les nobles
exploitent les financiers : ils devraient avoir au moins la reconnais-
sance du ventre. Duclos ne trouve pas fâcheux que la plupart des
fortunes « tombent dans quelques maisons distinguées ». Les
nobles dissipent leur patrimoine, tant pis pour les nobles. Le seul
reproche qu'il leur adresse, c'est de gaspiller leur argent « sans
profit pour l'Etat ». Les financiers leur donnent leurs filles et
redorent les blasons : tant pis pour les financiers. Ils retardent tout
1 Mém., I, i.
3 Des Biens de fortune, op. cit., 166.
3 Ibid.
236 LES PHILOSOPHES
simplement le jour où l'oligarchie financière remplacera l'aristocratie
de naissance : « Si les gens riches ne s'alliaient qu'entre eux, il fau-
drait nécessairement que, par la seule puissance des richesses, ils
parvinssent eux-mêmes aux dignités qu'ils conservent dans des
familles étrangères ; peut-être s'aviseront-ils un jour de ce secret-là,
à moins que les gens de cour ne s'avisent eux-mêmes d'entrer dans
les affaires1. » Les gens de cour ne s'en sont pas avisés; non par
scrupule seulement ; (Duclos pense que « quelques plaisanteries sou-
lagent les scrupules, et que beaucoup d'argent les dissipe) » ; mais aussi
par indolence, frivolité, incapacité notoire. Il nous parle d' « hommes
assez vils pour abandonner des professions respectables, et em-
brasser le métier de la finance-» ; ceux-là n'étaient pas des seigneurs
ruinés ; ces derniers auraient préféré mourir dans la misère et ils
auraient été incapables, d'ailleurs, d'en sortir par ce moyen. Les
financiers leur en offraient un plus commode : prenez nos filles.
Les nobles appauvris ne se le faisaient pas dire deux fois ; « la
cour et la finance portent les mêmes deuils » ; mais alors, pourquoi
les gens de condition accablaient-ils de leurs plaisanteries hau-
taines les beaux-pères qui les habillaient et les nourris-
saient ?
Il en était ainsi depuis longtemps. La Bruyère avait fustigé les
courtisans qui disaient du financier malheureux : « C'est un
malotru » , et qui couraient chez le financier heureux lui demander
sa fille 3. « La mésalliance, écrit Duclos, a commencé par les
hommes qui conservent toujours leur nom ; celle des filles de
qualité est plus moderne, mais elle prend faveur4. » Déjà pour-
tant, La Bruvère s'écriait : « A combien d'enfants serait utile la
loi qui déciderait que c'est le ventre qui anoblit ! 5 », ce qui semble
bien indiquer que plus d'une fille noble était trop heureuse, comme
le héron de La Fontaine, de rencontrer un limaçon, c'est-à-dire
d'épouser un roturier enrichi, au lieu d'aller, comme le dit énergi-
quement l'abbé Coyer, « immoler sa fécondité dans un cloître». En
réalité, les mésalliances des filles de qualité durent être moins nom-
i Considérai, sur les mœurs, I, io5
2 Ibid., 106.
3 La Bruyère, loc. cit., 1 54-
* Duclos, loc. cit., io5.
5 De quelques usages, 4a3.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE 237
breuses, et on s'explique que Duclos ait considéré qu'elles commen-
çaient à peine à entrer en faveur1. Mais de tout cela il résulte que,
s'il y avait jadis une « espèce de bonté » à ne pas humilier les gens
de finance au xviup siècle, il y a injustice et sottise de la part des gens
de condition à leur témoigner actuellement du mépris. Le philo-
sophe, en termes très brusques et très décidés, rappelle les nobles
à la décence. Tel ne s'est pas mésallié parce qu'on n'a pas voulu de
son titre. Le nom est une marchandise, on ne trouve pas toujours à
la placer. Heureusement, si les raisons de décence sont faibles auprès
des grands, celles d'intérêt sont toutes-puissantes. Ils plaisantent
sur les financiers en leur absence; quand les financiers sont là, les
grands poussent la complaisance jusqu'à ses dernières limites.
Duclos nous éclaire sur leur manège en homme qui l'a vu de près
et qui l'a bien étudié; il a observé les gens de qualité, cherchant à
concilier leurs bassesses et leur dignité extérieures ; il a bien
remarqué qu'en fin de compte, c'est toujours la dignité qui capitule.
Le philosophe devait dévoiler leur hypocrisie.
Le philosophe ne se contente pas, du reste, de tracer des carac-
tères ou des mœurs de ce siècle-. Son chapitre comprend une étude
de la richesse en général, des causes qui lui valent la considéra-
tion, des moyens de la diminuer, et, en remontant plus haut encore,
des changements possibles dans les mœurs pour les rapprocher de
la morale.
La considération dont la fortune jouit est telle que les riches se
croient supérieurs aux autres. A qui la faute? A leur vaine et
insolente fatuité, répondrait La Bruyère. — Pas du tout, reprend
le philosophe du xvmp siècle, au manque de dignité chez ceux qui
les encensent; ceux qui les trompent « sont bassement et adroite-
ment perfides3». « C'est le propre de ce vice qui n'est fondé ni sur
1 Georges Dandin était payé pour se méfier; pas de noblesse pour lui et,
d'autre part, des mépris continuels. Cf. l'Ecole des Bourgeois, de d'Allainval
2 C'est, en effet, une des erreurs les plus répandues (cf. déjà : Gazette Natio-
nale, 26 février 1806, n« î>-j, p. 125) de ne voir dans le livre de Duclos que
des considérations sur les mœurs du siècle. Il suffit d'une première lecture
pour voir qu'il y a dans le livre des considérations beaucoup plus géné-
rales, et, pour tout dire, beaucoup plus « philosopbiques •» (au sens du
xvme siècle).
3 Loc. cit., io(J.
238 LES PHILOSOPHES
le mérite personnel, ni sur la vertu, mais sur les richesses, les
postes, le crédit, et sur de vaines sciences, de nous porter égale
ment à mépriser ceux qui ont moins que nous de cette espèce de
biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la
nôtre1. » Ainsi s'exprimait La Bruyère. Duclos tire la conclusion,
mais en la retournant contre son devancier. Ce ne sont pas les
riches qui sont fats, mais leurs flatteurs qui sont vils. Les riches
sont, à tout prendre, excusables, ceux qui « les estiment trop »
ne le sont pas.
Encore une fois, le philosophe ne caresse pas les riches. Il met
brutalement à leur place les riches impérieux, et il oppose l'or-
gueil de la naissance auquel on doit des respects d'usage, à celui
grossier, révoltant de l'opulence. « On s'avise quelquefois de
comparer l'insolent avec l'insolence, et, l'un ne paraissant pas fait
pour l'autre, on le fait rentrer dans l'ordre ». « J'en ai vu des exem-
ples », ajoute Duclos; entendez : j'ai fait rentrer dans l'ordre plus
d'un riche insolent, ou, d'une façon générale, je n'ai été ni leur
hôte ni leur flatteur. »< J'ai rencontré aussi des gens de fortune
dignes de leurs richesses par l'usage qu'ils en faisaient »; enten-
dez : j'ai vécu auprès de ceux-là, et j'en ai tiré ces leçons de
dignité morale : « Ceux qui font la cour aux financiers sont bas,
plus bas encore s'ils en reçoivent ; et, s'ils les payent d'ingrati-
tude, la bassesse n'a plus de nom, elle augmente à proportion de
la naissance et de l'élévation des ingrats 2. »
Viennent alors des considérations plus générales encore. Le
phisophe du xvme siècle semble ici répondre plus directement au
moraliste du xvne. En effet, un petit trait, en passant, est à
signaler : il reconnaît, comme son devancier, que les richesses « ne
font pas un mérite réel » ; mais « elles sont le moyen de toutes les
commodités, de tous les plaisirs, et quelquefois du mérite même. »
Duclos complète La Bruyère, tout en le réfutant : si, comme
l'affirmait le dernier, « le fruit d'une grande fortune est de jouir de
la vanité, de l'industrie, du travail et de la dépense de ceux qui
sont venus avant nous3 », les richesses auront toujours le plus haut
1 Des Biens de fortune, 170.
- Loc. cit., 107.
3 Des Biens de fortune, 166.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII- SIECLE 239
prix parmi les hommes, le bon sens l'indique. « Il est difficile,
remarque Duelos, de ne pas identifier le riche et les richesses. Les
décorations extérieures ne font-elles pas la même illusion? » On a
beau dire que du magistrat ignorant c'est la robe qu'on salue, ou
que, d'un homme au ruban rouge, c'est le signe de l'honneur qu'on
respecte. Dans la vie commune, il n'en est rien, et peut-être ce qui
suit va-t-il rejaillir sur La Bruyère : « Si l'on veut, par un examen
philosophique, dépouiller un homme de tout l'éclat qui lui est étran-
ger, la raison en a le droit , mais je vois que l'humeur l'exerce
plus que la philosophie. » Que peuvent donner les richesses ?
Tout, sauf une naissance illustre, et encore une naissance illustre,
à elle seule, ne procure aucune des jouissances multiples que l'or
nous fournit. Les richesses représentent tous les biens. Nous
sommes donc illogiques en déclamant contre elles : « Voulons-nous
avoir le droit de mépriser les riches? Commençons par mépriser
les richesses : changeons nos mœurs. » Parla, à force de bon sens
et de raison, Duelos se flatte de démontrer l'inconséquence de
toutes les déclamations contre les gens de fortune1.
Reste la démonstration expérimentale de cette vérité. Le philo-
sophe, suivant un procédé habituel, la demande à l'histoire. Sparte
et Rome, à leur berceau, nous fournissent deux exemples : l'or y
était méprisé, parce « qu'il n'était représentatif de rien », parce
qu'il était inutile. Du jour où, dans ces républiques anciennes, tout
est devenu vénal, l'or est devenu nécessaire, et, par suite, estimé,
honoré. Tel est le cas des sociétés contemporaines. Les besoins ont
augmenté, l'or plus indispensable est devenu plus respecté. Reve-
nons aux mœurs de Sparte et de Rome. Duelos n'ose affirmer que
nous en serons plus ou moins heureux, mais ce qu'il affirme que
l'or sera inutile.
Peut-être un changement dans ce sens n'est-il pas une chimère.
D'abord, pour modifier les mœurs, on peut compter sur les
philosophes citoyens ; mais il vaudrait encore mieux un roi philo-
sophe. Que le prince en ait la volonté, et il dirigera vers la vertu
les mœurs les plus dépravées. La tâche serait facile chez certains
peuples, évidemment chez ceux qui sont fidèlement attachés à leur
souverain. « Une telle révolution paraîtrait le chef-d'œuvre des
1 Consid, sur les mœurs, I, 107.
240 LES PHILOSOPHES
entreprises, mais elle le serait plus par son effet que par ses difficul-
tés. » Nous l'avons démontré, il n'y a pas là une courtisanerie à
l'adresse de Louis XV. La suite le montre : « En attendant quelle
arrive, et les choses étant sur le pied où elles sont, ne soyons pas
étonnés que les richesses procurent de la considération. Cela sera
honteux, si l'on veut ; mais cela doit être, parce que les hommes
sont plus conséquents dans leurs mœurs que dans leurs juge-
ments '. »
Nous pouvons terminer à présent par ces paroles de l'historien de
{'Académie des Inscriptions :
Les protecteurs des sciences et des lettres commençaient à n'être pas
toujours des gentilshommes. La fortune avait déjà souri à bien des rotu-
riers : des financiers, médecins, avocats s'étaient fait un beau patri-
moine. Quelques-uns de ces parvenus eurent, au xvme siècle, le goût des
lettres, qu'ils cultivaient souvent eux-mêmes avec succès. La philosophie
du temps leur dut beaucoup : c'est grâce à leur appui que des écrivains
libres penseurs purent trouver le moyen de vivre. Il se formait alors, au-
dessous du gouvernement, une aristocratie d'argent; devenue Vauxiliaire
des esprits indépendants, elle permit aux travailleurs de s'affranchir un
peu de la tutelle du pouvoir.
On a vu comment elle devint l'auxiliaire des esprits indépendants,
et comment les travailleurs payèrent leur dette : ils la payèrent,
en esprits libres, c'est-à-dire sans bassesse, avec courage et avec
franchise3.
1 Loc. cit., 109.
* A. Maury, l'Ancienne Académie des inscriptions et belles lettres, 3oi.
3 Voir dans Fontaine, op. cit., 2e partie, V, 2o3, le rôle de Mélac, « l'ami
parfait », financier généreux et chevaleresque, gentilhomme autrefois, com-
mis des fermes actuellement, dans les Deux Amis de Beaumarchais; à côté de
Mélac, le fermier général Saint-Alhan est « un modèle », p. 2o3, 204, 2o5.
« O Lesage, conclut M. Fontaine, qu'eût dit votre ombre moqueuse à la vue de
cette revanche triomphante de vos anciennes victimes! » La pièce est de
1770. « La métamorphose est complète », écrit M. Fontaine, et il explique que
c'était justice.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL' XVIII- SIÈCLE 241
CHAPITRE YI
LES PHILOSOPHES ET LES SALONS
I. — Glitiphon au xvn" cl au xvm' siècle. — Avantages que les salons pro-
curent à la philosophie. — Appui matériel : les salons remplacent la presse.
— Ils permettent aux hommes d'esprit de donner leur mesure. — Les bons
mois. — Influence pour la forme des ouvrages. — Œuvres philosophiques
el mondaines. — Conquête de la société mondaine par la philosophie.
II. — Inconvénients de cette influence. — Les vrais salons littéraires. — Exi-
gences du bon ton au XVIIe" et au xvm" siècle. — Siècle de psychologues et
siècle de philosophes. — L'influence des mondains du XVIIe siècle, exagérée
dans ses effets et dans son étendue. — Différence avec l'époque suivante. —
Le patronage des médiocres.
III. — La liberté des philosophes restreinte par les salons. — Avantages pour
la philosophie. — Notre hégémonie littéraire est due aux salons. — Les
étrangers à Paris.
IV. — Conclusion : Un mot de Proudhon. — Opinion plus équitable.
Autrefois, les gens de lettres, livrés à l'étude et séparés du monde, en
travaillant pour leurs contemporains, ne songeaient qu'à la postérité.
Leurs mœurs, pleines de candeur et de rudesse, n'avaient guère de rap-
port avec celles de la société; et les gens du monde, moins instruits
qu'aujourd'hui, admiraient les ouvrages, ou plutôt le nom des auteurs, et
ne se croyaient pas trop capables de vivre avec eux. 11 entrait même dans
cet éloignement plus de considération que de répugnance.
Le goût des lettres, des sciences et des arts a gagné insensiblement, et
il est venu au point que ceux qui ne l'ont pas l'affectent. On a donc
recherché ceux qui les cultivent, et ils ont été attirés dans le monde à
proportion de l'agrément qu'on a trouvé dans leur commerce.
On a gagné de part et d'autre à cette liaison. Les gens du monde ont
cultivé leur esprit, formé leur goût et acquis de nouveaux plaisirs. Les
gens de lettres n'en ont pas retiré moins d'avantages. Ils ont trouvé de la
considération; ils ont perfectionné leur goût, poli leur esprit, adouci
leurs mœurs, et acquis, sur plusieurs articles, des lumières qu'ils n'au-
raient pas puisées dans les livres1.
1 Duclos, OEuvres, Ij tIQ S(i- A rapprocher : de Barante, Tableau de la Litti
franc, au xvm0 siècle, 5e édit., p. i5i sq.
Univ. de Lyon. — M. Roustais. 16
242 LKS PHILOSOPMKs
Ainsi débute le chapitre xi des Considérations sur les Mœurs,
que Duclos a consacré aux Gens de Lettres, et il faut bien recon-
naître qu'il y a là une très haute idée de la situation sociale de
l'écrivain, dans le présent et dans le passé. L'auteur parle, avec admi-
ration, des auteurs de jadis, vivant à l'écart, rudes et candides,
évitant les gens du monde, évités par eux avec une considération
respectueuse. Le rapprochement des lettres et de la société polie
eut lieu au début du xvnc siècle ; depuis lors, le mouvement avait
continué. Il est beaucoup plus vrai en 1750 qu'à la fin du xvne siècle,
que 1 homme de lettres est « trivial comme une borne au coin
d'une place ». Il reste moins longtemps dans la solitude de son
cabinet, et, si Glitiphon a besoin de ses offices, Clitiphon n'a pas à
gravir les marches d'un cinquième étage1. Il trouvera le philosophe
soit dans les cafés, soit dans les salons, partout où l'on cause, où
l'on échange des idées. La vie de La Bruyère est restée plus cachée
encore que celle de ces hommes de lettres qui, livres à l'étude et
séparés du monde, en travaillant pour leurs contemporains, ne son-
geaient qu'à la postérité. Le philosophe est lié plus intimement à
la société contemporaine ; l'écrivain ne peut se défendre d'être acca-
paré par les gens du monde. Désormais, et contrairement à l'inter-
locuteur de Clitiphon, « il peut être important, et il veut l'être ».
Duclos est d'avis que son rôle est plus brillant et plus utile.
Les avantages que le monde a retirés de ce commerce, Duclos
les indique assez nettement ; nous n'y reviendrons pas, tant
d'autres critiques les ayant signalés avant et après lui. Je voudrais
au contraire préciser un certain nombre des avantages que la phi-
losophie avait à retirer des salons, et montrer comment les nova-
teurs rencontrèrent dans la société polie, des auxiliaires précieux,
qui les aidèrent d'une façon plus ou moins directe, plus ou moins
efficace, avec plus ou moins de bonne volonté, mais qui en défini-
tive ont concouru au triomphe des idées révolutionnaires, en favo-
risant ceux qui les défendaient.
Je parlerai d'abord de l'appui matériel que les salons prêtèrent aux
écrivains. Etre « lancé » par un salon constitue, à cette époque, le
moyen le plus sûr d'arriver ; le salon est aux réputations naissantes
et même nées ce que la presse est de nos jours ; c'est là que se
1 La Bruyère, les Caractères (édit. cit.), chap. vi, Des Biens de Fortune, i55.
i:t la société française au xvme siècle 243
l'ail la réclame, <tu, si l'on veut, la publicité. Veut-on s'imposer
à l'attention de la France, et gagner des chances pour le fauteuil
académique bientôt vacant ? Il faut remporter un prix de poésie ou
d'éloquence : or. le talent ne suffit pas, peut-être même pas le
génie ; demandez à Thomas, à Delille, à la Harpe, à Chamfort, à
l'abbé Maury ; il est indispensable d'avoir un salon qui vous recom-
mande. Pose-t-on sa candidature au bienheureux fauteuil ? Fût-on
Montesquieu ou Vol taire, il est indispensable d'avoir les femmes
avec soi. Cela se passe ainsi dès le début du siècle, et d'Argenson
affirme que Mme de Lambert a fait « la moitié des académiciens
actuels ' ». Toutes les maîtresses de maison, j'entends celles qui ne
se contentent pas de donner à dîner et de faire jouer, mènent les
élections avec tantôt un doigté merveilleux, tantôt une fougue
endiablée, toutes, depuis la reine jusqu'aux favorites, jusqu'aux
princesses du sang, jusqu'à la duchesse de Chaulnes laquelle, pour
couronner ses incartades originales, fait nommer son amant au
grand scandale de tous : « On a élu pour remplacer l'évèque de
Mirepoix, écrit d'Argenson, l'abbé de Boismont, prédicateur et
amant de la duchesse de Chaulnes. Brigue honteuse, lâche complai-
sance de cette compagnie qui achève de se décrier par cette éléva-
tion'-. » Et certes plusieurs élections de ce genre eussent décrié les
Quarante. Déjà, cinq ans auparavant, Mme de Boufflers, devenue
maréchale de Luxembourg, avait fait nommer M. de Bissy, qui se
distinguait uniquement par les folàtreries de son orthographe : à
cette nouvelle, le comte de Montboissier, commandant des mous-
quetaires, déclara qu'il ne recevrait plus d'hommes qui ne fussent
maîtres-ès-arts, prétendant qu'il les ferait tous recevoir immortels,
puisque M. de Bissy avait pu l'être3.
Mais, pour une poignée de Bissy ou de Boismont poussés par
quelques salons aristocratiques, que d'hommes de talent poussés
par les salons où fréquentaient les philosophes ! Mrac de Lam-
bert fait arriver Montesquieu, Mme de Tencin Marivaux, Mme du
Deffand d'Alembert ; Mme Geoffrin crée trois immortels en une seule
année, Watelet, Saurin, l'abbé de Rohan ; deux ans plus tard, elle
> I, 128 (1733).
2 D'Argenson, IV, 236, icr octobre 1765. L'Observateur Hollandais, lettre,
IV, i75.
3 Collé, Journal historique, etc., I, 3o6, 307, novembre 1750.
244 LES PHILOSOPHES
pousse au fauteuil Mârmontel, malgré les efforts très vifs des
ennemis des philosophes, Arnaud, Suard; le duc de Duras, Boisgelin
de Cicé, la Harpe, Chastellux sont nommés par Mlle de Lespinasse,
toute-puissante depuis que d'Alembert a succédé à Duclos comme
secrétaire perpétuel1. Et Duclos lui-même? N'a-t-il pas offert le
spectacle inouï d'un tout jeune homme entrant à l'Académie des
Inscriptions avant d'avoir rien publié, uniquement sur sa réputation
de salon? N'est-il pas entré à l'Académie Française grâce à la
protection de Mmc de Forcalquier et de la comtesse de Rochefort,
c'est-à-dire du salon des Brancas ? 11 faut lire la correspondance
échangée à ce sujet entre la comtesse de Rochefort, sa sœur, et
M. de Forcalquier. On verra de quoi étaient capables les dames du
xvme siècle qui se mêlaient de lancer un écrivain : éloge du can-
didat, intrigues souples et fine diplomatie, appels chaleureux aux
partisans, mots plus que grossiers à l'égard des adversaires...
tout y est. Il n'a plus manqué à ces dames que de renverser les
urnes ! Duclos est battu, et la comtesse de Rochefort reçoit la lettre
suivante : «Je suis outrée, ne le dites pourtant à personne, mais je
n'enrage pas moins. Ce qu'il y a pourtant de vraisemblable, c'est
que Duclos sera reçu la première fois qu'il vaquera une place '2. »
L'abbé Mongault mourut en effet fort à point, et la prédiction fut
réalisée. « Tels étaient, dit Villenave en contant l'histoire, les
ressorts qu'on faisait jouer à cette époque, pour ouvrir ou fermer les
portes de l'Académie. Un nouveau genre d'industrie a depuis été
mis en usage ; et le public peut prononcer si les élections par les
fourchettes sont aujourd'hui plus honorables que celles qui se fai-
saient jadis par les intrigues des Grands 3. » Malice bien innocente
d'un érudit qui n'avait pas lu /' Immortel! Toujours est-il qu'on voit
par là quel appui constant les gens du monde ont prêté aux gens de
lettres: je me hâte de dire que ce ne sont pas là les meilleurs servi-
ces qu'ils leur ont rendus.
Les salons, pour ainsi dire, ont permis aux hommes de lettres de
donner toute leur mesure. Il faut bien nous rendre compte en effet
» De Ségur, Julie de Lespinasse, ch. vt, ig3 sq., surtout 204 sq.
2 Cette très curieuse correspondance faisait partie de la collection des auto-
graphes de Villenave; il en a publié des fragments dans la notice qu'il a mise
en tête de l'édition des OEuvres de Duclos (Belin, 1821), p. xn, sq.
'A Ibid.} p. xiii, xiv.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SlfXLF. 245
que, sauf des exceptions assez rares, les écrivains du xvin0 siècle
brillaient davantage par la conversation que par leurs oeuvres
mêmes. Villemain a pu définir la littérature du xvnf siècle en
disant qu'elle est une conversation plutôt qu'un travail1, et elle est
tout à l'ait de cette époque l'affirmation de Marivaux : « Je crois
aussi que les hommes sont bien supérieurs aux livres qu'ils font-. »
Je n'irai pas jusqu'à prétendre que Voltaire et Montesquieu avaient
plus d'esprit quand ils causaient que lorsqu'ils écrivaient, mais de
nombreux témoignages nous permettent d'affirmer qu'ils en avaient
au moins autant. Je pourrais dire, en tout cas, que ni les Mémoires
ni les Correspondances ne peuvent nous donner une idée de la cau-
serie d'un Diderot, si fougueuse et si fantaisiste. Voici deux écrivains
très nettement supérieurs à tout ce qu'ils ont laissé : d'Alembert,
si nous ne le connaissions que par ses ouvrages, nous apparaîtrait
comme un « pontife » de la philosophie, raide, guindé, une sorte
de Mentor plus empesé que l'autre et plus géométriquement en-
nuveux ; or, c'était un des hommes les plus spirituels des salons du
temps, réputé pour ses mots à l'emporte-pièce, ne dédaignant pas,
pour divertir son auditoire, de s'abaisser, lui, l'écrivain scientifique
et gourmé, jusqu'à singer les gens et les caricaturer de main de
maître; sans doute, il est alors moins « digne », mais combien il est
plus vrai et comme on s'explique l'influence qu'il a exercée !
Duclos surtout est l'exemple le plus frappant de l'homme de
lettres redouté pour son caractère, inviolable par son esprit, conqué-
rant, grâce à la conversation, une des places les plus enviées et que
seul, après sa mort, Ghamfort essaya de remplir. Celui-là s'est
dépensé tout entier au dehors ; il a si généreusement prodigué les
traits et les saillies dans les salons, que plus d'un critique, qui avait
connu l'homme avant ses livres, a éprouvé ensuite en les parcou-
rant, une véritable désillusion : « Ce fut un de ces hommes de
lettres, intrépides et hardis causeurs, qui passaient leur vie dans la
société, y marquaient d'abord leur place, s'y maintenaient de pied
ferme, tant qu'ils étaient présents, mais s'y dissipaient et ne devaient
i Villemain, op. cit., III, 2/,5.
3 Marivaux, OEucres complètes (1781), VI, 498, la Vie de Marianne, /,c partie.
Pensée très joliment reprise par Joubert (OEuv., 1880, 7e édition, II, 336). « Tous
les hommes d'esprit valent mieux que leurs livres, les hommes de génie et peut-
être les savants valent moins, comme le rossignol vaut moins que son chant,
e ver à soie moins que son industrie, et l'instinct plus que la bête. »
24*5 LES PHILOSOPHES
point laisser d'ouvrage égal à leur renommée ni peut-être à leur
valeur. Duclos s'est dépensé en causant1. » Aussi que de bons
mots, lancés dans la circulation, et colportés par ses amis dans
les salons que Duclos lui-même ne fréquentait point. Certains
sont durs, violents; ils arrachent, avec la peau, un morceau de
chair : « C'est un si grand coquin, dit le philosophe de l'abbé
d'Olivet, que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait
pas plus qu'un autre ! » Il se promenait aux Tuileries lorsqu'on
lui annonce que de Calonne vient de publier son rapport contre la
Chalotais : « Le croiriez-vous, lui dit-on ? ici, aux Tuileries, en
plein jour, voilà cet infâme rapport qui se vend! — Comme le
juge ! » interrompt Duclos. D'autres, moins durs, ont autant
d'énergie : « Un tel est un sot, c'est moi qui le dis, c'est lui qui le
prouve ! » D'autres sont plus fins et plus délicats. L'avocat général
Seguier vient le solliciter, comme d'usage, pour une élection à
l'Académie : « A qui ai-je l'honneur de parler? — Je suis Seguier,
répond l'autre. — Vous avez un nom, Monsieur, qui n'a pas besoin
de mérite et un mérite qui n'a pas besoin de nom. » D'autres sont
de véritables calembours. De l'Averdy fait nommer un de ses créa-
tures, l'Anglais, comme intendant des finances, bien que ce fût ou
parce que c'était un homme très décrié, une espèce, comme on disait
au xvin° siècle : « C'est fort bien fait, s'écrie Duclos, un contrôleur
général doit faire valoir les espècss! » D'autres, enfin, sont de véri-
tables saillies, drôles, imprévues. En 1 77 1 , le peuple de Paris cou-
rait voir un éléphant, dont les mémoires du temps vantent les
prouesses * ; on avait fait le quatrain suivant :
Cet éléphant, sorti d'Asie,
Vient-il amuser nos badauds ?
Non ; il vient avec ses rivaux
Concourir à l'Académie...
Les philosophes avaient alors maille à partir avec le gouverne-
ment; l'Académie elle-même était en mauvaise posture; Duclos
arrive donc un jour, où, les esprits échauffés, on tenait des propos
imprudents sur les gens au pouvoir : « Messieurs, s écrie-t-il, par-
1 Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, IX, 204, 2o5 (5 octobre i853).
2 Cf. Grimm, IX, 227, Ier janvier 1771- Bachaumont, 8 avril 1771, IV, 284.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI) XVIII- SIÈCLE 217
Ions do l'éléphant; c'est la seule bête un peu considérable dont on
puisse parler en ce temps-ci sans danger. » Ainsi, Duclos et les
h» mimes de lettres n'ont pas cessé de frapper de cette monnaie,
marquée d'une empreinte ineffaçable, et les salons se sont chargés
de les faire circuler ; en même temps, les salons ont en quelque
sorte ouvert aux hommes de lettres un champ où ils ont pu déployer
leurs plus remarquables qualités de causeurs; et par là, les sociétés
mondaines ont désigné à la réputation, des écrivains qu'elles ont
accueillis avec une estime d'autant plus grande, qu'ils se distin-
guèrent davantage dans l'art si français de la causerie.
Il eût été difficile, d'autre part, qu'une fois rentrés dans leur
cabinet de travail, les écrivains pussent garder à leur escient quelT
que chose du pédantisme de leurs ancêtres ; le monde rendit aux
écrivains le service de leur faire parler de tout avec agrément et
avec clarté. Les Précieuses de l'hôtel de Rambouillet et des ruelles
avaient, depuis longtemps, débarbouillé les auteurs, et les avaient
habitués à faire toilette, avant de paraître au demi-jour des salons,
puis au grand jour de la publicité. Les salons du xvme siècle eurent
une influence analogue, car je ne vois pas pourquoi ce qui était
vrai du temps de Mm* de Vivonne et de M"e de Scudéry serait faux
du temps de Mme de Lambert et de Mmo de Tencin, et pourquoi
M. Brunetière, si enthousiaste pour célébrer les bienfaits des salons
du xvii" siècle sur la littérature, ne trouve que des paroles amères
pour décrier les sociétés mondaines du xvmel. Il est vrai que les
dames du xvm° siècle eurent des amants, tandis que celles du xvne,
(( estimèrent » des hommes qui n'étaient pas leur mari ; je sens beau-
coup mieux la différence au point de vue de la forme que du fond. Il
est vrai que les dames du xvne n'ont ni « hébergé » ni « meublé » ni
« nourri » des gens de lettres qui n'avaient pas eu, comme les mar-
quis, la chance de naître dans l'opulence ou, comme les chevaliers,
l'indélicatesse de faire des dupes. Mais tout esprit impartial doit
reconnaître que, d'un bout à l'autre de la littérature, l'esprit mon-
dain a exercé sur les auteurs une influence presque identique, et,
s'il y a eu plus de décence chez Mme de Rambouillet que chez
Mmo Geoffrin, je m'en console en songeant qu'il y a eu chez cette
i Voir notamment, Manuel de l'Hist. de la litt. française (1898), p. 336 sq.
248 LES PHILOSOPHES
dernière moins de pruderie ridicule et moins d'agaçantes singeries
en présence des syllabes sales.
Les gens de lettres, écrivait Duclos, ont perfectionné leur goût,
poli leur esprit; cela est exact : « Point de livres, déclare Taine,
qui ne soient écrits pour des gens du monde, et même pour des
femmes du monde ' » ; cela est vrai des plus grands : V Esprit des
Lois, ÏEssai sur les Mœurs, l'Emile, le Traité des Sensations. Buffon
lui-même ne manquera pas de venir se retremper dans les milieux
mondains, et puisque, — dirions-nous volontiers à la façon de
M. Brunetière, — il n'est pas indispensable d'être né à une époque
pour ne pas la comprendre, nous demanderons à Marmontel quel
profit il croit avoir retiré du commerce des salons où il a passé sa vie :
Leurs entretiens étaient une école pour moi, non moins utile qu'agréa-
ble ; et, autant qu'il m'était possible, je profitais de leurs leçons. Celui
qui ne veut écrire qu'avec précision, énergie et vigueur, peut ne vivre
qu'avec des hommes ; mais celui qui veut, dans son style, avoir de la
souplesse, de l'aménité, du liant, et ce je ne sais quoi qu'on appelle du
charme, fera très bien, je crois, de vivre avec des femmes. Lorsque je lis
que Périclès sacrifiait tous les matins aux Grâces, ce que j'entends par là,
c'est que tous les jours Périclès déjeunait avec Aspasie*.
Marmontel déjeuna souvent avec Aspasie ; il avait les « douze
estomacs » nécessaires, et la digestion parfaite, et, à qui nous
objecterait qu'il est resté très loin de Périclès, nous répondrions que,
si ce beau gas de Bart n'a plus senti le chou dont il fut nourri, s'il
a acquis une certaine facilité un peu molle mais parfois gracieuse,
si enfin il nous a laissé un portefeuille de croquis au trait, qu'un
critique contemporain a pu nommer « l'illustration de YEncyclo-
pédie3 », c'est bien à la bonne compagnie de son temps qu"il l'a dû :
nous nous demanderions s'il eût gagné davantage à chevaucher en
compagnie de Cathos et de Madelon, à travers le pays du Tendre,
de la station Billets-Doux à la station Tendres-Soupirs !
1 Taine , les Origines de la France contemporaine , i Ancien Régime, p.33i et332.
« Si les femmes parlent moins, écrit Coyer, elles pensent davantage. Les
hommes étaient en possession de juger les livres ; aujourd'hui, c'est au trihunal
des femmes qu'ils prennent de la valeur; ou tout au moins la juridiction est
partagée. » (Bagatelles morales, l'Année merveilleuse (1748), I, 39.)
2 Marmontel, Œuvres posthumes, Mémoires, II, livre VII, 481.
3 Emile Bourgeois dans Histoire de la littérature française (A Colin), ch. x,
les Mémoires, 527.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU \YI1I< SIÈCLE 2'i9
Allons plus loin : le service, rendu à ce point de vue par les
mondains, est plus précieux encore au xvne qu'au xvine siècle. Eh
oui, il est entendu que le XVIIe siècle, pour tout ce qui touche à la
psychologie, a été d'une profondeur incommensurable, d'une (inesse
d'analyse dont on chercherait vainement un autre exemple dans
tous les temps et dans tous les lieux; et si, pour traduire ses
découvertes dans l'intime de notre intime, le xvil' siècle a eu une
langue claire, simple, aux nuances bien indiquées, les gens du monde
y ont été pour beaucoup. Mais certaines de ces qualités-là sont bien
plus indispensables encore au siècle qui suit ; il s'agit maintenant
de rendre « portatives » des idées que le siècle précédent eût trou-
vées trop peu littéraires, et auxquelles il se serait peu préoccupé de
faire un sort; j ose dire du xviu0 siècle que sa forme est moins
« artiste » encore que celle du siècle précédent, mais aussi
qu'elle est moins « livresque », qu'elle est plus intellectuelle ou,
pour tout dire, plus mondaine '. La période se transforme après La
Bruyère; c'est le style coupé, le vrai style de la conversation, le
style de tout le monde pour que le cordonnier du coin comprenne
et soit fier d'avoir compris, le style élégant et spirituel pour qu'on
soit séduit par-dessus tout et égayé à la lecture. Vive l'esprit ! tel
est le mot d'ordre que les écrivains vont se passer de l'un à l'autre,
de Le Sage à Voltaire, de Voltaire à Beaumarchais.
Comprend-on maintenant tout le sens des lignes de Marmontel,
et pourquoi Montesquieu et Voltaire avaient, au point de vue de la
forme, beaucoup plus à retirer du contact du monde que Pascal et
La Rochefoucauld ?
J'ai gardé, pour la fin, le principal des services rendus par les
salons, qui fut de conquérir aux idées nouvelles les gens du bon ton,
et la société mondaine. Nous avons fait cette considération à
propos de la noblesse ; il faudrait l'étendre à tous ceux auxquels
leur situation sociale laissait des loisirs. Les habitués des salons du
xvii0 siècle étaient devenus des psychologues ; ceux du xvme siècle
deviennent des philosophes, et je n'ajoute pas : sans le savoir, car
c'est, pour eux, comme un point d'honneur de se réclamer des
i Voici un mot qui est bien du xvine siècle : « Aucun homme ne peut être
agréable à entendre s'il n'a sur rien un désir de briller. » (Senac de Meilhan,
Portraits et Caractères, elc , édit. 1 8 1 3, p. i54).
250 LES PHILOSOPHES
doctrines grandes et généreuses, fussent-elles inquiétantes pour le
régime actuel et menaçantes pour leurs propres privilèges1. On
constate L'infiltration des idées philosophiques non seulement chez
les nobles de naissance, mais chez tous ceux qui devaient être ren-
versés, le jour où les théories se convertiraient en actes précis et
énergiques. Je pourrais montrer la même infiltration chez les
membres du clergé séculier et régulier. Veut-on du reste une
preuve irréfutable? Qu'on parcoure les listes des souscripteurs de
l' Encyclopédie; à côté des grands noms de France, on y trouvera
des nobles de toute marque, des abbés, des magistrats, des inten-
dants, des gens en place, des financiers2. Voilà ce que les gens de
lettres rendirent à leur tour aux gens du monde, et l'échange se fit
dans les salons. Il ne viendra à personne la pensée de diminuer
l'importance de ce dernier service ; en France surtout, où le code
des bienséances est toujours raillé, mais toujours scrupuleusement
obéi, la philosophie était sûre du succès avec l'appui de la société
mondaine.
Cette première époque de notre Révolution, — dit la vicomtesse de
iNfoailles, la petite-tille des Beauvau, — est celle d'une grande injustice
envers la haute classe. Ou s'obstine encore aujourd'hui à la représenter
sous des traits qu'elle n'avait plus, et on la calomnie malgré l'évidence
des faits. La philosophie ri avait pas d'apôtres plus bienveillants que les
qrands seigneurs. L'horreur des abus, le mépris des distinctions hérédi-
taires, tous ces sentiments dont les classes inférieures se sont emparées
dans leur intérêt, ont dû leur premier éclat à l'enthousiasme des grands,
et les élèves de Rousseau et de Voltaire les plus ardents et les plus actifs
étaient plus encore les courtisans que les qens de lettres. L'exaltation
i Cf. Taine, op. cit.. [\y8 sq. Cf. le joli mot rapporté par Taine, ibid., /ti3,
et tiré de la Littérature de Parante. Un voyageur, au début du régne de
Louis XVI, rentre après quelques années d'absence, et on lui demande quel
changement il remarque dans la nation : « Rien autre chose, répond-il, sinon
que ce qui se disait dans les salons se répète dans le's rues. » Cf. encore
Mercier, I, 9, 3 1 : lu Nouvelle Athènes : » Les trois hommes qui ont de mon
temps occupé le plus constamment l'attention des Parisiens causants, ce sont
le roi de Prusse, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. »
2 « Chose remarquable et qui pourrait bien surprendre quelques-uns de nos
contemporains, il se rencontra des hommes d'Etat qui se mirent du côté des
Encyclopédistes. » (P. Duprat, les Encyclopédistes, Introduction, 2). Chose
remarquable, sans doute, mais qui ne peut surprendre aucun de ceux qui
connaissent l'histoire des mœurs au xviue siècle.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU X N 1 1 1 • SIÈCLE 251
chez quelques-uns allait jusqu'il L'aveuglement. Les imaginations vives se
flattaient de voir se réaliser les plus belles chimères; on se dépouillait
avec satisfaction de ce qu'on croyait abusif, pensant naïvement s'élever
ainsi à une hauteur morale que les masses auraient la générosité de com-
prendre et de respecter. Enfin, comme l'Astrologue de la Table, on tom-
bait dans un puits en regardant les astres1.
On sait de reste ce que liront les grands seigneurs en sortant du
puits ; ils passèrent la frontière, persuadés qu'il leur serait facile
de la franchir de nouveau en tête des ennemis de la nation. Mais
un grand nombre d'entre eux étaient conquis avant la chute, et il
est difficile de prétendre que l'œuvre des philosophes n'ait pas été
facilitée par les salons qui les avaient réunis aux privilégiés de
naissance et de fortune : raison de plus, sans doute, pour qu'on
laisse bien à Voltaire, à Rousseau et à tous ceux qui combattirent
pour la même cause, le mérite d'avoir préparé la Révolution de 1789!
Est-ce à dire qu'à côté des avantages, il ne faille pas laisser une
place aux inconvénients? sans aucun doute, et même une place fort
large; certains, au moins, des écrivains du xviii0 siècle les ont
aperçus, qui avaient fait ou allaient faire comme les autres, c'est-
à-dire qui avaient su ou devaient savoir utiliser leur fréquentation
avec les mondains; je suis donc loin de nier ces inconvénients2,
mais je me demande s'ils n'existaient pas déjà, au xvue siècle, s'ils
ne doivent pas être considérés d'une façon générale comme la
rançon des profits que nous avons signalés, à toutes les époques et
dans toutes les sociétés où les hommes de lettres ont été, sont ou
seront mêlés d'une façon étroite.
Je n'ai pas à m'occuper des salons qui n'ont rien de littéraire. Il
1 Vie (h la princesse de Poix, née Beauvau (Lahure, 1 855), cité par Sainte-
Beuve, Lundis, XII, 487 sq. (La marquise de Créqui).
- D'autres écrivains du xvme siècle les ont exagérés : « Les gens de lettres,
dit l'un d'eux, ont plus perdu à se répandre dans les sociétés qu'à vivre entre
eux comme ils faisaient autrefois; ils ont, à la vérité, de la fortune, des
emplois, des plaisirs; mais, ils dénaturent leurs talents, les énervent, les
avilissent en se mettant au ton des autres ; ils se défont, si l'on peut parler
ainsi, du caractère original que la nature leur avait donné. » Qui parle ainsi?
Un « quaker » de la littérature? comme dira d'Alembeit Non pas, mais...
Fréron ! (Année littéraire, III, 176.5, 34<j). Cérutti disait plus ingénieusement :
« Le commerce du inonde a fait sur les gens de lettres ce que le cardinal de
Richelieu fit sur les seigneurs des châteaux; ceux-ci ont beaucoup perdu en
sortant de leurs terres, et ceux-là en sortant de leur retraite. »
252 LES PHILOSOPHES
y a eu, au xvmp siècle, cela est clair, une infinité de salons tout à
fait insignifiants. Dans le Cercle ou la Soirée à la mode, comédie
jouée aux Français en 1764, Poinsinet nous peint l'intérieur d'un
de ces suions : « Ismène et Cydalise, ennuyées d'un tri (jeu de cartes
à la mode), et ne sachant sur quoi médire, s'avisèrent de s'occuper.
Araminte, à son métier, achève une fleur de tapisserie; Cydalise
prend nonchalamment un iil d'or, fait approcher de son fauteuil un
tambour, et brode, en bâillant, une garniture de robe, tandis
qu'Ismène, couchée sur le canapé, travaille un falbala de Marly. »
Le laquais annonce le marquis, lequel, après avoir loué précieuse-
ment ces dames, s'approche : « Il tire de sa poche un étui, il y
choisit une aiguille d'or, s'empare de la soie, et voilà mon colonel
qui fait de la tapisserie. On le considère, on l'admire. Mais ce n'est
rien encore : il quitte Araminte et son ouvrage, il court à Cydalise,
lui dérobe le tambour, et déjà sa main légère achève le contour de
la fleur... Puis, il s'élance sur le canapé, saisit un bout de falbala,
et accélère d'autant plus son ouvrage qu'il est plus jaloux d'être
auprès de l'aimable Ismène M » Ce colonel-là devait faire partie
de l'armée de Soubise! Les abbés, les colonels et les chevaliers
s'occupaient donc de broder, de faire de la tapisserie, de parfiler,
de découper, de tirer la ficelle de petits pantins mécaniques2,
suivant la mode du jour. On les voyait arriver dans un salon por-
tant leur sac à ouvrage, plus tard dénommé « ridicule », et qui
contenait leur matériel de couturière, pastilles, odeurs, bonbons et
tabac. Bien entendu, on ne saurait se livrer à ces graves occupa-
tions sans déchirer le prochain à belles dents ; c'est le pays où fleurit
le persiflage, que Duclos a si énergiquement poursuivi de ses
1 Scène 11, p. n,édit. 1764; ces paroles font partie d'une tirade de Lisette.
Le rôle du marquis colonel était joué par Mole. Sur le Cercle de Poinsinet de
Sivry, voir Fontaine, op. cit., 180 sq. La pièce, assez faible au point de vue
de l'intrigue, nous a paru pleine de détails précis et amusants sur les mœurs :
« C'est un homme unique, continue Lisette, essentiel; un colonel qui brode,
qui fait de la tapisserie ; il est charmant, il faut se l'attacher... » (Ibid., I, 11.)
Dans une scène fort intéressante (xn), le marquis enfde une aiguille sous les
yeux du spectateur, et se remet à ses occupations féminines, tandis qu'on joue
dans le salon.
2 Voici comment débute dans les Bagatelles morales de Coyer, le morceau
intitulé -.Découverte de la pierre philosophale : « Il y a un mois que je balance;
travaillerai-je à perfectionner les pantins ou à mettre la France à son aise? »
(I, 22). Cf. Barbier, année 1747, janvier, IV, 211 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIIIe SIÈCLE 253
sarcasmes indignés1. Evidemment, il faut commencer, quand on
parle des salons, à éliminer tous ceux-là. Il y en a eu au
xvnc siècle, autant qu'au xvm*. A tout prendre, d'ailleurs, j'avoue
que les seigneurs étaient encore mieux dans ces réunions frivoles
et insignifiantes, mais galantes et polies, que dans les cabarets où
l'on s'enivrait, et dans les rues où l'on mettait au vent d'inutiles
flamberges. Laissons de côté tous les salons qui ne furent pas
littéraires, et gardons-nous bien de nous montrer sévères pour le
xvme siècle, et de lui opposer le xvne, ou le xxe. « Que de jolies
choses, que de réflexions utiles n'entendez-vous pas sur les robes
de la saison, les rubans, les chignons, et la façon de se mettre! »
Ainsi s'exprimait l'abbé Coyer dans une Lettre à une clame
anglaise2 : ne disons pas qu'elle semble dater d'aujourd'hui, pour
ne froisser personne ; mais avouons qu'elle semble dater d'hier 3.
On pourrait donc s'imaginer que c'est seulement à ces sociétés-là
que s'adresse le reproche de Duclos : « Toute question importante,
tout raisonnement suivi, tout sentiment raisonnable sont exclus des
sociétés brillantes et sortent du bon ton », et il définit le bon ton :
(( Il consiste, dans ceux qui ont le plus d'esprit, à dire agréable-
ment des riens, et ne se pas permettre le moindre propos sensé, si
l'on ne le fait excuser par les grâces du discours 4. » On aurait tort
de le croire, car voici comment il faisait la critique d'un salon que
fréquentaient les philosophes, celui de Mme de Tencin :
Je trouvai réellement beaucoup de ce qu'on appelle esprit clans le
monde, à Mine de Tonins et à cpielques-uns de sa petite cour, c'est-à-dire
beaucoup de facilité à s'exprimer, du brillant et de la légèreté, mais il
me parut qu'ils abusaient de ce dernier talent. La conversation que j'avais
interrompue était une espèce de dissertation métaphysique. Pour égayer
la matière, Mme de Tonins et ses favoris avaient soin de répandre dans
i Considérations, chap. vin, sur les gens à la mode. Œuv., I, g5.
- Dans les Bagatelles morales, I, i5i. A opposer Garaccioli, Lettrés récréa-
tives et morales (I, 89, i3y) : « J'arrive d'un cercle où il n'y avait que des
femmes. Elles étaient au nombre de quatorze, et, pendant deux heures qu'a
duré la conversation, on n'a parlé ni de chiffons, ni de jeux, ni du prochain. »
(La conversation roule tout entière sur YHistoire naturelle de Buffon).
3 « Si l'on n'allait que là où l'on s'amuse, s'écrie, dans le Cercle, le
baron, ancien militaire, un peu bourru, on resterait volontiers chez soi ! »
(II, 26).
* Ibid., 95.
&54 LES PHILOSOPHES
leurs discours savants un grand nombre de traits, d'épigrammes et mal-
heureusement de pointes assez triviales1.
Reconnaissons ici une part de vérité ; pour avoir la vraie opi-
nion de Duclos sur l'esprit de M"19 de Tencin, nous nous adres-
serions aux Mémoires secrets; et nous verrions que cette opinion
est beaucoup plus favorable)2; il est évident que le monde a
ses exigences, et qu'il impose à l'écrivain des obligations fâcheu-
ses, parmi lesquelles la première est de montrer de l'esprit, de
traiter les sujets les plus graves en homme aimable, c'est-à-dire
avec agrément ; la seconde est de ne traiter que les sujets qui
puissent intéresser une société de mondains, c'est-à-dire d'éliminer
trop souvent les grandes questions et les graves problèmes. On
conçoit que, si la seconde obligation est observée, la première est
plus facile à observer à son tour. Godeau, évoque de Vence, pour
se déclarer en vers et en prose le « nain de Julie », Montau-
sier, pour se déclarer en prose et en vers le « mourant de Julie »,
n'avaient pas à redouter de paraître aborder des problèmes trop
abstraits, ni à s'ingénier pour ne pas traiter gravement des sujets
où la loi du genre était l'emploi des gentillesses équivoques et
raffinées de Marini et de Gongora, deux noms bien français, sans
doute, pour servir de patrons à des salons parisiens!
M. Brunelière a beau jeu après cela de reprocher aux salons du
xvme siècle : « On leur doit cet usage de traiter spirituellement les
questions sérieuses — c'est-à-dire à contre-sens ; car comment
traiterait-on spirituellement la question de la misère ou celle de
l'avenir de la science, — et sérieusement les bagatelles3? » M. Bru-
ne tière a raison : mais préfère-t-il donc le salon fameux où trônait
Julie, fille déjà plus que mûre, et qui se vouait à sainte Catherine
jusqu'à quarante ans, pour goûter le doux plaisir d'entendre des
rimeurs, bien portants, mourir par métaphore, et célébrer ses
1 Les Confessions du comte (te ***, I, 262. Pour les plaintes sur la décadence
de la conversation au xvin0 siècle, cf. d'Argenson, V, 1G7 sq. : De la conver-
sation d'autrefois et de celle d'aujourd'hui,
2 J'entends plus favorable, non pas pour le jugement que porte Duclos sur
les mœurs de Mme de Tencin, mais pour celui qu'il porte sur son esprit: « Je
l'ai beaucoup connue; on ne peut avoir plus d'esprit ; elle avait toujours celui
de la personne à qui elle avait affaire. » (Mém. secrets : Régence, III, 200).
3 Brunetièrc, Manuel de VHist. de la litt. franc., p. 339.
I;T LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE W \\iile SIÈCLE -'•■>
appas à mille autre pareils tout en se plaignant de ses rigueurs
à nulle autre secondes! Assurément non, et le critique qui a défini
si heureusement la littérature française une littérature « sociale1 »,
doit certainement trouver qu'il y a eu bien du temps gaspillé à
interpréter pour l'incomparable Julie le langage des fleurs. La
question de la misère et celle de l'avenir de la science ne doivent
pas être traitées spirituellement, nous sommes d'accord; mais il
est plus grave encore, à mon avis, de ne pas les traiter du tout,
de les supprimer, que dis-je? de ne pas même savoir qu'elles
existent, et de ne pas se douter qu'à côté de ce sol où la rose,
l'héliotrope, le lis, le narcisse disent des choses si fades et si
galantes, il y a des campagnes désolées où le paysan, affamé, se
vautre a plat ventre pour brouter l'herbe dont les animaux n'ont
pas voulu; de s'imaginer qu'après les sonnets, les dizains, les ma-
drigaux, la casuistique galante et la carte de Tendre, il n'y a plus
rien pour l'humanité ; qu'elle est condamnée à vivre artificiellement
dans une atmosphère de serre chaude ; que nous avons tous été
créés et mis au monde pour servir de vases potiches dans un salon,
et non pour aller, au grand jour, au grand soleil, sur la grande
route où, guidés par la science, les peuples marchent vers un avenir
meilleur dont ils se rapprochent à chaque progrès matériel et moral!
« Mais, dira-t-on, vous ne sauriez cependant prétendre que le
xvne siècle n'a pas été un siècle de penseurs, un siècle de psycho-
logues, à moins que vous prétendiez aussi qu'on ne peut être un
penseur qu'en traitant des questions politiques, économiques ou
sociales, et que l'étude du cœur humain n'est d'aucun intérêt? Or,
les salons du xvne siècle n'ont pas inventé la psychologie, mais
ils l'ont mise à la mode, notamment par le goût des maximes et
des portraits qu'ils ont répandu, et nous leur devons toutes ces
vues originales sur l'âme, les sentiments et les passions, qui cons-
tituent le meilleur titre de gloire de notre classicisme. » — Loin
de moi l'idée de nier que le xvnc siècle ait été original, et qu'il ait
apporté à la connaissance de l'homme une contribution tout à fait
remarquable.
Mais je nie hardiment que nous soyons redevables à la société
1 Brunelière, Etudes critiques, 5« série : « Sur le caractère essentiel de la
littérature française », p. 206 (10 octobre 1892).
256 LES PHILOSOPHES
mondaine de ce service-là. On parle des portraits? Mais les salons
du xviuc siècle n'ont pas cessé d'en faire ; j'en connais qui valent
bien ceux de la société de M"c de Montpensier, ou du Cyrus de
M"e de Scudérv. En vérité, je suis étonné qu'on ait attribué tant
d'importance à de pures bagatelles, et qu'on leur ait prêté une
valeur historique, philosophique et littéraire qu'elles ne me parais-
sent nullement mériter. Quelle naïveté est la nôtre d'aller chercher
de la véracité dans un portrait peint par le modèle lui-même ou
par ses meilleurs amis ! La marquise du Fresnoy écrit très simple-
ment qu'elle a « le port haut, l'abord sérieux et doux, l'air fier
sans l'avoir mélancolique, le teint blanc, uni et animé de ce bel
incarnat qui anime les roses... Je suis d'un éclat, sans vanité, à
parer assez bien une portière au Cours et un fauteuil clans une
assemblée... Mes yeux sont vifs et pleins d'un feu qui n'est pas
moins beau qu'il est dangereux ! » On voit bien que Mmc la Mar-
quise parle « sans vanité », comme Mlle de Mélac d'ailleurs qui
affirme que « ses yeux brillent d'un feu divin » ; comme la Grande
Mademoiselle qui, avant de poursuivre Lauzun, prononce sans rire :
■s Je n'ai point l'âme tendre », et, après avoir pris à la Fronde la
part que l'on sait, nous assure : « Je ne suis point intrigante » ;
comme aussi M. de Beuvron (car je connais, sur ce point, bon
nombre d'hommes qui sont femmes), qui déclare « avoir de l'esprit
comme un démon »; et M. de la Rouchefoucauld qui nous surprend
par ces paroles : « L'ambition ne me travaille point. » Même sin-
cérité dans les portraits écrits par des amis : Mme de Gouville, que
Bussy nomme « l'impudique », et que les chansons devaient célé-
brer peu charitablement, est louée de « l'innocence de ses mœurs »
et du fait que, dans toutes ses liaisons, « la raison étant la maî-
tresse, tout cela se convertit en pure amitié ». Le seigneur Jupiter
sait dorer la pilule ! De même, qui connaîtrait Mmo d'Olonne par
Y Histoire Amoureuse serait fort ébahi d'apprendre de Saint-Evre-
mond, « que personne ne peut se vanter qu'elle lui ait fait la moin-
dre libéralité de ses charmes » ! Il est vrai que Bussy est si mau-
vaise langue! Et je ne parle pas des billevesées, accumulées à
plaisir ; car que nous importe qu'une telle « porte parfaitement bien
les pieds », qu'une autre u aime fort le lit », que Mme là Comtesse
de... « ait le menton assez gentil », et que Mmo la Marquise de...
<( ait au nez une démangeaison continuelle »? Veut-on quelques échan-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIECLE 25?
tillons de la forme? « Il faudra se résoudre, en s'exposant à vos
yeux, à quelque embrasement ou quelque langueur mortelle, si
vous n'avez la bonté de retenir ou de modérer la violence de vos
charmes. » Allons! saute, marquis de Mascarille ! Mais, que dis-
je? Mascarille y est lui-même, il s'appelle Linière : « Ma fran-
chise, s'écrie-t-il, en vous voyant fut impunément prise. Je criais
vainement : Au secours ! Au voleur ". » — Tous les portraits ne sont
ni aussi vides, ni aussi maniérés? Oui, mais la grande majorité est
de cette valeur, et c'est tout dire. Aime-t-on mieux, dans Cyrus,
le portrait de Cyrus et de Mandane, de Mazare et d'Alcionide, de
Cléomire et de Thrasybule... Aimons-les, mais n'en exagérons pas
la portée ; pensons que tous ces personnages sont peints en beau ;
puis, le mauvais goût y est tel qu'un admirateur du xvnc siècle, pour
ne pas surprendre cette époque en flagrant délit de ridicule, déclare
qu'ils eurent « un succès de bal masqué plutôt que de littérature,
succès qui ne dépassa pas de beaucoup celui qu'obtiendraient des
logogriphes réussis ou des charades bien jouées, dans un salon de
spirituels oisifs2 ». Pour les maximes, on ne saurait attribuer aux
salons du xvnc siècle le mérite de les avoir inventées, pas plus qu'on
ne saurait reprocher à ceux duxvnic de les avoir laissé perdre! J'ai
en tout cas le droit de me demander si les deux plus grands auteurs
de maximes du xvne siècle ne sont pas vraiment grands, précisé-
ment parce qu'ils dépassent la société mondaine ; la chose est
moins évidente pour la Rochefoucauld, bien que je pense ferme-
ment que la partie morte de son œuvre est précisément celle qui
a dû le plus aux salons de l'époque ; elle est tout à fait évidente
pour la Bruyère, qui a été et a voulu sans cesse rester « peuple »,
et qui a bien fait, pour sa gloire et pour notre plaisir.
Il en est de même de tous nos grands écrivains, et le « classi-
cisme » été réalisé dans sa perfection, par des hommes qui ont
échappé à cette influence de la société mondaine du xvuc siècle.
Corneille a passé par l'hôtel de Rambouillet? Sans doute, mais
il ne s'y est pas arrêté, ce n'était pas son milieu assurément ;
1 Le Correspondant, 25 novembre i86i, Mademoiselle de Montpensier et les
Précieuses (art. de Charles de Mouy), p. 4?;"» sq., et aussi 25 janvier i85y,
M. Victor Cousin et la Société française au xvme siècle (art. de Pontmartin),
p. H9 sq.
2 De Pontniarlin, loc. cit., 107.
Univ. de Lyon. — M. Roistan. * '
^58 LES PHILOSOPHES
il y est venu lire Polyeucte, et il a compris qu'il perdait sa
peine. Bossuet, homme d'action, ne pouvait s'y attarder non
plus. Molière leur a fait une guerre à mort, et a soulevé contre
les Précieuses, y compris celles de Rambouillet, les rires d'une
nation avide de raison et de bon sens ; Boileau dont le mot
d'ordre est : « nature et vrai », les combat avec énergie ; La Fontaine
est trop gaulois pour ne pas étouffer dans les salons, à moins
qu'il ne s'y endorme ; Racine en a subi davantage l'influence, et il
lui doit les parties défectueuses de ses admirables tragédies. Les
deux chefs-d'œuvre du drame sérieux, Polycucte, Athalic, ceux
qui renferment toute la philosophie du xvne siècle, et qui résolvent
à ce point de vue, l'un le problème de la destinée de l'homme,
l'autre le problème de la destinée des peuples, dépassent le monde
d'alors et ne lui doivent rien ; le chef-d'œuvre du théâtre comique,
le Tartuffe, s'élève tellement au-dessus des sociétés polies de l'épo-
que, qu'elles n'ont rien à y réclamer, et l'on a pu dire que le siècle
trouva sa formule, non pas à cause des salons, mais malgré les
salons, mais contre les salons qui auraient pu retarder et peut-être
empêcher l'éclosion du classicisme et l'apparition de ses monuments
immortels. Au contraire, toutes les œuvres du xvm° siècle ont été
faites pour la société mondaine, toutes depuis celles où Fontenelle
<( cause » d'astronomie, Buffon d'histoire naturelle, Montesquieu
de droit commun, Voltaire de mathématiques, d'Holbach et Helvé-
tius de métaphysique, Rousseau de musique, jusqu'à celle où
Duclos disserte sur la voirie et les ponts et chaussées. Je n'ignore
pas que les plus grands écrivains savaient s'isoler et échapper a la
société mondaine, et que les chefs-d'œuvre sont nés dans la solitude ;
Buffon dans le calme des jardins de Montbard, Montesquieu dans le
silence de ses bois et de ses vastes vignes, Voltaire lui-même dans
les retraites qu'on lui imposait, Rousseau dans les clairières de
l'Hermitage, ont mis au jour les œuvres qui devaient être saluées
par l'admiration de l'univers. Mais tous revenaient aiguiser leur
esprit dans ces salons dont ils étaient les hôtes admirés et, quand
ils avaient besoin de se retirer pour se recueillir, les souvenirs de
la veille étaient vivants encore, et ils revoyaient le public familier
qui attendait le lendemain l'ouvrage auquel ils travaillaient.
Et certes, je ne prétends pas que les salons du xvne siècle eussent
été incapables de comprendre les œuvres du xvtii''; on m'affirme
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al' XVIIIe SIÈCLE 259
que les dames de ce temps-là, quand elles avaient déjeuné d'un
madrigal et dîné d'un bout-rimé, soupaient d'un in-folio sur la
grâce efficace et le pouvoir prochain. Je le veux bien, encore que
j'aie peine à croire qu'il y eût beaucoup de grandes dames possé-
dant la solide et substantielle instruction de Mme de Sévigné, et
que je sois presque humilié de penser que, parmi mes contempo-
rains, des hommes très érudits, très consciencieux, possédant des
méthodes de critique sûres et intelligentes, se donnent tant de
mal pour ne pas comprendre ce qu'une jeune dame, lectrice du
grand Gyrus, saisissait du premier coup. Passe encore pour Nicole,
trop diffus pour être profond! Mais digérer Arnaud, et lire Descartes
comme la Clélie, une telle vertu ne nous appartient pas, et j'ai
envie par moments de mettre en doute l'extraordinaire compréhen-
sion des choses théologiques et métaphysiques, qu'on signale chez
les jolies dames du siècle de Louis XIV1. En tout cas, elles ont
exclu radicalement de la littérature toutes les sciences ; Rabelais,
Palissy, et Montchrestien n'eurent pas de successeurs sous le
grand règne; elles décidèrent qu'ils ne seraient pas de mode, c'est-
à-dire elles obligèrent les auteurs à ne s'occuper que de l'homme,
et, dans l'homme, de ce qui avait trait uniquement au cœur, aux
passions, et, dans les passions, de ce qui avait été soumis aux exi-
gences de la civilisation contemporaine. Les grands esprits se
dégagèrent de ces entraves, et c'est par là qu'ils furent grands ;
ceux du xviii* siècle, au contraire, n'avaient qu'à suivre la mode de
leur temps pour être eux-mêmes, et voilà pourquoi l'action de la
société polie au xvm" siècle fut plus efficace et plus réelle, plus
profonde aussi en profondeur et en étendue.
De même, je trouve signalé dans Duclos l'inconvénient qui résul-
tait du patronage des écrivains par les salons : « Tous ces bureaux de
bel esprit ne servent qu'à dégoûter le génie, rétrécir l'esprit, en-
courager les médiocres, donner de l'orgueil aux sots2. » Reconnais-
* Chose curieuse, l'abbé Goyer se plaint, au contraire, que les dames de son
temps se piquent plus de théologie que celles du xvnc siècle : « Les filles de
Port-Royal parurent tout à fait singulières lorsqu'elles commentèrent le caté-
chisme ; aujourd'hui curés et évoques sont aux prises avec des nones ou de
riches bourgeoises qui leur développent, une gazette à la main, le sens de
l'Ecriture et des Pères. » (Bagatelles morales, le siècle présent, UEuv., I, 19;
cf. ibid., I, 3g, 40).
2 Les Confessions fin comte de '", I. 266.
260 LES PHILOSOPHES
sons qu'un certain nombre de médiocres turent poussés par les
salons du xvmc siècle ; c'est presque une loi pour toutes les coteries.
Mais quand on leur reproche d'avoir fait arriver Thomas et Suard,
Morellet et Marmontel, nous nous demandons pourquoi on n'ajou-
terait pas les noms illustres que nous avons cités, c'est-à-dire la
série de vrais talents qui ont été favorisés au xvme siècle par la
société mondaine ? Nous songeons d'autre part que les médio-
crités littéraires qu'ont recommandées les salons du xvnc siècle
valaient encore moins. Quelqu'un peut-il réciter la liste des Aca-
démiciens, avant que nos grands classiques fissent partie de la
docte assemblée, et combien de ces inconnus et de ces inutiles
feraient piètre figure à côté de Thomas et de Suard, de Morellet et de
Marmontel? Je finirai par une question : Quels sont les grands
classiques dont les salons n'hésitèrent pas à soutenir la candida-
ture au fauteuil? La réponse est déjà faite : aucun, puisque ceux-là
ne fréquentèrent que rarement la société polie.
J'ose dire que, là même où ils gênèrent l'indépendance de la pen-
sée, les salons du xvin8 siècle rendirent service à la philosophie.
Ceci n'est pas un paradoxe, au contraire. Sans doute, plus d'une
tète chaude supportait impatiemment le joug de Mme Geoffrin,
cette sœur du Pot de la philosophie, comme l'appelle M. de Les-
cure qui ne l'aime pas1; Paciaudi la surnommait la « czarine de
Paris-»; on rappelait un mot du peintre Greuze qu'elle avait mal-
mené, comme tantd'autres : « Mort Dieu, si elle me fâche encore,
qu'elle y prenne garde, je la peindrai3; » Greuze, aurait été, selon
d'autres, moins cruel ; il aurait ajouté : « Je la peindrai avec une
férule ; » Grimm écrivait à son tour :
Mère Geoffrin fait savoir qu'elle renouvelle les défenses et lois prohi-
bitives des années précédentes, et qu'il ne sera pas plus permis que par le
passé de parler chez elle ni d'affaires intérieures, ni d'affaires extérieures;
ni d'affaires de la cour, ni d'affaires delà ville; ni d'affaires du Nord, ni
d'affaires du Midi, etc., etc., etc., ni, en général, d'aucune matière quel-
1 De Lescure, les Femmes philosophes (Paris, 1884), p. 85. Il l'appelle encore :
« Cette mère des compagnons de la littérature » (p. 86). Sur son humeur
tyrannique et grondeuse, voir de Ségur, le Royaume de la rue Sainl-Honoré
(1897), p. 93 sq.
2 Caylus à Paciaudi, ."> juin, I, 279, 1763, dans la Corresp. inédite du comte
de Caijlus, etc., Nisard, Paris, 1877, Imprimerie nationale.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XYIII" SIÈCLE ^61
conque; et qu'elle commet dom Burigny, bénédictin de robe courte, pour
l'aire taire tout le monde, à cause de sa dextérité connue et du grand
crédit dont il jouit, et pour être grondé par elle, en particulier, de toutes
les contraventions à ces défenses1.
Mais qui ne voit les services rendus par là, peut-être malgré
elle, ù la philosophie qu'elle empêche d'être un épouvantail pour
les timorés, qui sont légion, et aux gens de lettres qu'elle empêche
de stupéfier les grand seigneurs et les mondains? Elle signifie à
Marmontel, censuré par la Sorbonne, qu'elle se passerait de son
« voisinage », mais discrètement elle avance 200.000 livres à l' Ency-
clopédie ; elle ne veut même pas que ses philosophes meurent sans
être confessés: elle leur envoie, avec le moins de bruit possible, un
ecclésiastique qui les absoudra de leur irréligion; cela fait partie
des « convenances ». Il y aura des impatiences et je les conçois
très bien; les esprits, que gênent cette discipline et ce despotisme,
prendront leur revanche aux mardis d'Helvétius et aux jeudis ou aux
dimanches de d'Holbach. Marmontel lui-même a dans ses occasions-
là des allures de lycéen, un jour de sortie générale ; il gambade,
tout en citant du Virgile2! Mais s'ils n'avaient eu que leurs syna-
gogues philosophiques, les mécréants auraient fait beaucoup moins
d'adeptes. Il s'y tenait des propos, dit Morellet, « qui feraient
tomber cent fois le tonnerre sur la maison, si le tonnerre tombait
pour cela ! » Dame ! Il y avait encore beaucoup de gens qui crai-
gnaient le tonnerre, et qui seraient restés chez eux.
Ainsi Mme du Delîand, dans son salon de moire jaune aux nœuds
couleur de feu, où les beaux esprits seront un jour trouvés insi-
pides et d'où on les bannira presque complètement, aide aux
triomphes des idées nouvelles ; c'est elle qui fait arriver d'Alembert
à l'Académie, et qui met Marmontel, Rousseau, la Harpe, Grimm en
relations avec les Mirepoix, les Forcalquier, les Brancas, les Luxem-
bourg, les Maurepas, les Choiseul, les Broglie, les Beauvau, etc. . . Cela
valait bien quelque sacrifice, dans l'intérêt même du succès de la
philosophie3. Ajoutons, au reste, qu'on ne leur demandait aucun
1 Annonces et Bans (à la suite du sermon philosophique), Grimm, éd. Tour-
neur, ier janvier 1770, VIII, 438. Cf de Sêguv, Julie de Lespinasse, chap.v, 187 sq.
2 Marmontel, Mém., édit. cit., 487.
3 « Je veux rester ici, écrit Hume à Roberston (1er décembre i;63) ; les gens
de lettres et les lettres y sont bien mieux traités qu'au milieu de nos turbu-
lents barbares de Londres. » (Villemain, Litt. au xvmc siècle, II, 3Cg, 370.)
262 LES PHILOSOPHES
sacrifice ou presque pas, dans les salons de M"10 de Lambert, de
Mme de Tencin, de Mllu de Lespinasse surtout, dont la devise était :
« De la modération dans le ton et une grande force dans les choses1. »
On ne leur en demandait même pas dans le salon de M"16 Necker,
si pieuse, si franche, quand elle exposait ses convictions religieuses,
que — trait assez peu souvent remarqué — les philosophes les plus
impies faisaient de bon gré tous les sacrifices qu'elle ne leur eût
pas imposés au nom de l'affection. Je le demande : une opinion
a-t-elle quelque chose à perdre, quand elle se présente sous la forme
de la tolérance, et la devise de Mlle Lespinasse n'est-elle pas la meil-
leure pour un philosophe, puisqu'elle s'oppose à celle du philosophe
de surface : « Une grande force dans le ton et de la modération
dans les choses »?
Il reste maintenant à signaler un point à propos duquel je serai
plus affîrmatif : je n'hésiterai pas à considérer l'influence dessalons
du xvine siècle comme plus heureuse que celle des salons du
xvne, si j'envisage que, grâce aux premiers, s'est accrue notre action
sur l'Europe et sur l'univers. Je ne reviendrai pas sur les dangers
que fit courir au goût français l'imitation des Espagnols et des
Italiens au xvue siècle, ni sur le service que nous rendirent Molière
et Boileau, en forçant cette littérature à repasser les Alpes et les
Pyrénées. C'est désormais à l'Angleterre que nos écrivains vont
s'adresser, mais ils rendront à l'Angleterre elle-même et aux
nations civilisées cent fois plus que ce qu'ils auront emprunté. Je
dirai ce qu'il faut répondre à ceux qui accusent les philosophes
d'avoir manqué de patriotisme : il suffit de leur rappeler que, la
gloire des armes nous faisant défaut, la gloire littéraire de la
France rayonna d'un éclat si brillant que jamais sa popularité ne fut
aussi complète, jamais son génie ne fut plus admiré, jamais elle ne
fut davantage la reine du monde entier. C'est là ce qu'a mis élo-
quemment en lumière, plus d'une fois, le regretté M. Texte, de la
Faculté des Lettres de Lyon-. Or, les salons furent pour beaucoup
1 Cf. de Ségur, op. cit., chap. v et vi, 167 sq., \g'5 sq.
2 Voir dans la Revue des cours et conférences (1895-1890), p. 319-329, la leçon
d'ouverture du cours de littérature comparée de M. Texte à la Faculté des
lettres de Lyon, sur l'hégémonie littéraire de la France au xvme siècle. Inver-
sement, pour voir ce que nos salons ont pris à l'étranger, cf. Jean-Jacques
Rousseau et les Origines du cosmopolitisme littéraire (Paris, 1895), principale-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU X \ 1 1 1 « SIÈCLE 263
dans la conquête de cette hégémonie dont nous avons le droit d'être
fiers. Paris est le café de l'Europe, ainsi s'exprime Galiani, le minus-
cule abbé venu de Naples : les étrangers demandent, dès leur arri-
vée, à être conduits chez Mme de Tencin ; on y coudoie Bolingbroke,
Chesterfield, le comte de Guasco, ïronchin de Genève, Grimm, le
directeur et l'amant de M'"e d'Epinay, résume pour les princes,
dans sa Correspondance littéraire, tout ce qu'il apprend dans le
salon où il trône et dans les autres; Creutz, Gleichen, lord Stor-
mont, le marquis de Fuentes seront introduits par Grimm chez
M'"e d'Epinay; quand Mm0 Geofîrin va en Pologne visiter son jeune
ami Stanislas, tous les souverains, princes et ministres des contrées
qu'elle traverse, viennent la complimenter; le pétulant, trop pétu-
lant même, abbé Galiani est un des fidèles de « Sœur Necker », etc. '...
Si l'Europe a fait ses classes chez nous, gardons-nous d'oublier que
c'est dans les salons du temps qu'elle a pris des leçons, et soyons
fiers de les lui avoir données, car c'est un de nos meilleurs titres à
l'admiration des hommes de tous les temps et de tous les pays.
Je conclus d'abord que l'influence des salons du xvme siècle a été
mêlée de bien et de mal, et que le bien l'a emporté sur le mal ; puis,
qu'il est injuste d'attribuer aux seuls salons du xvin0 siècle des
inconvénients qui sont vrais de tous les salons en général. Il faut
condamner les uns et les autres, ou les absoudre en même temps.
Proudhon n'était pas plus logique : « Lorsque, disait-il, dans
une société, dans une littérature, l'élément féminin vient à domi-
ner ou seulement à balancer l'élément masculin, il y a arrêt dans
ment, chap. ni, 90 sq. On lit, page 91, ces mots : « Le xvme siècle, a-t-on écrit
justement, n'a été ni chrétien ni français. » M. Texte, dans la leçon d'ouverture
citée, indiquait bien que le xvme siècle avait été français à sa manière, qui en
vaut bien une autre! Cf. de Ségur, op. cit., chap. vu, 229 sq.
1 On n'ignore pas, d'ailleurs, comment nos gens de lettres, à leur tour,
étaient accueillis dans les pays étrangers. Je doute qu'à l'heure actuelle nos
grands écrivains soient reçus avec autant d'empressement que des écrivains,
même fort médiocres, du xvine siècle. On est frappé, en lisant le Voyage en
Italie de Duclos (II, fuo-727), de la façon dont nos gens de lettres sont fêtés
par tous les grands noms de la diplomatie, de la noblesse, de la finance, etc.,
de l'Europe. Diderot écrit à son tour : « Ce n'est pas un voyage agréable que
j'ai fait; c'est un voyage très honorable; on m'a traité comme le représentant
des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. » (A MM. Volland, la
Haye, i5 juin 1774, édit. Assézat, XIX, 348.) Cette façon d'être patriote (à
condition que le pays ne soit pas menacé) en vaut bien, je le répète, une
autre.
26'i LES PHILOSOPHES
cette société et cette littérature, et bientôt décadence ; » je ne
vois pas alors pourquoi, selon lui, la décadence de notre littérature
commençait à Rousseau « ce femmelin de l'intelligence1 ». Elle aurait
commencé beaucoup plus tôt, dès le début du xvne siècle. Nous en
jugeons tout autrement; nous reconnaissons que les femmes, c'est-
à-dire la société mondaine, ont rendu à notre littérature des services
signalés, et nous faisons honneur à celles du xvui0 siècle d'en avoir
rendu de plus nombreux et de plus importants que leurs devan-
cières, parce qu'elles furent les auxiliaires des idées qui font le patri-
moine de notre pays, des idées de liberté et d'humanité.
1 Proudhon, De la Justice dans la Révolution, IV, 2, Influence Je l'élément
féminin sur les mœurs de la littérature française.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XMII" SIÈCLE 265
CHAPITRE VII
LES PHILOSOPHES ET LA BOURGEOISIE
I. _ Le « type » du bourgeois et le bourgeois du xviue siècle. — Barbier. -
La morale du bourgeois.— L'esprit positif. ■- Les bons calculs. — Honnê-
teté de la bourgeoisie. — Elle aime ses aises. — Amour féroce de la tran-
quillité. — Les bourgeo b oïjo'3. — Lï; gr èves au xvm« siècle. —
Manifestations et soulèvements. — La peur.
II. _ Solidarité avec le peuple. — Les impôts. — La question financière.— Le
rentier et l'homme du peuple. — Sentiments du bourgeois devant les ini-
quités fiscales. — Il se rapproche du peuple. — Les préjugés.
III. — Le bourgeois et la monarchie. — Le bourgeois et les ministres. — Esprit
frondeur en politique. — Contradictions du bourgeois. — L'évolution de
Barbier.
IV. — Le bourgeois et l'Eglise. — Religieux et anticlérical. — Les querelles
religieuses. — Anticlérical et philosophe. — Point de contact avec l'esprit
philosophique. — Futilité des questions religieuses. — Le bourgeois et les
jésuites. — Le bourgeois et les jansénistes. — Un lecteur de Bayle.
V. — Solutions proposées par le bourgeois. — Elles se rapprochent de celles
que proposent les philosophes. — Mesures rigoureuses et décisives. — Le
bourgeois et les moines. —Le clergé et l'impôt. — Réformes réclamées par
la bourgeoisie.
VI. — L'esprit bourgeois a-t-il été modifié parla philosophie? —Une opinion
d'Aubertin. — Le bourgeois a lu les philosophes. — Exemples. — Barbier
souscripteur et admirateur de Y Encyclopédie. — Ses jugements contre les
ennemis de Y Encyclopédie. — Barbier aux Philosophes de Palissot. — Un
fervent partisan de Morellet. — Quelques appréciations de Barbier. — Le
bourgeois n'est pas indifférent au mouvement des idées.
VII. — Comment s'explique cette influence. — Le bourgeois n'est pas effa-
rouché. — Au point de vue religieux : pourquoi? — Au point de vue social :
pourquoi? — Le programme encyclopédiste. — Prudence des chefs de la
philosophie. — Le bourgeois ne voit pas le péril. — La philosophie et les
« préjugés ». — Les philosophes sont des bourgeois. — Prudence de l'Ency-
clopédie. — L'armée de Voltaire est très mêlée. — Modérés et exaltés.
VIII. — Conclusion : jusqu'où le bourgeois a été conquis.
I
Il y a un « esprit bourgeois », dont beaucoup d'écrivains, roman-
ciers, moralistes, poètes comiques, ou critiques littéraires se sont plu
à dessiner les traits permanents et généraux. Le « bourgeois » a une
physionomie, reconnaissable d'un bout à l'autre de notre histoire ;
2 66 LES PHILOSOPHES
nous en avons plus d'un portrait et plus d'une caricature1. J'oserais
dire que lame bourgeoise a ses contours éternels, et qu'ils ont été
maintes fois dessinés ou crayonnés. Mais il est clair qu'il y a des
nuances qui précisent ce « type », et que derrière son unité
apparente, il faut voir la complexité des « accidents » qui le font
varier, lorsque que nous le suivons à travers des époques diffé-
rentes et dans des milieux différents. Je voudrais, à mon tour,
esquisser dans ses grandes lignes la physionomie morale de la bour-
geoisie du xvni0 siècle ; ou plutôt, notre tâche doit être plus res-
treinte encore ; nous nous contenterons de dégager dans « l'esprit
bourgeois », tel qu'il se montre à nous durant cette période, les
traits qui nous expliqueront comment cette classe sociale put être
entamée par la philosophie, et qui nous permettront de marquer
jusqu'à quel point elle pouvait être entamée.
Notre travail est d'ailleurs très facile. Nous possédons, en effet,
pour nous guider, un livre précieux entre tous, les Mémoires de l'avo-
cat consultant Barbier. Ces huit volumes, où sont notés au jour le
jour les événements qui se sont accomplis du 27 avril 17 18 au
3i décembre 1763, constituent une mine de renseignements, sou-
vent exploitée et toujours avec fruit. Elle est loin d'être épuisée en-
core, et l'on peut y revenir sans crainte; ceux qui l'ont fouillée n'ont
pas tout découvert, ou du moins n'ont pas tiré parti de tout. Or, ce
livre est pour nous, étant donné notre but même, d'une utilité de
premier ordre. Certes, je comprends qu'emporté par un mouvement
de mauvaise humeur en face de ceux qui jurent sur la parole des
faiseurs de mémoires sans se demander ce que valent ces témoi-
gnages, M. Brunetière ait défini un jour les témoins oculaires « la
peste de l'histoire ». « Eh quoi! s'écrie-t-il, parce qu'il aura plu jadis
à quelque bourgeois désœuvré, chaque soir que Dieu lui donnait, de
mettre à sa plume la bride sur le cou, sa compilation prendra rang
parmi les documents historiques, nous le consulterons comme une
autorité, nous l'écouterons comme un oracle et nous jetterons à
mains pleines sa prose dans l'histoire d'un grand siècle - ! » Non, sans
doute : nous ne l'écouterons pas comme un oracle et si nous classons
1 Je renvoie ici, en particulier, à un très joli article de Marivaux dans le
Spectateur français, Paris, 1786 (Lettre à Mme *** Le Bourgeois, IX, 377 sq.).
2 Revue des Deux-Mondes, i5 octobre 1878, les Philosophes et la Révolution,
p. 936, et : Histoire et littérature, 234, 235.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 267
sa compilation parmi les documents historiques, nous ne nous inter-
dirons pas de discuter ces documents, d'en faire la critique, de les
rapprocher d'autres textes et d'autres journaux ; nous le consulte-
rons comme une autorité, parce que, M. Brunetière nous le dit lui-
même, Barbier est « honnête homme et certainement incapable de
rien inventer », mais comme une autorité non infaillible, après avoir
marqué jusqu'à quel point il est « crédule, pesant, borné1 ». A cette
heure, nous n'aurons même pas besoin de faire cette critique et ces
distinctions. Nous n'allons pas demander au journal de Barbier la
vérité sur les événements du siècle ; nous voulons voir comment il
les a jugés, comment il a été gagné par cet esprit nouveau dont il
se méfiait, comment il a résisté aux philosophes et aussi comment
il les a aidés. C'est parce qu'il mettait à sa plume la bride sur le
cou, que nous aurons confiance dans la valeur de son témoignage; il
sera erroné peut-être, il sera sincère et c'est l'essentiel; et nous qui
nous garderions de jeter à mains pleines sa prose dans l'histoire d'un
grand siècle, nous n'hésiterons pas à la jeter dans l'histoire des
grandes idées et de l'accueil qu'elles reçurent dans la France du
xviii6 siècle, de la part des diverses classes de la société
Nous le ferons d'autant plus volontiers que Barbier, mieux que
tout autre, peut nous renseigner sur l'esprit bourgeois de son épo-
que. D'autres bourgeois nous ont laissé leurs mémoires; aucun
d'eux ne nous paraît répondre aussi parfaitement au « type » géné-
ral dont nous parlions plus haut. Jean Buvat, son prédécesseur,
n'est pas assez « désœuvré », suivant le mot de M. Brunetière; il
est astreint à une besogne trop modeste et trop absorbante, pour
qu'on le prenne comme le représentant du bourgeois de la Ré-
gence. Copiste à la bibliothèque du Roi, avec 600 livres d'appoin-
tements, ce bonhomme poussif, besoigneux, n'ayant ni relations ni
loisirs, est véritablement trop peu cossu; il est « peuple » ; n'ayant
pas le sou, il n'a pas d'opinion ; il ne juge pas, il « insère ». Marais,
lui, avocat et lettré, est fort au-dessus de sa classe, par son érudi-
1 Ibid. Nous sommes étonnés seulement que le critique ajoute que Barbier
« en sa qualité d'avocat, satellite du Parlement, ne voit que l'histoire parle-
mentaire ». Barbier, avocat consultant, n'est pas de ceux qui se font illusion
sur les parlementaires; le contraire est plus vrai, et il faut bien croire que, si
Barbier laisse tant de place à cette histoire, qu'il conte parfois avec un visible
ennui, c'est qu'elle a occupé tout le monde dans cette période.
^68 LES PHILOSOPHES
tion, son tour d'esprit distingué, ses relations avec les écrivains ;
il a manqué être de l'Académie; ce disciple de Boileau est aussi un
élève de Bayle^ libre-penseur avec tact, avec à- propos ; il est bour-
geois sans doute, mais il garde une place à part; on ne pourrait,
sans erreur, conclure de lui aux bourgeois de son temps1. A l'autre
bout du siècle, Hardy, honorable libraire, offre une « variété »
du bourgeois, assez répandue assurément et cependant fort particu-
lière : c'est le bourgeois janséniste parlementaire, homme attaché à
ses croyances et contre lequel les idées nouvelles ne sauraient pré-
valoir, détestant les philosophes qui sont des impies, les jésuites qui
sont de mauvais catholiques et dont il voit la main partout ; « l'ac-
cident » du jansénisme a ici déformé le « type «bourgeois; Hardy
est de bonne foi, mais il est inquiet et fanatique. Dans Barbier au
contraire, rien n'a altéré profondément la « pureté du type », si j'ose
m'exprimer ainsi. Nous le verrons, il est bien de son temps, il
marche avec son siècle, d'un pas mesuré sans doute et pru-
dent; il est au courant de ce qui se fait, de ce qui se dit,
de ce qui s'écrit, et, s'il est loin d'être en tête, il ne reste pas
non plus en arrière ; mais aucun fanatisme, aucune inquiétude ne
vient troubler le fond de son caractère. C'est un nouvelliste, qui part,
à la chasse aux nouvelles avec intérêt, avec curiosité ; rentré chez
lui, il vide son sac avec une tranquille simplicité, et même une
bonne humeur qui accompagne la sereine franchise. Rien en lui
n'a ployé le naturel. Regardez-le, lorsque, le soir, il s'assied à sa
table de travail pour déballer le butin de la journée ; nous pouvons
le peindre à coup sûr, le modèle est sous nos yeux, reposé, calme ;
jamais de grimaces, jamais de gestes violents ; l'expression est vraie,
sincère ; dans ce milieu paisible, au fond de cette rue Gallande silen-
cieuse et mal éclairée, la faible lumière qui suinte à travers les
volets nous indique que Barbier veille et qu'il écrit ; tout s'éteint à
présent; l'estomac libre et le cœur satisfait, notre homme a rega-
gné son lit, après avoir consigné sur ses feuilles quelques faits qui
l'ont prodigieusement amusé, ou quelques réflexions qu'il a jugées
remarquablement profondes. Gomme Garo, il va dormir, bien qu'il
1 M. de Lescure (Mathieu Marais, Journ. et Mém., introduction, I, 86-97)
démontre que Marais est supérieur au point de vue historique, littéraire et
moral, à Barbier. Nous ne disons pas autre chose, mais là n'est pas pour nous
la question.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIHe SIÈCLE 269
se sente de l'esprit. Demain, il recommencera, et vous pourrez
l'étudier encore; il n'aura pas changé, il sera resté lui-même, il sera
resté » le bourgeois1 ».
Peut-être pourrait-on trouver dans cette figure certains détails
qui lui sont trop particuliers pour qu'il nous soit permis de généra-
liser les traits que nous observons en elle. Je ne sais pas cependant
si l'on en découvrirait beaucoup. Notons toutefois que Barbier est
célibataire, et qu'il a à son actif, je ne dis pas sur sa conscience, car
elle ne le gêne pas, un certain nombre de peccadilles. Gomme
son ami de Goussainville2, reçu en survivance de la charge de pre-
mier président de la Chambre des Comptes, Barbier a préféré rester
garçon. Dame! les temps sont durs, remarque-t-il quelque part, et
cela fait réfléchir avant de prendre femme3. Goussainville avait pour
maîtresse M",e Pinon, femme d'un conseiller de la même Chambre
des Comptes : il n'était pas sorti de la magistrature. Barbier, lui,
eut des amours moins parlementaires, et il en parle avec un certain
contentement de lui-même ; le bourgeois célibataire n'aime pas qu'on
le croie trop vertueux4. Mais cette appréhension ne se trouve-t-elle
que chez le bourgeois célibataire? Comme de Goussainville, Barbier
a une « maison guinguette », c'est-à-dire dans le château de Madrid,
un logement avec jardin, remise, etc. Il ne s'y rend pas seul, on
le conçoit; je veux dire que ses amis et lui y vont en parties fines ;
je serais bien surpris qu'il n'y eût pas dans la société quelques bour-
geois mariés5! Comme les grands seigneurs et les financiers, comme
1 « Un bourgeois qui s'en tient à sa condition, qui en sait tes bornes et
l'étendue, qui sauve son caractère de la petitesse de celui du peuple, qui
s'abstient de tout amour de ressemblance avec l'homme de qualité, dont la
conduite, en un mot, tient le juste milieu, cet homme serait mon sage. » (Mari-
vaux, Spect. franc., loc. cit., 379). Voilà la définition de Barbier.
2 II, iG3 sq., juin 1 73 1 .
3 IV, 391, septembre 1749. Sur les célibats volontaires, non seulement chez le
peuple, mais ailleurs, v. abbé Coyer, Bagatelles morales, I, 20 : le Siècle présent.
4 I, 223, juillet 1722. « Comme il est juste de mêler ici les faits qui peuvent
me regarder, il faut que j'avoue que le vendredi, 26 juin, à 9 heures du matin,
une fille de ma connaissance est accouchée d'une belle fille, à laquelle, suivant
les apparences, j'ai grande part, quoiqu'elle soit venue sur les crochets d'un
autre. La fille n'était sortie que la nuit, et elle était rentrée dans la maison de
son père et de sa mère (laquelle savait la chose), à 9 heures du matin ; ce qui
marque que les femmes ne font les délicates que quand elles ont le temps. »
5 I, 281, janvier 1723. Voir à ce sujet dans les Bagatelles morales, de Coyer,
270 LES PHILOSOPHES
le roi lui-même, les bourgeois du temps avaient leurs « petites mai-
sons », et il ne faudrait pas conclure que Barbier était une excep-
tion dans sa classe, parce qu'il se rendait à la campagne, avec
joyeuse compagnie, « en carrosse » ou en « fiacre fermé ».
Il n'y a pas à craindre, d'ailleurs, que Barbier et ses pareils
fassent des sottises ; il dit quelque part :
J'ai eu la fièvre, qui ne m'a été causée que par un chagrin que j'ai eu
à cause d'une maîtresse. Je suis constitué de manière que je n'ai jamais
été malade que par quelque accident1.
On peut être sans inquiétude sur cette fièvre de Barbier ; ce n'est
qu'un « accident » comme les autres; cela passe vite, surtout
quand on se porte bien. Son ami Goussainville meurt du chagrin
d'être brouillé avec sa maîtresse, après une liaison de dix années,
et aussi des suites de l'opération d'une fistule. Barbier l'appelle
« un homme naturellement mélancolique, aimant assez à rêver
creux'2 »; lui n'aime pas à rêver creux, oh! pas du tout. Un bour-
geois en bonne fortune n'a rien d'un héros romantique, il accorde
aux bagatelles l'importance qu'elles doivent avoir; il est sensé,
disons-le : il est trop sensé.
Car nous touchons ici à un caractère essentiel de l'esprit bour-
geois; il est incurablement positif. C'est un bourgeois, Marais, qui
a trouvé cette admirable définition de cet autre bourgeois de
Boileau : Cet homme est la raison incarnée. Il ne faut demander k
Barbier ni de la tendresse, ni de l'héroïsme. Il fait l'oraison funèbre
d'une cousine en ces termes :
« J'ai perdu une cousine germaine que j'aimais tendrement et
qui m'aimait de même. Belle femme, âgée de trente ans, et de trente
mille livres de rente, et aimée de tout le monde3. »
On ne peut pas dire que Barbier n'aimait pas sa cousine, mais pas
assez pour oublier, au moment de sa mort, qu'elle avait 3o.ooo livres
de rente. Il ne se pique pas davantage de sentiments chevaleres-
Découverle de la pierre philosophale, un « Projet de taxe sur les petites mai-
sons » (I, 3o) ; cf. dans : Marivaux, Spectateur français, op. cit., un passage
fort spirituel, p. 385, sur ce trait du caractère bourgeois.
1 I, 244, novembre ijn.
2 II, i63 sq., juin 17S1.
3 I, io3, novembre 1723.
KT LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIIIe SIECLE Zli
ques. Chacun son métier! s'écrie-t-il, quand il voit les avocats inter-
venir pour défendre le Parlement :
Heureusement que ni mon père ni moi nous ne sommes point mêlés
dans cette liste des cinquante (avocats qui ont signé la Constitution). Je
crois qu'il faut faire son emploi avec honneur sans se mêler d'affaires
d'Etat sur lesquelles on n'a ni pouvoir ni mission1.
De quoi, diable ! ces gens-là vont-ils se mêler? Est-ce que ça les
regarde? Qui les oblige « de soutenir les droits de l'Etat8 ». On a
bien assez à faire à soutenir les siens!
On conçoit combien sa morale manque d'élévation. C'est un
peu celle de La Fontaine ; elle consiste à considérer comme un sot
celui qui se compromet pour les autres, et qu'un des premiers
devoirs est de soigner ses propres intérêts. Tout est calcul dans la
conduite, on est toujours inexcusable de mal additionner ou de
soustraire de travers. Un premier président, par exemple, entre la
Cour et les magistrats opposés à la Cour, est dans une situation
très difficile ; Barbier n'ira pas chercher des motifs de se décider,
dans les principes d'honneur, de devoir, etc. :
De tout ceci, il faut avouer qu'un poste comme celui de premier pré-
sident est fort embarrassant en pareille occasion, et il faut avoir bien du
manège et de la politique pour se maintenir bien avec sa compagnie et la
Cour : et dans le doute, il faut préférer sa compagnie avec qui on a à
vivre, à moins d'avoir une porte promise pour sortir3.
La restriction est importante. Avez-vous une porte pour sortir?
Non; alors, préférez votre compagnie. Il y aurait pourtant mieux a
faire, et Barbier ne parle pas sans admiration d'un autre président,
qui, lui, dupait ses collaborateurs, mais contre espèces sonnantes :
Le premier président de Mesmes savait tromper sa compagnie et être
respecté, et tirer beaucoup d'argent de la Cour. Celui-ci demande, depuis
quatre ans, la pension de vingt mille livres, en a besoin et ne peut l'ob-
tenir4.
1 II, 3a, février i 728.
2 II, io3, mars 17^0.
3 II, 109, avril 1730.
4 II, 19O, septembre 1 7 3 1 .
272 LES PHILOSOPHES
Voilà de l'esprit et de l'habileté!
Aussi Barbier a-t-il de ces commentaires qui vous dérouteraient,
si on ne connaissait à fond ce côté de l'esprit bourgeois. Un curé,
Laugier de Baurecueil, homme d'une excellente famille, est banni
à perpétuité pour avoir refusé la communion à une dame de Perth,
laquelle, d'ailleurs, n'était pas morte depuis, et se portait bien; le
bruit courait que le curé s'était enfui après avoir enlevé l'argent
destiné aux pauvres ; ne vous hâtez pas de crier au scandale ; laissez
Barbier expliquer le cas :
Quand cela serait, il serait diflieile de le condamner ; étant décrété de
prise de corps, ayant prévu le jugement qui a été rendu, obligé de sortir
de sa patrie, il est triste d'être sans argent. Il s'est regardé comme le pre-
mier pauvre et le plus à plaindre, sauf si les choses changent, et, en cas
de retour, de rétablir le tout1.
Ce diable d'homme a une telle façon de présenter les choses
qu'on est tenté de lui donner raison. Il lui arrive même de trouver,
avec le plus grand sang- froid, des solutions d'une simplicité telle
qu'on se demande comment on n'y a pas songé. A l'heure où la
nation entière est profondément bouleversée par la querelle des
sacrements, Barbier émet l'hypothèse suivante :
On peut fabriquer un billet, mettre le nom d'un prêtre ou d'un reli-
gieux tel que l'on voudra ; les prêtres d'une paroisse, de semaine pour
porter les sacrements, ne peuvent pas connaître sur un nom, ni si c'est
un prêtre, ni si c'est un prêtre approuvé et ayant pouvoir. Gela ne peut
se savoir que sur les registres de l'archevêché. Dans les moments pressés,
on n'a pas le temps de vérifier ; ainsi, à le bien prendre, cette formalité
deviendrait assez inutile si on voulait tromper'2.
Il n'y a qu'un inconvénient, c'est que les jansénistes tenaces,
ardents, aiment mieux mourir sans communion que ne pas mani-
fester ostensiblement leurs croyances à l'heure suprême. Sans
doute, mais c'est du fanatisme cela, c'est de l'exaltation, et Bar-
bier ne comprend pas les exaltés. Sa morale, à lui, est terre à terre;
elle est faite de bon sens pratique; elle n'a aucune élévation. Est-ce
à dire que le bourgeois du xvmc siècle soit immoral? Non pas,
1 VI, 139, mars 1755,
2 VI, 9, février 1754.
ET LASOCIÉTÉ FRANÇAISE Al" XVIIIe SIÈCLE 273
mais il est moral à sa manière. Il L'est plus que ses contempo-
rains, non parce qu'il est « chrétien », non parce qu'il est
« homme », mais parce qu'il es! » bourgeois1 ». Bourgeoisie oblige,
e1 tous 1rs actes qui peuvent ravaler sa qualité, le bon bourgeois
les évite; il a le sentiment de sa dignité, des traditions familiales;
sa probité est mesquine, mais il y tient et il le fait voir. Barbier
n'envisage pas comment il se conduirait lui-même dans les nom-
breux cas où il donne son avis; par sa situation, par sa position
sociale, il est sûr de ne pas s'y trouver; il juge C2S cas, d'après sa
raison bourgeoise; comment les jugerait-il d'après son cœur? Il
écrit à propos d'un assassinat manqué : « Ce ne sont pas des
coups à manquer par imprudence-, » Il constate, voilà le résultat
de sa constatation. En toute chose il faut considérer la fin. Pour
lui, il n'aura jamais à faire assassiner quelqu'un; ce ne sont pas
occupations de bourgeois. Son grand principe, encore une fois, c'est
qu'on doit s'occuper de sa besogne, non de celle du voisin. La
sienne lui suffit; il apprécie celle des autres « extérieurement », il
ne s'y mêle pas, même par la pensée. Par exemple, pour ce qui
concerne son devoir à lui, il est irréprochable. Il est quelqu'un et
il veut échapper à toute critique. Le jour de la cérémonie pour
l'élection du prévôt des marchands et de deux nouveaux échevins,
il esl là, parmi les trente-deux notables: il ne veut pas avoir à
rougir devant eux3. Quant à ses opinions, il n'en sera jamais ni
l 'apôtre ni le martyr : cela ne fait pas partie de son programme.
Il n'en est pas moins indépendant. J'ai dit qu'il pensait comme
La Fontaine; il est bon de distinguer; il ne crierait pas selon les
gens : Vive le Roi, vive la Ligue! mais s'il se rencontre avec des
ligueurs, il aimera mieux ne rien crier du tout, et, en tout cas, il n'ira
pas, lui, les empêcher de crier ; que la police s'acquitte de ce soin.
Pas de zèle déplacé, voilà sa devise. Elle est morale, dans une
certaine mesure; on voit dans quelle mesure. Et surtout, cet
homme-là est d'une franchise solide ; il ne se guindé pas, il ne se
donne pas pour un autre ; il se fait voir à nous tel qu'il est ; c'est
encore par là qu'il est le plus sympathique, et j'ose dire le plus
1 Cf. Gil Blas, III, 5. Larroumet, Marivaux, 372, etc., etc.
2 I, 342, mars 1724.
3 IV, 460, août 1760.
Univ. oe Lyon. — M. Roustan. 18
274 U:s PHILOSOPHES
unirai; chez lui, rien d'affecté; le mensonge ne lui est pas odieux,
il a l'air de ne pas le connaître; il est d'un commerce sûr; nous
n'avons à craindre avec lui ni duperie ni surprise; sachons-lui gré
de ne pas se battre les flancs pour nous faire illusion, et tenons
compte de cette qualité, quand nous lisons que la bourgeoisie du
xvme siècle avait une belle « santé morale ».
On voit dans quel sens on doit prendre ces mots. Je définirais
presque le bourgeois : « Un honnête homme qui aime ses aises. »
J'aurais expliqué par là bien des caractères de sa physionomie, et
j'aurais fait prévoir en partie quelle devait être son attitude à l'égard
des philosophes. Le bourgeois, surtout celui de l'ancien régime, se
trouve bien chez lui, et il n'aime guère qu'on le dérange de ses habi-
tudes. Il n'est pas rare de voir Barbier plaindre ceux qui font le
mauvais calcul de sacrifier leur tranquillité à des considérations
étrangères à leur bien-être. Il déclarera, après l'arrestation de
quelques parlementaires : « Chacun sent le désagrément de quitter
sa maison et sa famille pour être exilé dans des endroits très éloi-
gnés1. » On est si bien dans sa maison, et il est si pénible de chan-
ger de résidence, de quitter sa rue et son quartier! Tout ce qui peut
amoindrir ce bien-être, qui lui est si cher, touche douloureusement
le bourgeois ; c'est le point vulnérable. Barbier a un attendrissement
véritable, au début de l'année 1721, car il a joué à la Bourse et il
a perdu :
Celle année est bien différente de l'autre pour tout le monde, et pour
moi en particulier. J'avais en janvier, pour soixante mille livres d'effets
en papier, à la vérité, imaginaires, mais qu'il ne tenait qu'à moi de réali-
ser en argent, ce que je n'ai eu ni l'esprit, ni le bons sens de l'aire; et
tout cela est tombé à rien, de manière que je n'ai pas aujourd'hui de quoi
donner les étrennes aux domestiques, et cela sans avoir joué ni perdu'-.
Telle est sa première réflexion, au moment où la nouvelle année
commence, et il la consigne soigneusement en tête de son premier
chapitre. Passe encore pour cette perte, qui n'est pas mortelle. Mais
où le bourgeois, paisible et raisonnable, devient féroce et sangui-
naire, c'est lorsqu'il est question de la sûreté de ses concitoyens et
1 I, 17 août et septembre 1718.
* I. 98, janvier 1721.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 275
de la sienne. Il est de ces gens qui crient que la police fait mal sa
besogne, qu'on n'est jamais assez sévère contre ceux qui menacent
les biens et la vie des habitants, et qu'il est bon de multiplier les
exemples terribles pour garantir la tranquillité des particuliers.
In soldat aux gardes, nommé François-Louis du Châtelet, « tort
bon gentilhomme » de l'aveu de Barbier1, avait vendu et livré le
fameux Cartouche; bien qu'il lut lui-même digne de la roue, le
traître avait obtenu sa grâce et avait été enfermé ;i Bicêtre, où il
était enchaîné et gardé à vue. Le chenapan, autorisé à recevoir des
visites, s'entend avec quatre amis, qui, un beau jour, s'emparent de
la sentinelle, scient les chaînes, et font évader le prisonnier par
dessus les murs. Le premier mouvement de Barbier est un mouve-
ment de colère : « On a bien peu de soin dans ce pays- ci ! » ; le second.
un mouvement d'effroi : « Il assassinera peut-être bien du monde! » ;
le troisième, de regret : « On devait bien empoisonner un pareil
homme dans la prison, et ne tenir la parole que pour le public '! •>
En 1 7^2, une bande d'assommeurs désolaient les rues de Paris, à
partir de 9 heures du soir ; on en met quelques-uns à la question,
puis ils sont rompus vifs et expirent sur la roue. Le mardi 18 dé-
cembre, c'est le tour d'un nommé Desmoulins, âgé de dix-huit ans
environ, que l'on conduit à la Grève; très robuste, il reste vingt-
deux heures vif sur la roue ; les confesseurs se relayent toute la nuit, à
cause du froid glacial; le patient souffre mais s'obstine à ne pas
mourir. Le lieutenant criminel envoie demander à MM. de la Tour-
nelle la permission de le faire étrangler; le mercredi 19, à 10 heures
du matin, on mit enfin par là un terme à ses tortures. Veut-on la
réflexion de Barbier? « Messieurs ses compagnons, ou autres de
même volonté, doivent voir qu'on ne badine pas^1! » On ne saurait
acheter trop cher la sécurité, cet axiome n'a pas d'exceptions.
A l'extérieur, le danger vient des bandits; à l'intérieur, il vient
des laquais; Barbier n'est pas plus tendre pour ceux-ci que pour
ceux-là; ils sont une menace, cela suffit. Un laquais de M. d'Erlach,
capitaine des gardes-suisses, « avait dit des sottises de sa maîtresse ».
Il est condamné au carcan et aux galères. Le jour de l'exécution,
1 I, 169, novembre 1721 ; cf. ibid., 164, octobre 1721,
2 I, 15^7, 338, février 1724.
3 III, 402, décembre 1742.
•276 LES PHILOSOPHES
cinq ou six mille gens du peuple entourent la demeure de d'Erlach,
et, dès que le poteau est enfoncé, ils le brisent et font une émeute ;
le capitaine avait introduit dans sa maison toute sa compagnie ; la
populace casse les vitres, des coups de feu partent de la maison, il
y a des blessés, des tués et, parmi ces derniers, comme toujours, un
pauvre diable, qui n'était pas de la manifestation, « un porteur de
lettres d'enterrement, qui ne s'attendait pas à porter le sien ». Le
laquais est ramené au Ghâtelet; l'émotion est grande jusqu'au soir;
le bourgeois est mécontent et se met à trembler :
On n'ose plus à présent, écrit-il, mettre au carcan; voilà la troisième fois
que pareille sédition arrive, qui, quelquefois, pourrait avoir des suites très
fâcheuses... Hier mercredi 19, le laquais a été ramené au carcan, tout le
guet à cheval y était, qui gardait les avenues. Il n'est rien arrivé. On fait
bien de laisser force à la justice, car les laquais ne sont déjà que trop
insolents1.
Le garde des sceaux d'Armenonville avait édicté contre le vol
domestique une pénalité rigoureuse : la mort' (4 mars 1724). Les
biens du bourgeois devaient être à l'abri de la convoitise de ses
gens. Mais on ne peut pas tout prévoir, et un cas particulier se pro-
duit en 1726. Un cuisinier adresse à son maître une lettre anonyme,
par laquelle il le prévient de déposer un sac de louis sur une fenêtre
de la rue, s'il ne voulait pas être assassiné. On essaye de pincer
l'auteur de la lettre; on n'y parvient pas. Le cuisinier écrit de nou-
velles menaces. Justement, sa maîtresse lui donne congé, se fait
délivrer une quittance, et, remarquant la ressemblance de l'écriture
avec celle des lettres, dénonce le domestique ; on le pend haut et
court. Barbier rapporte qu'on a trouvé çà et là le verdict trop
sévère, puis il nous donne son avis personnel :
Le peuple et bien d'autres gens ont trouvé ce jugement rigoureux, de
faire perdre la vie à un homme qui n'a ni tué ni volé, et qui n'avait
jamais commis une mauvaise action. La populace même en a marqué son
ressentiment, en cassant les vitres de M. de Guerchois, qui demeure dans
la rue Pavée, et le cuisinier a été pendu au bout de la rue, sur le quai
des Augustins. Mais tout considéré, comme le cas est nouveau, on a bien
1 I, 170, 171, novembre 1731.
2 A ce sujet, voir le très curieux chapitre de Mercier, III, 225, 76 sq.
Messe de la Pie. Cf. sur les domestiques, ibid., I, 54, \(>g sq. Nos grand' mères.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XVIII" SIÈCLE 277
fait de le pendre, pour donner l'exemple, surtout parce que c'est un
domestique et qu'on ne peut trop acheter la tranquillité publique1.
Ainsi, l'avocat consultant saisit fort bien que le cas n'était pas
celui que prévoyait la déclaration du \ mars i7>./i; niais Le bour-
geois revient à son principe : la tranquillité publique est pour lui
ce qu'est pour les soin crains la raison d'Etat. Encore une fois, il
serait faux de conclure que Barbier est un méchant homme; il nous
semble, par certains passages, qu'il dut être bon, doux et bienveil-
lant pour ses domestiques; mais, quand il est question de son bien-
être ou de sa tranquillité, le bourgeois se transforme : il n'est pas
méchant, disions-nous; cela est très vrai, il est égoïste.
Cet égoïsme, cet amour presque féroce de sa tranquillité, le bour-
geois du xvme siècle le témoigne aussi dans ses sentiments à l'égard
du peuple2. Soyons juste; le bourgeois ne considère pas que l'homme
du peuple est son égal, et il ne peut guère avoir pour lui, s'il lui
est favorable, qu'une sympathie de condescendance. A propos de
quelques bruits qui sont colportés dans le public, Barbier déclare :
« Voilà ce que je ne crois pas ; c'est bon à faire accroire au
peuple3 ! » On sent bien l'intention; il y a ici moins l'affirmation de
son mépris pour la populace, que celle de sa supériorité sur elle.
Quand, en vertu de l'ordonnance du 10 janvier i ~43, pour la levée
de la milice dans Paris, on organise le tirage au sort, Barbier s'in-
digne de ce que « le fils d'un gros marchand riche, élevé dans l'ai-
sance et avec éducation, soit compris dans une même liste avec le
propre laquais de son père, les domestiques, les ouvriers, garçons
de bureau, cordonniers et autres, crocheteurs, porteurs de chaises,
brouetteurs de son quartier, cochers de place et autres gens de cette
espèce, tous désignés dans l'ordonnance. » Il ajoute : « Cela est
humiliant et dur, et l'on peut dire même que cela l'est trop 4 ! »
L'aisance, l'éducation, tout sépare le jeune bourgeois du fils
de l'ouvrier, du cordonnier et du cocher. Cela mérite bien quelques
dispenses; il faudra longtemps pour que le père du jeune bourgeois
se guérisse de cette idée. Notons que ce n'est pas pour la haute
1 I, 420, avril 172G.
2 Cf. de Tocqueville, op. cil., p. i38 sq.
3 I, 4o5, août 1725.
* III, 426, février 172."). Voir la noie de Ch. Louandre, p. 42S, 4.5^. et note,
P- 442.
■Zl>
LES l'HILOSOl'HKS
bourgeoisie, parlementaire, financière ou commerçante que Barbier
proteste; celle-là est exempte du tirage ; c'est pour la petite bour-
geoisie qu'on ne doit pas, malgré tout, confondre avec le peuple :
Ce qu'il y a ici de triste, c'est que les fils de marchands qui ne payent
pas une grosse capitation, toute sorte de marchands libraires et autres,
et les -arçons de boutique, ont tiré effectivement avec les laquais des
marchands et tout le reste de la populace, artisans, crocheteurs,
fiacres, etc. Cela a beaucoup rabaissé de leur fierté, et en même temps
ils ont été plaints des gens qui pensent sagement, parce que, effec-
tivement, cela fait un corps de bourgeoisie qui n'avait pas lieu de craindre
d'être sujet à ce rabaissement l.
Rendons-nous compte que le bourgeois n'est pas « peuple », sui-
vant le mot de la Bruyère^ qu'il se distingue du peuple non seule-
ment par son aisance et son éducation, mais par son tour d'esprit,
ses mœurs, toute son existence. Barbier coudoie l'ouvrier les jours
de fête, et il le trouve toujours trop grossier, trop bruyant, trop pri-
mitif. Ecoutons ce mot souvent répété avant et après lui : « On a
beau crier misère, le public trouve toujours de l'argent pour fêtes
et plaisirs'-. » Il y a là toute la mauvaise humeur d'un brave
homme qui n'aime ni les pétards, ni les chants avinés. C'est la
note de plus d'un des récits de réjouissances que nous trouvons
chez Barbier. « Comme il faut, dit-il, toujours amuser le peuple
de Paris pour le consoler de n'avoir point d'argent, l'infante d'Es-
pagne est partie d'Orléans, et arrive ici dimanche ou lundi3. » Lui,
il va s'installer commodément dans la rue Saint-Honoré, au coin de
la rue de l'Arbre-Sec, pour voir défiler le cortège. Bien entendu,
il laisse les autres s'égosiller, ce n'est pas de son rang. « Le soir,
continue-t-il, les rues ont été bien plus illuminées que je n'aurais
1 III, 441, avril 1743. Voir à côté de cela, et pour mesurer le progrès
accompli à la fin du siècle, Chronique scandaleuse, 21 5, un mot de Target au
prince de Beauvau : « Mon prince, si vous êtes attaché à votre patrie, vous
devez regarder comme le plus heau jour de la France celui où votre fils tirera
à la milice avec le fils de votre fermier. » Il est vrai que l'auteur déclare
que c'est « un propos sur lequel on jette un grand ridicule » ; l'auteur affirme
d'ailleurs » qu'il ne sait pas pourquoi ». Cf. Fontaine, op. cit., 2e partie, \ I,
210 sq.
2 IV, iG, février 1745.
3 I, i<)2 sq., mars 1722.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVlll0 SIÈCLE 279
cru. Le peuple de Paris esl bien sot1 ! » Le bourgeois trouve inepte
que le peuple dépense ainsi un argent qu'il devrai! mieux employer.
Primum vivere, deinde illuminare. Il se pourrait que Barbier eût
raison, et que, si le bourgeois calcule trop bien, le peuple calcule
tr«»p peu. (i D'ailleurs, dit-il plus bas. tout était un peu gris, comme
cela est toujours à la ville"-. » Le duc de Gesvres, gouverneur de
Paris, approuvant le menu d'un festin que les échevins organisaient,
écrivait eu marge : « Surtout boire. » Le peuple boit dans les
rues, et le bourgeois en est lâché : lui, il boit, à domicile. Chacun
a ses plaisirs. Barbier marque la différence, à propos des l'êtes qui
suivent la naissance du tils du Dauphin :
Le peuple a bu et dansé dans toutes les places, jusqu'à près d'une heure
que les violons ont cessé, et il a couru toute la nuit, en chantant dans
les rues, par un très beau clair de lune. Les bourgeois et les gens plus
distingués ont satisfait leur curiosité en allant voir les plus belles illumi-
nations de la ville, depuis neuf heures jusqu'à plus de deux heures après
minuit3 .
On a presque envie de transposer le passage célèbre de la
Bruyère : « Un bourgeois aime la Champagne, abhorre la Brie ; il
s'enivre de meilleur vin que l'homme du peuple; seule différence
que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées,
entre l'avocat consultant et le cordonnier. » Il y a cependant une
autre différence : c'est que l'avocat consultant se tient mieux dans
les rues, même la nuit, qu'il y ait ou non un beau clair de lune.
Ce peuple, auquel il se sent très supérieur, le bourg-eois le regarde
avec méfiance, et souvent avec crainte. Il est d'avis qu'il faut le
mater. Nous verrons qu'il compte pour cela sur le secours de la reli-
gion. Il redoute un affaiblissement de la foi, qui enlèverait une des
digues opposées au flot populaire ; il craint, à ce point de vue, les
conséquences des luttes religieuses :
Le seul inconvénient que je trouve dans toutes ces disputes, très amu-
santes pour les gens d'esprit, qui n'ont que faire et qui trouvent par là
des ouvrages très bien travaillés, c'est que Ton creusera trop ces matières;
et cela ôtera dans l'esprit du peuple la soumission et la subordination à
1 I, 198, mars 1722
2 Ihid., 201.
3 Y, 41-, septembre 1753.
^80 LES PHILOSOPHES
l'Eglise, qui sont les enfants de l'ignorance, mais qui sont nécessaires
pour la police d'un grand Etat l.
« La police d'un grandEtat »... on n'a jamais confondu plus nette-
ment le rôle du curé et celui du gendarme. C'est que déjà nous ren-
controns chez Barbier les plaintes bien connues contre l'ouvrier qui
réclame des salaires exagérés, et les doléances du bourgeois qui paie
tout beaucoup trop cher :
m Les marchands sont accoutumés à vendre cher, gémit notre
avocat, et les ouvriers à gagner beaucoup2. » Déjà commencent les
prédictions devenues traditionnelles sur l'impossibilité où l'on va se
trouver d'aller plus avant, étant donné les exigences du travailleur :
L'ouvrier, qui gagnait une livre dix sols par jour, veut gagner six
livres, et il est quatre jours sans travailler, à manger son argent; de sorte
qu'on ne peut venir à bout de rien faire, et tout coûte extraordinaire-
ment. Le moellon, qui coûtait douze livres la toise, vaut vingt-quatre
livres, ainsi tout le reste-.
Et aussi pointent les inquiétudes de la bourgeoisie en face des
premiers symptômes de ce que nous appellerions « le mouvement
socialiste », des premières grèves, si l'on veut, qui se déroulent
avec des péripéties qui nous sont devenues familières, mais qui
plongeaient dans la stupéfaction Barbier et ses contemporains :
Toutes les difficultés que l'on trouvera à remettre les choses en règle
font bien voir... le danger qu'il y a d'accoutumer les ouvriers à gagner
beaucoup. 11 leur paraissait doux de ne travailler que trois jours de la
semaine, pour avoir de quoi vivre le reste. On peut voir jusqu'où va la
faction de ces gens du peuple. Il y a peut-être 4000 ouvriers en bas; à
la première diminution des espèces, ils ont voulu gagner cinq sous de
plus par paire de bas ; il a fallu que le marchand leur accorde. A la
seconde diminution, le marchand a voulu diminuer ces cinq sols ; 1 ou-
vrier n'a pas voulu; le marchand s'est plaint; l'ouvrier s'est mutiné; ils
ont menacé de coups de bâton ceux d'entre eux qui prendraient de 1 ou-
vrage à moindre prix, et ils ont promis un écu par jour à ceux qui n'au-
raient point d'ouvrage, et qui ne pourraient pas vivre sans cela. Pour
cet effet, ils ont choisi entre eux un secrétaire qui avait la liste des
ouvriers sans travail, et un trésorier qui distribuait la pension; ceux-là
1 II, 148, mars 1731.
2 I, 35o, avril 1724.
'■'■ I, 53, juillet 1720.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE 281
demeuraient dans le Temple; ils profitaient du besoin qu'on a d'eux et
faisaient les séditieux. On s'est plaint au contrôleur général, et on en a
fait mettre une douzaine, ces jours-ci, en prison, et au pain et à l'eau.
C'est pour faire voir qu'il ne faut pas laisser déranger le peuple, et la
peine qu'on a à le réduire l.
Il ne faut pas laisser déranger le peuple, voilà un autre axiome
de la politique des bourgeois. C'est un trait général, un de ceux
qui constituent ce « type » dont je parlais au début, que cette
crainte du peuple. Elle est commune au bourgeois du xvu;" siècle
et, nous le dirons, à la plupart des philosophes; elle nous explique
pourquoi ceux-ci et ceux-là voulaient une royauté forte, bien
armée, pour assurer le calme dans la rue et pour garantir le repos
dans la maison. A l'autre bout du siècle, Hardy a beau être dans
le parti de l'opposition à outrance ; il reste un sujet fidèle du roi;
nous le dirons aussi de Barbier; notons ici que ce loyalisme avait
un puissant levier : la peur. Ce qu'il craint dans les réjouissances
populaires, c'est le flux et le reflux des masses enfiévrées, tumul-
tueuses, capables de tous les excès, une fois qu'elles se sont
« dérangées ». La moindre manifestation lui déplaît. La rue, pour
lui, n'est pas à tout le monde; elle n'esta personne. En juillet
1744, à la suite de la prise d'Ypres, il y a grande réjouissance, Te
Deum, feu d'artifice, souper à l'hôtel de ville, lampions :
J'ai vu passer devant ma porte une douzaine de polissons, avec des
tambours à la tète, des flambeaux, portant deux figures habillées : l'une
représentant la reine de Hongrie, et l'autre le prince Charles, une pipe
dans la bouche. Je crois que la police aurait empêché cela, si elle eût pu
le prévoir, parce qu'il faut toujours respecter les princes-.
Bien qu'il s'agisse de princes ennemis, Barbier blâme la police
de n'avoir pas arrêté cette manifestation populaire. Par définition,
une manifestation populaire est dangereuse. Aussi le bourgeois
est-il implacable, quand il y a émeute et trouble plus considérable.
A chaque pas, on le voit approuver des mesures de rigueur adop-
tées, ou en conseiller de nouvelles. En 1720, le pain ayant aug-
menté, un soulèvement a lieu au faubourg Saint-Antoine : 1 .800 per-
1 I, 35 r, avril 1724.
2 III, 525, juillet 1744.
282 LES PHILOSOPHES
sonnes pillent les boutiques des boulangers, repoussent La garde à
coups de pierre; le guet est mandé, fond sur les émeutiers L'épée à
la main, et tire trois coups de feu dont l'un atteint un mousquetaire
noir qui passait par là ; si on n'avait pas empêché les mousquetaires
de tirer sur le guet, une sanglante bataille s'engageait dans le
faubourg :
On a pris huit personnes des séditieux, écrit Barbier, et aujourd'hui
mardi 17, on en pend deux dans la grande rue du faubourg Saint-Antoine.
On a commandé pour cet effet le régiment des gardes, qui, dès midi, s'est
emparé de toutes les rues de traverse dans la rue Saint-Antoine, pour
empêcher la populace d'assister en foule à cette exécution. Il est certain
que cela contiendra le peuple du faubourg, mais il est à craindre que
quelque nuit ils ne se vengent ; cependant on ne saurait trop marquer de
sévérité et de fermeté pour empêcher de pareilles séditions l.
Ce sentiment de la peur est plus fort chez ce bourgeois, juste
cependant et non insensible, que les autres sentiments qui percent
çà et là. Ainsi, en mai 17.H)'-, le peuple ayant appris que des
exempts déguisés enlevaient des enfants tilles et garçons, de cinq à
dix ans, vraisemblablement, d'après Barbier, « pour les envoyer à
Mississipi », se soulève dans quatre quartiers, et sa colère est ter-
rible; il tue, brise, saccage; cette fois, ce célibataire bourgeois est
presque avec les séditieux; il blâme le lieutenant général, les
exempts, « archers et gens de cette espèce, qui sont des coquins
par état », il trouve ces mesures odieuses et plus maladroites
encore; mais tous ces raisonnements ne le détournent pas de cette
idée que 0 cette émotion de 3 ou 40000° âmes » aurait pu avoir
pour conséquence « le feu et le pillage dans la ville », dans le
quartier, dans la maison qu'il habite. Or, cela est beaucoup plus
préjudiciable à la sécurité publique que l'enlèvement vrai ou
supposé de petits enfants, et alors l'instinct de la conservation
reprend le dessus et Barbier juge comme il suit :
Apparemment que ce fait d'enlèvement de leurs enfants a été plus sen-
* I, 3<)9 sq., juillet 17^5. Cf. cette pensée vraiment « bourgeoise » de Carac-
cioli : « Les paysans, les soldats, les écoliers, trois sortes d'êtres à qui il ne
faut faire ni tort ni grâce. Plus on les ménage, plus on les trouve indociles. »
(Lettres récréatives, II, 26, 33.)
2 Mai 1750, IV, 422 sq.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 283
sible (aux gens du peuple, que la disette) et les a plus irrités : il y a eu,
dans ces différentes émotions, quinze ou vingt personnes tuées ou d'ar-
chers ou du peuple, sans ceux qui ont été bien blessés. 11 s'agit de savoir
à présent ce que l'on fera; car on dit qu'hier on a arrêté quelques parti-
culiers dans la rue Saint-Honoré, et entre autres un domestique, qui,
peul-étre, ne Taisait qu'être présent sans rien entreprendre ; c'est un
laquais de .M. Bonnet, fermier général, homme de confiance du contrô-
leur général. En fera-t-on quelque exemple, parce que, d'un côté, il est
;i craindre de faire naître une sédition plus générale; et, d'un autre cédé,
il est dangereux de laisser cela tout à l'ait impuni et de laisser connaître
au peuple sa force et qu'il peut être redoutable ; car, dans tout ceci, il a
toujours eu le dessus, et l'on a été obligé de le ménager1.
Encore un axiome de la politique du bourgeois : ne pas laisser le
peuple prendre conscience de sa force, de peur qu'il ne s'en serve
un jour.
II
Il y a toutefois une solidarité entre le bourgeois et le peuple, il
y a un point de jonction : par là, Barbier et ses pareils seront
mieux disposés à comprendre les philosophes quand ils parleront
de l'équité sociale, de l'égalité devant l'impôt, de la juste répar-
tition des charges publiques. L'avocat consultant et le cocher ont
également à payer le lise; c'est une raison importante, sinon déci-
sive, pour que celui-là s'intéresse à la misère de celui-ci. Recon-
naissons même qu'en ces matières les revendications ont d'autant
plus de poids qu'elles ont l'air plus désintéressées, qu'on semble
prendre le parti du voisin, malheureux, accablé de charges, et non
défendre ses propres écus. Or, le bourgeois est toujours prêt, en
matière d'impôt, à se faire le chevalier du peuple; il y trouve son
propre compte ; mais en même temps il est rapproché du peuple
par cette communauté d'intérêts. Après une distribution de grâces,
qui coûtent cher au trésor royal, Barbier s'écrie avec compassion :
« Il n'y a que le peuple qui est victime de toutes ces politiques ! »
Il a fallu que l'argent s'en mêlât pour que le peuple soit devenu le
« pauvre peuple », mais voilà le bourgeois presque attendri! Au
1 IV, 432 sq., 4 mai 17^0.
284 LES PHILOSOPHES
point do vue financier, du reste, on peut se lier à lui. Il sait, mieux
que tout autre, si la caisse publique est ou non prospère : « Notre
pauvre argent, s'écrie-t-il piteusement, sert à lever tous ces obstacles
dont nous n'avons que faire l ! » et encore : « Voilà qui est beau !
Gomme nous sommes trop bien payés de nos biens, il faut encore
prendre les revenus de l'Etat pour les appointements de toutes ces
grandes charges-! » Il est, avant tout, pour la politique d'éco-
nomie ; il est plus sensible à une diminution de la caisse publique
qui aura pour conséquence une augmentation d'impôts, qu'aux
autres fautes des gouvernements.
« On peut dire, déclare-t-il, que depuis la régence, non seulement
on a perdu son bien, mais qu'on a été bien tourmenté3. » Les griefs
sont rangés par ordre d'importance. Le plus grand politique est
celui qui emplit le mieux le trésor; entre Richelieu et Fleury, le
bourgeois préfère le second, dont il fait constamment l'éloge. Il
est un de ceux qui ont regretté que le vieux percepteur de Louis XV
n'ait pas vécu indéfiniment4. Quand on parle de la mort de
Fleury, le bourgeois redoute son successeur s'il doit être « un peu
fol homme à projets, à idées, et bien capable de faire des nouveautés
dangereuses ». « Les finances, affirme-t-il, sont dans le meilleur
état qu'elles n'ont jamais été. Il sera toujours fâcheux de perdre le
cardinal5 ». « Il faut dire que le roi a beaucoup d'argent dans les
coffres et qu'il est actuellement, pour ainsi dire, maître et arbitre
de l'Europe6. » Remarquons toujours l'ordre des facteurs : les
coffres d'abord, l'Europe ensuite; et, quelques semaines plus tard,
quand on affirme que Fleury a encore échappé à la fièvre :
C'est un sentiment général, sans politique et sans flatterie, que toute la
i I, 41, juin 1720. Sur le bourgeois et l'argent, cf. Marivaux, Spectateur
français, loc. cit., ^79, 38<>.
2 I, i63, octobre 1721.
3 I, 237, août 1722.
4 I,2ii, avril 1722.
5 III, 76, mars 17^7. Il écrit bien en mai 1739 : « Le cardinal a vécu deux
ans de trop pour la gloire du ministère » (III, 179), mais il se reprend, et en
novembre 1741 il redira avec admiration que le cardinal « a la tête assez
bonne, à plus de quatre-vingt-dix ans, pour suffire aux opérations les plus
importantes, et pour faire de ce règne le plus beau et le plus grand de l'his-
toire de France ».
6 III, 117 sq. décembre 1737.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AU Wlll SIÈCLE 285
France craint ce moment comme une perte réelle, parce que le gouverne-
ment est généralement grand, judicieux et doux. Tout l'étranger a une
confiance et un respect sans réserve dans la parole et les opérations de ce
ministre, et il n'y a personne, si sensée quelle soit, qui puisse dire et
prévoir ce qui arrivera par rapport au ministère de ce pavs-ci l.
Un gouvernement qui a de bonnes finances mérite toutes les épi-
thètes élogieuses, et on doit toujours considérer sa disparition
comme un malheur. La suite dut confirmer Barbier dans ses pré-
visions.
On n'ignore pas avec quelles difficultés financières le gouverne-
ment se trouva aux prises, et comment, malgré des tentatives de
réformes que les privilégiés parvinrent à faire échouer, la politique
financière ne fut pas mise en harmonie avec les progrès de l'éco-
nomie politique. Or, — cela se voit presque à chaque page, — Barbier
suit curieusement cette infinité de livres et de brochures qui parais-
sent dans le public, et dans lesquelles on discute les impôts, leur
légitimité, les formes de la perception, etc. Et de tous ces écrits, le
bourgeois tire non seulement cette idée que le budget de l'Etat
devrait être administré suivant de nouveaux principes, mais encore
que le peuple, plus que le bourgeois, devrait être débarrassé d'une
partie des charges qui l'écrasent. Sans doute, il est prêt à par-
donner beaucoup aux contrôleurs généraux, pourvu que les rentes
soient régulièrement payées :
M. Orry, contrôleur général, est habile financier... Il n'est pas possible
qu'il fournisse à toutes ces dépenses immenses (occasionnées par la guerre)
sans charger les peuples ; et avec cet arrangement, il l'ait entendre au
Roi qu'il ne manquera pas d'argent. Au surplus, les rentes sur la Ville
sont exactement payées, ce qui est d'une bonne politique, parce que cela
fournira à la dépense courante de Paris, dont il en rentre tous les jours
au Roi par les droits. C'est une circulation perpétuelle 2.
Ainsi, en faveur de la régularité de la rente, le bourgeois pardonne
au contrôleur général, même des mesures qu'il trouve vexatoires,
comme 1' « augmentation d'un sol six deniers sur chaque jeu de
cartes ». Car Barbier n'est pas pour les procédés d'inquisition à
domicile, et il s élève contre cette taxe, qui amène comme consé-
1 III, 124, février 1788.
2 IV, 25, mars i74>.
286 LES PHILOSOPHES
quence une vexation « par la visite faite dans les maisons1 », Mais
un rentier est indulgent quand il est normalement payé : « Malgré
cela, écrit Barbier après de nouvelles taxes, si l'administration est
iidèle et que la paix dure quelques années, ce sera un avantage
pour le public qui sera bien payé des rentes dues par le Roi et, par
conséquent, de ses autres revenus, parce que c'est le luxe et la con-
sommation qui font valoir les loyers des maisons de Paris et les
fermages des terres- ». En 1749, lorsqu'on transforme l'imposition
du dixième en imposition du vingtième denier sur tous les biens3.
<( sans limitation de temps », le public est « déconcerté » ; le Parle-
ment va faire des remontrances :
.Mais, remarque Barbier, qu'altend-on des remontrances? Le Roi est
le maître ; qu'il consente à limiter cet impôt à douze ans, dans le temps
il le continuera s'il en a besoin. Au fond, il faut considérer que les biens,
comme maisons et biens de campagne, rapportent un tiers de plus depuis
le système de 1720; tandis que toutes les rentes anciennes, dont le fonds
a servi au soutien et à l'augmentation de l'Etat, sont diminuées et retran-
chées de moitié, à la vérité sans réparations.
De quoi se plaignent les propriétaires d'immeubles et de biens-
fonds? Le rentier, voilà le capitaliste vraiment intéressant, celui qui
est le moins récompensé, malgré le patriotisme dont il fait preuve
en servant les intérêts de l'Etat, et les siens par-dessus le marché,
Eh bien, dans cette âme de rentier, s'élève par moments une
compassion sincère pour les maux du peuple: Elle naît du spectacle
qu'il a sous les yeux, elle naît aussi des lectures qu'il fait. Le bour-
geois sera un allié de ceux qui réclament une juste répartition des
impôts. Il voit avec peine qu'on grève « tout ce qui est nécessaire
à la vie, nourriture, bois, chandelle », et ce n'est pas seulement à
lui qu'il pense; si les impôts indirects le font « beaucoup crier ».
comme tant d'autres, c'est « à cause que cela regarde les pauvres et
les ouvriers4 ». Nous verrons que c'est pour établir « quelque dimi-
nution sur les droits en faveur du peuple », que le bourgeois récla-
1 VI, 356, août i756.
2 IV, 371, mai 1749.
3 Cf. IV, 2o3, décembre 1746; le dixième n'était levé que dans les besoins
pressants.
4 Mars 1748. IV, 289.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE Al M III SIÈCLE 281
mera qu'oD prenne des mesures sérieuses contre Le clergé1. Qu'on
rétablisse un éditsur les œufs, beurres et fromages, ce n'est pas seu-
lement au nom de la bourgeoisie qu'il proteste, comme lorsqu'on
impose « la volaille et le gibier, qui entrent dans Paris à titre de
présent pour les bourgeois2 »; c'est parée qu'il trouve inique de
faire renchérir les produits nécessaires à l'existence. En 1760, une
ordonnance du roi impose une taxe sur les armoiries, que Barbier
trouve déplacée « dans un temps oii le public est surchargé d'im-
pôts de toute espèce' », maison sent bien qu'il établit une différence
entre eet impôt sur les armoiries et celui qui frappait la livre de
bougie ou la livre de suif.
Et lui aussi est, par moments, tenté de faire comme le peuple, et
de devenir « parlementaire », lorsque les gens du Roi protestent
contre les impôts croissants. Sans doute, ce jurisconsulte voit plus
clairement pourquoi les prétentions des cours souveraines sont mal
fondées : « Le Parlement, dit-il, conserve toujours, par cette réserve,
son prétendu droit de ne reconnaître d'autre loi de la part du souve-
rain, pour des impositions, que celle qui est revêtue d'un enregis-
trement du Parlement dans la forme ordinaire ' >> ; mais comment
ne serait-il pas du côté de ces magistrats qui déclarent à Sa Majesté
<[ue « la manière la plus efficace pour soutenir le zèle de ses
peuples consiste principalement dans l'exemple d'une économie'
connue dans les dépenses dudit Seigneur Roi, dans le retranchement
de l'arbitraire qui règne dans la plupart des impositions, et dans
l'application la plus utile du produit des impôts5 »? Philosophes, [
bourgeois, gens du peuple et parlementaires ne tenaient pas un autre
langage.
Kniin, transformation plus curieuse, le bourgeois portant son
attention sur le peuple commence à comprendre que celui-ci n'est
pas dépourvu d'intelligence et de bon sens. Lorsque la paix d'Aix-
la-Chapelle est signée, et que le peuple voit les charges augmentées
pour un résultat aussi piètre, il manifeste son dépit. « Ce peuple,
écrit Barbier, a son raisonnement6. » C'est déjà quelque chose. Plus
1 Janvier 1 7."» 1 , Y, i(i, 17.
2 VII. 141 , mars 1760.
3 Août 1760, VII, 291.
1 VII, 235, mars 1760, Cf. surtout VII, 228 sq. lévrier 1760.
J VII, 'ÏÀ''). février 1760. arrêté du a5 février.
G février 1749, IV, iî5<>. Pour apprécier le chemin parcouru en ce sens, de
288 LES PHILOSOPHES
tard, Barbier reconnaîtra que, si le peuple a son raisonnement, il
vaut bien celui des autres classes, et que son éducation politique et
économique a marché à grands pas en quelques années. Le peuple
lit ou se fait lire tous les ouvrages qui traitent de la chose publique ;
il connaît, du moins pour en avoir entendu parler, les écrits des
philosophes, des économistes, des réformateurs. Comme le bour-
geois, il les discute ; comme lui. il échange sur ces questions, des
réflexions et des vues. En ij63, on imprime les objets des remon-
trances du 19 mai, « que le Roi avait demandées au Parlement »
et, dès le mois de juin, on en annonce de nouvelles « bien plus
fortes ».
Le public est très disposé à sentir tout l'effet des remontrances que
l'on attend, car on a imprime de nouveau le mémoire intitulé : Richesse
de VEtat. Tout le public l'a entre les mains, le peuple même raisonne en
conséquence et en souhaite l'exécution l.
Le ton n'est plus le même, on le voit, et peu à peu dans ce cer-
veau, imbu de préjugés bourgeois, a germé cette idée que le peuple
n'est pas uniquement composé de gens qui braillent et cassent les
vitres, mais qu'il a un avis sur la conduite des affaires et que cet
avis vaut bien la peine d'être écouté.
III
N'allons pas conclure que Barbier perdra son respect pour le
pouvoir royal. D'abord, la transformation de ses sentiments à l'égard
du peuple ne va pas jusqu'à faire disparaître la peur que le peuple
lui inspire. Il a besoin d'une main solide qui le garantisse contre
les emportements de la foule. De cette appréhension rien ne saurait
triompher. Il est d'ailleurs pour le coup de force. Les gens timides
dans la pratique sont les plus autoritaires en théorie, et, quand il
1749 à la fin du siècle, cf. Mercier, I, chap. xv, 72 sq., Caractères politiques des
vrais Parisiens. « La halle a sur les souverains un tact qui ne se dément
jamais. La halle fait la réputation des souverains, et le philosophe, après
avoir bien médité, observé, est tout étonné de voir que la halle a raison. »
1 VIII, 77, juin 63, par Roussel de la Tour, conseiller au Parlement (ano-
nyme).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 289
s'agit des autres. Le bourgeois a, sur le pouvoir absolu, des maximes
qui excusent toutes les tyrannies :
Il est certain que, dans des affaires d'Etat, ceux qui ont la force en
main doivent coup sur coup faire des actions publiques et violentes ; cela
anime les braves ; mais aussi, comme le plus grand nombre est des crain-
tifs, cela intimide la plupart et déconcerte toutes les menées, et cela
rompt les partis qui pourraient se former...
Quand on a la force en main, il faut s'en servir coup sur coup et vio-
lemment, c'est le moyen d'abattre, d'étourdir et de dissiper un parti qui
n'a pas encore levé la tète, et qui n'est pas encore au point d'opposer la
force à la force l.
Il n'y a rien de tel pour manifester son culte du sabre, que d'être
soi-même incapable de manier le moindre bâton. Le Roi a la force,
c'est pour s'en servir ; les sujets ont tort quand ils l'oublient :
En général, il est toujours dangereux à un sujet de jouer avec son
maître ; il ne faut pas jouer de son mieux, crainte qu'il ne se fâche et
qu'il ne jette les cartes au nez. On dit qu'il y a eu plus de vingt lettres de
cachet, qu'il y a eu trois des principaux gentilshommes arrêtés, et les
autres exilés loin de leur province. Cette politique est juste et nécessaire
pour assurer l'autorité du souverain*.
Même, quand il sent que le Parlement a raison. Barbier le con-
damne tout simplement parce qu'il désobéit a son maître :
Pour moi, je n'ai point approuvé cette politique parce que, quand on
se mutine à l'extrême contre son maître, non seulement de droit, mais
de fait, parce qu'il a la force en main, quelque raison qu'on ait au fond,
on met le souverain dans la nécessité de pousser les choses à l'excès de
son côté, et l'on rend le mal bien plus grand qu'il n'était et le remède
bien plus difficile. Car les Jansénistes ont beau dire que ce n'est pas le
Roi qui veut, quoiqu'il ait parlé lui-même, que c'est le cardinal de
Fleurv; que le mal se fasse par le Roi de son propre mouvement ou par
le ministre sous le nom du Roi, il n'en est pas moins fait. Le Parlement
ne peut donc se battre fci que par une politique fine, et non point par
une désobéissance trop outrée3.
Une opposition, souple pour ainsi dire et obéissante, sans éclat
et sans bruit, une opposition discrète, respectueuse, qui laisse faire
le temps et le hasard, voilà ce que Barbier aurait approuvé.
1 V, 274, août 1732; V, 33/t, janvier 1753.
2 II, 348, septembre 1732.
3 I, 17, août 1718 ; I, 28, janvier 1719.
Univ. de Lyon. — M. Roustan 19
290 LES PHILOSOPHES
Ajoutons d'ailleurs que Barbier aime sincèrement le roi. Le
bourgeois a une affection réelle pour son prince. Buvat, Marais,
Hardy sont plus que des sujets fidèles, ce sont des sujets affec-
tueux. Mais n'oublions pas que le bourgeois est frondeur. Il faut
donc qu'il se rattrappe. Ce sont les grands et les ministres qui lui
fourniront de quoi exercer sa verve. Des premiers, il n'est pas
jaloux. Eux et lui ne suivent pas les mêmes chemins ; ils ne se
connaissent pas, ils n'ont aucun rapport. Chacun chez soi, pense
Barbier, et chacun son rang : restons bourgeois par notre vie, nos
alliances, nos fréquentations. Mais que les grands dilapident les
finances, que « notre pauvre argent » serve à fournir à leur luxe,
le bourgeois ne saurait l'admettre : • « Voilà ce qui indispose, s'écrie
Barbier au sujet des remontrances du Parlement de Rouen, parce
que l'on est dans la prévention que le Roi ou l'Etat sont volés par
nombre de personnes de la Cour1. » Les grands relèvent de ses
propos frondeurs, en tant qu'ils se font entretenir par la nation, et
aussi en tant qu'ils occupent des places dans l'Etat. Tout ce qui
détient une fonction publique est jugé par le bourgeois, et sans
aucune sympathie. Barbier était fort connu, semble-t-il, pour son
esprit caustique. Il nous raconte lui-même cette anecdote : au mois
de février 1718, M. d'Argenson obtint « tout d'un coup, un matin »,
la place de Noailles « président des finances », et du chancelier
d'Aguesseau.
Le Parlement ne douta pas alors que M. d'Argenson ne se vengeât de
lui, et aussi il n'y a pas manqué, parce qu'effectivement la vengeance est
la vertu la plus flatteuse et la plus digne d'un grand cœur. Tout Paris
alla le complimenter, chacun sous différentes intentions. Nous y allâmes,
mon père et moi. Il nous dit : « Pour vous, je sais bien que vous
m'aimez. Je prie M. votre fils de m'aimer aussi. » Et cela devant tout le
monde, et peut-être pas sans malice2.
D'Argenson n'avait pas tort de se méfier3.
Dans la société de notre bourgeois, on daube fort les puissants, et
les ministres sont appréciés suivant une règle immuable : Tous les
ministres sont des fripons. Les exceptions sont peu nombreuses
1 VII, 264, juillet 1760.
8 I, i5, août et septembre 17 18.
3 Voir en effet, I, 39,juin 1730; ibid., 40; ibid., 41 sq., juillet, 1720, etc.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XVIIIe SIÈCLE 291
et elles confirment la règle. Il n'est pas rare de lire clans le Journal
de Barbier des appréciations de ce genre :
Dans ce pays-ci on ne punit point la friponnerie, et avec l'argent que
ces gens-là pillent, ils trouvent le crédit de se tirer d'affaire Dans ce
pays-ci, l'argent est d'une grande ressource, on ne se pique pas si fort
d'honneur Les grands hommes au-dessus du commun ont toujours été
accusés de débauche Rien n'est plus bas que cette action pour un
ministre du roi de France, qui ne doit friponner que dans le grand,
quand c'est son caractère1.
Le bourgeois a presque la conviction qu'un honnête homme ne
fera jamais un ministre :
M. Desmarets, qui a été contrôleur général depuis M. Chamillard et
qui l'était à la mort de Louis XIV, a été enterré avant-hier, 6 de mai. Il
était neveu du grand Colbert, avait travaillé sous lui; il avait été disgracié
pour quelque friponnerie qu'il avait faite dans les monnaies, et qui méri-
tait bien la corde. Il a été remis en place vingt ans après. Qui pourrait-
on choisir de mieux dans ce pays-ci pour ministres que des fripons2?
Les ministres seraient d'ailleurs bien bons de se gêner :
Il serait fort étonnant qu'on voulût se mettre sur le pied, dans ce
pays-ci, de punir les fripons de conséquence; car il y a longtemps que
l'on dit qu'il n'y a que les petits fripons qui soient pendus. Deux ou trois
exemples rendraient sages ; mais cela n'arrivera pas3.
Ces propos-là ne se sont pas tenus en France dans le seul
xvme siècle, et dans la seule bourgeoisie. Mais, chose curieuse, le
bourgeois, qui est essentiellement conservateur, accomplit de la
meilleure foi du monde une besogne révolutionnaire ; ce fidèle
sujet, qui a le plus profond respect pour l'autorité monarchique,
aide ces « républicains4 » qui discréditent le régime de l'ancienne
France. Les philosophes n'ont pas fait autre chose, nous l'avons
i I, 270, mai i;23; I, 33g, février 1724; I, 435, juillet 1726; III, 125, février
i738.
2 1, 1 26, mai 1721 .
3 L279> Juin !723-
4 Nous prenons le mot au sens où le prenait Louis XV, disant un jour au
duc de Gontaut-Biron, à propos des parlementaires : ci Vous ne savez pas ce
qu'ils font, ce qu'ils pensent: c'est une assemblée de républicains! »
292 LES PHILOSOPHES
dit. Les uns et les autres ont collaboré à la même œuvre de
destruction, inconsciemment. Du moment que la personne
royale n'est pas en cause, tout est permis au bourgeois, et il
démolit, avec vigueur et avec esprit, ce régime même, qu'il
voudrait fort et respecté a cause de la tranquillité publique et de
sa propre conservation. Il est étrange que le bourgeois n'ait pas
vu qu'en faisant mépriser tous les serviteurs de la royauté il
pourrait bien faire mépriser le pouvoir royal. S'il ne l'a pas vu,
c'est, nous le répétons, par ce qu'il a pour son prince une fidélité à
toute épreuve.
En tout cas, il est trop clairvoyant pour ne pas s'apercevoir que
quelque chose de nouveau se prépare. Le Journal de Barbier finit
en 1763; il eût été intéressant d'avoir la suite de ces mémoires
jusqu'en 1771, date de la mort de l'auteur. Car, déjà, le bourgeois
note des symptômes qui ne peuvent le tromper. Il est entraîné à
son tour par le courant créé par les philosophes , il prononce, lui
aussi, le mot de « révolution ». Nous sommes loin de l'époque où
Barbier saluait le règne de Louis XV, comme devant être « le
plus beau et le plus grand de l'histoire de France * », et ce fana-
tique de l'autorité, ce dévot du pouvoir absolu, cet ennemi des
prétentions parlementaires, écrit en juillet 1763 :
Il ne reste plus que les Parlements pour pourvoir (aux aiFaires du gou-
vernement). Si on parvient, à présent, à diminuer leur autorité et leurs
prétendus droits, il n'y aura plus d'obstacle à un despotisme assuré; si,
au contraire, les Parlements s'unissent pour s'y opposer par de fortes
démarches, cela ne peut être suivi que d'une révolution générale dans
l'État, qui serait un événement très dangereux, et qui pourrait engager
les Anglais et autres puissances à profiter des circonstances pour chercher
le prétexte d'une guerre, à l'effet d'abaisser la puissance française qui les
blesse depuis plusieurs siècles2.
Remarquons au passage cette peur qu'a le bourgeois devant
toute révolution qui s'annonce, parce qu'il a les yeux fixés sur les
peuples voisins, et qu'il craint la guerre extérieure joignant ses
horreurs à celles des guerres civiles. Surtout, voyons bien ce qu'il
y a d'inattendu dans cette réflexion du bourgeois, inquiet à la
1 III, 325, novembre 174»-
2 VIII, 88, juillet 1763.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII' SIÈCLE 293
pensée du « despotisme assuré », et de la disparition de l'opposition
parlementaire. Jamais, non jamais, Barbier n'eût écrit ces lignes en
i r\ i ; aussi regrettons-nous de ne pas pouvoir suivre son évolution ;
nous aurions aimé nous rendre compte de ce qu'il pensait de 1 7^4 à
1 77 1 . Son état d'esprit, nous le connaissons toutefois : c'est celui que
nous avons constaté chez les philosophes; nous avons établi com-
bien ils avaient été mal renseignés sur les moyens possibles de
limiter le pouvoir royal ; le bourgeois est comme eux ; il ne sait pas
nettement ce qu'on pourrait faire, mais il sent qu'il y a quelque
chose à l'aire, et les philosophes sont bien de ceux qui le lui ont fait
sentir.
IV
En revanche, les idées du bourgeois, en matière religieuse, sont
beaucoup mieux arrêtées, et ici il était bien près de s'entendre avec
les philosophes. Gomme il fronde les gens en place, le bourgeois
fronde la religion, ou plutôt (car c'est toujours le même tempéra-
ment qui se manifeste) ses représentants et ses ministres.
Le bourgeois est religieux et anticlérical; il est religieux parce
que, nous l'avons dit, il trouve qu'il est bon pour la police de
l'Etat que, non seulement le peuple, mais tout le monde croie à
quelque chose. Il pense que c'est aux gens distingués à donner
l'exemple, et il ajoute qu'il suffit que ceux-là donnent l'exemple
pour qu'on n'ait rien à leur reprocher :
M. l'Archevêque de Paris a eu tort d'insulter les Parisiens dans son
mandement, en leur reprochant un grand débordement de mœurs, ce sont
ses termes. On n'a jamais vu tant de dévotion que depuis l'ouverture du
jubilé, au dimanche de la Passion. Il y a tous les jours, pour les stations,
un concours étonnant de carrosses à Notre-Dame, des princesses de toute
la Cour et des principaux de la Ville, tant en hommes que femmes. Si
l'intérieur n'est pas bien sincère, du moins les dehors de la religion sont
remplis pour donner l'exemple au peuple1.
Il y a même des cas où il est anticlérical parce qu'il craint
1 V, 3y, avril 1751
294 LES PHILOSOPHES
que la religion souffre des sottises qu'il voit commettre à ses
ministres :
Cela fait bien du tort à la religion de voir placer un homme connu
pour être sans foi et sans religion dans une des premières places de
l'Eglise l.
Non seulement il blâme énergiquement les impiétés obscènes2,
mais il déclare insuffisant que des étourdis, qui ont fait du tapage
dans l'église des Innocents, soient seulement condamnés à (d'amende
honorable à la porte de l'église et bannis3 ». Il veut qu'on soit
sévère pour tous ceux qui manquent au respect des choses saintes,
et voilà pourquoi il désire que les prêtres et les évêques soient
irréprochables.
Pourtant, il est clair que ce n'est pas toujours dans l'intérêt de
la religion qu'il attaque les uns ou les autres. Il s'amuse prodi-
gieusement quand il rapporte le sacre de l'abbé Dubois, devenu
archevêque, et ne manque pas de consigner ce que répètent les
« polissons » : c'est un secret trouvé par le Régent, prétendent-
ils, pour faire faire la première communion à l'abbé, « parce qu'il
sera oblig-é de dire la messe4 ». La preuve que ces « polissonneries »
ne déplaisent pas à notre chroniqueur, c'est qu'il en raconte lui-
même une autre, immédiatement, et que, plusieurs pages après, il
nous donne un calembour très inconvenant qu'il a commis lui-
même, quand Dubois a reçu le chapeau5. Il ne manque aucune
occasion de nous servir les histoires graveleuses des moines,
des curés, des carmes; il expose avec complaisance l'aventure
de l'abbesse de Traisnel, ou la fuite du prieur des Chartreux,
qui a joué à son ordre le « bon tour » de déguerpir en emportant
la caisse6.
Le même homme qui écrit :
11 y a longtemps que Dieu n'avait fait de miracles. Nous en avons eu un
1 I, 141, juillet 1721.
2 I, 22D. juillet 1722.
3 I, 284, juillet 1723.
4 I, 39, 1720.
5 I; 141, 1721.
6 II, 411, 17^2; I, 41 sq. juillet 1720 ; I, 23o, septembre 1722. Voir ce qu'il
dit de l'évêque de Beauvais, qui vit entre sa bouteille et sa maîtresse (I,25o);
de l'abbé Clément, « marié avec la veuve de son cocher » (I, 289), etc., etc.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE xJ,J",
à Paris, le dernier mai, à la procession de la grande Fête-Dieu, et il est
si avéré que je suis obligé moi-même de le croire, ce qui n'est pas peu l ;
dira une autre fois :
Cela n'empêche pas de parler tous les jours de nouveaux miracles; à la
vérité, bien d'honnêtes gens ne donnent pas dedans, et il faut convenir
qu'en l'ait de parti de religion, on est bien capable d'employer la ruse et
la supercherie pour autoriser sa secte ; il est même à croire qu'il y a
longtemps que cela s'est pratique pour la première fois* ;
sans se douter qu'il est dangereux d'affirmer si catégoriquement
que beaucoup de miracles sont dus à la supercherie, quand on veut
faire croire à ceux qu'on a soi-même constatés.
Il a une façon très irrespectueuse d'annoncer la nomination d'un
pape :
Comme il faut tout mettre dans un journal, nous avons à la fin un pape,
qui est le cardinal Orsini, lequel a été dominicain, en sorte qu'il y a eu
grande réjouissance dans la maison des Jacobins. Il a soixante-quinze ans,
et il a été élu pape tout d'une voix dans le temps qu'il y avait le plus de
discorde dans le conclave, et que même les cardinaux s'étaient, dit-on,
battus crochetoralemenl3.
Et, bien qu'il tienne à ce que les manifestations religieuses soient
régulièrement suivies, il déclare qu'il s'est fort amusé à voir des
pénitents trempés jusqu'aux os :
Les pluies continuent toujours abondamment dans ce pays-ci, et les
processions du jubilé ne laissent pas que de marcher, en sorte que les
1 I, 390 sq. juin 1725. Il s'agit du miracle du faubourg Saint-Antoine, parmi
les témoins cités, figurait Voltaire ! (Cf. Lettre à la présidente de Bernières,
20 août 1725, Beuchot, LI, 148 sq. Marais, Journal. 5 juin 1725, III, 192.)
2 II, 168, juillet 173 t.On verra, à propos des miracles jansénistes, comment
Barbier conclut que « si cela arrive dans un siècle raffiné, irréligieux, débau-
ché », il ne faut plus être surpris de quelle manière dans tous les temps, les
religions ont pris faveur. « La politique s'en mêle, dit-il, et rétablissement
s'en fait insensiblement....» « Ce n'est jamais que par du miraculeux et du sur-
prenant que les religions et les cultes ont pris faveur dans tous les temps et
dans tous les pays. » « Plus on creuse les matières religieuses et plus on voit
l'incertitude des miracles reçus par l'Eglise, qui se sont établis avec aussi peu
de fondement que ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux. » (Juin 1733, II,
409 ; septembre 1734, II, 5oi ; décembre 1734, II, 024 sq. ; II, 527 elpass.)
3 I, 358, janvier 1724.
296 LES PHILOSOPHES
prêtres et le peuple qui y assistent en grand nombre sont mouillés
jusqu'aux os. Ce qui est divertissant à voir promener par les rues l.
Avec cela, il nous déclare, à propos de prières qui ont lieu
lors dune maladie du Dauphin :
On a beau faire, le fond de religion reprend toujours le dessus ; dans
les calamités, on a recours aux églises, aux prêtres; aussi il n'est plus
question de toutes les disputes2.
Il ne faudrait pas beaucoup de fidèles comme Barbier, pour que le
fond de religion fût sérieusement endommagé.
De même, je vois très bien que le bourgeois abhorre les disputes
religieuses, parce qu'elles lui semblent menacer la foi. C'est souvent
le chrétien qui parle, lorsqu il proteste contre toutes ces guerres
qui porteront à l'Eglise le plus grand dommage. Mais veut-on
savoir comment Barbier passe de ce respect de la religion à l'anti-
cléricalisme, et de l'anticléricalisme a la philosophie? En septembre
1734, l'évêque de Montpellier, Colbert, et l'archevêque d'Embrun,
M. de Tencin (Barbier nous dit pis que pendre de ce dernier), se
prennent de « querelle » au sujet des miracles du bienheureux
M. Paris. Colbert écrit un mandement « ouvrage curieux et pour
l'éloquence et pour l'érudition, indépendamment du mérite du
fonds » ; Barbier écrit :
Cet ouvrage a été condamné à Rome, par un bref du 3 octobre 1733,
comme contenant des propositions fausses, scandaleuses, séditieuses,
outrageantes, absurdes, téméraires, blasphématoires, schismatiques,
erronées et notoirement hérétiques. Bien n'est plus plaisant que ce pro-
tocole de qualifications qu'ils appliquent, à Rome, à tout ce qui ne leur
convient pas. M. l'archevêque d'Embrun n'a pas cru le Saint-Siège assez
fort; il s'est mêlé de la partie et a donné une instruction pastorale, par
laquelle il a réfuté, et un peu vivement, l'écrit de M. de Montpellier.
Celui-ci n'a pas voulu avoir le dernier ; il a pris prétexte d'un prétendu
nouveau miracle, arrivé dans son diocèse, pour lâcher une lettre pastorale,
le 21 avril 1734, qui a paru imprimée depuis peu, par laquelle il répond à
M. d'Embrun. Et, en traitant la matière, ces messieurs se traitent seule-
ment d'ignorants, d'impies, d'hérétiques ; ce n'est peut-être pas ce qu'il y
a de moins vrai dans tous ces écrits. M. de Montpellier, à force de
1 V, 44, avril iy5i.
8 V, 267, août 1752.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIjSCLE 297
creuser les prophéties, nous annonce que la religion chrétienne ne
subsistera plus clans l'Europe, et que l'Eglise qui, selon eux, doit toujours
suhsister, se retirera dans les Indes, au bout du monde. Elle a déjà assez
changé de domicile pour que cela puisse arriver. Cette lettre pastorale a
été supprimée par un arrêt du Conseil, mais elle n'en est pas moins
publique. Heureusement que ces ouvrages sont lus de peu de personnes,
et qu'il y en a très peu capables, en les lisant, de faire de sages et solides
réflexions ; car, à force d'expliquer l'Ecriture et les prophéties, on n'y
connaîtrait plus rien, ce qui n'est l'intérêt ni des évêques, ni de l'Etat1.
Cela pourrait être signé Voltaire. A certains moments le bour-
geois s'amuse comme Fontenelle : « Il y a quelque chose de plaisant,
déclare-t-il, dans cette querelle de religion. » Voici Paris qui meurt
et qui est un homme vertueux ; voici Gourdan qui meurt et qui est
un homme vertueux : « Qui de ces deux hommes, qu'on doit regarder
comme élus, avait la grâce pour penser juste2? » Barbier répond
par un éclat de rire, et, si on le pressait, il répondrait : Ni l'un ni
l'autre assurément, car tous deux discutaient sur des matières
incompréhensibles.
Ici, est un des points de contact de l'esprit bourgeois et de l'esprit
philosophique. Le bourgeois, religieux par principe et par tradition,
a l'âme fort peu religieuse. Il croit, il veut qu'on croie; c'est tout.
Les discussions métaphysiques lui paraissent des balivernes; c'est
déjà l'attitude de Voltaire et de ses amis, qui s'étonneront avec sin-
cérité et s'indigneront avec franchise, qu'on perde son temps à
creuser des problèmes auxquels nul n'entendra jamais goutte. « On
a toujours reproché à l'archevêque de Paris, remarque Barbier,
d'aimer à manger. Il fait mieux que de disputer sur rien3! » Un
archevêque gourmand n'est pas un danger pour la société; un prélat
qui disserte sur la grâce en est un très sérieux.
Barbier n'aime pas les jésuites. Le bourgeois se méfie d'eux,
même lorsqu'il n'est pas janséniste. Hardy verrra partout la main
des « hommes noirs ». Barbier ne va pas jusque-là, mais il les craint
et dénonce à chaque pas leurs menées :
On dit que les Jésuites sont aussi du parti, ils ne sonnent mot, ils ne
1 II, 5oi, 5o2, septembre 1 734-
2 I, 65, mars 1729, ibid., 66.
3 III, 26 mai 1735.
298 LES PHILOSOPHES
s'écrivent même aucune nouvelle dune province à une autre, parce que
depuis longtemps toutes leurs lettres sont décachetées... Nous avons à la
fin un pape, du 8 mai, nommé Michel Conti, âgé de soixante-six ans. Il
y a eu six papes dans sa famille et soixante cardinaux. On dit qu'il n'est
pas ami des Jésuites; ils feront en sorte de le faire devenir leur ami...
Les Jésuites ont toujours du crédit quoique sans paraître en avoir... Les
Jésuites en viendront à hout, soit par menaces et violence contre les uns,
soit par récompense et bienfaits pour les autres1.
Il constatera avec une commisération mêlée de joie, que les
jésuites sont détestés en France :
Ces pauvres jésuites sont bien haïs dans le public, en voici des preuves.
Mardi, 2 de ce mois, c'était la tragédie du collège. On avait afliché à leur
porte un placard formé de grandes lettres imprimées (et) rassemblées :
« Les comédiens ordinaires du pape représenteuont aujourd'hui sur leur
théâtre de la rue Saint-Jacques : les Fourberies d'Ignace, et pour petite
pièce : Arlequin jésuite, en attendant la farce des tableaux, qui est une
affaire qui se plaide * ».
Et, dès qu'ils auront perdu un procès, il marquera que leur
défaite est accueillie par des huées :
Hier, 9 de ce mois, les jésuites ont perdu leur cause avec dépens. Non
seulement on a claqué des mains, mais il y avait à la cause quatre pères
jésuites que le public a reconduits jusque dans la cour du palais au May,
avec des huées et des avanies épouvantables, et cela à midi devant tout
le monde qui est dans la grande salle du palais dans ce temps-ci3.
Plus tard, il aura une admiration profonde pour le réquisitoire de
la Chalotais :
Paris est d'autant plus indisposé contre les jésuites que le discours et
réquisitoire de M. de la Chalotais, procureur général du Parlement de
Bretagne, est entre les mains de tout le monde, y en ayant eu plusieurs
éditions ; c'est, en effet, le plus savant et le meilleur ouvrage qu'on ait fait
encore contre eux4.
Mais il n'a pas contre eux une haine aveugle. Il marquera les
1 I, 29, janvier 1 719 ; I, i3o, i3i, mai 1721 ; I, 1I54, juillet 1721 ; II, 22,
novembre 1727.
2 II, 75, août 1729.
3 II, 75, 76, août 1729.
4 VIII, 18 sq. mars 1762.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIECLE 299
points avec assez d'impartialité et, bien qu'il admire la Ghalotais,
il rendra justice à ses adversaires quand ils riposteront avec
à-propos :
Il a paru, il y a environ deux mois, une brochure intitulée : Remarques
sur le réquisitoire de M. de la Chalolais, procureur général au Parlement
de Bretagne, sans nom d'auteur et d'imprimeur, qui s'est vendue dans
Paris. Cette réponse, que l'on attribue au père GrilTet, jésuite, est non
seulement solide, mais c'est une critique légère et piquante sur le compte
de M. de la Chalotais1.
Je crois même que, s'il avait des enfanta, il les confierait aux
jésuites. N'est-il pas l'ami du P. Teinturier, le grand prédicateur
jésuite qui « secoue » si fortement le roi au carême de 1734*? D'ail-
leurs il n'aime ni l'Université ni la Sorbonne3, et il croit que les
meilleurs collèges, les mieux fréquentés et les mieux tenus, sont
ceux de la Compagnie :
Avec tout cela, ils ont cinq cents pensionnaires actuellement au col-
lège, de toutes sortes d'états, de qualité et de bourgeois, et il faut retenir
une chambre un an auparavant. Ce fait est certain. Comment accorder
cela avec cette haine marquée ? Il faut dire que ceci est une querelle de
religion, dont la plupart des honnêtes gens de la cour et de la ville ne
s'embarrassent guère, et qu'ils n'entendent guère. Il leur suffit de savoir
qu'ils élèvent parfaitement bien la jeunesse en général. Le grand nombre
de jansénistes est à Paris dans le peuple, cuistres de collège, prêtres de
paroisses, gens caustiques et demi-savants; et tout cela ne fournit guère
d'enfants à élever dans des collèges. H y a après cela toujours quelqu'un
du parti, soit d'épée, soit de robe, qui mettent leurs enfants dans les
autres collèges, mais ce qui est par rapport à leur collège est toujours la
preuve qu'ils ont plus d'amis que d'ennemis dans un certain monde4.
Surtout, Barbier met les jansénistes dans le même sac. Ils
l'effraient par leur intolérance ; ils le scandalisent par leur façon de
traiter des sujets dont nul ne saura jamais le premier mot :
Il faut dire aussi que la plupart de ces prêtres (exilés) ne se conten-
taient pas de penser, mais qu'ils ont gâté l'esprit des femmes et du peuple
de Paris, de ce jansénisme auquel tous n entendent rien5.
1 VIII, 40, avril 1762.
2 II, 45*' sq., avril 17^4.
3 II ne manque aucune occasion de nous rapporter les attaques qu'on fait
pleuvoir sur elle. Cf. III, 169, 170, avril 1739; V, 108; septembre 1751, etc.
4 II, 75, 76 : août 1729.
5 Décembre 1729, II, 184.
300 LES PHILOSOPHES
Il n'établit pas de distinction entre Saint-Cyran et Paris, entre
Pascal et Golbert de Montpellier. Les jansénistes d'hier étaient
aussi dénués de bon sens que ceux d'aujourd'hui; à propos d'une
brochure janséniste, réimprimée en 17.^8, il écrit :
Or, tout le monde sait que l'abbé de Saint-Cyran, Jausénius et
M. Arnaud, ont été les fondateurs et les grands partisans du jansénisme,
lequel, bien auparavant la constitution Unigemlus, a été très fort con-
damné. Il paraît donc déplacé de faire un si grand éloge de ces person-
nages. C'est faire gratuitement une espèce d'insulte au clergé d'aujourd'hui,
et ce n'est pas le moyen de maintenir les ecclésiastiques dans l'esprit de
paix qu'on veut leur prescrire. (Voyez au sujet de ces six personnes
Bayle, au mot Saint-Cyran ; Morery au mot Verger, et autres1.)
*
Barbier renvoyant à Bayle, voilà qui est bien dans la tradition de
la bourgeoisie! Marais avait été un fidèle admirateur de Bayle, il lui
avait « bâti un temple », suivant son expression, il avait été son
collaborateur, son ami et, après sa mort, le défenseur de ses œuvres
et de sa mémoire'2. Barbier lit à son tour Bayle; il devait apprendre
d'un pareil maître à n'aimer ni les jansénistes ni les jésuites.
N'oublions pas, du reste, que le bourgeois aime avant tout son
repos. Or, il est fatigué de n'entendre parler en France que « de
constitution, de mandement et de prètraille 3 ». Il eût mieux valu,
sans doute, que l'Etat ne vînt pas s'immiscer dans ces querelles.
Le bourgeois ne pense pas que les questions métaphysiques soient
assez importantes, à elles seules, pour fournir matière à des luttes
de longue durée. Mais du moment que le pouvoir est intervenu, il
1 Avril 1758, VU, 39-40: Saint-Cyran (Jean du Verger), Jansénius, Cospéan,
Camus, Armand, Simon Vigor, tels étaient les six personnages dont cette
brochure contenait l'éloge. On voit la légère inexactitude, commise par
M. Aubertin dans son livre remarquable à tous égards : l'Esprit public au
xvme siècle, où je lis : « Barbier est un bayliste, sans avoir lu Bayle » (187).
2 Sur les rapports de Marais et de Bayle, voir l'édition de Lescure, Intro-
duction, 10 sq. : Bayle avait donné à Marais son opinion sur le jansénisme et
le molinisme, dans une lettre (juin 1720, I, 287). Voir même édition, Table,
p. 543, 567.
3 II, 287, janvier 1732,
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII" SIÈCLE 301
faut qu'il aille jusqu'au bout et qu'il mette fin, par la force, à toutes
ces criailleries qui peuvent avoir des suites graves :
Il eût été peut-être plus sage par politique pour l'Etat de fermer les
yeux sur toutes ces questions de pure théologie, d'être tranquille et de
ne gêner personne ; peu à peu le jansénisme se serait éteint de lui-même
par la mort des plus zélés partisans, surtout en ôtant les pouvoirs aux
personnes suspectes, et en ne conférant des ordres qu'à des gens soumis
à cette nouvelle doctrine de l'Eglise ; d'autant que les jeunes gens sont
formés et instruits dans la doctrine de la bulle dans tous les séminaires4.
Ailleurs cependant, Barbier, frappé de la fureur qui agite les sec-
taires, se dit qu'il eût été politique de ne pas laisser les fanatiques
s'assembler, et qu'on aurait dû les frapper dès le commencement :
Depuis cinq à six ans qu'il a été question des miracles de M. Paris et
des convulsions, on a eu trop de faiblesse de la part du ministère à l'égard
de ce parti janséniste, qui compose à présent les deux tiers de Paris, de
tous états, et surtout dans le peuple, et qui est allumé par un nombre de
prêtres qui ont été déplacés, et qui ne subsistent que par les charités du
parti, sur les apparences d'une vie sainte et d'une morale pure. On ne
devait point souffrir toutes ces assemblées nocturnes, en fait de religion,
qui, en tout pays, n'est autre chose que superstition. On doit arrêter
avec sévérité, dans le principe, les sectes, et ne point laisser de progrès
aux préjugés et aux préventions... Il aurait été mieux de n'avoir point
cette bulle, fort inutile en elle-même; mais, ayant été une fois admise
en France par l'autorité de Louis XIV, ayant été registrée au Parlement
et reçue bien ou mal par la plus grande partie des évèques et par la Sor-
bonne, comme il est très indifférent pour le public et pour le commerce
que les cent et une propositions soient justement condamnées ou non,
il fallait étouffer à ce sujet toutes disputes, et punir sévèrement et égale-
ment ceux des deux partis qui y auraient contrevenu15.
Mais, à partir du jour où le mal est fait, il n'y a qu'un parti
à prendre, celui de la force ; d'abord, qu'on empêche radicalement
toute discussion sur les dogmes :
Il faut avouer que de pareilles propositions sont trop fines et trop déli-
cates, et qu'en bonne police on ne devrait point admettre toutes ces
disputes de l'école, fondées sur des distinctions et des interprétations des
passages des Ecritures3;
1 V, i83, mars 1702.
2 III, 416, novembre 17^7.
3 V, i/,8, janvier 1702 ; à propos de la thèse de l'abbé de Prades.
30 LES PHILOSOPHES
puis, il faut frapper quelques ecclésiastiques, les plus emportés,
sans distinction de parti :
Pour imposer silence en même temps aux deux partis, il faudrait exiler
d'un côté quelques évêques, curés ou autres qui sont violents molinistes,
et de l'autre, des évêques, prêtres et conseillers au Parlement, qui sont
jansénistes outrés et gens de parti; les gens tranquilles seraient satis-
faits ! ;
enfin, qu'on supprime toute brochure, tout journal, qu'il vienne
des Jésuites ou des Jansénistes, dans lequel sont renfermées des
violences, et même des articles qui traitent de matières religieuses.
Barbier s'élève contre les Nouvelles Ecclésiastiques, qui attaquent
le parti jésuite :
Or ce qui doit suprendre est qu'on souffre ici, en bonne police, une
déclamation aussi violente, aussi outrée dans une feuille de gazette, qui
rappelle tous les objets de troubles et de disputes, imprimée sans per-
mission, sans nom d'auteur; qui est d'autant plus dangereuse qu'elle est
écrite avec énergie ; qui est plus que jamais répandue dans Paris et dans
tout le royaume ; qui ne peut servir qu'à troubler et échauffer encore
tous les esprits, disposés que trop à la fermentation ; comment avec une
pareille gazette, distribuée toutes les semaines, peut-on espérer de rame-
ner le calme et la paix ? 11 faut croire qu'on ne souffre ces excès que
parce qu'on craint les auteurs2.
Ainsi la politique de Barbier serait d'avoir la paix à tout prix, la
paix par la force, et il est bon d'ajouter qu'il pensait comme un
o-rand nombre de philosophes. En présence de ce débordement de
haines, d'invectives, ceux-ci, qui se réclamaient du principe de
tolérance, ne songèrent pas à l'appliquer à ces intolérants. Il y a
chez Barbier un passage curieux et trop peu remarqué, dans lequel
il émet cette hypothèse que, pour en finir avec ces tracasseries, la
France pourrait bien embrasser le protestantisme :
11 est même à craindre que cela finisse sérieusement, et que, parle cré-
dit des jésuites et l'horreur qu'on a en Cour des jansénistes, il n'y ait
quelque règlement pour autoriser cet usage des billets de confession qu'on
pourrait introduire dans tous les cas, ce qui donnerait un grand crédit
aux gens d'église, et ce qui serait peut-être aussi cause un jour, d'une
révolution dans ce pays-ci pour embrasser la religion protestante. Il est
1 V, 224, mai 1752.
2 VII, 7, 8, janvier 1758.
»
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 303
quelquefois dangereux dans les grands Etats de trop gêner la liberté de
conscience ; et il faut éviter toute espèce d'inquisition l.
Retenons La phrase : « Il est dangereux de trop çjêner la liberté
de conscience » ; ce n'eût pas été trop la gêner que la supprimer à
des gens pour lesquels ces mots n'avaient aucun sens.
On aura remarqué, dans ce qui précède, que le bourgeois et le
philosophe pouvaient, sinon être d'accord, du moins s'entendre
plus d'une fois sur la question religieuse. Ai-je besoin de dire qu'ils
pensent de même sur un certain nombre de réformes à accomplir
dans le clergé? L'avis du bourgeois sur les moines est bien net ; ce
sont des inutiles qu'il faut réduire le plus qu'on peut :
On a parlé aussi d'un édit pour ne plus recevoir de novices dans les
communautés qu'à vingt-six ans pour les hommes, et vingt-deux ans pour
les fille*, ce qui est conforme aux anciennes ordonnances et diminuerait
bien le nombre de religieux et de religieuses qui s'engagent par mécon-
tentement, paresse ou autres raisons, mais sans connaissance de cause, à
l'âge de quinze à seize ans. C'était un coup de politique2.
Pour le clergé en général, le bourgeois appelle de tous ses vœux
le jour où il paiera ses impôts, comme les autres citoyens :
On a beaucoup parlé du dessein de faire payer aux ecclésiastiques le ving-
tième de leurs biens et leurs revenus, ce qui avait plusieurs bons objets :
le premier, de connaître au vrai en quoi consistent les revenus ecclésias-
tiques, qui font une partie trop considérable des revenus du royaume ; le
second, de les faire contribuer comme les autres sujets aux charges de
l'Etat, ce qui serait très- juste, d'autant que par leur différents dons gra-
tuits, pour lesquels mêmes ils font des emprunts, ils payent peu de chose
en comparaison des autres ; le troisième, de soulager le bas clergé qui est
opprimé par les évêques 3 ;
et, quand le clergé a refusé d'accorder autre chose qu'un don gratuit :
Cette réponse a été regardée comme très insolente pour des sujets, et
c'est réellement l'esprit du corps, car les moindres prestolets, tous les
écoliers, clercs, séminaristes, pour qui les arrangements que l'on prend
ne peuvent être qu'avantageux, aiment mieux être écrasés par le haut
clergé que de perdre l'idée et le préjugé d'une indépendance par rapport
1 V, 2, janvier 1761 .
2 IV, 3gi, septembre 1749. Lire, à ce sujet, le résumé très clair des réformes
demandées par le peuple catholique contre l'Eglise catholique; Faguet,
Quest. politiq., 8 sq.
3 VI, 390, 391, septembre 1749-
304 LES PHILOSOPHES
aux biens ecclésiastiques. Ils regardent à déshonneur d'être traités comme
les autres sujets l.
Barbier revient plusieurs fois sur la nécessité de faire payer les
ecclésiastiques, et il pense que c'est le seul moyen d'alléger le
fardeau du peuple :
Si l'Administration de l'Etat permettait au ministre de faire sentir
que le roi n'est en état de soulager le peuple que par l'imposition du ving-
tième qui ne tombe que sur les gens riches de l'Etat, il est certain que le
ministère entreprendra tout ce qu'il voudra pour forcer le clergé sans que
qui que ce soit s'en plaigne, parce que l'intérêt particulier de chaque corps
de l'Etat prévaudra toujours sur le préjugé et le respect de la religion2.
Puis^ quand ce projet est abandonné, le bourgeois constate avec
regret qu'on a eu tort de ne pas tenir bon, et il exprime son mécon-
tentement :
L'affaire du clergé est accommodée non pas à la satisfaction du public,
car le clergé a eu le dessus, et l'autorité du roi, aussi bien que les droits
réels de l'Etat, en souffriront. Il faut convenir que la gent ecclésiastique
a les bras longs et même qu'elle est à craindre, et cette crainte peut bien
être le motif de l'accommodement3.
■ La gent ecclésiastique a les bras trop longs, et, si le bourgeois la
trouve redoutable, il est d'autant plus fâché qu'on n'arrive pas à la
tenir en respect :
Le corps du clergé, quoique assez méprisé, a néanmoins du crédit et des
ressorts, soit à la Cour, soit dans toutes les provinces, par les ecclésiasti-
ques et les moines. Il est à craindre par leurs prétendues armes spirituelles4.
Qui dirait que c'est un bourgeois catholique qui parle, et les phi-
losophes s'exprimeront-ils avec plus de défiance et plus d'aigreur?
VI
Jeprévois l'objection qui peutm'étre faite. Mais, dira-t-on, puisque
telles étaient les opinions du bourgeois du xvme siècle, quel a été
1 IV, 471, septembre iy5o.
2 V, 16, 17, janvier 1751.
3 V, 143, janvier 1762.
4 V, 16, janvier 1751.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII* SIECLE 305
le rôle de la philosophie? Sans les encyclopédistes, il aurait eu ces
sentiments? Les uns étaient conformes à cet esprit bourgeois, dont
vous esquissez plus haut les principaux traits. Les autres lui
auraient été inspirés par le spectacle des événements contempo-
rains. Il est donc juste de faire, au moins ici, une exception à votre
thèse, et de reconnaître que les philosophes ne sont pour rien dans
l'évolution de la bourgeoisie
— Je ne crois pas. répondrai-je, qu'une exception soit justifiée.
Sans doute, l'esprit bourgeois était déjà en partie l'esprit philoso-
phique : mais cette évolution dont vous parlez aurait été assurément
moins rapide et moins profonde, si les gens de lettres du xvm* siècle
n'avaient pas eu une influence sur Barbier et ses pareils. Ce qu'il y
a de nouveau précisément, chez le bourgeois du xviue siècle, c'est
qu'il prend au sérieux les livres et leurs auteurs, et aussi les idées
qu'ils traitent. De tous temps, le bourgeois a considéré l'homme de
lettres comme quelqu'un de peu « sérieux », et Marais lui-même, si
lettré et si érudit, envisage la littérature comme une distraction sans
importance. Barbier est aussi de cette famille. Quelques détails
nous montrent qu'il est, au besoin, assez bon juge des choses de
l'esprit. Il mettra cette remarque au bas de ces deux vers de Voltaire
contre la Motte :
Enfin, pour ton apothéose,
On doit te faire une ode en prose... (à Mlle Lecouvreur )
« C'est pour se moquer de M. de la Motte, bel esprit qui a fait des
odes et dont la poésie sent la prose, dans laquelle il excelle1. » On
sent toutefois qu'il ne connaît pas les hommes de lettres, et qu'il
fréquente un milieu qui leur est étranger. Il est mal renseigné sur
ce qui se passe à l'Académie-, et il aime à railler les quarante qu il
considère comme des pédants officiels''.
Cela est vrai, mais suivons-le à travers ses Mémoires, et nous le
verrons de plus en plus curieux de tout ce qui s'écrit, de tout ce qui
1 II, 97, mars 17^0.
2 Voir une de ses erreurs VI, 20, avril 1704, à propos de la séance du 26, à
laquelle vinl assister le comte de Clermont ; Barbier prétend que le prince du
sang- prit la présidence; on se garda bien de la lui offrir !
3 III, 33o, janvier 1742 : à propos du compliment de l'ambassadeur du grand
seigneur au roi à Versailles.
Univ. de Lyon. — M. Roustan 20
306 LES PHILOSOPHES
s'édite en France et à l'étranger ; nous le surprendrons en train de
« digérer » ses lectures, et nous nous rendrons compte que le bour-
geois devient, pour le libraire, un bon client et un client éclairé. Il
nous semble qu'Aubertin s'est trompé en croyant que notre avocat
se contente de répéter, sur les livres du temps, les appréciations à la
mode et les critiques banales qui courent les rues1. 11 me paraît,
que, loin de voir dans la politique, comme dans la littérature, un
« luxe » et un « passe-temps », le bourgeois finit par considérer
l'une et l'autre comme des objets dignes de toute son attention. Ce
quia pu tromper Aubertin, c'est la façon dont Barbier juge Voltaire;
pour lui. Voltaire est le poète, le grand poète ou le fameux poète,
et pas plus :
On ne dit rien de nouveau, si ce n'est que Voltaire, notre fameux poète,
est encore exilé, on ne sait pas précisément la raison. On dit que c'est
peut-être pour avoir fait une critique un peu hardie de l'oraison funèbre
du Cardinal de Fleury 2.
Il n'a pas été autre chose pour les contemporains, qui n'ont vu en
lui qu'un admirable poète et qu'un vilain caractère :
Cet homme, qui est un des premiers génies du siècle, qui est très riche
par lui-même, par ses épargnes, et par les tours indignes dont il a attrapé
la plupart des libraires de Paris pour ses ouvrages, qui jouissait ici de
beaucoup d'honneur à la Cour, parce qu'on a trop d'indulgence sur le
caractère de ces esprits rares, finira ses jours sans savoir presque où aller
et méprisé par tous les pays 3.
Ce n'est pas sans raison que M. Brunetière fait commencer la
troisième époque de la vie de Voltaire, celle de la propagande philo-
sophique, en 17624. Barbier n'a connu que les deux premières épo-
1 Op. cit., 188.
2 III, 446, juillet 1743. Marais, lui, écrivait bien le i3 décembre 1723, au
président Bouhier (de Lescure, III, 379) : « La préface de Marianne marque un
beau génie à qui tout est facile, prose, vers, etc.. », mais huit ans après, en
1731, le 22 décembre, il écrivait (ibid., IV, 327) : « Je suis à présent bien
savant sur la Vie du roi de Suède par Voltaire... L'historien n'est pas un ami
des rois, c'est un anti-monarque, et il ne me paraît pas respecter beaucoup
les puissances de la terre, ni tout ce qui peut dominer! » En ij3 1 ! N'avions-
nous pas raison de dire que Marais voyait de plus loin que Barbier, mais qu'il
voyait de trop loin? En voilà un exemple curieux.
3 V, 337, janvier 1753.
4 Manuel de la littérature française, 34».
ET LA SOCIETE FRANÇAISE Al XVIII
ques, il n'a vu qu'un Voltaire brouillon et bel esprit. Assurément,
Voltaire avait déjà fait œuvre de philosophe avant la date à laquelle
Barbier est mort, mais ce n'est pas à lui que l'on songeait quand
on parlait des philosophes1.
Mais, si Barbier parle comme les philosophes, il faut qu'il les ait
lus ; pour moi. je n'hésite pas à retrouver leur marque dans des
passages comme celui-ci :
Pour remplir réellement cet objet de paix, il faudrait proscrire entiè-
rement toutes les thèses sur la grâce en général, sous quelque qualifica-
tion que ce soit, et défendre de parler, à cet égard, de saint Paul, de
saint Augustin, ni de saint Thomas. Questions et décisions, à parler vrai,
fort indifférentes à la tranquillité et au gouvernement2;
et je crois qu'il est facile de découvrir ceux qui lui ont donné des
leçons.
On le surprend à l'affût de tous les livres prohibés :
Je suis enfin parvenu à avoir le Livre des mœurs, que l'arrêt du
6 mai 1748 a rendu très cher et très rare. Il faut dire aussi que peu de
gens auraient songé à ce livre, au lieu qu'il n'y a personne dans un
certain monde, homme et femme se piquant un peu de quelque sorte
d'esprit, qui n'ait voulu voir ce livre. Chacun se demande: Avez-vous lu les
Mœurs ? Un seul exemplaire passe rapidement dans cinquante mains.
Le goût et la curiosité redoublent toujours pour les choses défendues3.
La curiosité satisfaite, Barbier ne s'en tient pas là ; il commente
le livre, durant de longues pages, en donne des extraits, nous prouve
qu'il l'a lu avec fruit et qu'il l'a goûté... avant de le condamner :
Qu'importe, dit l'auteur, qu'on peigne Dieu rond ou triangulaire;
i Cf. Sainte-Beuve, Lundis (20 octobre i856.) Cf. Brunetière, Etudes criti-
ques, ire série, Voltaire, p. 232 (mai 1878), et 4e série, Voltaire, p. 3a2 : « Jus-
qu'aux environs de 1750, Voltaire n'a passé parmi ses contemporains que pour
un bel esprit » (ier mai 1890). — Barbier ne croit pas un instant que le
Sermon des cinquante soit de Voltaire (VII, 284, août 1760) : « On suppose
dans le préambule qu'il se tient à Genève une assemblée de cinquante gens de
lettres, qui tour à tour font un discours dans cette assemblée, et que celui-ci
est de M. de Voltaire, à qui ses ennemis prêtent cette pièce, mais dont le
style bien différent du sien, décèle la méchanceté. »
2 VI, i63, mai 1755.
3 IV, 3oo sq., par Toussaint, avocat au Parlement. Le livre était dédié à une
femme et signé Panage (-àv ayio; — Tout Saint). (Ibid., 3oi.) Ace sujet, lire
d'Argenson, V, 102 sq. (1748): Sur les mœurs.
308 LES PHILOSOPHES
qu'on exprime la pureté par l'eau ou par le feu ; qu'on lui immole un
bœuf ou un éléphant, une brebis ou un bouc, qu'on lui sacrifie des
animaux ou qu'on ne lui offre que des légumes.
La nécessité, dit-il, de rendre à Dieu un culte extérieur ne prouve
rien en faveur de l'un ou de l'autre en particulier. Peut-être Dieu n'est-
il pas plus mécontent de la diversité des hommages dans les différentes
religions,, qu'il ne l'est de ce que, dans l'église romaine, quelques religieux
récitent les Matines à minuit, d'autres le matin1.
Il ne le condamnera même qu'à contre-cœur, et en vertu de son
grand principe qu'on ne saurait acheter trop cher la tranquillité :
Il faut conclure que ce livre, quoique rempli des plus beaux sentiments
de vertu et de probité en tout genre, est très dangereux et n'est recevable
dans aucun pays, parce que, outre le culte extérieur qui consiste dans
les simples cérémonies, il y a un fond de religion qui est autre chose que
le culte chez tous les chrétiens, protestants ou non : le mystère de la
naissance et delà mort de Jésus-Christ Dieu; chez les Turcs, la mission
et la révélation de Mahomet 2.
Chez les Turcs, Barbier tiendrait le même raisonnement, et récla-
merait pour le mystère de Mahomet le même respect que pour ceux
de Jésus-Christ. De même, il prend parti pour l'abbé de Prades
contre la Sorbonne, et se range du côté de l'abbé et des philo-
sophes :
On ne parle pas moins que de chasser l'abbé de Prades de licence et de
Sorbonne. Il demande à être entendu pour se justilier. On dit qu'on lui
refuse. Quelques docteurs trouvent cela injuste. On dit même qu'il y a à
présent, en Sorbonne, peu de docteurs assez habiles pour décider de la
doctrine de tout le contenu en cette thèse. Il est à craindre que cela ne
donne lieu à bien des écrits qui ne serviront qu'à mieux éclairer la matière;
ce qui n'est pas quelquefois le plus avantageux3;
et, il remarque, lorsque l'abbé a quitté la France :
L'abbé de Prades, que le Parlement a décrété de prise de corps, a pris
son parti ; il s'est retiré à Berlin, chez le roi de Prusse, auprès de
Voltaire et de M. de Maupertuis. Il est quelquefois dangereux d'éloigner
des gens d'esprit 4.
1 Ibid., 3o4.
2 Ibid , 3o8.
3 V, 148, janvier 1752. Il nous transcrit les couplets injurieux contre la
Sorbonne (ihid.. i5i).
4 V, 168, février 1752.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XV IIIe SIÈCLE 309
Il n'ignore pasdu reste que ce coup est dirigécontre Diderot, qui
passe pour avoir inspiré de Prades, et contre Y Encyclopédie :
En perdant ainsi l'abbé de Prades et en faisant passer sa thèse pour
impie, le dessein de la cabale était de l'aire loin lier l'entreprise du
Dictionnaire de Y Encyclopédie • on croyait même dans Le public que le
second tome serait arrêté '.
Or, ceci est de la plus haute importante, Barbier est un sous-
cripteur de Y Encyclopédie ; il collabore de ses deniers au succès de
l'entreprise. Nous pouvons suivre pas à pas l'histoire de l'ouvrage
dans le Journal de notre bourgeois ; il sent bien qu'il y a là une
grande bataille, et il se passionne pour l'œuvre si injustement
menacée. Le véritable péril pour la religion ne vient pas des ency-
clopédistes ; il vient des archevêques maladroits et des ecclésiasti-
ques intolérants qui les poussent à la persécution :
Ce livre d'Encyclopédie est encore un livre rare, cher, abstrait qui ne
pourra être lu que des gens d'esprit, amateurs de science ; le nombre en
est petit. Pourquoi donner un mandement d'un archevêque, qui court, qui
donne de la curiosité à tous les tidèles, et qui les instruit des raisonnements
que peuvent faire les philosophes sur la religion, tandis qu'il ne faut à ce
nombre de tidèles que leur cathéchisme, et qu'ils n'ont ni le temps, ni
l'esprit de lire autre chose ? Cela est imprudent; cependant l'animosité
des jésuites, qui ont suscité tout cet ouvrage, est au point que ce mande-
ment se crie dans Paris avec vivacité, se donne à bon marché, et que les
gens des boutiques mêmes en achètent, ce qui peut faire plus de tort que
de bien à la religion2.
Il déclare que les jésuites et les moines ont bien mauvais
caractère:
Lundi 7 de ce mois, M. de Lamoignon de Malhesherbes, fils du chancelier,
premier président de la Cour des Aides, qui a la direction de la librairie,
a arrêté le Dictionnaire second tome, aux souscripteurs. J'ai pris les
i V, ioo, janvier 175a.
2 V, i53, janvier 1732. Voyez à ce sujet le livre de P. Duprat : « On ne pou-
vait guère s'en prendre d'une manière sérieuse aux deux volumes qui venaient
d'être publiés; ils étaient écrits avec la plus grande modération, etles articles
consacrés aux questions religieuses semblaient défier tous les scrupules théo-
logiques. » (P. Duprat, op. cit., III, 28.) Je renvoie au chapitre vi : Esprit
général de Vouvrage, » 107 sq., pour la différence entre les deux premiers
volumes, les cinq suivants et les autres; il y a une ou deux pages intéres-
santes sur la « tactique » des philosophes.
310 LES PHILOSOPHES
devants Tout cet orage contre ce beau dictionnaire est venu par le
canal des jésuites, et par Tordre de M. de Mirepoix qui a un grand crédit
ecclésiastique sur l'esprit du Roi. On peut dire même que la thèse de
l'abbé de Prades a été la victime du livre de V Encyclopédie, et quelle a
ensuite servi de prétexte pour arrêter ce livre. On croit cependant qu'on
continuera l'impression de ce dictionnaire, qui n'est encore qu'à la lettre E,
mais avec beaucoup plus de circonspection de la part des censeurs. Tout
son grand péché est quelque trait piquant contre les jésuites et contre la
moinaille l.
Il comprend aussi que le danger vient du Parlement et se demande
si on n'a pas bien fait, par cette suppression, d'éviter aux philoso-
phes l'ennui d'être jugés par les gens du Roi :
Il y a apparence que cet arrêt du Conseil n'a été donné que pour apaiser
les criailleries des jésuites et autres religieux, qui se trouvent blessés
dans ces deux tomes, et pour contenter M. l'archevêque de Paris, pour
justifier son mandement. On croit même qu'on a voulu, par cette sup-
pression, prévenir le Parlement qui aurait peut-être voulu censurer ce
dictionnaire et qui l'aurait peut-être fait plus sévèrement 2.
« Cela est dommage pour (les éditeurs) et pour les gens de lettres,
s'écrie-t-il, qui auraient trouvé de grandes recherches d'érudition
en tout genre dans ce Dictionnaire3! » C'est grand dommage pour
Barbier, qui espère que la publication continuera, et qui tremble
qu'on ne la compromette par quelque imprudence :
L'acharnement des ennemis de Y .Encyclopédie augmente tous les jours.
Le père jésuite, qui fait le Journal de Trévoux a un peu drapé et critiqué
les éditeurs au sujet du discours préliminaire et de certains endroits du
tome Ier. D'Alembert, le géomètre, qui est un des deux éditeurs avec
1 V. 1 5y, février iy52 (arrêt du 7). Il n'est pas rare de voir des hommes
comme Caraccioli, fort partisans du trône et de l'autel, très opposés à la philo-
sophie, louer le Dictionnaire Encyclopédique ; voir son appréciation sur l'éloge
de la Congrégation de Saint- Maur, contenu dans Y Encyclopédie ( Letl res récréa-
tives, II, 45, 58). Quant à V Observateur Hollandais, il déclare : « A la lecture
des actes du clergé de 1765, j'ai été surpris de trouver, compris dans la mul-
titude des ouvrages condamnés, le Dictionnaire Encyclopédique, censure d'au-
tant plus extraordinaire que c'est flétrir quantité de personnages d'un mérite
rare, de théologiens habiles, desavants très religieux, qui tous ont concouru à
l'édification de ce grand monument. » (Lettre V, p. 207,) Sur les reproches
que Voltaire adressait à Y Encyclopédie pour l'extrême timidité de certains
articles, cf. P. Duprat, op. cit., IV. 64 sq.
2 V, 166, février 1752.
3 V, 170, février 1752.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIII» SIÈCLE 3H
M. Diderot, à écrit une lettre au père journaliste, vive et insolente. C'est
un jeune homme dont l'imprudence ruine les librairies entrepreneurs de
ses ouvra "-es, parce cpie ceci devient irréconciable avec les jésuites, qui
sont soutenus par M. de Mirepoix. M. le chancelier, tout le clergé et
même M. le comte d'Argenson l.
En î-H). il renouvellera ses plaintes contre les dévots qui font
arrêter la publication, et cette fois il portera une accusation
imprévue :
Ce grand ouvrage, dont le septième volume n'est encore qu'à la fin du
G, est par ce moyen arrêté et interrompu pour du temps, au grand
contentement, non seulement des jansénistes, mais aussi des jésuites, qui
ont toujours été jaloux de n'avoir pas été employés dans quelque partie
de cet ouvrage, ainsi que bien d'autres gens de lettres2.
On a tort d'accuser Y Encyclopédie ; l'avocat général, qui a fait le
rapport contre l'ouvrage, est aussi maladroit que l'archevêque de
Paris qui avait lancé contre le livre un mandement :
11 aurait peut-être été aussi prudent de ne pas exposer avec éloquence,
dans le discours de M. l'avocat général, les systèmes de déisme, de maté-
rialisme et d'irréligion, et le venin qu'il peut y avoir dans quelques
articles, y ayant bien plus de gens à portée de lire cet arrêt du 6 février,
de trente pages, que de feuilleter sept volumes in-folio3.
N'était-il donc pas exagéré d'écrire que Barbier, tout préoccupé
des affaires du Parlement 4, n'a pas vu la bataille encyclopédique ?
Je ne dis pas qu'il en ait vu les grands côtés ; mais il n'en parle pas
uniquement en homme qui a souscrit à un ouvrage, et qui a peur'
de ne pas le recevoir. Il n'y a qu'à lire son opinion sur la satire dra-
matique de Palissot. Barbier a fait comme tout le monde ; il a couru
à la première ; il était bien placé ; voici l'impression qu'il a empor-
tée au sortir de la salle :
Cette pièce n'est pas regardée comme pièce de thécâtre. 11 n'y a ni intri-
gue ni intérêt, mais elle est écrite très légèrement. Elle, est en récompense,
1 V, 169, février 1752.
2 VII, 121, 1709, janvier Cf. VII, 248, mai 1760 : « Tous ces savants ont eu
pour ennemis à la fois les jésuites, les jansénistes et le clergé, et jusqu'à
M. le Dauphin, qui a trouvé la religion attaquée dans ces écrits. »
3 VII, 129, i3o, février 1739.
* Aubertin, op. cit., 188.
3i;> LES PHILOSOPHES
d'une méchanceté au-dessus de tout, jusqu'à la personnalité. On y recon-
naît chacun de ceux qu'on a voulu jouer, et on y traite ces philosophes et
ces savants comme des coquins qui n'ont cherché qu'à pervertir les
mœurs, et à détruire tous les préjugés nécessaires pour maintenir le bon
ordre dans la société. La curiosité et la critique y ont toujours attiré
beaucoup de monde, d'autant que cela fait une pièce de parti; mais en
général elle est critiquée, quant à la pièce, et fort condamnée pour la
méchanceté 1.
Le lendemain, il a dû trouver quelque philosophe qui l'a édifié
sur le compte de Mons Palissot :
L'on dit non seulement que c'est un imprudent, mais que c'est un
fripon; l'on dit aussi qu'on travaille actuellement à détailler sa vie : il a
eu une forte commission à Avignon, et il doit aux fermiers généraux
trente-cinq ou quarante mille livres que son commis a détournées ; cela
est toujours suspect. 11 s'est marié à l'âge de dix-huit ans, et n'est point
avec sa femme, qu'il à fait enfermer dans un couvent; cela fait présumer
quelque histoire. Il a trahi un homme qui lui avait donné le projet des
gazettes étrangères, et il a su s'en approprier le privilège sans donner la
part promise à l'inventeur. En voilà plus qu'il n'en faut pour écrire2!
Barbier n'aurait certes pas inventé cela tout seul, et il n'y avait
qu'un philosophe pour draper ainsi le sieur Palissot ! Mais la bro-
chure de Morellet paraît ; notre bourgeois se hâte de l'acheter, et il
en fait un éloge enthousiaste :
Cette brochure est écrite à merveille et de la plus fine malignité ; mais
le portrait de la dévotion pourrait être dangereux pour l'auteur. On sait
depuis longtemps que les ennemis de V Encyclopédie et des philosophes
sont les jésuites et la haute Cour 3.
L'enthousiasme est plus vif encore lorsque Barbier connaît le nom
de l'auteur :
Ce libraire, pour avoir sa liberté, a été obligé de nommer l'auteur,
qui est l'abbé Morellet, homme d'un génie supérieur, qui n'a que trente-
cinq ans, et qui a fait dans V Encyclopédie de très grands articles de
théologie, comme « foi, fils de Dieu, fatalité ». Il est même surprenant que
cet homme profond, qui a fait des articles aussi sérieux, ait pu faire, avec
autant de délicatesse, un ouvrage de pure plaisanterie, tel que les
1 VII, 249, a5o, 26 mai 1760.
2 VII, 25o, mai i7r>o.
3 VII, 25o, mai 1760,
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYIII* SIÈCLE 313
Visions de M. Pulissot, sur la comédie, pour venger un peu les écrivains
célèbres de l'Encyclopédie1.
Morellet, homme d'un génie supérieur ! Allons! la cause est
entendue ; Barbier était bel et bien gagné par les encyclopédistes.
Notre bourgois ne se contente pas de louer les philosophes par
ouï-dire. Il connaît leurs œuvres, et s'intéresse à eux. La mort de
Montesquieu n'est pas passée pour lui inaperçue, et il a consacré quel-
ques lignes à 1 auteur de ces livres, « condamnés comme très opposés
à la croyance catholique, mais qui ne sont pas moins considérés
comme des chefs-d'œuvre de science'-». Certaines observations sont
très précises. Le mandement de l'archevêque contre la thèse de l'abbé
de Prades (3i janvier 1702) accuse l'auteur de « matérialisme » :
On y dit que cet abbé de Prades est élève de philosophes matérialistes,
ce qui tombe sur le sieur Diderot, qui néanmoins, en combattant le système
de Descartes, sur l'âme des bêtes, que ce philosophe a voulu regarder
comme des automates et de pures machines, prétend, au contraire, que
les bêtes ont en elles un principe pensant unimatériel : c'est bien éloigné
d'être matérialiste !
L'observation suivante, qui vient immédiatement après celle-là,
n'est peut-être pas d'un lecteur superficiel :
Gela peut s'entendre aussi de l' Histoire Naturelle de M. de Buffon, qui
est un très bel ouvrage, par lequel il a donné un plan de création du
monde différent de celui de Moïse3.
Comme les philosophes, Barbier désavoue Helvétius ; ce qui est
digne de remarque, c'est qu'il ne se croit pas obligé de déclamer
contre l'œuvre si hardie :
On a arrêté dans le commencement de ce mois, par ordre du ministère,
la vente de ce livre, et on a crié un arrêt du Conseil le 10 de ce mois
d'août, par lequel le Roi, de l'avis de M. le chancelier, a révoqué le pri-
vilège, supprimé le dit livre avec défense à tous ses sujets de vendre et
débiter ce livre, sous peine de punition exemplaire.
Il n'en faut pas davantage pour le faire vendre bien cher et le faire
réimprimer en Hollande. C'est le censeur qui serait à punir, aussi bien
que l'auteur 4.
1 VII, 257, 2.58, juin 1760.
2 VI, 122, février 1755.
* V, i52, janvier 1752.
4 VII, 180, août 1758.
314 LES PHILOSOPHES
Il a lu de même V Ami des Hommes :
Il y a dans ce livre de l'imagination et un grand travail, mais en même
temps de l'imaginaire, mal écrit pour être intelligible et trop dur dans deç;
expressions adressées au Roi l.
Le jugement est fort exact. Ce qui est plus surprenant encore,
c'est la façon dont ce bourgeois apprécie ce plébéien de Rousseau :
Le Parlement a fait brûler par la main du bourreau, le n de ce mois,
un livre en quatre volumes in-8°, de Jean-Jacques Rousseau, intitulé
Emile ou l'Education, imprimé, est-il dit, à la Haye ; c'est un élève qu'il
instruit à mesure qu'il vient en âge. Il y a un mois que ce livre fait du
bruit et qu'il s'est'distribué dans Paris, où l'on connaît l'esprit philoso-
phique de cet auteur, qui écrit au-dessus de tout ; il y justifie toutes les
religions, la révélation, suivant le récit même qu'en fait M. l'avocat géné-
ral dans sa dénonciation, jusqu'à dire qu'on peut être sauvé sans croire
en Dieu, attendu l'ignorance invincible de la divinité, qui peut excuser
l'homme, et autres systèmes de cette force';
et il nous prouve qu'il connaît l'homme :
Rousseau était homme à se laisser prendre et à soutenir la vérité de
son livre : mais on dit qu'un de ses bons amis l'a fait monter en chaise
de poste pour le faire sortir de France 3.
Il eût été difficile de mieux placer un si bel éloge. Le bourgeois
ne considère donc plus l'écrivain comme un « gueux » ; il le lit
d'abord, il le discute ensuite, et de lecteur il devient disciple, timide
sans doute et arrêté à chaque instant par ses préjugés ; du moins,
on ne peut lui faire l'injure de lui reprocher de s'être tenu en dehors
du mouvement généreux qui entraînait ses contemporains, et d'être
resté immuable dans sa mesquinerie et dans son égoïsme.
1 VII, 324, décembre 1760. Cet ami de l'ordre et de l'autorité proteste d'ail-
leurs contre l'arrêt du 29 août 1747, de la Grand Chambre, défendant aux
libraires de vendre les livres sans permission et privilège, sans noms de ville
et d'imprimeurs, et il rappelle le succès de l'Esprit des Lois et de l'Ami des
Hommes, ouvrages parus dans ces conditions (VI, 678, septembre 1707).
2 VIII, 45j juin 1762.
3 VIII, 45, juin 1762.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIII* SIÈCLE 315
VII
Reste une objection, selon moi, la plus grave de toutes. Bien
que l'esprit bourgeois offre quelques points de contact avec l'esprit
philosophique, comment expliquer que ces conservateurs, amis de
leur repos, aient eu de la sympathie pour ces perturbateurs qui
menaçaient de tout renverser ? Comment la prudence, la vertu bour-
geoise par excellence, a-t-elle été anéantie ? Comment ces amis de
l'ordre se sont-ils laissé séduire par ces dévastateurs des croyances
et des préjugés ?
Les uns et les autres y mirent assurément du leur. D'abord
Barbier, nous l'avons répété après M. Brunetière, est >< borné ».
Le bourgeois de son quartier l'est aussi. Je ne prétends pas qu'il ne
soit pas intelligent ; au contraire. Mais son intelligence a des limi-
tes précises : celles de son bon sens. Le bourgeois a une confiance
absolue dans sa raison, il lui soumet tous les problèmes : ceux
qu'elle ne peut résoudre, il les supprime, les déclare absurdes,
inexplicables ; toute recherche à ce sujet lui semble inutile et
même dangereuse. La différence entre le philosophe et le bourgeois,
c'est que le premier, délibérément, de parti pris, s'interdit toute
discussion métaphysique ; le second aurait l'idée de faire cet effort,
qu'il en serait totalement incapable. Il pose en principe qu'une reli-
gion est utile, mais à la condition qu'on accomplisse ses devoirs
religieux sans les discuter. Avoir la foi, c'est peu ; y penser rarement,
n'en parler jamais, voilà le devoir. Ce qu'il entend par liberté de
conscience, c'est la liberté de ne pas manifester son opinion sur les
choses qui ne tombent pas sous les sens, et à propos desquelles l'évi-
dence n'est pas la pierre de touche. Or, les philosophes lui semblaient
dire et penser la même chose :
Une dévote en colère disait à sa voisine: « Je te casserai la tête avec ma
marmite. » — « Qu'as-tu clans ta marmite»? dit l'autre. « Un bon chapon, »
répondit la dévote. « Eh bien ! mangeons-le ensemble, » dit la bonne
femme. Voilà comme on en devrait user. Vous êtes tous de grands
fous, molinistes, jansénistes, encyclopédistes J!
1 Voltaire au P. de Menoux, 11 juillet 1760, LVIII, 490.
316 LUS PHILOSOPHES
Ces lignes sont de Voltaire, elles pourraient être de Barbier. Il
faut régler ces disputes insignifiantes à l'amiable, ou sinon FEtat
les supprimera sans que personne ait le droit de se fâcher :
Le Concile de Nicée fut assemblé en 3ï5 de l'ère vulgaire, après que
Constantin eût écrit et envoyé par Osius cette belle lettre au clergé un
peu brouillon d'Alexandrie: « Vous vous querellez pour un sujet bien
mince. Ces subtilités sont indignes de gens raisonnables1. »
Si Barbier avait écrit l'histoire du concile, il l'aurait écrite comme
Voltaire. Qu'est-ce que cela peut faire à l'Etat et à la morale, pen-
sait ce dernier, que Jésus ait été créé ou incréé2? Qu'est-ce que cela
peut faire au commerce, pensait le bourgeois? On sent la nuance,
mais il n'y a qu'une nuance. Tout cela n'était pas pour déplaire au
bourgeois. Pouvait-il être choqué des irrévérences au sujet des
miracles,, prophéties, légendes sacrées, etc.? lien avait bien vu
d'autres dans Bayle, et lui-même, Barbier, n'est-il pas le premier
à plaisanter à propos des filles de Loth, de l'histoire de Jonas, etc.?
Ah! si le peuple s'en mêlait, cela changerait. Mais tant que ces
impertinences ne dépassent pas un cercle de gens distingués et qui
savent ce que parler veut dire, rien n'est à craindre. Barbier ne
redoute qu'une chose : « le matérialisme ». Il était fort incapable,
pour peu que les précautions fussent prises, de discerner dans un
ouvrage philosophique les tendances matérialistes. Cela dépasse sa
pénétration 3.
Il lui suffit qu'on ne sape pas la religion elle-même, il ne voit pas
d'inconvénient à ce qu'on critique avec bonne humeur les dogmes, les
ministres ; tout cela le mérite un peu, il est prêt à l'avouer. De
même, il suffit qu'on n'affaiblisse pas le respect dû à la royauté; on
peut s'en donner à cœur joie contre ses soutiens, ses représentants,
contre l'administration politique et économique. Il y a un rap-
prochement curieux, fait par Barbier lui-même :
On dit qu'il a paru, il y a trois semaines, des vers épouvantables
1 Dict. phil , Conciles, XXVIII, 128 sq.
2 Cf. Dict. phil., XXVIII, 148 : « Que Jésus ait été dans le temps ou avant
le temps, il n'en faut pas moins être homme de bien. »
3Joubert (Œuvres, II, 25) distingue entre deux sortes d'athéisme, celui qui
tend à se passer de l'idée de Dieu, celui qui tend à se passer de son interven-
tion dans les affaires humaines. Le second fait assez bien l'affaire du bour-
geois pour lui, pas pour les autres.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIIIe SIÈCLE 317
contre le Roi; on dit même un livre de sa vie. On fait des recherches très
vives à ce sujet pour tâcher de découvrir les auteurs de main en main.
On a arrêté, dit-on, un jeune homme qui avait une copie de ces vers et il
a déclaré que M. Sigorgne, professeur de philosophie au Plessis, lui avait
dicté par cœur. On a arrêté ce professeur, ainsi que plusieurs autres
qu'on interroge. On a arrêté aussi M. Diderot, homme d'esprit et de belles-
lettres, que l'on soupçonne être l'auteur d'une brochure qui a paru sous
le nom de Thérèse la Philosophe, qui contient l'histoire du père Girard,
jésuite, et de la demoiselle La Cadière, à Aix-en-Provence, qui a fait tant
de bruit. Dans ce livre qui est charmant, très bien écrit, il y a des con-
versations sur la religion naturelle de la dernière force et très dangereuses.
On l'accuse aussi d'autres livres, de cette espèce, comme les Pensées philo-
sophiques. A Tégard de ces écrits qui n'ont d'autre crime que l'esprit et la
police sur les mœurs, comme cela n'est lu que par peu de personnes, le crédit
et la protection pourront sauver ces sortes de gens, mais, pour les auteurs
de vers outrageants contre le Roi, il ne devrait point y avoir de pardon et
l'on devrait les punir sévèrement. Cela est à tous égards épouvantable1.
Entre l'auteur de quelques méchants vers contre le roi et celui
des Pensées philosophiques, il n'y a pas de comparaison possible.
Un seul homme est dangereux, ce n'est pas Diderot; le bourreau ne
peut « entrer à la Bastille » que pour le sieur Sigorgne.
M. Ducros a résumé dans une page magistrale le programme des
encyclopédistes :
Les philosophes du xviii*' siècle combattront à la fois le pouvoir, la doc-
trine et l'intolérance de l'Eglise, et voici de quelle manière : toutes les
théories, morales ou politiques, qu'ils soutiendront dans leurs livres, peu-
vent se ramener, en dernière analyse, à ces trois idées qu'ils développe-
ront diversement, mais qui sont comme les idées directrices de toute leur
philosophie : nature, raison et humanité. Précisément, ces trois idées
sont le contre-pied des trois principes qui nous ont paru résumer l'esprit
et gouverner l'histoire du moyen âge : c'est au nom de la nature et de ses
légitimes exigences, que les philosophes feront la guerre à l'ascétisme
catholique qui a fondé la théocratie; c'est au nom de la raison, qu'ils com-
battront la foi naïve au surnaturel ; et c'est en invoquant la tolérance pour
tous, qu'ils proscriront la persécution religieuse. Sous les verrons ainsi
opposer à la théocratie le pouvoir civil, fondé sur des droits naturels;
à la doctrine du renoncement, le rationalisme et la morale naturelle ; au
fanatisme enfin, les droits de l'humanité 2.
Il n'y avait rien dans ce programme qui pût effrayer le bourgeois.
1 IV, 377, 378, juin 1745.
2 Ducros, op. cit., p. 3. Cf. Duprat, les Encyclopédistes, chap. vu, ii5 sq. :
318 LKS PHILOSOPHES
Le bourgeois devait-il être effrayé par l'application même du
programme? J'ai dit que les philosophes avaient aussi mis du leur,
et je le prouve.
Il serait bon de revenir sur l'impression générale qu'on a trop
longtemps éprouvée, après avoir lu les études les plus remarquables
sur le xvnr siècle. Partisans ou adversaires des encyclopédistes ont
beaucoup exagéré leur caractère révolutionnaire. Villemain, frappé
du « prodigieux travail de destruction qui s'opérait de toutes parts
en France » et auquel tant de mains ont collaboré, quoique guidées
par des intentions différentes, conclut : « Le parti philosophique
fît un peu comme une armée d'invasion qui entre dans un pays
sous prétexte de l'affranchir, et qui- brûle, pille, saccage, détruit1. »
Je crois que les philosophes ont marché avec plus de prudence ;
on aura déjà cette idée d'après les chapitres précédents. Il est indis-
cutable que le danger que courait la vieille société a été parfois
distingué très clairement par les contemporains. On lit dans les
Mémoires de Bachaumont, à la date du 22 septembre 1768 :
Il s'est élevé depuis quelques années, en France, une secte de philoso-
phes audacieux qui semble avoir eu le système réfléchi de porter une
clarté fatale dans les esprits, d'ébranler toutes créances, de renverser la
Religion et de la saper jusque dans ses fondements. Les uns, troupes
légères du parti, armés du sarcasme et de l'ironie, ont d'abord, sous des
allégories sensibles, des fictions ingénieuses, couvert d'un ridicule indé-
lébile ses ministres, ses dogmes, sa liturgie et sa morale même. D'autres,
spéculateurs plus profonds, cuirassés d'érudition, hérissés de métaphy-
sique, se sont présentés le front découvert, l'ont attaquée à force ouverte,
« Doctrines philosophiques de l'Encyclopédie. » L'auteur conclut : « La philo-
sophie des encyclopédistes consiste dans un rationalisme ferme et décidé,
mais en même temps prudent et discret... » 125 sq.
1 III, 18G, et aussi ibid., 177. Il est vrai qu'il dit ailleurs : « Etudions sur-
tout comment la philosophie du xvme siècle, instable, multiple, parlant des
langues diverses, s'est combattue et corrigée elle-même. » (Ibid., II, 210) ; de
Tocqueville (op. cit., 9 et pass.) parle de la « fureur >> avec laquelle la philo-
sophie a accompli sa tâche irréligieuse. De Barante pense comme Villemain :
« Rien ne devait encourager les auteurs à apporter dans leur doctrine un esprit
de sagesse et de modération qu'on ne goûtait pas alors. » (Tableau de la Litt.f
édit. cit., p. i55.) Le contraire nous paraît plus vrai. Il est bon d'opposer à
la phrase citée de Villemain celle-ci de P. Duprat : « Les fondateurs de
Y Encyclopédie devaient connaître l'histoire de ce conquérant de l'antiquité,
qui, s'avançant vers le Nil, prit la précaution de placer sur le front de son
armée les animaux sacrés d'Egypte... », etc. (op. cit.., IV, 88).
ET LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 319
ont déployé contre elle les raisonnements les plus formidables, et, ne trou-
vant point d'athlètes dignes d'eux, sont malheureusement restés maîtres
du champ de bataille1.
Louis Petit de Bachaumont, épicurien, aimable paresseux et non-
chalant incrédule, parle ici comme un prédicateur. Que cet élève
de Fontenelle et de Chaulieu, satisfait d'un scepticisme souriant et
discret, ail été frappé de la hardiesse d'un scepticisme agressif et
doctrinal, rien n'est plus naturel; n'allons pas croire qu'il en veut
beaucoup à ces démolisseurs malgré cette sortie, et sachons bien
qu'il considère Y Encyclopédie comme « un monument immortel de
l'esprit humain - >», qu'il suit avec la plus grande sympathie les bro-
chures et livres les plus révolutionnaires, qu'il trouve .dans les
écrits des réformateurs les plus audacieux, « des vues profondes,
philosophiques, conformes au vœu de la nation, et très propres à
relever l'Etat », que, s'il juge Voltaire avec sévérité, il sait aussi
l'admirer sincèrement, et qu'il parle enfin avec la plus grande com-
plaisance, des livres les plus impies, jusques et y compris ceux qui
réfutent la divinité de Jésus3. Mais c'est un observateur pénétrant,
ayant le loisir de lire et de penser, vivant dans un milieu d' « intel-
lectuels », comme nous dirions aujourd'hui, et rédacteur en chef
d'une sorte de journal littéraire et anecdotique. De même, que
Mme du Deffand, dont la finesse d'esprit est aiguisée par une haine
subtile contre les philosophes, ait dénoncé le péril qu'ils faisaient
courir à l'ancienne société, cela n'est pas du tout surprenant :
On m'attribue un bon mot sur les philosophes modernes, dont je ne
me souviens point, mais je l'adopterais volontiers. On disait que le Roi
de Prusse ou de Pologne vantait beaucoup nos philosophes d'avoir abattu
la forêt des préjugés, qui nous cachait la vérité; on prétend que je répon-
dis : Ah ! voilà donc pourquoi ils nous débitent tant de fagots 4.
1 22 septembre 1768, IV, 124.
2 I, 197^ x763-
3 V, 209.
* Mme du Deffand à Walpole, 3 avril 1768, II, i34. L'anecdote a éternise
en vers :
Le Philosophe déconcerté
Un philosophe illustre et des plus « engagés »
Avec les partisans de la secte nouvelle,
Se vantait d'avoir su déraciner par elle
Une forêt de préjugés.
« Monsieur, dit, en riant de son air emphatique
320 LES PHILOSOPHES
Le bourgeois est moins clairvoyant; nous avons dit pourquoi;
mais ce n'est pas seulement de sa faute. Presque tout son siècle
verra, dans ces attaques répétées contre les préjugés une sorte de
oûte curieuse, dont les résultats ne sauraient être la destruction
d'un régime trop ancien pour être détruit en quelques années.
Qu'est-ce qui n'a pas rompu quelques lances contre les préjugés?
L'abbé Voisenon-Misapouf, lui-même, s'est écrié d'un ton dithyram-
bique :
Contre les préjugés mon esprit affermi
Ne se repaîtra point d'une belle chimère ;
Eclat faux et trompeur, je suis ton ennemi
Et je prends pour flambeau la raison qui m éclaire l'!
Ghamfort, en 1760, présente à l'Académie Française : l'Homme
de Lettres, Discours Philosophique , et déclame à son tour :
Laissez frémir la haine, et l'erreur et l'envie ;
Détruire un préjugé, c'est servir sa pairie * !
Il y a là une sorte de « thème », qui est constamment repris par
les poètes et les prosateurs; le Journal Encyclopédique publie une
Ode sur le même sujet :
Préjugés cruels et terribles.
Tyrans de qui le joug affreux,
Sous le poids de vos fers horribles
Accable tant de malheureux.
Vous par qui l'homme est tant à plaindre,
Maîtres mille fois plus à craindre
Que le plus funeste poison,
Dans la juste horreur qui m'inspire,
Je viens détruire votre empire
Armé des mains de la raison3.
Le remède, d'ailleurs, est à côté du mal et, bien avant Joubert'4,
El de ses sublimes propos,
Une dame un peu faite au ton philosophique,
Je ne m'étonne plus si vous et votre clique
Vous débitez tant de fagots !
(Amusements d'un septuagénaire ou contes, anecdotes, bons mots, naïvetés, etc . ,
mis en vers, Paris, Poinçot, 1786).
1 Voisenon, OEuvres complètes, III, 36o.
! OEuvres, V, 206.
3 i5 novembre 1770, io5 sq.
4 II, 4-
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al NAIII* SIÈCLE 321
plus d'un philosophe déclarera que ses découvertes « l'ont ramené
aux préjugés ». Dès 1701, on a pu lire dans les Considérations sur
les Mœurs, de Duclos :
« On déclame beaucoup depuis un temps contre les préjugés,
peut-être en a-t-on trop détruit : le préjugé est la loi du commun
des hommes1. » L'auteur donnait un critérium, infaillible à son
avis, pour se défendre contre ces déclamations. Etant donné qu'il y
a trois classes de préjugés, ceux qui sont nuisibles à la société,
ceux qui sont indifférents par eux-mêmes, ceux qui tendent au bien
de la société, la règle est absolue : les premiers ne peuvent être
que des erreurs, les derniers que des vérités, les seconds ne doivent
être combattus qu'avec prudence, car on n'est jamais certain qu'un
préjugé soit indifférent par lui-même. Voilà de quoi rassurer les
timides. En i j 5 5 , l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse
propose comme sujet de concours : « La raison fait souvent res-
pecter des préjugés qu'elle condamne'2. » Cette formule admise, les
philosophes pouvaient aller de l'avant. Dès le début du mou-
vement encyclopédique, un certain nombre de garanties sont
données à l'esprit conservateur de la nation, et Chastellux répon-
dant a Morellet, lorsque l'abbé fut reçu à l'Académie Française,
déclarait :
C'était aussi (quand débuta Morellet) le temps où la philosophie, après
s'être égarée dans de vains systèmes ou dans des spéculations trop hardies,
se rapprochait de son véritable domaine. Déjà le raisonnement commen-
çait à s'exercer sur des questions d'une importance plus immédiate et plus
réelle ; déjà Von pensait une le préjugé ne devait être attaqué qu autant
« OEur., I, 57.
- Ajoutons qu'en i7<>3, Portalis, à dix-sept ans, publiait un petit écrit sur
Y Emile et un autre : Des Préjugés (3o pages in-ia sans nom d'auteur, ni
d'année). Il le divisait ainsi : Idée générale des Préjugés. Des préjugés
d'usage et de la société. Des préjugés de parti. Des préjugés du siècle. Des
préjugés de système. Des préjugés de politique (Portalis, De l'usage et de
t 'abus de l'Esprit Philosophique, notice p. 3 et II, 24, 171 sq.). Grimm parlant
de plusieurs ouvrages de Denesle (début du xvnc siècle — 1767), sur les pré-
jugés, dit ironiquement : Il avait résolu de « couler à fond tous les préjugés ».
(Corresp., V, i5 avril 17'K!, 72). La Société littéraire de Lausanne propose
comme sujet (1772) : « Y a-t-il des préjugés qu'il faut respecter? » (SayouSj
le xvnie siècle à l'étranger, II, $8.) Enfin, voyez Voltaire, Correspondance,
Frédéric à Voltaire, 24 mai 1770, LXVI, 281 ; Voltaire à Frédéric, S juin 1770,
LXVI, 3oo, à propos de V Essai sur les préjugés, 1770, in-8 (par d'Holbach,
donné comme étant de Dumarsais et inséré dans ses œuvres), et de l'Examen
de Vessai sur les préjugés, par Frédéric (imprimé dans ses œuvres complètes).
Univ. de Lyon. — M. Roustan 2t
322 LES PHILOSOPHES
(/ii'il était nuisible, et qu'il fallait s'attacher plutôt à redresser qu'à
ébranler l'opinion '.
Il était donc permis au bourgeois de ne voir dans ces assauts
que des luttes piquantes. Lequel de ces grands philosophes pou-
vait-il redouter comme perturbateur du repos public? Voltaire?
Mais il est encore plus bourgeois que lui; M. Faguet va même jus-
qu'à le définir un « bourgeois-gentilhomme ». « Gentilhomme » seul,
à notre avis, est de trop. Pour ne pas effaroucher la prudence des
âmes craintives, Voltaire est prêt à toutes les compromissions ; on
lui a reproché, avec une injustice parfois criante, d'avoir consenti à
des sacrifices plus nombreux et plus complaisants que les circon-
stances ne l'exigeaient.
Est-ce Duclos? Je prévois la réponse. Mais Duclos n'était pas un
philosophe. Je regrette de ne pas avoir la place nécessaire pour pré-
ciser ce détail. On a beaucoup abusé, semble-t-il, de la notion qu'Au-
ger a mise en tête des œuvres de Duclos 2 : à notre avis, Ginguené
aurait depuis longtemps remis les choses au point, si l'on se fût donné
la peine de le lire. Au passage de la notice, dans lequel Auger
prétendait que Duclos s'était détourné des philosophes parce qu'il
les jugeait comme des ennemis de la société, Ginguené répond :
C'est à Diderot peut-être que pourraient convenir, et encore inexacte-
ment, quelques traits de ce tableau de M. Auger. Mais Diderot, assez
propre à être chef de secte, ne l'était pas véritablement. Sa tête indépen-
dante allait seule, et surtout, depuis qu'il y eut du refroidissement entre
lui et d'Alembert, s'éloigner de Diderot n'était pas cesser de marcher
avec ceux qui étaient réellement les chefs du parti philosophique.
Et, après avoir observé que Duclos était resté l'ami d'Helvétius
même après la publication de ce livre de l'Esprit, auquel Voltaire
lui attribuait à tort une grande part 3, et qu'il était resté fidèle à Jean-
Jacques, Ginguené reprenait cette phrase d' Auger : « C'est des sec-
taires seuls que Duclos disait ce mot souvent cité, et toujours inexac-
1 Morellet, Mélanges de littérature, etc. Réponse de M. le marquis de Chas-
tellux au discours de M. l'abbé Morellet (16 juin 1786), 1, 41-
2 Paris, 1806, 17.
3 « Vous savez que je fus le seul qui osai m'élever contre les juges d'Helvé-
tius et les traiter d'injustes et d'extravagants, comme ils le méritaient assuré-
ment. Mais vous savez aussi que je n'approuvai point cet ouvrage que Duclos
lui avait fait faire. » ^ Voltaire à Saurin, 14 décembre 1772. LXVIII, 73.)
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al Win- SIÈCLE 3^3
tement : « Ils sont là une bande de petits impies qui finiront par
m'envoyer à confesse ! » Ginguené ajoutait à son tour :
C'était tout ce qu'il avait à dire. Quels étaient, avant 1772, ces petits
mpies que Duclos signalait si bien ? Valaient-ils même les frais de sa
colère? On n'en sait pas un mot, on ne connaît plus ni leur nom, ni leurs
œuvres : sine nomme vulgus. Ils ne faisaient qu'outrer les erreurs de
leurs maîtres, ou, pour parler mieux, que défigurer leurs doctrines1.
Cette distinction n'est pas établie pour les besoins de la cause. Le
bourgeois a pu la faire, et reconnaître que les chefs de la philosophie
étaient prudents. Il aurait pu leur dire, presque à tous, ce que Rous-
seau disait à son ami Duclos : « Comment faites-vous pour penser,
et ne pas vous faire pendre- ? » Jean-Jacques lui-même ne montrait-
il pas une modération remarquable lorsqu'il écrivait à Duclos :
Si Wolmar pouvait ne pas déplaire aux dévots, et que sa femme plût aux
philosophes, j'aurais peut-être publié le livre le plus salutaire qu'on pût
lire dans ce temps-ci3?
et Duclos de lui répondre :
Les philosophes qui ne goûteront pas Julie sont privés de bien des
lumières ; ne regrettez par leurs suffrages:
A l'égard des dévots, Wolmar m 'alarmerait pour l'éditeur, si je n'es-
pérais pas qu'ils sauront quelque gré à celui qui, en ébranchant l'arbre,
en défend le tronc contre ceux qui veulent l'arracher. Le temps qui court
doit les avoir préparés à cette distinction, qu'ils n'auraient sûrement pas
faite autrefois 4.
Est-ce d'Alembert que le bourgeois aurait pu trouver trop hardi?
Nous avons vu que Barbier le déclarait imprudent, non parce que
1 Rev. Philosophique, etc., an 1806, IVe trimestre, 15a, 2S9 sq.
2 2 décembre 1764, XI, 177, 178.
3 A Duclos, 19 novembre 1760, X, 242. Cf. à Vernes, 24 juin 1761, X, 260,
261. Voltaire eut, plus d'une fois, des ambitions de ce genre ; cf. dans Fontaine
(op. cit., 66) ce que l'auteur d'Alzire écrivait à d'Argental, et l'appréciation
du critique.
4 (Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis... Novembre 1760, I, 292.)
Une lettre de Duclos à Rousseau me paraît donner la clé de l'attitude de la
bourgeoisie libérale, entre les encyclopédistes et les dévots : « Les folies des
philosophes me jetteraient du côté des dévots, si les actions de ceux-ci ne
me rejetaient de l'autre côté. Ces deux aimants, qui me repoussent sans m'at-
tirer, me maintiennent dans un milieu qui est la morale de l'honnête homme. »
(23 juillet 1763, I,3oi.)
324 LES PHILOSOPHES
ses opinions étaient risquées, mais parce qu'il attaquait les Jésuites,
à un moment où il ne fallait songer qu'à sauver X Encyclopédie.
D'Alembert paraît à ses contemporains un homme circonspect.
C'est l'avis de Collé :
Parmi les philosophes modernes, il en est qui ne se compromettent pas,
et ils font bien et prudemment; on est libre de penser comme on veut,
mais il ne faut pas le dire, ou tout au moins l'écrire, dans les matières
d'irréligion ou de gouvernement. On se doute à peu près de la façon de
penser de M. d'Alembert, mais il n'a jamais donné de prises sur lui, soit
par ses actions, soit par ses écrits1.
Il croyait comme Fontenelle, dit à son tour Condorcet, que l'homme
sage n'est pas obligé de sacrifier son repos à l'espérance d'être utile, qu'il
doit la vérité aux hommes mais avec les ménagements nécessaires pour ne
point avertir ceux qu'elle blesse de se soulever et de se réunir contre elles...
Il proposait que chaque homme de lettres, pour concilier les intérêts de la
vérité avec ceux de son repos, déposât clans une espèce de testament litté-
raire ses opinions bien entières, bien dégagées de toutes restrictions2.
Prudence égoïste si l'on veut, et aussi « sociale », car ce n'est
pas le seul repos du philosophe qui est en jeu, c'est aussi le repos
des autres. Le commentaire de ces lignes, il faut le demander à
d'Alembert lui-même, traçant son propre portrait :
Son principe est qu'un homme de lettres, qui cherche à fonder un nom
sur des monuments durables, doit être fort attentif à ce qu'il écrit, assez
à ce qu'il fait et médiocrement à ce qu'il dit. D'Alembert conforme sa
conduite à ce principe ; il dit beaucoup de sottises, n'en écrit guère et
n'en fait point3.
i Journal, septembre 1770, II, 474. Cf. Esquisse de Véloge de M. d'Alembert,
lu dans la séance publique de i 'Académie française, le 25 août 1787 (Marmontel,
OEuvr., 1787, vol. XVII, notamment p. 4^ : « Au milieu d'une société timide
esclave des convenances, il se jouait avec leurs liens sans jamais en briser
aucun. »
2 Condorcet, Œuvres (1847), III, 5i sq , 80, 81. Cf. Garât, op. cit., I, 204,
rapportant des maximes de d'Alembert « dignes d'être gravées sur le frontispice
d'un temple de la vérité » : « C'est au temps, disait d'Alembert, à fixer l'objet,
la nature et les limites de cette révolution, dont, notre postérité connaîtra
mieux que nous les inconvénients et les avantages. » D'Alembert a dit ailleurs,
et près de vingt ans après: « En vain l'homme vertueux aspire à faire le bien,
s'il n'a pas cette patience éclairée qui sait en attendre le moment. Avec les
intentions les plus louables, on peut nuire en deux manières à la vérité, ou en
mettant des erreurs à sa place, ou en se pressant de la montrer avant le
temps. »
3 UEuv., 1822, I, 11.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU \\ III- SIÈCLE :«">
On en arrive même à juger qu'il a trop peur d'en écrire, et que sa
prudence est excessive, par exemple dans son ouvrage : De Vabus
de la critique en matière de religion !. C'était par là cependant qu'il
pouvait tranquilliser ses lecteurs de la bourgeoisie ; nous devons
penser qu'il était trop politique pour un philosophe, mais, sans ses
précautions, nul doute qu'il eût effarouché bien des gens qu'il réussit
à attirer sinon à gagner.
D'Alembert a souvent répété qu'un philosophe avait le devoir
impérieux de se garder de tout excès dans la forme et dans le
fond :
Ce qui choque surtout (les ennemis des philosophes), c'esl, disent ils,
le ton que les philosophes prennent, le ton dogmatique, le ton de maître
qui révolte. J'avoue que ceux d'entre eux à qui on peut reprocher ce
défaut auraient mieux fait de ne pas le mériter. Quand on est forcé de
blesser par les choses, on a tort encore de blesser par le ton, dont on est
toujours le maître. La vérité ne saurait être trop modeste 2.
Je ne recherche pas s'il a constamment obéi à ce principe ; toujours
est-il qu'il l'affichait. D'autre part, on verra, dans sa correspon-
dance, combien de fois il a tempéré la fougue des autres, et notam-
ment celle du patriarche :
Le genre humain n'est aujourd'hui plus éclairé que parce qu'on a eu
la précaution ou le bonheur de ne l'éclairer que peu à peu. Si le soleil
se montrait tout à coup dans une cave, les habitants ne s'apercevraient
que du mal qu'il leur ferait aux yeux3.
Il redira cent fois la même chose, et il le redira encore à Frédéric,
avec lequel il a pourtant son franc-parler :
Il me semble qu'il ne faut pas, comme Fontenelle, tenir la main fermée
quand on est sûr d'y avoir la vérité ; il faut seulement ouvrir avec sagesse
et avec précaution les doigts de la main l'un après l'autre, et petit à petit
la main est ouverte tout à fait, et la vérité en sort tout entière. Les phi-
osophes qui ouvrent la main trop brusquement sont des fous ; on leur
coupe le poing, et voilà tout ce qu'ils y gagnent ; mais ceux qui la tiennent
fermée absolument ne font pas pour l'humanité ce qu'ils doivent4;
1 OEuv., I, 049 sq.
2 Œuvres inédites, "]'i, 74-
3 A Voltaire, 3i juillet 1762, Beuchot, LX, 344.
4 OEuv., 1822, A Frédéric, 7 mars i-]-to,Y, 290, 291,
326 LUS PHILOSOPHES
et une autre l'ois :
La critique que l'ait V. M. de V Essai sur les Préjugés, me donne
encore moins d'envie de le lire que les autres rapsodies du même genre.
On peut dire de tous nos écrivailleurs contre la superstition et le despo-
tisme, ce que le P. de la Rue, jésuite, disait de son confrère Le Tellier :
il nous mène si grand train qu'il nous versera. Il ne faut point que la
philosophie s'amuse à dire des injures aux prêtres; il faut, comme le dit
V. M., qu'elle tâche de rendre la religion utile en la faisant concourir au
bonheur des peuples1.
Ginguené avait raison, et voici distinctement marquée la diffé-
rence entre les chefs de la philosophie, et les petits impies qui
auraient donné aux gens sensés l'envie d'aller à confesse.
Et Y Encyclopédie, dont Barbier était un souscripteur enthousiaste
n'avait-elle pas le même esprit de prudence? Il ne faut aller y
chercher aucune des hardiesses impétueuses de Diderot-. Visible-
ment, il n'y est pas à son aise, il se sent surveillé, cela se comprend.
Et puis, que d'ouvriers différents dans cette « Babel », et que de
langues opposées ils parlent ! M. Ducros a distingué entre les en-
cvclopédistes et les demi-encyclopédistes ; plus d'un ne l'était
1 A Frédéric, 8 juin 1770, V, 294. Voir plus haut, p. .'Sa 1, note 3.
2 N'est-il pas intéressant de voir ce que Barbier et les bourgeois de son
temps ont pu lire dans l'Encyclopédie a l'article Philosophe? (XXV, 667, 669,
G70). « D'autres, en qui la liberté de penser tient lieu de raisonnement, se
regardent comme les seuls véritables philosophes, parce quils ont osé renverser
les bornes sacrées posées par la religion, et qu'ils ont brisé les entraves où la
foi mettait leur raison. Fiers de s'être défaits des préjugés de l'éducation en
matière de religion, ils regardent avec mépris les autres comme des âmes
faibles, pusillanimes, qui se laissent effrayer par les conséquences où conduit
l'irréligion, et qui n'osant sortir un instant du cercle des vérités établies, ni
marcher dans des routes nouvelles, s'endorment sous le joug de la supersti-
tion... Le philosophe est pétri, pour ainsi dire, avec le levain de Vordre et de la
règle ; il est rempli des idées du bien de la société civile, il en connaît les prin-
cipes mieux que les autres hommes... Ces sentiments sont encore nourris
dans le fond de son cœur par la religion, où l'ont conduit les lumières natu-
relles de sa raison... On voit combien s'éloignent de la juste idée du philosophe
ces indolents qui, livrés à une méditation paresseuse, négligent le soin de leurs
affaires temporelles, et de tout ce qui s'appelle fortune. Le vrai philosophe
n'est point tourmenté par l'ambition, mais il veut avoir les commodités de
la vie; il lui faut, outre le nécessaire précis, un honnête superflu, nécessaire
à un honnête homme et par lequel on est heureux. C'est le fond des bien-
séances et des agréments. Ce sont de faux philosophes qui ont fait naître ce
préjugé que le plus exact nécessaire lui suffit, par leur indolence et par des
maximes éblouissantes. »
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 327
même pas à moitié; or, tout cela était enrôlé sous la bannière de la
philosophie, tout cela composait la même armée, et, dans ces rangs
confus, se trouvait plus d'un engagé dont le nom seul rassurait le
souscripteur timide dans ses opinions :
En dehors de l'armée des « manœuvres », il y eut des volontaires,
encyclopédistes par occasion, mais dont le concours, pour n'être pas
régulier, n'en fut pas moins une très bonne aubaine pour l'Encyclopédie,
à laquelle ils apportèrent le prestige de leur renommée: nous voulons
parler de Montesquieu, Bulï'on, Duclos et Turgot1.
Peut-être même pourrions- nous aller plus loin encore et nous
demander si, à l'intérieur des « synagogues » interdites au profane,
comme celle du baron d'Holbach, la philosophie était intransigeante
et imposait ses dogmes sans ménagement et avec brutalité2. Nous
craindrions de paraître avoir été entraînés jusqu'au paradoxe, par
l'intention de combattre l'opinion générale. Laissons donc la parole
à d'autres :
11 n'y a point, écrit Morellet,*de hardiesse politique et religieuse qui
ne fût mise là en avant, et discutée pro et contra. C'est là que Diderot,
Roux et le baron lui-même établissaient dogmatiquement l'athéisme ab-
solu, celui du Système de la Nature ; mais nous étions là bon nombre de
théistes qui nous défendions vigoureusement3.
Marmontel est plus affirmatif :
Il est des objets révélés et inviolables qui jamais n'y étaient soumis
aux débats des opinions : Dieu, la vertu, les saintes lois et la morale n'y
furent jamais mis en doute, du moins en ma présence, c'est ce que je
puis attester4.
i Ducros, op. cit., 65. On pourrait dire comme Taine : « Arrêtons-nous ici :
ce n'est pas la peine de suivre les enfants perdus du parti, Naigeon et Sylvain
Maréchal, Mably et Morelly, etc.. Il suffit d'avoir suivi les corps d'armées
et les grands sièges. » (Taine, op. cit., 3oi.) Cf. Fontaine, op. cit.. vu :
« Unanimes pour renverser, les philosophes ne l'étaient pas pour recon-
struire »; le critique cite à l'appui de cette opinion la diversité des doc-
trines des révolutionnaires, suivant qu'ils se réclament de tel ou tel phi-
losophe.
2 Gela, bien entendu, n'aurait aucune importance pour la question qui nous
occupe, les philosophes étant là entre eux et chez eux. Voir, d'ailleurs,
l'opinion absolument opposée de la Harpe (Peignot. Becherch. hist.. litt<'>r. et
bibliogr. sur la vie et les ouvrages dé M. la Harpe, Dijon, 1820, in-12, p. io3).
3 Morellet, Mém.. I, i3q sq. Cf. ih. i35 sur « cet esprit de tolérance ».
■* Mémoires, II, 3i2 (livre VII) (édit. 1804).
328 l^S PHILOSOPHES
Garât nous apporte à son tour ce témoignage :
La société du baron d'Holbach est un cours ouvert d'athéisme, où les
professeurs se relayent pour en fortiiier les preuves. L'abbé Gagliani,
grand improvisateur, improvise un jour pour Dieu, et le lendemain contre.
Le pour et le contre y étaient donc écoutés ; on n'y était donc pas très
« intolérants en prêchant la tolérance ». M. Suard, très lié avec le baron,
avant la révolution de ses principes théologiques, ne cessa jamais d'en
être aimé, quoiqu'il les combattît avec les principes de Clarke et de New-
ton, qui étaient les siens1.
A quoi cela tend-il, sinon à nous faire croire que la société de
d'Holbach était un cercle où les opinions opposées étaient écoutées,
discutées, et non une église où les lidèles allaient communier dans
le même athéisme, suivant la formule2?
Alors, nous pourrons conclure :
i° « Que l'armée du roi Voltaire », comme dit Fouquier3, était
fort indisciplinée ;
2° Que même les principaux chefs, ceux qui avaient la confiance du
roi Voltaire, étaient plus modérés d'allure qu'on ne le pense commu-
nément.
VIII
Le bourgeois du XVIIIe siècle devait être gagné par ces novateurs
1 Op. cit. I, 209, 210.
* F.-Z. Collombet (Histoire de la suppression des Jésuites, II, 35i, 352) se
hâte de triompher, en opposant le jugement de Morellet à celui de Marmontel.
En réalité, la contradiction n'est qu'apparente; ou plutôt, il est juste de recon-
naître que Marmontel veut trop prouver, qu'il a tort de prétendre qu'on ne
mettait pas en doute Dieu et la vertu dans le cercle de d'Holbach: il au-
rait dû se contenter d'affirmer qu'on ne les niait pas, au nom d'un prétendu
catéchisme. Du reste, suivant un procédé cher aux apologistes des Jésuites,
Collombet coupe la citation de Morellet, au bon ou au mauvais endroit : « Cette
philosophie, ajoute Morellet, nous semblait alors innocente; aucun des phi-
losophes n'était capable d'entrer dans une conspiration, etc., aucun d'eux
n'eût excité une persécution religieuse, ni insulte à un moine ou à un curé. »
(I, i34, ibid.) Un certain nombre, du moins, des amis de d'Holbach, ne voyaient
là qu'un exercice « innocent »; nous ne disons pas autre chose. Même affir-
mation dans le passage de Marmontel qui se termine ainsi : « A l'essor que
prenaient les esprits, je croyais quelquefois entendre les disciples de Pytha-
gore ou de Platon. »
3 Op. cit., Avant-propos, V, 21.
HT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII» SIÈCLE 329
dont il ne pouvait pas deviner toute la témérité philosophique ;
il est facile de comprendre qu'il l'ait été, puisque ces audacieux
savaient si bien tempérer leurs audaces. Il n'y eut pas, dans la
légion des philosophes, qu'une « légion de démolisseurs1 » ; il n'y
eut pas, dans leur société, que des imprudents et des exaltés. Et,
sans doute, il fallait qu'il y eût des exaltés pour faire de grandes
choses ; Diderot dut s'écrier plus d'une fois :
On nous prêche sans cesse la prudence ; mais considérez, s'il vous plaît,
que, s'il n'y avait jamais eu que des hommes prudents sur la terre, les
écrits de Platon, de Cicéron, de Montesquieu, n'auraient jamais existé;
aucun ouvrage immortel n'aurait honoré son auteur et son siècle2.
Si les philosophes n'avaient eu que des modérés et des prudents,
ils auraient conquis moins de gloire, parce que leur œuvre aurait
eu moins de grandeur. Mais ce n'est pas par sa grandeur que leur
œuvre pouvait séduire le bourgeois. Il ne devait être gagné qu'à
demi. Fontenelle était plus près de lui que Diderot ; le premier
l'avait amusé, le second dut l'effrayer, quand il jeta par-dessus bord
tout ce qui embarrassait sa doctrine matérialiste. Or, au temps de
Diderot, les disciples de Fontenelle survivaient ; les uns ne fran-
chirent jamais la distance qui séparait la philosophie sceptique de
Fontenelle, de la philosophie agressive de Diderot; les autres ne la
franchirent qu'avec précaution, laissant l'œuvre de destruction
s'accomplir parallèlement à la désorganisation lente de l'ancien
régime ; presque tous, sauf aux heures où ils oublient leurs
maximes de prudence, à la suite de quelque événement fortuit ou
d'une griserie passagère, surent joindre l'audace à l'habileté. On
dirait aujourd'hui qu'ils ont été « opportunistes ». Peut-être nous
permettra-t-on de dire nous-même que les philosophes ont été des
bourgeois, émancipés par leurs doctrines, et les bourgeois des
philosophes retenus par leurs préjugés.
On demandait une fois à Suard si Fontenelle avait eu dans les
i Fouquier, ibid.
8 Grimm. Corresp. inédite, Conversation avec Diderot, Ier août 1762, 148. Il
n'est pas rare de trouver ces conseils de prudence, dans Voltaire : « Je suis
persuadé que tous nos chers philosophes, en se conduisant bien, en n'affectant
point de braver les puissances de ce monde, trouveront toujours beaucoup de
protection. » (Voltaire à Damilaville, a(> mars 1764, LXI, 61, 377.)
330 LES PHILOSOPHES
progrès de la raison une confiance aussi intrépide que les philo-
sophes formés à son école. Suard rapporta le dialogue suivant
entre Fontenelle et MmC Geoffrin : La bourgeoise M"u' Geoffrin,
prudente et circonspecte dans la pratique, avait pourtant un
caractère naturellement vif et prompt ; elle se piquait d'avoir du
coup d'oeil, assez pour deviner parfois avant de réfléchir: « N'est-il
pas vrai, disait-elle un jour à Fontenelle, que j'ai souvent raison? —
Oui, répartit le malin vieillard, mais vous l'avez trop tôt » ; puis,
sans avoir l'air de rien, tirant sa montre et la regardant : « Votre
raison est comme ma montre, elle avance. »
Voilà, concluait Suard, ce que Fontenelle aurait dit souvent à
quelques-uns de ses disciples : « S'il n'eût pas trouvé que leur raison
allât trop loin, il aurait trouvé qu'elle allait trop vite1. » Le bour-
geois du xviii0 siècle trouvait que la raison des philosophes allait
trop vite et trop loin, mais pas assez vite ni assez loin pour qu'il lui
fût impossible de la suivre ; il suivit donc à distance, rassuré par la
persuasion que l'avant-garde ne faisait pas partie de l'armée, et que
l'arrière-garde n'était pas très éloignée de lui. Il la suivit jus-
qu'en 1789, et même au delà, jusqu'au jour où il comprit, épou-
vanté, que ses privilèges à lui étaient compromis sérieusement, et que
les rentiers étaient en mauvaise posture.
« Mon père, raconte le chancelier d'Aguesseau, après avoir donné
la bénédiction à mon frère et avoir prié Dieu pour lui, ajouta quel-
ques paroles pour lui recommander de n'être pas trop philosophe*. »
Le bourgeois était, par tempérament, un peu philosophe ; il le
devint davantage au xvine siècle, mais il ne consentit jamais à le
devenir trop ; ses capitaux étaient là pour l'en garantir.
1 Garât, I, 120, 121. Le même Suard, qui se réclamait des philosophes,
a mérité cet éloge de son historien : « Nul au monde n'a pu être, moins que
M. Suard, faiseur d'utopies... Alors même que la vérité tout entière était pour
les novateurs, il en exigeait rigoureusement deux choses, de la mesure et de
la patience. Ne quid nimis, ne quid cito. Rien de trop, rien de trop vite. » (Ibid.,
Avertissement.)
2 Villemain, I, 222.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI WIN SIÈCLE o^l
CHAPITRE VIII
LES PHILOSOPHES ET LE PEUPLE
I. — Les manouvriers. — Situation du peuple des villes. — La misère. — Les
salaires. — Les débuts du mouvement ouvrier. — La tache des philosophes.
— Situation du paj'san. — Avant et après 1700. — La famine. — Témoi-
gnages suspects. — Les petits propriétaires. — Les impôts. — Les men-
diants à la ville et à la campagne. — Symptômes de destruction.
IL — Le peuple des villes et l'Eglise. — Aspect catholique des rues. — Corpo-
rations et Confréries. — Le peuple des campagnes et la religion. — Les
curés de campagne. — Instruction à la ville. — Deux opinions contraires :
juste milieu. — Nombre plus considérable de ceux qui lisent. — Le Ferment
de la démocratie. — Propagation des idées. — La vie en commun, la vie en
plein air.
III. — Sentiments des philosophes envers le peuple. — Altruisme ou bienfai-
faisanec. — Voltaire et le peuple. — Boutades et opinions. — La populace
et le peuple. — Une distinction difficile. — Peuple non pensant et peuple
pensant. — Le peuple et les préjugés. — Progrès de la raison. — Le véri-
table sentiment de Voltaire. — Optimisme des philosophes à l'égard du
peuple. — Diderot et les misérables. — Diderot et l'instruction. — Les phi-
losophes accusés par les ennemis de l'instruction.
IV. — Comment ils ont agi. — Les philosophes et les économistes. — La philo-
sophie et l'agriculture. — Philosophes et paysans. — Philosophes et ouvriers.
Projets généreux. — Clergé laïque. — L'Eglise philosophique. — Les prêtres,
les frères, les fidèles. — Vues d'ensemble. — Les frères gouvernent l'opi-
nion.
V. — Comment ils en sont suivis. — Les philosophes donnent un enseignement
primaire. — Quelques exemples. — Formules nettes. — Argumentation
simple. — Maximes redoutables. — Protestations contre les iniquités. —
Attaques contre les injustices du système fiscal. — Exemption du pauvre
en matière d'impôt. — Loi de la progression.
VI. — Polémique contre l'Eglise. — Querelles religieuses. — La morale et la
religion. — Lutte contre les superstitions. — Contre les moines. — Contre
les exemptions d'impôt dont jouit le clergé. — Les résultats. — Les révo-
lutionnaires et la religion. — La philanthropie s'oppose à la charité. — Le
devoir de bienfaisance. — Une estampe d'après Marillier.
VII. — Conséquence : fapothéose de Voltaire. — Qu'aurait pensé Voltaire de la
Révolution? — Les philosophes et la Révolution. — Protestation de Morel-
let : son apologie de la philosophie. — Argumentation habile, mais inexacte.
— Protestation de Marmontel. — Le Franc de Ponipi^nan et Marmontcl. —
Morellet affirme que les philosophes n'ont pas agi sur le peuple. — Réfuta-
tion. — Morellet contre Morellet. — Fermentation et révolution.
VIII. — Conclusion : Opinion plus juste de Morellet. — Ancienne discussion
entre Voltaire et Linguet.
332 LES PHILOSOPHES
Après avoir montré comment, au xvme siècle, tous ceux qui par
un moyen quelconque pouvaient se mettre en dehors du peuple,
c'est-à-dire échapper aux charges qui pesaient sur lui, ne manquaient
pas de le faire, l'article de Y Encyclopédie qui a trait au Peuple
précise la composition de cette classe de la société :
11 ne reste donc dans la masse du Peuple que les ouvriers et les labou-
reurs. Je contemple avec intérêt leur façon d'exister ; je trouve que cet
ouvrier habite ou sous le chaume ou dans quelque réduit que nos villes
lui abandonnent, parce qu'on a besoin de sa force. 11 se lève avec le soleil,
et, sans regarder la fortune qui rit au-dessus de lui, il prend son habit de
toutes les saisons, il fouille nos mines et nos carrières, il dessèche nos
marais, il nettoie nos rues, il bâtit nos maisons, il fabrique nos meubles ;
la faim arrive, tout lui est bon ; le jour finit, il se couche durement dans
les bras xle la fatigue.
Le laboureur, autre homme du peuple, est avant l'aurore tout occupé à
ensemencer nos terres, à cultiver nos champs, à arroser nos jardins. Il
souffre le chaud, le froid, la hauteur des grands, l'insolence des riches, le
brigandage des traitants, le pillage des commis, le ravage même des bêtes
fauves qu'il n'ose écarter de ses moissons, par respect pour le plaisir des
puissants. Il est sobre, juste, fidèle, religieux sans considérer ce qui lui
en reviendra Il meurt et laisse à ses enfants son champ à partager
également. Si Lucas n'était pas un homme du peuple, il le laisserait tout
entier à l'aîné.
Tel est le portrait des hommes qui composent ce que nous appelons
peuple, et qui forment toujours la partie la plus nombreuse et la plus
nécessaire de la nation1.
« Manouvriers » de la ville et de la campagne, travailleurs de
l'atelier et de la terre, composent donc seuls le peuple : l'article de
Y Encyclopédie indique bien pourquoi ceux-là devaient être favo-
rables aux idées nouvelles. Ils n'avaient rien à perdre à un chan-
gement; ils avaient tout à gagner : c'est parce qu'ils étaient
malheureux que les gens du peuple allaient fournir aux philosophes
non des disciples, mais quelque chose de mieux : l'appui énorme
de la masse de la nation.
1 XXXV, 5y3 : article Peuple. La partie qui va de : « Il souffre le chaud »
jusqu'à : « Pour les plaisirs des puissants » est copiée mot à mot dans Coyer,
Œuvres, I, 170.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII SIÈCLE 333
Il est sans intérêt, pour notre dessein, de rechercher quels étaient
les plus dignes de pitié, des ouvriers ou des paysans. M. Babeau
revient à diverses reprises sur cette idée que les classes laborieuses
des campagnes étaient plus durement traitées, sous l'ancien régime,
que celles des villes1. Il indique cependant ailleurs que ces der-
nières, sous la Fronde par exemple, étaient forcées « d'acquitter
tous les impôts » quand les premières étaient ruinées, et qu'en 177;")
la diminution du commerce et de la population d'une ville est
attribuée « à l'acquit de toutes les charges extraordinaires dont les
campagnes sont exemptes- ». Les unes et les autres avaient égale-
ment le droit de se plaindre. Montrons-le rapidement pour nous
rendre compte de l'influence qu'allaient exercer, sur cette foule
d'infortunés, ceux qui parlaient d'un régime nouveau, plus juste,
c'est-à-dire plus humain3.
Je crains que nous n'ayons été dupes du désir de ne pas pousser
les choses au noir, sous prétexte qu'on nous avait fait un tableau
trop désolant de la classe ouvrière du xvine siècle. Rien n'était plus
légitime que cette méfiance ; rien n'est plus contraire au véritable
esprit critique, que de tomber dans un excès plus fâcheux encore
parce qu'il nous éloigne davantage de la vérité, et de protester
contre les déclamations sur les misères d'autrefois en faisant l'apo-
logie du bon vieux temps. Nous lisons qu'au xviii" siècle Paris et
les villes en général tendent à perdre leur physionomie du moyen âge,
que des améliorations sérieuses, au point de vue de la propreté et
de l'hygiène, sont introduites dans les vieilles cités, que l'attention
du gouvernement et des municipalités se porte sur les questions de
voirie, de salubrité, de sécurité publique, et la- dessus nous pensons
que la vieille France a été calomniée, et que le peuple des villes
n'était pas si mal partagé qu'on s'est plu à le redire. Alors,
pour peu qu'un étranger, débarqué nouvellement d'un pays plus
sale encore et où les petites gens sont encore plus mal logées, réédite
quelques formules laudatives à l'adresse de la ville des élégances,
1 Le Village sous l'ancien régime, pass. et spécialement 'iG-j, .'{76 C'est
l'opinion de Tocqueville, op. cit., i35.
2 La Ville sous l'ancien régime, 226, 227, et note, Paris en 1189, 4^4- Dans
les Soupirs de la France esclave, l'auteur énumère les impôts qui pèsent sur
l'habitant des villes, I, 18.
3 Voir Tocqueville, op. cit., livre III, chap. v : « Comment on souleva le
peuple en voulant le soulager », 26") sq.
334 LES PHILOSOPHES
des plaisirs, de la propreté et de la distinction, nous voilà con-
vaincus qu'il n'y a pas, somme toute, un abîme entre la vie du
xvmc siècle et celle d'aujourd'hui, que, dans ces rues débarrassées
de leurs immondices, nettoyées de leurs boues, élargies par d'heu-
reuses percées, éclairées la nuit à partir de 1 745 par des réverbères
à huile qui remplacent les lanternes à chandelles de suif, l'ouvrier,
joyeux et satisfait n'avait que des bénédictions pour des maîtres
aussi soucieux de son bien-être et de ses plaisirs. On oublie que
d'autres étrangers, moins complaisants ou plus clairvoyants,
s'étonnent de l'infecte saleté des quartiers les plus aristocratiques :
« Quelle malpropreté! s'écrie une Napolitaine. Y a-t-il une ville
au monde aussi sale que celle-ci ! — Paris est un peu plus propre
qu'une étable, s'écrie un Russe ; à peine descendu du perron, il faut
se boucher le nez, et, sans les parfums qu'on fabrique ici, l'on ne
pourrait prévenir l'asphyxie. » Un autre Russe, tenant compte du
bien et du mal, note ce contraste romantique entre « les belles
choses et les immondices, qui contribuent à rendre Paris la ville la
plus belle et la plus hideuse, la plus parfumée et la plus infecte
qu'il y ait au monde1. » Et l'on pense bien que tous ces nobles
étrangers n'ont pas vécu dans les quartiers où grouillent les gens
du peuple, et l'on peut aussi conclure que si Paris, la capitale,
a cet aspect, les villes de province sont pires encore. Les bou-
chers, corporation puissante et riche, gardent, malgré tout, la
détestable habitude de jeter dans le ruisseau de la rue leurs eaux
rougies et leurs détritus, qui vont grossir le torrent des eaux ména-
gères; entre des rives faites de fumiers et d'ordures, cette rivière
puante s'écoule normalement jusqu'au jour où, grossie par quelque
averse, elle rompt ses digues et s'élève à la hauteur d'un fleuve
menaçant2. Le service d'éclairage est si parfait que, vers 1780, on
organise une compagnie de falots, c'est-à-dire des porteurs de lan-
ternes, chargés de remettre les ivrognes sur leurs pieds et aussi de
ramener à leur logis les passants qui ne trouvent plus le chemin3.
1 Babeau, Paris en il 89, 48 sq.
2 Mercier, I, ch. xl, 120 sq. Ruisseaux; I, ch. xlii, ia3 sq. Boucheries ; I,
ch. XLin, 126 sq. : l'Air vicié (ce dernier chapitre est d'un réalisme parfois
dégoûtant). Mém. du général Thiébaull, I, 126.
3 Sur le service d'éclairage, même à la fin du siècle. Mercier, V, ch. ccclxv,
19 sq. Mesquinerie.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE U XVIII» SIÈCLE 335
Que d'autres détails je pourrais citer! Eh bien, c'est par des rues
plus malpropres encore que l'ouvrier regagne son gîte ; à travers
l'allée noire et pourrie par L'humidité, il arrive à un escalier glis-
sant, délabré, empesté; son grenier, où tous les siens vivent dans
une promiscuité hideuse, donne parfois sur la cour resserrée, plus
sale encore que la rue, où l'on jette pêle-mêle toutes les ordures
sans avoir besoin de pousser le cri réglementaire : Gare l'eau1 !
Regardons-le, tel qu'il est, sans nous lier à ces relations fantai-
sistes, qui nous le montrent tiré à quatre épingles. Les estampes
nous le font voir, mal vêtu, connaissant assez peu l'usage des
chaussettes et des bas, nu-pieds le plus souvent, ce qui est un
avantage pour traverser la rue et la faire traverser aux autres ;
l'objet le plus indispensable de sa toilette, c'est son couvre-
chef; bonnet économique, ou chapeau déjà porté par le bour-
geois des étages inférieurs, tout lui est bon, pourvu que sa tête soit
garantie.
■ Quel est en effet son salaire ? 1 à 2 francs par jour à Paris,
et dans les autres villes 5o centimes et au-dessous. Il est entendu
qu'il gagne déjà trop ; c'est du moins ce qu'affirme Barbier. L'avo-
cat-consultant n'est pas le seul à faire entendre des plaintes de ce
genre. Si l'ouvrier était moins bien payé, il serait plus docile et
aussi plus sobre, car il n'aurait pas de quoi chômer deux ou trois
jours par semaine, il serait mieux en garde contre les divertisse-
ments coûteux, il irait à sa besogne plus régulièrement et il n'aurait
pas le temps de prendre de mauvaises habitudes'-. C'est donc sa
faute, assure-t-on, s'il est vêtu de guenilles aux nuances bariolées,
et de braies trop larges et pas assez longues, qui ne lui couvrent
parfois que la moitié des jambes3.
L'ouvrier, lui, n'est pas de cette opinion. Nous le suivons d'un
bout à l'autre des Mémoires de Barbier, protestant par des soulè-
vements perpétuels contre la cherté du pain; nous avons eu à signa-
ler les pendaisons et les tueries qui servent de dénouement à ces
1 Voir notamment Mercier, I, ch. 11, 10 sq., les Greniers.
2 Paris en 17S9, bg5, 49^ : a Les ouvriers font ce qu'ils appellent le lundi
et même le mardi, écrit Mercier. Si les salaires sont de 40 à 5o sous par jour
pour la plupart (à Paris), ils suffisent pour leur procurer trois jours de loisir
par semaine. » (Ibid., 49^-)
3 Voir encore sur la situation lamentable du peuple : Mercier, I, cb. i.xxxv.
268 sq.,/e faubourg Saint-Marcel.
336 LES PHILOSOPHES
émeutes. S'il s'habille mal, c'est qu'il n'a pas de quoi manger, et
qu'avant de se garantir contre le froid, il est plus urgent de se
garantir contre la faim. On nous dit que ça et là les salaires ont
eu des augmentations insignifiantes. Le maximum indiqué est
5o sous pour les ouvriers de Paris; or, en 1770, le pain vaut jus-
qu'à i3 sous la livre. Dans les dernières années du règne de
Louis XV, le cri : « Du pain ! nous mourons de faim ! » est entendu
à chaque pas. Quand Louis XVI va monter sur le trône, un placard
de Paris porte cet avertissement lugubre : « Louis XVI sera sacré le
11 juin et massacré le 12. » L année suivante, les édits de Turgot
sur la libre circulation des grains déterminent des accaparements,
et, par suite, un nouveau renchérissement du blé. Une bande furieuse,
hommes et femmes, se précipite à Versailles. A peine a-t-on le
temps de fermer les grilles devant la cohue hurlante. Le roi se
montre au balcon, et le soir le pain est affiché à deux sous la livre.
Les émeutiers se replient sur la capitale, et, suivant l'habitude,
mettent à sac les boutiques des boulangers. D'une façon générale,
l'histoire tout entière de ces troubles sanglants est résumée dans ces
quelques lignes de Duclos : « Il y avait eu à Paris des émotions
populaires si vives sur le pain, qu'il y eut même du sang répandu,
et que le gouvernement fut obligé de faire exécuter trois des plus
coupables ou des plus malheureux. Cette sévérité ne calma pas les
esprits, parce qu'elle ne lit pas cesser la misère, et que la faim
commande plus absolument que les rois1. » Remarque profonde
dans son ironie. Ventre affamé n'a pas d'oreilles, même pas pour
les propos des gens bien nourris qui trouvent les salaires trop élevés
et les misérables trop exigeants !
Quand l'ouvrier est las de souffrir, il a le choix, ou de se faire
mendiant, comme nous le dirons plus bas, ou, s'il est jeune, de
suivre un de ces racoleurs qui se promènent, l'allure crâne, avec des
chapeaux tapageurs et ornés de plumes hardies, l'épée sur la hanche,
le sourire accueillant et l'air sans façon. Mercier nous montre ces
« vendeurs de chair humaine », faisant leur métier au bas du Pont-
Neuf. Désormais, il leur est défendu, comme autrefois, de rouer de
coups ceux qu'ils ont attirés dans les « fours », et auxquels ils veu-
lent arracher leur engagement. Mais ils continuent « pour enrôler
1 Mém. secrets, Œuvres, III, 3ia.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M Wlll* SIECLE â3">
la canaille ». à la conduire clans les cabarets ; la veille du mardi-gras
et de la Saint-Martin, ils promènent de longues perches « surchar-
gées de dindons, de poulets, de cailles, de levrauts ». «Les pau-
vres dupes, écrit Mercier, qui n'ont jamais l'ait un bon repas de toute
leur vie, sont tentés d'en faire un, et troquent leur liberté pour un
jour heureux. » Pour trente livres pièce, on achète un héros au bas
du Pont-Neuf. Ou bien, les racoleurs attendent le client dans la
boutique, ornée d'enseignes et d'inscriptions tintamaresques. L'un
d'eux, qui connaît son Voltaire, a inscrit comme enseigne le vers
célèbre :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Mercier a vu ce vers imprimé pendant six semaines; «puis,
ajoute-t-il, le vers a disparu, sans qu'aucun des enrôlés sous cette
devise l'eût peut-être compris ». Passe encore si l'enrôlé est fils d'un
artisan qui peut paver ; le père et la mère interviennent et le
sauvent en rachetant cent écus un homme qui n'en a coûté que dix :
honnête bénéfice pour le colonel et les officiers recruteurs. Mais, si
le candidat est le fils d'un pauvre hère, le voilà bel et bien con-
damné à l'héroïsme, et, à l'exemple de notre ancêtre Esaû, il vend
pour un bon repas, une liberté dont il n'a que faire et qui ne lui
donne que le droit de crever de faim1.
Il y a cependant, au xvmc siècle, un troisième parti à prendre pour
l'ouvrier; à mesure qu'ils voient plus nettement, grâce à des cama-
rades qui lisent et qui réfléchissent, d'où viennent les maux qui les
accablent, les travailleurs en arrivent à se dire qu'il dépend peut-
être d'eux d'améliorer leur situation. Au lieu de se résoudre à vivre
de mendicité ou à s'enrôler, ils se décident à se défendre. On aurait
tort de reculer jusqu'au début du xix1' siècle la date a laquelle s'ac-
complit la transformation économique qui, remplaçant le travail
individuel par le travail collectif, posa le problème social sous sa
forme contemporaine, et fit naître ce que nous appelons le mouve-
ment ouvrier. Sans doute les grandes découvertes scientifiques ont
plus fait en quelques années, pour cette transformation, que le
xviii'' siècle tout entier. Mais, à partir du jour où Colbert protège
1 Tableau de Paris, I, ch. l, i56 sq. : le Pont Neuf. Le « Coryphée des
opérateurs » était « le gros Thomas », célèbre dans les Annales du racolage.
— Ibid., V, ch. cdix, 189 sq., le Nouvel Enrôlé.
Univ. de Lyon. — M. Roustan 22
338 LES PHILOSOPHES
les manufactures, c'en est fait de Tan tique conception du travail.
Entre les vastes manufactures de drap que Nicolas Cadeau établit
à Sedan en 1646 ou van Robais à Abbeville en 1567, et l'ancien
atelier où le maître drapier travaillait au milieu de quelques com-
pagnons et apprentis, il y avait une différence essentielle : le moyen
âge se termine avec la constitution de la grande industrie : le passé
est atteint, le monde moderne se prépare. Le passé ne disparaîtra
pas tout d'un coup, l'évolution se poursuivra durant le xvnc et le
xvnr siècle, pour se précipiter, une fois la machine à vapeur décou-
verte. Mais à mesure que l'évolution se poursuit, les maux inévi-
tables se produisent : crises amenées par la production forcée, par
l'introduction de métiers nouveaux ou de perfectionnements incon-
nus, par la hausse ou la baisse sur les marchés, par le chômage et
la misère qui en est la conséquence. Le xvmc siècle est la période de
préparation du mouvement ouvrier. La distance va s'agrandir de
jour en jour entre le maître et l'employé; le manouvrier ne peut
pas espérer devenir patron, et, ceci est nouveau, le patron n'est
pas sûr de ne pas devenir manouvrier : le nombre des compagnons
augmente; groupés, ils ont conscience de leur force ; Barbier avait
raison de redouter ce résultat; là était le véritable danger pour
l'ordre de choses établi. A la coalition des patrons qui se liguent
pour refuser le travailleur chassé par un confrère, qui s'en-
tendent pour limiter les droits de la classe laborieuse et la placer
dans l'obligation de choisir entre la nécessité de se soumettre à des
règlements surannés ou de mourir d'inanition, s'oppose lentement
et sourdement la coalition des ouvriers. Le danger se précise davan-
tage. Les associations occultes qui se fondent entre compagnons,
<( fendeurs, dévorants, gavots, etc. l », et dont les affiliés se recon-
naissent d'un bout à l'autre de la France à certains signes symbo-
liques ou à certains mots de passe, inquiètent les patrons et aussi
les ministres ; de très nombreuses ordonnances frappent ces rassem-
blements de compagnons. Nous avons déjà vu que Paris connaissait
les grèves. A Lyon, la population ouvrière s'agite et réclame plus
de justice et moins d'arbitraire; à Rouen, des coalitions ouvrières ou
1 Mercier, Tableau de Paris, VII, Ch. dlxxxiv, 202 sq. Francs-Maçons.
Mercier oppose à ces franc -maçonneries prolétariennes les franc-maçon-
neries bourgeoises, beaucoup moins redoutables selon lui (ibid.., 2o3).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE W XVIII- SIÈCLE 339
des révoltes ont lieu en" i6t)i, en i-'.U\ en 1^44» en 1772 ; à la veille
de la Révolution, les ouvriers sans travail se groupent àNîmes(i787),
et on craint qu'ils ne mettent le feu à la ville ou que l'émeute n'éclate
comme à Lyon. Mercier se plaindra que les ouvriers imprimeurs
ne le saluent pas, et se moquent de lui par derrière1. « Les maîtres
se plaignent de ce que les ouvriers leur font la loi et se coalisent
pour leur résister. Propos insolents, lettres injurieuses, ils se per-
mettent tout. » Lin cahier de 89 déplorera « l'insubordination des
serviteurs et garçons ouvriers » ; et des Essarts, le jurisconsulte, se
déclarera épouvanté en face de « l'espèce d'anarchie et de licence
dangereuse dans laquelle la plupart des ouvriers, des manœuvres,
des commissionnaires et des gagne -deniers existent au sein d'une
capitale policée ». Dans ces hommes qui « au moindre signal de
mécontentement, se retirent et se réunissent comme des hordes de
sauvages », il devinera les soldats de la révolution de demain'2. Mais,
si nous nous demandons ce qu'on avait fait pour les dissuader d'être
des fauteurs de troubles et pour les transformer en gardiens respec-
tueux et en défenseurs fidèles de l'ordre établi, nous trouverons
qu'il n'était pas suffisant d'en avoir exécuté un certain nombre, et
d'avoir laissé les autres en proie aux vexations, à la misère et au
malheur.
Nous sommes donc autorisés à croire qu'il faut bien rabattre des
réhabilitations un peu maladroites du passé. Le général Thiébault,
qui a vu Paris en 1784, après avoir exprimé son admiration enthou-
siaste pour les magnificences inouïes de la capitale, met à nu « la
misère qui dévorait le peuple » de cette ville ; en face de ces « rues
étroites et de ces réduits où il croupissait entassé et où jamais ne
pénétrait un rayon de soleil », de ces « caves infectes où vivaient, le
long des quais, cent mille de ces misérables, qui, dix fois l'an, étaient
submergés par des pluies ou par les crues de la Seine, et souvent,
de nuit, étaient forcés de porter leurs paillasses à la pluie ou dans
la boue, pour ne pas être noyés », Thiébault s'explique ce fait que
les femmes du peuple sont horribles, que le peuple est «hideux »,
« difforme », et se détruit rapidement, dès la quatrième génération
1 Tableau de Paris, XII, 86.
2 Pour tout cela, voir Babeau, la Ville sous V ancien régime, livre V, chap. 111,
fin ; et Paris en 1789, p. 4g4 sq.
340 LES PHILOSOPHES
« qui, lorsqu'elle se reproduit encore, ne le fait que par des culs-de-
jatte1. » Qu'ily ait quelque exagération, cela est fort possible ; que
le passé semble plus affreux aux yeux du général, lorsqu'il constate,
après un demi-siècle environ, que les caves ne sont plus habitées,
que les rues sont élargies, que l'air y circule, qu'on a établi des
fontaines et des égouts, institué des abattoirs, de sorte que les ruis-
seaux de sang n'empoisonnent pas les rues, cela est probable. Mais
de pareils témoignages nous permettent de considérer que, sauf
exceptions'-, l'ouvrier des villes menait une existence lamentable.
Les philosophes allaient rendre ces maux plus lourds encore, en les
étalant aux regards de tous ; mais ils montreraient aussi la tin de
ces malheurs dans un avenir plus équitable ; le peuple ne pouvait
plus être résigné; en lui faisant entrevoir un lendemain meilleur,
la philosophie guida les aspirations confuses du peuple, et par là
elle eut prise sur ces âmes inquiètes et tourmentées.
Avant de parler du paysan au xvmc siècle, je répéterai avec
beaucoup plus d'k-propos ce que j'avançais déjà pour l'ouvrier.
Je crains que, sous prétexte d'éviter la déclamation ou l'exagé-
ration de certains historiens, on tende à s'éloigner de la vérité
historique 3. Ou plutôt, on nous demande d'établir une distinc-
tion. De 1690 à ij5o on est bien forcé de reconnaître que le
travailleur des champs a été plus misérable qu'à aucune autre
époque de notre histoire. Le tableau vigoureux que nous a laissé
la Bruyère est même au-dessous de la vérité. Yauban est là pour
faire évanouir les scrupules de ceux qui hésiteraient à parler comme
les détracteurs les plus passionnés de l'ancien régime. La corres-
pondance des contrôleurs généraux de i683 à 16984 nous apporte
i Mém, du général Thiébault, I, i38, i3(j.
2 En Normandie, Hainaut, Alsace, Lorraine, Languedoc, surtout, selon le
général Thiébault (Mém., I, i3<j).
3 Gf Babeau, le Village sous l ancien régime, 3G6 sq. Voir à ce propos : Bru-
netière, Histoire el Littérature : « Le Paysan sous l'ancien régime » t. I, 2G4 sq.
(i«'r avril i883). P. Boiteau, Etat de la France en 1789, chap. xvm, 481 sq.
4 Economistes Français du xvme siècle (Recueil Daire, 1 84^) ; Yauban,
Projet d'une dîme royale, préface, 34 et 35, 44, 4»- Cf. ibid., Boisguillebert, le
Détail de la France, etc. (1697), p. 171 sq. ; Factum de la France (1707), p. 170
sq. — J.-F. Melon, Essai politique sur le commerce (1734), p. 707 sq. Cf. les
Souj>irs de la France esclave, II, 21 sq. Mathieu Marais, Journal, 12 juillet
1720, III, 210, 214 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI WIN SIÈCLE 341
à son tour une vérification qui nous enlève le moindre doute1. Au
milieu du siècle les témoignages irréfutables abondent. Massillon
écrit à Fleury une lettre où il dépeint « ce peuple de nos campa-
gnes qui vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles . el
après un exposé douloureux de ces abominables souffrances, il
compare le sort des nègres de nos colonies à celui des cultivateurs
de notre France, et il conclut que les plus infortunés, ce sont ces
derniers'-. En 1 7'U), d'Arg-enson nous t'ait voir « en pleine paix,
avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins pas-
sable, les hommes mourant, dru comme mouches, de pauvreté et
broutant l'herbe... Le duc d'Orléans, ajoute-t-il, porta dernière-
ment au Conseil un morceau de pain de fougères que nous lui
avions procuré. A l'ouverture de la séance, il le posa sur la table
du roi disant : Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent ! »
Il raconte qu'un dimanche, le roi allant à Choisy par Issy pour y
visiter le cardinal, le peuple s'amasse dans le faubourg- Saint-
Victor et crie non plus : Vive le roi! mais: Misère! famine! du
pain! Les mêmes sanglots sont entendus dans les villages : « Il est
positif, remarque d'Arg-enson, qu'il est mort plus de Français de
misère depuis deux ans que n'en ont tué toutes les guerres depuis
Louis XIV. )> La détresse croît durant les années suivantes. En 1760,
les victimes tombent de plus belle ; on affirme à d'Arg-enson, alors
en Touraine, que « la diminution des habitants va à plus d'un
tiers. » «Je n'y vois qu'une misère effroyable, déclare-t-il ; ce n'est
plus le sentiment triste de la misère, c'est le désespoir qui possède
les pauvres habitants : ils ne souhaitent que la mort et évitent de
peupler. » Quand, dans la paroisse où se trouve le marquis, on
excite g-arcons et filles à se marier, « ils répondent tous la même
chose, que ce n'est pas la peine de faire des malheureux comme
eux ». En vain d'Arg-enson leur promet de les assister ; il constate
toujours le même raisonnement « comme si tous s'étaient donné le
mot3 ». Les désertions se multiplient, les émeutes sont fréquentes,
et les répressions sont inutiles; la faim est plus forte que tout.
« Boislile. Mrm. des Intendants sur l'étal des généralités, etc. I, Mém. de la
généralité de Paris, in-4, 1881, Hachette (Imprim. \at.).
• Taine, l'Ancien liégime, p. 4^1.
3 D'Argenson, II, 2.', sq. ier septembre i7.'5y; III, 290 sq.4 oct. i;4;>; ibid.,
292 sq., 5 oct. 1749; etc., V, 32i, juin 1 7^1 (Misères despays d'élection), etc.
342 LES PHILOSOPHES
Sans doute, nous dit-on ; mais après 1750, le prix de toutes les
denrées augmente, sous l'influence d'une production considérable
des mines d'argent du Mexique, et même de 1700 à la fin du
xviue siècle la valeur des propriétés a doublé1. J'ignore à quel rai-
sonnement économique on est conduit par cette constatation, mais
il me semble que rien ne prévaudra contre le réquisitoire accablant
dressé par Taine dans le cinquième Livre des Origines de la Franee
Contemporaine (l'Ancien Régime9) : réquisitoire composé avec des
fragments de pièces authentiques, correspondances administratives
des trente dernières années qui précèdent la Révolution, procès-
verbaux des Assemblées provinciales, extraits des Archives natio-
nales, lettres des intendants, comptes officiels, mémoires, journaux
et correspondances des contemporains. J'y renverrai le lecteur.
Mais, puisqu'on nous propose cette date de iy5o comme point
de division, il nous suffira de rappeler que les séditions et les
émeutes pour le pain sont loin de diminuer dans la deuxième
moitié du siècle. Dans la Normandie seulement, les séditions de
1752, 1764, 1765, 1766, 1767, 1768 sont restées célèbres; le pays
tout entier est désolé par ces révoltes, souvent sanglantes, et il
n'est pas d'année qui ne soit marquée par plusieurs émeutes dans les
provinces, en même temps qu'à Paris. Qu'importait pour le
pauvre de la campagne une amélioration dans la situation du gros
propriétaire, et même du moyen propriétaire? Déjà en 1739, on
essayait de calmer de légitimes impatiences en disant que la saison
était belle, et que la récolte promettait beaucoup :
Je demande, répliquait d'Argenson, ce que la récolte donnera aux pau-
vres. Les blés sont-ils à eux ? La récolte appartient aux riches fermiers
qui, eux-mêmes, dès qu'ils recueillent, sont accablés de leurs maîtres, de
leurs créanciers, des receveurs de deniers royaux, qui n'ont suspendu
leurs poursuites que pour les reprendre avec plus de dureté 3.
Même quand le pain n'est pas en hausse, la journée étant de
1 9 sous en moyenne (chiffre apppoximatif), comment le travailleur
peut-il se nourrir décemment ? Le pain de froment vaut, dans le
temps normal, 3 à !\ sous la livre, et, suivant le calcul de Taine, le
1 Babeau, op. cit., 3(i0.
~ Le Peuple, fo8 sq.
3 Loc. cit.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AI XVIII» SIÈCLE 343
travail annuel de l'ouvrier rural pouvait lui procurer <).u) litres de blé
au lieu de i<S5i comme aujourd'hui ; son bien-être se serait accru
depuis, de 93 pour 100, celui d'un maître valet de 70 pour 100, celui
d'un seigneur de 12.") pour 100. Ceschiffres nous donnent une idée du
malaise de cette époque. Aussi la plupart des paysans ne mangent-
ils que du maïs, de la mixture, de l'avoine, du sarrasin, des châ-
taignes (la pomme de terre est à peine connue). Ne parlons pas
de viande de boucherie. La maison du paysan est un taudis en pisé,
sans fenêtre, avec pour plancher la terre battue ; c'est là qu'ils se
réfugient, « faibles, exténués, de petite stature ', » ces campagnards
du bon vieux temps, déguenillés, vêtus souvent de haillons de
toile au gros de l'hiver, n'ayant parfois ni bas, ni souliers ou
sabots, portant ailleurs des sandales, souliers de cordes ou cour-
roies.
Ne nous lions pas à ces tableaux idylliques, peints par des
gens intéressés à faire croire que tout est bien, ou décidés d'avance
à nous représenter des pastels dignes de Virgile ou de Florian.
Que de peintures, devons-nous dire: naïves? de réjouissances
populaires, de bourrées au son de la musette, de danses aux
accords des hautbois, de rondes aux accords des violons! « Le
Français, écrit l'auteur de V Anti-Financier, se livre à la joie dans
le sein de la misère 2. » C'est entendu, mais le misérable qui a fes-
toyé de nos jours lors de la fête nationale, se réveille le lendemain
plus misérable encore : il a dépensé les quatre sous qui lui restaient
pour acheter du pain, et il a mal à la tète. A ces peintures arca-
diennes opposez le tableau réaliste de la fête votive du Mont-Dore
que nous présentent les Mémoires de Mirabeau :
Les sauvages descendant en torrent de la montagne, le curé avec étole
et surplis, la justice en perruque, la maréchaussée;, le sabre à la main,
gardant la place avant de permettre aux musettes de commencer la danse
interrompue un quart d'heure après par la bataille, les cris et les siffle-
ments des enfants, des débiles et autres assistants, les agaçant comme fait
la canaille quand les chiens se battent, des hommes affreux, ou plutôt des
bêtes fauves, couverts de sayons de grosse laine, avec de larges ceintures
de cuir piquées de clous de cuivre, d'une taille gigantesque rehaussée par
de hauts sabots, s'élevant encore pour regarder le combat, trépignant
1 Dulaure, Description de l'Auvergne, cité par Taine, op. cil., 447.
2 1763, p. 5j, cité par Babeau, op. cit., 3-jo.
344 LES PHILOSOPHES
avec progression, se frottant les flancs avec les coudes, la ligure hâve et
couverte de leurs longs cheveux gras, le haut du visage pâlissant et le bas
se déchirant pour ébaucher un rire cruel et une sorte d'impatience
féroce i...
Oh! comme nous sommes loin du pâtre de Sicile qui chante
Bombyca, la délicate enfant, blonde comme le miel, et du berger
des rives du Mincio qui apprend aux forêts à redire le nom de la
o-racieuse Amaryllis ! Comme nous sommes près des animaux farou-
ches, mâles et femelles, répandus par la campagne, dans les der-
nières années du xvne siècle, comme nous sommes dans la vivante
et saisissante réalité !
Je le sais, il y a plus d'un témoignage qui nous présente la France
du xviii0 siècle comme un pays de cocagne. Déjà en i658, MUo de
Montpensier nous affirmait que les paysans de la Dombe mangeaient
de la viande quatre fois par jour-. Ils avaient beau ne pas payer la
taille, je ne me résous pas a croire les Mémoires sur parole. En
1728, un écrivain nous dit : « On ne saurait croire combien les pay-
sans sont heureux maintenant... qu'un chacun mange en repos sans
crainte d'être maltraité de personne3. » Ne pas craindre son voisin
est, en effet, une condition pour bien digérer, mais encore faut-il
avoir de quoi manger! Lady Montague déclare en ij3g : « Les vil-
lages sont peuplés de paysans forts et joufflus, vêtus de bons habits
et de linge propre. On ne peut imaginer quel air d'abondance et de
contentement est répandu dans tout le royaume4 ». En 1739! Lady
Montague n'a pas de chance! C'est précisément l'année où d'Argen-
son nous a exposé d'un bout à l'autre les misères de notre pays,
peut-être plus terribles que durant le reste du siècle. Walpole écrit
en 1765, à propos d'un voyage dans l'Artois : « Les moindres vil-
lages ont un air de prospérité et les sabots ont disparu5 ». Il s'agit
de savoir s'ils avaient été remplacés. Quand serons-nous moins cré-
dules pour les impressions de voyage? D'une façon plus générale,
n'avons-nous pas le droit, en présence des documents de premier
1 Lucas de Montigny, Mém. de Mirabeau, lettre du 18 août 1877, citée par
Taine, op. cit., 45o.
2 Babeau, op. cit., 363.
s Les Délices de la France, Leide, 1728, 1, 67, cité par Babeau, op. cit., 363.
4 Babeau, ibid., 363.
s Lettres, Didier, 1873, p. 17, cité par Babeau, op. cit., 364.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AI XVIII- SIÈCLE 345
ordre que nous possédons, de refuser toute confiance à ceux qui
s'évertuent à nous prouver que le paysan pouvait louer Dieu de
toutes choses? Quand tout le monde, même à la Cour, est ému, en
1730,, de l'état des campagnes, pensez- vous qu'il n'y ait pas des
gens pour trouver que tout ne va pas si mal?
ft Cependant, écrit d'Argenson, M. Orrv vante l'aisance où se
trouve le royaume, la régularité des paiements, l'abondance de
l'argent dans Paris, et qui assure, selon lui, le crédit royal1. » Six
ans plus tard, lorsque d'Arg-enson est apitoyé sur les pauvres gens
qu'il voit « périr de misère » dans sa paroisse, il entend de ses propres
oreilles « un élu qui est venu dans le village où est sa maison de
campagne, et qui dit que cette paroisse devait être fort augmentée a
la taille de cette année, qu'il y avait remarqué les paysans plus
gras qu'ailleurs, qu'il avait vu sur le pas des portes des plumages
de volaille, qu'on y faisait donc bonne chère, qu'on y était bien2... ».
On va dire que le paysan trompait son seigneur et le collecteur
d'impôts, et qu'il s'évertuait à paraître plus dénué de tout qu'il ne
l'était réellement. Mais d'Argenson n'avait pas été dupé lorsqu il
avait assisté à l'arrivée des huissiers et des collecteurs, suivis de
serruriers, « ouvrant les portes, enlevant les meubles et vendant tout
pour le quart de ce qu'il vaut », au départ des journaliers pour la
corvée, à l'écroulement des maisons qu'on ne relève pas, à l'exode
des manouvriers vers les petites villes; il avait bien vu, de ses
propres yeux vu, ces trente garçons et filles qui refusaient absolu-
ment de se marier, etc...3. Méfiez-vous, dit-on encore, des cahiers
des Etats généraux ! On avait demandé aux paysans de rédiger des
doléances, ils rédigeaient des doléances; ils cherchaient par tous les
movens à se rendre intéressants. D'abord, il v a dans un certain nombre
de cahiers des plaintes si déchirantes que leur sincérité ne fait aucun
doute, et puis nous avons encore une fois des vérifications faciles. Il
semble même qu'à cette époque certains intendants devinent que leurs
rapports seront taxés d'exagération. L'intendant d'Orléans expose
1 Loc. cit.
* « Ah! s'écrie Caraccioli en 1768, quand je pense aux richesses de la France
et à sa beauté, je suis enchanté de ce que le meilleur de tous les royaumes
appartient au meilleur des rois ! » (Lettres récréatives, IV, 80, 173.)
3 Cette dernière constatation est faite aussi par Mercier, III, ch. ccxxxv,
io5 sq., Répugnance pour le mariage. On la trouve signalée dès la fin du
XVIIe siècle, dans les Soupirs de la. France esclave, II, 25,
346 LKS PHILOSOPHES
ou' « en Sologne de pauvres veuves ont brûlé leurs bois de lit, d'autres
leurs arbres de fruitiers » pour se préserver du froid, et il ajoute :
« Bien n'est exagère dans ce tableau, le cri du besoin ne peut se rendre,
il faut voir de près la misère des campagnes pour s'en faire une idée ' . »
Rien nest exagéré, ce sont les intendants qui l'affirment, et si l'on
veut que nous n'adoptions pas sans contrôle les rapports des inten-
dants, je le veux aussi, et, quand j'ai contrôlé leurs affirmations, je
suis bien forcé d'ajouter foi aux faits qu'ils consignent, si invraisem-
blables qu'ils soient au premier abord.
Je ne suis pas non plus d'avis que la classe rurale était moins mal-
heureuse au xvme siècle qu'autrefois, parce que le nombre des petits
propriétaires avait augmenté'-. Nous sommes revenus aujourd'hui
des espérances illusoires que nos pères avaient placées dans le déve-
loppement de la petite propriété paysanne. Le cultivateur qui a un
lopin de terre trop petit pour vivre et qui doit travailler les champs
des voisins, est-il vraiment plus fortuné que l'ouvrier? Il a, en plus,
des soucis et des dettes; c'est le plus clair de ses avantages. Ajoutons
que, pour qu'un champ devienne fertile, il faut avancer bien de
l'argent ; cela sera d'autant plus vrai à mesure que l'agriculture
sera forcée de s'organiser suivant le mode industriel. Surtout, n'ou-
blions pas qu'une des causes principales de la misère pour le paysan
de l'ancienne France, c'est la multitude des impôts énormes,
iniques, de toute nature, qui pèsent sur ses seules épaules3. Or, le
manouvrier peut encore ruser avec le fisc ; celui qui a des biens au
soleil n'échappe pas aux exigences multiples des collecteurs. Un
paysan arrive à dissimuler des vivres, comme celui dont nous parle
Rousseau4; le sol qu'il travaille et qu'il arrose de ses sueurs ne
saurait être soustrait aux charges. Taine calcule que la taille et la
capitation passent de G6 millions en 1716, à o,3 en 1759, à 110 en
1789, et que l'impôt passe de 283.1 56. 000 livres en 1 707, à
476.294.000 en 1789. Le petit propriétaire paie pour la plus grande
1 Taine, op. cit., 438 et note 2. M. Faguet (Quest. politiq., 9 sq.) croit à la
sincérité des cahiers, et expose brièvement et nettement quelques preuves de
la misère du peuple. Poussant son idée jusqu'au bout, il ne voit dans toutes
les demandes de réformes voidues par les hommes de la fin du xvme siècle,
que « l'honnête désir de ne pas mourir de faim ». (Ibid., 14.)
2 De Tocqueville, op. cit., 35 sq.
3 Les Soupirs de la France esclave, II, 22.
4 Confessions, part. I, livre VI, tome VIII, p. 116, édit. Hachette.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XVIII SIÈCLE 347
partie la différence. Il lui eût mieux valu se donner moins de tracas,
moins de peine pour arriver au même résultai : c'est-à-dire pour
manquer de pain.
La preuve indiscutable de la misère qui désole également la ville
et la campagne, c'est l'accroissement formidable des mendiants.
Certes, la mendicité est une des plaies constantes de l'ancien régime;
profession légalement reconnue au moyen âge, l'état de mendiant
est un état comme un autre; mais, à partir de la lin du xvn° siècle,
le corps social étant plus malade, ces parasites se développent et
pullulent à qui mieux mieux. En 1739, d'Argenson nous raconte
qu'ils sont des milliers :
Un conseiller, qui vient de l'aire un séjour de deux mois dans le Perche,
où sont situées ses terres, m'a dit n'y avoir vu qu'un tas de coquins qui
ne veulent point travailler et que l'on perd en leur faisant l'aumône. Il a
persuadé tout de bon au ministère, que c'est une habitude de paresse qui
corrompt les mœurs des provinces. C'est ainsi que j'ai entendu accuser de
pauvres enfants sur lesquels opérait un chirurgien, d'avoir la mauvaise
habitude d'être criards1.
D'Argenson, du moins, ne se fait aucune illusion sur l'efficacité
des mesures si nombreuses prises au xvme siècle contre la mendicité.
Malgré les édits les plus sévères, les rafles répétées, malgré les
efforts de la charité officielle et privée, la quantité de mendiants
valides devient de plus en plus considérable. Le mal est trop pro-
fond pour être même allégé par des moyens empiriques. La société
a besoin d'un sang nouveau ; l'ancien est trop vicié pour que ces
dartres disparaissent. A Paris, le recensement de 1791 comptera
1 18.784 indigents sur 65o.ooo habitants; à Lyon, où les institutions
de bienfaisance ont toujours eu une floraison si remarquable, 3o.ooo
ouvriers attendent leur subsistance delà charité publique, en 1787;
sur 900 paroissiens à Saint-Malo, 225 sont des miséreux2. Mercier
qui nous peint le peuple « mou, pâle, petit, rabougri3 », a vu les
vagabonds, à la porte des couvents, présentant chacun leur écuelle
au moine qui porte la soupe, et se jetant sur cette pitance comme
1 Année 1739, loc. cit.
2 Taine, op. cit., 5o6, 507.
3 Tableau de Paris, I, chap. xx, p. 55 : le Bourgeois: « Le peuple est mou,
pâle, petit, rabougri. On voit bien au premier coup d'œil que ce ne sont pas
là des républicains ».
348 LES PHILOSOPHES
des chiens affamés ' ; véritables chiens de ruisseau en effet, que les
voitures écrasent \ que les soldats du guet, les « tristes à patte »,
dispersent à coups de pied et à coups de poing-, et qui s'éloignent en
hurlant pour se réunir au coin de la rue voisine. Il y a de tout dans
ces fainéants dangereux, des repris de justice de toute marque et de
tout calibre, prêts à se transformer en assassins et en émeutiers.
A la campagne, ils sont plus dangereux encore : là, les chiens
deviennent loups. Contrebandiers à leurs heures ou faux-sauniers,
ils tuent, pillent, rançonnent3. La maréchaussée, avec ses 3y56
hommes, est toujours sur les dents. Ils renouvellent les exploits
des voleurs du moyen âge, et torturent leurs victimes pour leur
faire avouer où elles ont caché leurs écus. Ils lèvent de nouveaux
impôts sur le fermier, et se présentent après le collecteur pour
s'emparer du morceau de pain qui peut rester. On en prend
jusqu'à 5o.ooo en une fois (1767), et, quand il y a de la place dans
les dépôts ou les maisons de force, on les y engloutit par centaines,
quelquefois pêle-mêle avec de pauvres diables qui n'ont aucun droit
à cet honneur. Mais le logement ne suffit pas ; il faut de l'argent
pour nourrir cette engeance ; ils coûtent au roi cinq sous par tête et
par jour, de quoi renouveler leur paille, leur eau, leur pain et leur
graisse salée. L'opération achevée, c'est comme si on n'avait rien
fait. La diminution du nombre des bandits n'est pas sensible. On lit
dans la correspondance de Voltaire :
La mendicité vient d'être défendue en France; les maréchaussées ont
des ordres sévères à cet égard ; cependant je vois une foule de mendiants
sous mes yeux mettre impunément à contribution les villes et les cam-
pagnes, et faire parade de leur oisiveté comme d'une vertu. Est-ce pour
les favoriser qu'on enlève les véritables pauvres4?
Les mêmes plaintes sont sans ces se répétées. On finit par
1 V, chap. cDXxin, 207 sq.
2 I, chap. xx : Le Bourgeois ; p. 54, 55. On a un exemple du sans-façon
avec lequel les voitures faisaient des ravages dans les rues, grâce à une
scène du Cercle de Poinsinet (se. xn, 56): « Vous verrez, déclare avec outre-
cuidance le marquis, qu'on ne pourra plus courir Paris sans avoir le blason
dans sa poche ! » (1764)-
3 Histoire des Bandits... les plus célèbres, 2e édit. i836, 2 vol. (sans nom
d'auteur, mais par Collin de Plancy) : II, 3o sq. Cartouche ; 96 sq. Mandrin. —
Ch. Jarrin, Mandrin (La Province au XVIIIe siècle), Bourg, 1875 pass. et 6 sq.
4 M. D. à Voltaire, 22 novembre 1769, LXVI, 87.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE W XVIII* SIÈCLE 349
ne plus prendre au sérieux ni les édits ni les mesures qui les suivent,
et, après l'expulsion des mendiants quia lieu en 1764, un Monsieur
Nogaret écrit une « Lettre d'un mendiant au Public », une plai-
santerie qui a du succès1. Le Parlement de Bretagne se plaindra que
« les villes soient tellement peuplées de mendiants qu'il semble que
tous les projets formés pour bannir la mendicité n'ont fait que
l'accroître- ». Tous ceux qu'on relâche, après leur avoir fait promet-
tre de travailler, recommencent leur vie de fainéant. Le « mendiant
de race », suivant le mot de Mercier, ne veut pas faire autre chose3.
Le voudrait-il que l'état de la société ne lui permettrait pas de se
réhabiliter. La vérité est dans cette phrase des procès-verbaux d'une
Assemblée provinciale '' : « Excessive en elle-même, la misère des
campagnes l'est encore dans les désastres qu'elle entraîne ; il ne faut
point chercher ailleurs la source effrayante de la mendicité et de tous
les vices. » Dans ce beau pays d'Artois, où Walpole a admiré le
spectacle de la félicité publique, « sur i3o maisons, 60 sont sur la
table des pauvres » ; là où la moitié des habitants implorent la
charité pour vivre, quel système pourrait venir à bout des mendiants
de profession? Arrivent les bourrasques populaires, et ces meurt-
de-faim précéderont les ouvriers et les paysans ; habitués aux ren-
contres avec les soldats du guet et la maréchaussée, moins soucieux
d'une existence qu'ils ont exposée si souvent, les chiens et les loups
se précipiteront sans quartier, sans merci, seront massacreurs ou
massacrés. La faute en est à l'ancien régime : « Toutes les institu-
tions, écrit Taine, semblent d'accord pour multiplier ou tolérer les
fauteurs de désordre, et pour préparer, hors de l'enceinte sociale,
les hommes d'exécution qui viendront la forcer °.»
II
Heureusement pour la conservation de 1' « enceinte sociale », le
1 26 octobre 17G4, Bacliaumont, II, 122.
2 Taine, op. cit., 5o5.
3 Mercier, III, ch. cclxvi, 14 sq. : Mendiants. — III, ch. cclxvii, 219 sq. Men-
diants valides. — III, ch. cclxviii, 22^ sq. Nécessiteux — III, ch. cclxxxv,
299 sq. Dépôts ou Renfermeries.
4 Celle du Soissonnais, cité par Taine, op. cit., 5oC et note 2.
5 Taine, op. cit., 002.
350 LES PHILOSOPHES
peuple était foncièrement religieux. Peut-être l'ordre de choses
établi aurait-il duré plus longtemps, si les misérables étaient restés
plus longtemps persuadés que la résignation à des épreuves impo-
sées par la Providence était le meilleur moyen de témoigner leur
foi. Les philosophes, en montrant que ces souffrances venaient des
imperfections du système administratif et politique, de ses iniquités
et de ses abus, ouvrirent plus largement les yeux des pauvres
diables. Ils n'auraient pas réussi à les détacher de leurs croj^ances,
et d'ailleurs il faut croire les philosophes quand ils nous affirment
qu'ils ne l'auraient pas voulu. Ils n'auraient pas réussi, parce que
la religion occupait une place trop grande dans la vie civile : l'asso-
ciation religieuse, a pu dire M. Babeau, était l'àme de la cité1.
La ville est catholique; tout l'indique d'une façon indiscutable.
Les grands hôtels de ville ont leur chapelle, comme celui de Lyon,
et parfois leur aumônier en titre9; partout, sur les murs et dans
les salles d'audience, se dressent les crucifix. Les budgets des
dépenses nous prouvent quels liens étroits unissent les intérêts de
la ville et de l'église : fournitures de cierges ou d'ornements ecclé-
siastiques, rétribution de prédicateurs, frais de réparation des tem-
ples, de costume pour le suisse, construction d'orgues et appointe-
ments des maîtres de musique, etc.3. Les habitants entretiennent
à leurs frais l'horloge de l'église. Les villes paient un certain nombre
de messes annuelles. En 1789, à Paris, est inscrite dans les dépenses
une somme de 100 livres pour le lampadaire de Notre-Dame, en
exécution d'un vœu, et 25 livres au quartinier de la Cité chargé de
tendre les chaînes pour la procession du i5 août. Les réunions se
font par paroisses ou par quartiers, quand il s'agit d'élections muni-
cipales, et souvent même dans l'église4, en présence du curé. Les
échevins et consuls ont leurs bancs dans la paroisse de l'hôtel de
ville, interviennent dans l'administration de l'église, se préoccupent
de veiller à l'exécution des lois ecclésiastiques, se chargent de faire
1 La Ville sous l'ancien régime, p. 22.
2 A Pézenas, on paie 20 livres par an pour les cierges brûlés dans la cha-
pelle de l'hôtel de ville, et 90 livres aux capucins chargés d'y célébrer la messe
tous les jours.
3 Cf. Babeau, le Village et la Ville sous l'ancien régime, pass.
4 Les assemblées primaires de 1789 se tinrent encore la plupart dans les
églises.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 351
respecter les fêtes et dimanches, le carême, obtiennent ailleurs des
dispenses pour le gras en faveur de la population, etc. Ils assistent
officiellement aux cérémonies; à Lyon, ils vont tous les ans entendre
la messe à Fourvière, et offrent à la vierge un écu d'or et sept livres
de cire blanche. Nous sommes bien dans une société foncièrement
religieuse : le peuple, dans chaque paroisse, est compté par le
nombre des communiants, c'est-à-dire de tous ceux qui sont en âge
de faire la première communion.
Tout d'ailleurs, autour de lui, est fait pour lui rappeler sa reli-
gion. Les rues ont un aspect catholique. Il y a dans Paris, en 1789,
46 églises paroissiales, 20 églises tenant lieu de paroisses, 92 cha-
pelles1. Mais on peut dire que l'église est partout. Le badaud pari-
sien vit au milieu d'une foule de statues décorant les façades ou les
angles des maisons; à chaque coin de rue, une vierge de bois ou de
pierre porte l'enfant divin ; la piété des habitants veille à ce que le
petit Jésus ait sa couronne d'argent renouvelée. Dans les villes de
province, même profusion d'images sacrées. A Blois, chaque porte
est surmontée d'une statue de la Vierge, en exécution d'un vœu
formé lors de la peste de i63i. Les statues de saints, d'anges, etc.,
ornent, au xvm° siècle, les villes de province ; on chante devant
elles, on récite des litanies, on brûle des cierges. Le passant se
découvre, chante avec les assistants, et il est invité à payer la cire.
Ou bien, c'est la sonnette du porte-Dieu qui retentit ; on va porter
les sacrements à un malade. Notre passant s'agenouille, se signe,
dit sa prière, puis se joint au cortège et accompagne le viatique
jusque dans la chambre du moribond'2. Une autre fois, levé de grand
matin, l'homme du peuple se précipite pour retenir une bonne place
sur le parcours de la procession. Car il n'y a pas de semaine qui
n'ait ses processions. On lira partout les descriptions de ces céré-
monies si nombreuses, imposantes, pittoresques parfois jusqu'à la
bizarrerie, mais qui agissent puissamment sur l'âme du peuple. Le
jour de la Fête-Dieu, à Paris et dans toutes les villes, les rues sont
balayées, sablées, jonchées de fleurs et de feuillages ; tous les habi-
tants, aux termes des ordonnances, ont dû draper sous peine
d'amende ; c'est à qui aura déployé les vieilles tapisseries les plus
1 Babeau, Paris en 17S9, 343 sq., la Vie religieuse.
2 Mercier, V, ch. ccclxxxv, 79 sq., Porte-Dieu.
352 LUS PHILOSOPHES
opulentes, le sujet en fût-il compromettant. La foule admire les
magnificences du cortège ecclésiastique et officiel, et plus d'un
spectateur que la curiosité seule avait fait sortir de chez lui, se sent
pénétré d'une émotion religieuse l . Et la série n'est pas interrompue :
processions de saint Eustache et de saint Sulpice, de sainte Geneviève
dont la châsse est promenée avec solennité, Rogations, etc., tiennent
le Parisien en haleine. En province, indépendamment des processions
régulières, tout est prétexte à ces manifestations : beau temps ou
pluies, épidémies ou calamités accidentelles, comme morsure des
chiens enragés, etc.
Dans toutes les cérémonies religieuses, les gens du peuple qui ne
sont pas spectateurs sont acteurs. N'oublions pas que les communau-
tés d'arts et métiers figurent à leur place et à leur rang dans la colonne
en marche. A la procession de la Fête-Dieu, leur présence est obliga-
toire sous peine d'amende -. Les corporations jouent leur rôle, réglé
d'avance ; elles ne sauraient s'y dérober. C'est dans ces occasions
que ces sociétés, jalouses les unes des autres, font valoir leurs préten-
tions en matière de préséance : cordonniers contre savetiers, rôtis-
seurs contre cabaretiers, boulangers contre pâtissiers, maçons contre
couvreurs, etc., que de luttes et de discordes! Mais elles servent à
resserrer les liens entre les communautés. De gré ou de force, il faut
entrer dans un groupement. Parmi les bourgeois, il y a même une
corporation de ceux qui n'ont rien à faire. Les artisans entrent dans
les communautés à titre de compagnons et d'apprentis. Une fois en-
cadrés, ils sont unis les uns aux autres par des liens à la fois profes-
sionnels et religieux. Presque toujours la corporation forme une
confrérie religieuse ; toujours, elle a ses patrons, ses fêtes patronales,
célébrées par des cérémonies religieuses d'abord, par des banquets
et des danses ensuite. Ainsi l'homme du peuple vit en pleine société
catholique, et il n'y a rien d'étonnant qu'il ait conservé des senti-
ments chrétiens.
Jusqu'à quel point ceux-ci étaient-ils enracinés dans son âme?
1 Mercier, III, ch. ccxxvi, 78 sq., la Fête-Dieu. Beaumont, l'archevêque de
Paris, disait à M. de Monlyon, à la suite des processions du jubilé : « Voilà qui
nous fait gagner cinquante ans sur les philosophes. »
2 Voir dans le livre si remarquable de Raoul Allier, la Cabale des dévots
(1627-166), Paris, Colin, 1902, in-16, comment ces jours-là les communautés
étaient recensées et encadrées.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIIIe SIÈCLE 353
On le comprendra d'après ce qui précède, et aussi on réfléchira
qu ils avaient eu de très longs siècles pour s'y implanter. Qu'on
nous signale en 1777 un arrêt du maire de Gray, défendant de se
promener ou de se tenir droit quand la procession passe, et que le
même magistrat se plaigne que des personnes rient et badinent aux
fenêtres quand le cortège sacré défde dans la rue, ce n'est là qu'une
exception, dont il est impossible de citer beaucoup d'exemples.
Qu'on n'observe plus le dimanche en 170*7 avec autant de scrupules
qu'autrefois, cela est bien possible. L'homme du peuple n'est point
bigot, mais il est catholique. Mercier constate qu'il se passe de
vêpres, mais qu'il ne manque pas la messe ' ; il fait maigre, tout en
raillant le carême; il ne manque pas le sermon le matin, tout en se
disposant à courir le soir au cabaret. Vivant dans un cadre tout
catholique, façonné depuis l'origine à sa croyance, il n'aime pas
qu'on dépasse une certaine mesure dans les railleries traditionnelles
que ses arrière-grands-pères dirigeaient contre une religion dont
ils étaient les plus fidèles dévots. Il détesterait les athées ou
les matérialistes, s'il était capable de les comprendre; rien ne
l'empêchera de rester catholique et pratiquant.
On conçoit sans peine que le peuple des campagnes était plus
catholique encore et plus pratiquant que celui des villes. En effet, il
vit beaucoup plus que ce dernier dans son église. C'est pour le paysan
surtout que l'église est restée, comme au moyen âge, la maison
commune'2. Il y vient avec sa femme et ses enfants; on y caqueté,
on y crie, on y traite d'affaires ; très nettement, le paysan est là
comme chez lui. Après les offices, on y tient les assemblées commu-
nales, on y élit les syndics et les collecteurs, on y procède aux
transactions et aux enchères, et, même quand les scandales y ont
disparu à la fin du xvie siècle, le prône est là pour montrer l'union
étroite entre le domaine religieux et le domaine profane. Le prône
tient lieu à la fois de journal officiel et d'affiche officielle. Tous les
événements de la politique intérieure et extérieure y sont annoncés,
même contrairement aux efforts des évèques. En 1770, le roi enverra
aux curés une circulaire à l'occasion de la cherté des grains : le
1 IV, ch. cccxxxvi, 159 sq., Des Dimanches et Fêtes. Voyez en 17G7, ce que
dit Caraccioli dans les Lettres récréatives et morales, I, 101, i5y.
- Cf. Babeau, le Village sous l'ancien régime, livre II, la Paroisse, n5sq.
Univ. de Lyon. — M. Houstan. 23
354 LES PHILOSOPHES
prône servira à résumer les travaux des économistes. Turgot, qui
tâcha de faire des curés ses collaborateurs, leur demandera de rendre
des services analogues à son administration1.
Ils pouvaient, d'ailleurs, en rendre d'autres au ministre philo-
sophe, qui avait raison d'entretenir avec eux une correspondance
très active. Plus encore que le curé de la ville, l'humble prêtre de
la campagne est populaire. Certes, il y eut alors, comme toujours,
des ecclésiastiques dont les pauvres gens avaient à se plaindre. Mais
beaucoup se souvinrent, dans leur paroisse, que, fils du peuple, il
se devaient au peuple ; le prêtre de campagne était d'ordinaire ou le
fils d'un petit bourgeois ou le fils d'un paysan ; plus d'une fois,
il n'hésita pas à se faire l'interprète des misérables : « Mes enfants,
disait l'un deux à ses paroissiens, un tel jour, à telle heure, je
ferai une battue : je vous exhorte à vous y trouver ~ ». En voilà un
qui ne devait pas être bien vu du château ! Il y a dans les Cahiers
de 1789 un grand nombre de réclamations en faveur de ces amis du
peuple. C'était justice ; plus d'un devait joindre sa voix à celles qui
réclamaient une société moins dure aux pauvres gens. Si l'on tient
compte, enfin, des fonctions à la fois civiles et administratives du
curé, si l'on réfléchit que, plus qu'à la ville, le clocher est le centre
du village et le curé le véritable directeur de tous les habitants, on
pourra conclure que le paysan, plus que l'ouvrier, était fermement
attaché aux croyances traditionnelles et à ceux qui les représen-
taient.
Une question, plus importante peut-être pour nous que de savoir
jusqu'à quel point le peuple était malheureux et religieux, consiste
à savoir jusqu'à quel point il était instruit3. Il est clair, en effet,
1 OEuvres de Turgot, Paris, 1844 : Lettres circulaires aux curés de la
généralité de Limoges pour leur demander leur concours dans diverses
opérations administratives, I, 633 sq. Voici le début de la première lettre :
« Personne n'est plus à portée que MM. les Curés, par leur état, par l'édu-
cation distinguée que cet état exige, et par la confiance que leur ministère
inspire au peuple, de bien connaître sa situation et les moyens de la rendre
meilleure, etc.. » (Paris, 3 mai 17C2).
2 Babeau, ihid., 16a. Sur la situation de ces pauvres diables de curés, cf.
Taine, op. cit.,g5 sq.
3 Voir pour cette question, outre l'ouvrage de Taine et ceux de M. Babeau,
E. Allain, l'Instruction primaire en France avant la Révolution, in- 12, 1881,
et surtout un livre auquel je renvoie une bonne fois pour toutes, et qui
peut nous dispenser de bien des lectures, Histoire critique des doctrines de
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII SIÈCLE 355
que, si l'état des cerveaux populaires à cette époque est exactement
celui que Taine nous a décrit dans son livre1, l'action des philo-
sophes a été à peu près nulle sur la masse de la nation. Je crains
cependant que Taine ne soit allé un peu loin cette fois, et qu'il n ait
tiré de faits, du reste fort exacts, des conséquences qui le sont moins.
Que l'imagination de la foule ait cru que Louis XV faisait enlever
de pauvres petits pour prendre des bains de sang, cela n'est pas
une preuveque le peuple était absolument illettré. En plein xxe siècle,
on pourrait, si l'on prêtait bien l'oreille, entendre des accusations
analogues dirigées contre les Juifs. Sous Louis XYI, on a été persuadé
que la disette était factice et que les courtisans maudits jetaient les
farines a la Seine ; Arthur Young a été pris pour un « dynamiteur »
ou un conspirateur ; il n'y a pas là des preuves d'une ignorance
absolue.
En 1789, dans la Provence on était convaincu que les deux
premiers ordres allaient supporter toutes les charges et que le
peuple serait exempt de taxes ; ailleurs on pense que c'est le Roi
qui veut la Révolution ; mais tout cela est logique pour qui connaît
le peuple de tous les temps, et celui du xvme siècle en particulier.
Les philosophes, notamment, lui avaient assez répété que le peuple
devait échapper aux charges, quand il n'avait que le nécessaire, et
ils avaient manifesté cette opinion que la monarchie accomplirait les
réformes d'où sortirait l'ordre nouveau. Là où Taine veut voir une
preuve de la grossière ignorance du peuple, il faut voir peut-être
la trace du travail accompli par les réformateurs. Des faits de cette
nature ne font pas naître en moi la conviction que le peuple des
villes était, en plein xviii6 siècle, aussi brute que dans les époques
les plus sombres du moyen âge.
D'un autre côté, il m'est bien difficile d'accorder à M. Babeau
que, dès la deuxième moitié du xvin0 siècle, « l'instruction primaire
était, non moins que de nos jours, mise à la portée de tous2 », dans
les divers quartiers de Paris. Je veux bien qu'il y eut, sous Louis XVI,
l'éducation en France depuis le xvie siècle, par Gab. Compayré. Etudier plus par-
ticulièrement, volume II, livres V-VIII, tout ce qui a trait à l'éducation pen-
dant le xvme siècle.
1 L'Ancien Régime, 489 sq.
2 Paris en 1789, chap. vin, Statistiques et Comparaisons, 5i3. Voyez encore
la Province sous l'ancien régime, II, So-j sq. : L'Instruction.
356 LES PHILOSOPHES
317 petites écoles, sans compter les écoles concurrentes, et i)5 écoles
de charité ; il reste à savoir comment elles étaient organisées et
comment elles étaient fréquentées; de même, qu'il y eût dans les
villes des établissements primaires, et qu'il se produise, sous le
règne de Louis XV, des efforts intéressants pour instruire le peuple,
je n'en disconviens pas ; c'est l'époque où l'œuvre de Jean-Baptiste
de la Salle est en pleine floraison, et où les Ignorantins triomphent
peu à peu des résistances qui viennent soit des magistrats et des
municipalités, soit des maîtres d'écoles laïques et des maîtres écri-
vains. Les Frères des écoles chrétiennes sont, en 1789, presque
partout, les maîtres primaires1. Les petits indigents pourront rece-
voir l'instruction gratuite. Mais, en réalité, combien furent à même
d'en profiter ? On nous rappelle que les municipalités ont prescrit plus
d'une fois l'obligation, pour les pauvres, les artisans et les ouvriers,
d'envoyer leurs fils dans les écoles. Par quelle grâce providentielle
l'ancien régime serait-il venu à bout, en quelques années, de diffi-
cultés que nous n'avons pas encore résolues, malgré les efforts
gigantesques accomplis par la société moderne pour assurer à tous
l'instruction, efforts auprès desquels ceux du xvmp siècle, si loua-
bles, paraissent bien mesquins, sinon insignifiants? A une date où
la misère, qui dépeuple les classes de l'enseignement primaire,
était incomparablement plus affreuse qu'aujourd'hui, où le recrute-
ment des maîtres était plus que défectueux, où les méthodes péda-
gogiques ne comptaient pas, où le nombre des écoles était. considé-
rablement inférieur à ce qu'il est depuis la deuxième moitié du
XIXe siècle, comment l'instruction se serait-elle répandue dans les
classes pauvres, d'une façon satisfaisante'2?
La campagne paraît avoir été moins privilégiée, puisque l'école
primaire pour les garçons n'y est qu'exceptionnellement gratuite.
Et cependant, cela n'empêche pas qu'on entende des plaintes
fréquentes, sur les maux que causent au paysan les prétendus bien-
1 Pourquoi les jésuites leur avaient-ils laissé ce rôle? On trouvera la réponse
à cette question dans Gab. Compayré, op. cil., vol. I, livre II, les Grandes
corporations enseignantes, p. 171. Lire pour l'enseignement primaire, à partir
du xvne siècle, ibid., livre IV, chap. 1, 423 sq.
2 Pour les imperfections des établissements d'instruction en général, cl".
Mercier, I, ch. lxxxi, 253 sq. Collèges, etc., II, 1 18, 46 sq. : Professeurs de iUni-
versité, II, ch. cxix, 48 sq. : Petites Ecoles; à signaler aussi les progrès dans
les Pensions, II, ch. clvii, 2o5 sq., opposés à la routine officielle.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al WIN" SIÈCLE 357
faits de l'instruction gratuite. Ce sera l'occasion d'un long débat
entre V Ami des hommes et l'auteur de Y Essai sur In Voirie*, et de
nombreux écrivains répéteront à l'envi qu'il y a trop d'écoles
gratuites, quelles créent trop de religieux et trop de candidats
fonctionnaires, de ces « célibataires, solliciteurs d'emplois, dont la
France fourmille'-' ». De là l'opinion suivante, émise par M. Babeau,
que ces témoignages relatifs à la gratuité et au trop grand nombre
des écoles, « prouvent d'une manière saisissante combien l'instruc-
tion était répandue et comme elle était mise à la portée de tous sous
l'ancien régime3 ». C'est aller un peu loin. Une foule d'autres témoi-
gnages nous amèneraient à l'opinion presque diamétralement
opposée. Un cahier de 1789, dont M. Babeau lui-même cite un extrait,
déclare : « La plupart des habitants ne savent point lire ; cela fait
qu'ils n'entendent rien des prières qui se font à l'église ; ils s'y
ennuient, ils y causent comme dans la rue4. » Dans le Toulousain,
quarante paroisses sur cinquante sont privées d'école ; on ne saurait
dire que là du moins il y en avait trop ! Dans la Gascogne, d'après le
rapport de l'assemblée provinciale d'Auch, « la plupart des campa-
gnes sont sans maîtres d'école ni presbytères5 »; on ne saurait dire
que là encore il y avait assez d'établissements primaires. Qu'après
cela, un cahier particulier déclare en 1789 qu'il faudrait « diminuer
cette quantité d'écoles gratuites de dessin et autres, de bourses dans
les collèges, ce qui dépeuple journellement les campagnes et les
ateliers, bien plus utiles à la société que cette foule de barbouilleurs,
d'abbés, de clercs, de commis sans place, d'écrivassiers, qui, n'ayant
pour tout bien que leur plume et leur pinceau, traînent partout
leur indigence et leur ignorance orgueilleuse6... ! 0 Qu'il s'agisse des
1 Supplément à l'Essai sur la voirie, Duclos, Œuvres, III, 702 sq. Cf. Com-
payré, op. cit., II, 176; II, 258: la gratuité et l'obligation de l'enseignement
primaire réclamées par Diderot, combattues par l'Ami des hommes. La Chalotais,
à ce point de vue, était contre Diderot (ibid., II, 223 sq. livre VII. les Origines
de l'esprit laïque dans V éducation et le mouvement parlementaire de 1762).
2 Babeau, le Village, p. 3i6; citation de /a Noblesse telle quelle doit être,
p. 173 (1768.)
3 Ibid., 317.
4 Cahier de Fosses, cité par Babeau, op. cit., 129, note 2.
5 Taine, op. cit., 490, n. 1.
6 Cité par Babeau, Paris en 1789, p. 33 1. Mêmes protestations dans Mer-
cier contre la multitude des Cours gratuits, I, go, 297 sq.
358 LES PHILOSOPHES
villes ou des campagnes, nous sommes fixés : ce qu'on appelait
alors « trop », nous autres, nous l'appelons « trop peu », et voilà
tout. Qu'on ne vienne donc plus nous opposer des témoignages
trop optimistes. En veut-on un qui nous dispense de recourir aux
autres? En plein xvi° siècle, un ambassadeur vénitien affirme
sérieusement qu'il n'y a personne en France qui ne sache lire et
écrire ' ! Croyons M. l'Ambassadeur, et nous serons forcés de
reconnaître que la France de 1906 est en retard, au point de vue de
l'instruction, sur celle du xvie siècle !
La vérité, c'est que le peuple était, soit à la ville, soit à la cam-
pagne, beaucoup moins ignorant qu'on le disait autrefois, et beau-
coup plus illettré qu'on le prétend aujourd'hui2. La vérité, c'est
que, si tous les gens du peuple ne lisent pas, le nombre de ceux qui
lisent a grandi de plus en plus. Et c'est l'opinion de M. Brunetière
dans son article sur la Formation de Vidée de progrès. Les lumières
se répandent toujours davantage, à mesure qu'on avance vers
l'époque contemporaine. « Même quelques rayons ou, si l'on veut
quelques éclaboussures s'en vont atteindre jusqu'aux dernières
couches d'une société, pourtant toujours si fortement hiérarchisée,
et en bas, tout en bas, de nouvelles curiosités s'éveillent. » Le
critique rapporte l'anecdote de cette jeune fille âgée de seize ans
environ, laquelle, obligée vers 1710 de coucher dans une « vraie
taverne » à Saint-Pierre-sur-Dive, écoute de Fautre côté de la cloi-
son, des soldats et des charretiers disputant « de la rondeur de la
terre et des antipodes ». Il rappelle l'historiette de Boileau surpre-
nant un petit laquais en train de déguster le Diable boiteux qui
venait de paraître (1707), et le mot de Dubois disant que, dès cette
époque, « pas un petit bourgeois n'eût reçu un laquais, même une
cuisinière, qui ne sût lire et écrire ». Puis, se gardant bien « de
tirer de ces menus faits des conclusions qui les dépasseraient »,
M. Brunetière en tire celles-ci qui me paraissent tout à fait accep-
tables :
Un publie nouveau se forme, lentement, moins délicat, mais plus nom-
1 Relation des ambassadeurs vénitiens, I, J\8, cité par Babeau, le Village, etc.,
p. 3oi.
2 La « mise au point » me parait avoir été faite par M. Brunetière, Histoire
et Littérature ;t.I,V ,1 Enseignement primaire avant il 89, io3 sq. (i5 oct.1879).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 359
breax, plus étendu, plus divers que V ancien. Quelques années encore, et,
les mêmes causes continuant d'agir, le besoin créera, comme on dit, son
organe; il suscitera d'en bas les écrivains propres à le satisfaire; et les
Diderot ou les Jean-Jacques — pour ne rien dire des moindres, encore
qu'ils ne laissent pas d'y avoir eu leur part — introduiront pour la
renouveler, dans la littérature, le ferment de la démocratie1,
La « démocratie » devait fournir aux Diderot ou aux Jean-
Jacques des lecteurs et des admirateurs :
Tout le monde lit à Paris, écrit l'Allemand Storch à latin du siècle. Cha-
cun, surtout les femmes, a un livre dans sa poche. On lit en voiture, à la
promenade, au théâtre, dans les entractes, au café, au bain. Dans les bou-
tiques, femmes, enfants, ouvriers, apprentis lisent; le dimanche, les gens
qui s'asseoient à la porte de leurs maisons lisent; les laquais lisent derrière
les voitures; les cochers lisent sur leurs sièges; les soldats lisent au poste
et les commissionnaires à leur station2 ;
et Garaccioli constate presque avec mauvaise humeur :
On ne voit que des gens qui ne se lassent point de lire et tant pis pour
eux3!
Ce qu'ils lisent, on le pense bien, ce n'est pas le Diable boiteux,
depuis longtemps passé de mode4. Les préoccupations sont autres,
à présent, et la curiosité populaire se porte sur des objets plus
graves, stimulée sans cesse, éveillée, excitée par les mille pério-
diques, journaux, brochures, pamphlets, venus de Paris ou
de Londres, de Genève et d'Amsterdam, à en croire leurs couver-
tures5.
Et, quand bien même on me démontrerait que le nombre de ceux
qui ne lisaient pas était cent fois plus considérable que le nombre
de ceux qui lisaient, on ferait un faux raisonnement en tirant de
là cette idée que la philosophie n'agit pas sur le peuple. Nou
avons montré que les hommes de ce temps-là vivaient plus for"
tement groupés que nos contemporains ; la puissance d'extension
1 Brunetière, Etudes critiques, ôe sér , p i83 sq., p. 227 (i5 octobre 1892).
2 Cité par Babeau, Paris en 1189, 3ai.
3 Lettres récréatives, I, Gj, 106.
4 Cf. Voltaire, Dict. Phit., article Blé, section III, Histoire du Blé en France,
Beuchot, XXVII, 38g (sur les lectures de la nation). Paul Boiteau, op. cit.,
ch. xvii, 47^ et n.
5 Mercier, II, ch. cxlvi, i32 sq.: «Brochures». « Il faut heaucoup délivres,
dit l'auteurau début, parce qu'il y a beaucoupde lecteurs. lien faut pour toutes
360 LES PHILOSOPHES
de Tidée est très grande, parce que les contacts entre citoyens sont
plus intimes et plus fréquents. Les associations de toutes sortes
n'ont jamais été aussi multipliées ni liées aussi solidement depuis
1ère moderne : le citoyen qui fait partie de son comité, de quelques
sociétés de solidarité ou de bienfaisance, est plus isolé de nos jours,
que ne l'était le membre d'une corporation, d'une confrérie religieuse,
d'une communauté d'arts et métiers1. L'idée nouvelle faisait rapide-
ment sa traînée; les conversions étaient peut-être aussi imprévues
et aussi décisives que par nos journaux contemporains. En outre,
tenons compte de ce détail que nos ancêtres vivaient beaucoup plus
que nous dans la rue. C'est une vérité qui a été définitivement éta-
blie ; au village, la place publique mérite beaucoup plus ce titre qu'à
l'époque actuelle"2; à Autun, l'été, quand la soirée est belle, les
habitants descendent dans les rues et prennent leur repas ensemble ;
au village comme à la ville, les rondes, les danses, les manifestations
de la joie ou de la piété réunissent, hors de leurs demeures, les
habitants de tout un quartier3. Les promenades sont très assidûment
fréquentées, on y discute, on fait le cercle autour d'un orateur
improvisé, ou l'on devise en marchant sans s'apercevoir de la
longueur du chemin4.
les conditions, qui ont un droit égal à sortir de l'ignorance. » Voir ibid . , I,
ch. lx, 188, sq , sur le Colportage des brochures — III, ch. ccxv, 334 SCP :
Génie de la Presse — V, ch. ccclxxvii, 56 sq. : Loueurs de Livres: » Il y a des
ouvrages qui excitent une telle fermentation que le bouquiniste est obligé de
couper le volume en trois parties afin de pouvoir fournir à l'empressement des
lecteurs » — V, cbap. cdxlv : Liseurs de Gazettes, etc., etc. — A entendre
Caraccioli, il y aurait eu, en 1768, 600.000 personnes qui lisaient (Lettres
récréatives, I, 66, io5); il est clair que c'est un chiffre bien approximatif. Il
constate, lui aussi, le nombre considérable des brochures « qui ont pris la
place de ces ouvragesprofonds qui immortalisent la nation » (Ibid., IV, 36, 70).
1 Sur la force de ces groupements et leurs rivalités, cf. de Tocqueville, op.
cit., 140 sq., et i43 : « Nos pères n'avaient pas le mot d'individualisme, etc.. »
Cf. ibid., 171 Pour ce qui a trait à l'influence de la philosophie sur « la foule »,
cf. ibid., 197, 2o5, 209, 210, 216, 221, 265 sq. (chap. v du livre III), 275, 295^
3o6.
2 Cf. Babeau, le Village, 44.
3 Babeau, la Ville, 4^4
4 Cf. Mercier, II, ch. cxlix, 169 sq. : Nouvellistes. — Mém. du général Thié-
bault. I, 149. — » .l'aientendu Marat,en 1788, lire etcommenter le Contrat social
dans les promenades publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthou-
siaste. » (Mallet du Pan, Merc. Britannique, II, 36o).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 361
A Paris, tout le peuple des loqueteux, des gag-ne-petit, décrotteurs,
commissionnaires, portefaix, est assis sur les marches des trottoirs
du Pont-Neuf, et y tient toute Tannée ses assemblées régulières. On
n'ignore pas que là comme dans les rues, à Paris comme en pro-
vince, les marchands au détail déballent leurs marchandises au
grand air1. Que de métiers, souvent énumérés, s'exercent ainsi dans
les rues, que de types pittoresques dont les estampes nous ont con-
servé les traits, que de cris restés célèbres depuis celui du vendeur
de gâteaux froids : Il brûle ! Il brûle ! jusqu'à celui de l'individu
qui, pour suppléer à l'absence d'édicules salutaires, court vêtu d'une
robe de chambre, avec sous son bras une « garde-robe pliante », et
s'exclame avec discrétion : « Chacun sait ce qu'il a à faire ! » La
vie déborde dans la rue du xvm° siècle, et la propagation de l'anec-
dote amusante ou du propos frondeur est accomplie en peu de
temps. Le cocher, qui lit sur son siège, le commissionnaire, qui lit
à sa station, ont sur-le-champ une foule d'auditeurs auxquels ils
peuvent répéter le mot qui les a frappés ou l'idée qui les a séduits2.
Tout le monde, du reste, sent bien qu'il y a quelque chose qui se
prépare. Le* gueux, qui ne sait pas lire^ en admettant même qu'il
n'aime pas à causer, est, malgré lui, entraîné parce courant de l'opi-
nion, qui grossit à mesure que le siècle s'avance, et ce courant, ce
sont les philosophes qui l'ont créé, ou, si l'on veut, qui l'ont dirigé
et l'ont rendu irrésistible. S'il est encore de nos jours des ouvriers
qui sont totalement illettrés, et, ce qui m'étonnerait davantage, qui
ne fréquentent pas les réunions publiques, si ceux-ci se déclarent par-
tisans d'un socialisme qu'ils ne connaissent pas, qui oserait prétendre
que les écrivains, les orateurs, les penseurs socialistes n'ont pas eu sur
ces adeptes la plus profonde influence? Ces pauvres gens n'ont pas
lu Proudhon ni Karl Marx : d'accord. Mais d'une part, ils ont cons-
tamment à supporter un fardeau qu'ils jugent écrasant, et de l'autre
ils ont le sentiment qu'il dépend d'eux de l'alléger. La première
constatation, ils l'ont faite, eux-mêmes, sans le secours de personne;
1 Mercier, V, ch. ccclxxix 6i sq. : Cris de Paris.
2 « L'on prétend que les princes sont sensibles à la réception de la capitale,
parce qu'ils sentent confusément que dans cette multitude il y a du bon sens,
de l'esprit et des hommes en état de les apprécier eux et leurs actions; or, ces
hommes, on ne sait comment, déterminent le jugement de la populace. »
(Mercier, I, chap. xxi, Population de la Capitale, p. 63.)
362 LES PHILOSOPHES
la seconde idée leur est venue, même inconsciemment, de ceux dont ils
n'ontjamais écouté les paroles ni étudié les écints. J'en dirais autant
du peuple du xvme siècle. En admettant que les trois quarts des misé-
rables fussent incapables de lire un de ces ouvrages qui fourmillent
dans la capitale, lancés par des philosophes ou inspirés par la philo-
sophie, en admettant qu'ils n'en aient pas connu la substance par des
camarades plus éclairés et plus réfléchis, tous vivent dans une atmo-
sphère où flottent les idées qu'ont lancées les réformateurs, tous les
respirent en quelque sorte, serait-ce à leur insu1. Mais on voit bien
que cette hypothèse n'est pas exacte : en réalité, il y eut dans « la
démocratie » un public toujours plus nombreux pour lire ; ce public
diminue de qualité, il augmente sans cesse en quantité; c'est lui
qui se met à traduire, sous une forme ou sous une autre, le credo
des encyclopédistes, qui devait être le dogme de la société future ;
c'est lui qui se charge de l'assimiler à ces classes situées tout à fait
« en bas », comme disait M. Brunetière, et qui peuvent ainsi rece-
voir leur part de lumières et de rayons2.
III
Gomment les philosophes pouvaient-ils attirer à eux la masse de
ce public nouveau? Et d'abord, quels étaient leurs vrais sentiments
à l'égard de ce peuple, dont ils devaient faire l'éducation? Il est
d'usage de répéter qu'ils ont éprouvé pour l'humanité en général un
amour de tête et non de cœur, et qu'à l'égard du peuple ils ont eu
« cette charité froide qu'on nomme l'altruisme », comme dit Ana-
tole France3. « La pitié est dans les entrailles comme la tendresse
1 C'est ce qu'a fort bien vu de Tocqueville, op. cit. Il constate qu'au
xvme siècle « un village est une communauté dont tous les membres sont
pauvres, ignorants et grossiers... » (p. 184), puis il dit plus loin : « cependant
les idées du temps pénétraient déjà de toutes parts ces esprits grossiers ;
elles y entraient par des voies détournées et souterraines, et prenaient dans
ces lieux étroits et obscurs des formes étranges... » (p. 197).
2 II faut noter, d'ailleurs, l'échange constant entre Paris et les villes du
royaume ; Mercier commence ainsi son chapitre : De l'influence de la Capi-
tale sur les Provinces : « Elle est trop considérable, relativement à l'influence
politique, pour qu'on puisse en détailler les effets. » (IV, ch. cccliv, 29G sq.)
Cf. de Tocqueville, op. cit., no sq. (d'après la correspondance de Young).
3 Le Lys rouge, 02, 6S. Cf. Brunetière, Etudes critiques, 4e série. Voltaire,
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU WIII' SIÈCLE 363
est sur la peau », ajoute l'auteur du Lys rouge. Il est indiscutable
que les philosophes, sauf exception, n'ont pas été pris « par les
entrailles ». D'Alembert trouve Diderot trop exalté et Rousseau
trop forcené. Presque tous auraient mérité qu'on leur appliquât les
paroles de Marmontel dans son Elor/e de d'Alembert:
Non, sans cloute il n'avait ni dans ses mœurs ni dans ses écrits cette
chaleur exaltée et factice qui altère également l'ingénuité de l'esprit et de
l'âme, et qui ne laisse ni au sentiment ni à la pensée sa justesse et sa vérité.
Mais ce degré de sensibilité qui est la bonté par excellence parce qu'elle
est juste, éclairée, activera sensibilité du sage, la chaleur de l'homme de
bien, qui jamais en fut mieux doué ' ?
Telle est la sensibilité du sage; elle est tempérée par la raison,
car il fait le bien par principe, par devoir, par un calcul généreux
et humain. N'exagérons pas cependant; nous n'ignorons pas que
tous, à certains moments, ont été pris « aux entrailles », Voltaire
comme les autres, et nous n'hésitons pas à appliquer aux philosophes
en général le passage dans lequel le même Marmontel précise sa
pensée:
Mais qu'un abus criant ou qu'un vice odieux vînt le frapper, ce n'était
pas pour eux qu'il était froid et peu sensible, ce n'était pas pour les
méchants qu'il était indulgent et bon, et cet homme, de qui l'humeur
avait si peu de bel et d'amertume que ses amis riaient de ses colères
comme de celles d'un enfant, s'enflammait d'indignation lorsqu'il voyait
l'innocent et le faible gémir sous l'oppression de l'injuste ou du fort.
L'humanité avait sur lui un ascendant irrésistible2.
Là est le secret de l'action qu'ont exercée les philosophes. Je trouve
dans le Dictionnaire Encyclopédique cette définition de la philan-
thropie:
La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée qui
supporte le mal sans l'approuver. Elle se sert de la connaissance de sa
317 (ier mai 1890). Voir dans Toc<{ueville, op. cit., 271 sq., comment les
expressions dédaigneuses employées parfois par les philosophes à l'égard du
peuple ne les empêchent d'avoir pour lui une sympathie de plus en plus « vive
et imprudente ».
1 Marmontel, OEuvres, 1787, XVII, 44, 45: Esquisse de l'Eloge de M.d'Alem-
bert, lu dans la séance publique de l'Académie française le 25 août 11 S7 .
2 Ibid., 45.
364 LES PHILOSOPHES
propre faiblesse pour compatir à celle d'autrui. Elle ne demande que le
bien de l'humanité, et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée;
elle imite les dieux qui n'ont aucun besoin d'encens ni de victimes1.
L'article est écrit par de Jaucourt. On est étonné que Diderot
n'ait pas fait quelque remarque à son collaborateur. Cette philan-
thropie, désintéressée et digne, mais calme et presque stoïcienne,
cette philanthropie négative n'aurait pas suffi à bouleverser tout
un monde. Les philosophes en eurent une autre plus chaleureuse
et plus efficace. Leurs efforts eussent été inutiles si eux aussi
n'avaient pas eu leur foi.
Je prévois qu'on va m'opposer le nom de Voltaire, et les fameux
passages dont Sainte-Beuve a donné un exact commentaire :
Il paraît par la dernière émeute que votre peuple de Lyon n'est pas
philosophe; mais pourvu que les honnêtes gens le soient, je suis fort
content2... La France serait un bien joli pays sans les impôts et les
pédants. A l'égard du peuple, il sera toujours sot et barbare : témoin ce
qui est arrivé à Lyon. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un
aiguillon et du foin3 !
Malheureuse parole! s'écrie Sainte-Beuve; oui, surtout si on lui
fait un sort, si on l'isole de l'ensemble de l'œuvre de Voltaire, et si on
s'en sert pour l'accuser d'avoir détesté et bafoué le peuple. Sainte-
Beuve n'est pas de ceux qui voudraient faire pendre un homme sur
une ligne de lui. 11 se contente de montrer que Voltaire n'est pas un
démocrate, que c'est un contre -sens de l'accommoder à la Jean-
Jacques, que le philosophe a méprisé les majorités et il conclut
ainsi : « Ajoutons, pour être juste, que dans toutes ses appréciations
piquantes et sagaces, mais qui sentent la boutade, Voltaire oubliait
ou ne prévoyait pas un adoucissement graduel de mœurs, un progrès
1 XXV, (J40.
2 A M. Bordes, 22 novembre 1708, Lettres inéd. publ. par M. de Cayrol, II,
i58. Ajoutons, d'ailleurs, que la suite de la lettre, plus complète dans l'édition
Beuchot, corrige ce qu'il y a ici de trop absolu. Voici le texte que Sainte-
Beuve a vu dans l'édition Cayrol : «... pourvu que les honnêtes gens le soient,
je suis fort content. Il s'est fait un prodigieux changement dans Toulouse. »
Voici le texte de Beuchot : « Il s'est fait un prodigieux changement dansToulouse.
La révolution s'opère insensiblement dans les esprits, malgré les cris des fana-
tiques. La lumière vient par cent trous qu'il leur sera impossible de boucher. »
(LXV, 263, 17 décembre 1768). Cette affirmation optimiste restreint la portée
de la « boutade », tant reprochée à Voltaire.
3 3 lévrier 1769, à Tabareau (directeur général des Postes à Lyon), édit.
Cayrol, II, 563.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII* SIÈCLE 3b5
insensible et continu auquel lui-même contribuera. » .hume mieux:
« oubliait », que: « ne prévoyait pas », et on sera de mon avis en
songeant aux nombreux endroits où le patriarche affirme la marche
continue de l'humanité vers la raison et la justice. Mais le mot
exact y est : « Ces appréciations sentent la boatade1.» Si l'on ne doit
pas condamner quelqu'un pour ses pétulances de langage, c'est
bien Voltaire, et en rapprochant de ces passages d'autres fragments
de ses œuvres, peut-être pourrons-nous découvrir derrière ces bou-
tades le véritable fond de sa pensée.
Tout d'abord, il est regrettable, avouons-le, que Voltaire n'ait
pas distingué plus exactement entre la populace et le peuple :
La violence du peuple, écrit-il, est toujours plus grande que les tyran-
nies dont il se plaint... Le peuple des provinces est toujours plus dur,
plus superstitieux que celui de la capitale... Ces erreurs insensées peuvent
être en tout pays le partage du peuple, nous en avons entendu de nos
jours d'aussi folles et d'aussi injustes2.
Nous avons ici le droit de le trouver sévère: nous ne l'avons plus,
quand nous lisons :
La populace toujours extrême, toujours barbare quand on lui lâche la
bride... la populace est presque partout la même... La religion peut
encore aiguiser les poignards. Il y a toujours dans la nation un peuple qui
n'a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n'est pas du siècle, qui est
inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui l'atrocité du fanatisme
conserve son empire, comme certaines maladies qui n'atteignent que la
plus vile populace... La populace gouverne souvent ceux qui devraient la
gouverner et l'instruire. C'est elle qui dans les séditions donne des lois;
elle asservit le sage à ses folles superstitions, elle force le ministère, dans
des temps de cherté, à prendre des partis dangereux, elle influe souvent
dans les jugements des magistrats subalternes... 3.
La populace du xvme siècle n'était pas calomniée; Voltaire la
1 Sainte-Beuve, Lundis, XIII, 32, 20 octobre i856 (à propos de l'édition de
Cayrol). Voir, au contraire, le réquisitoire dressé contre le philosophe par
M. Brunetière, Etudes critiques, ire série, Voltaire, 23g sq. (mai 1878).
2 Essai sur les mœurs, XVIII, chap. clxxviii, p. 260; id., XV, chap. vin,
p. 352. Essai sur la tolérance, XLI, chap. vin, p. 207.
3 Essai sur les mœurs, XVIII, chap. clxxy, p. 177. Siècle de Louis XIV, XIX,
ch. x, 397. ïbid., XX, ch. xxxvn, 439. Fragment sur la Justice, 1773, XL VII, 5oo.
366 LRS PHILOSOPHES
juge beaucoup moins durement queTuine. Mais était-il possible au
xviii6 siècle de séparer avec netteté la populace du peuple?
En réalité, nous voyons que cette séparation n'est pas faite dans
le langage administratif1. Un subdélégué, nous dit M. Babeau, se
plaint, en 173;}, de ce que « la populace, composée de plus de
4oo vignerons, manouvriers et artisans », avait, malgré les édits
du roi et les ordonnances de l'intendant, maintenu en fonctions les
syndics de Bar-sur -Aube. Le terme semble bien être pris comme
équivalent du terme peuple. Artisans et vignerons sont désignés
par là. Si, comme à Périgueux, il y a 4<>» bourgeois sur 1600 feux,
la « populace » comprend 1200 feux, ce qui est énorme. « Les viles
personnes du menu peuple, écrit Loyseau, n'ont pas le droit de se
qualifier bourgeois » ; tout ce qui n'est pas bourgeois fait-il partie
de la populace? En fait, la distinction est-elle facile? L'ouvrier
d'aujourd'hui est le mendiant de demain et, à la rigueur, la réci-
proque peut être vraie. Nous avons cité quelques chiffres pour établir
la proportion des gueux réduits à la mendicité; quand les trois quarts
ou la moitié ou le tiers des habitants d'une commune sont sur la
table des pauvres, lesquels sont « peuple » et lesquels « populace »?
Il est bien difficile de le décider. Que Voltaire ait eu le tort de ne pas
établir une démarcation visible entre les deux, cela est hors de doute ;
mais il l'est moins, que cette démarcation ait été possible ni même
qu'on l'ait tentée au xvme siècle.
Cherchons ailleurs cependant. Voltaire a discuté avec Damila-
ville la question de savoir si le peuple devait être instruit ou mieux
s'il pouvait être instruit :
Le roi de Prusse mande que, sur mille hommes, on ne trouve qu'un
philosophe; mais il excepte l'Angleterre. A ce compte il n'y aurait guère
que deux mille sages en France ; mais ces deux mille en dix ans en pro-
duisent quarante mille, et c'est à peu près tout ce qu'il faut; car il est à
propos que le peuple soit guidé et non pas qu'il soit instruit; il n'est pas
digne de l'être 2.
1 Babeau, la Ville, 52. Vauban, lui, englobe sous le nom de « roturiers »,
« les bourgeois vivant de leurs biens et de leurs charges quand ils en ont », les
marebands, les artisans ou laboureurs, les « manœuvriers et gens de journée »,
sans distinction. (Projet d'une dîme royale, édit. cit., 72).
2 A Damilaville, 19 mars 1766, LXIII, io3.
El LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 367
Voilà la boutade du philosophe, emporté contre les Welches ;
voici celle du seigneur de Ferney, du bourgeois et du citadin né à
Paris, la grande ville :
Je crois que nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple, que
vous croyez digne d'être instruit. J'entends par peuple la populace qui
n'a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais
le temps ni la capacité de s'instruire ; ils mourraient de faim avant de
devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants.
Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues,
vous seriez bien de mon avis. Ce n'est pas le manœuvre qu'il faut instruire,
c'est le bon bourgeois, c'est l'habitant des villes; cette entreprise est
assez forte et assez grande l.
Peut-être avançons-nous dans notre tâche et précisons-nous
davantage le mot « populace », pour saisir la vraie pensée de Vol-
taire. La <( populace » est la partie du « peuple » qui n'a que ses
bras pour vivre. Le sens est déjà plus restreint. Il l'est encore
plus si on lit attentivement la fin du passage : le manœuvre ne
saurait être instruit, mais bien le « bon bourgeois », « l'habitant
des villes ». Ces deux expressions sont-elles synonymes? Non
pas"2. Le publiciste Bodin au xvie siècle distingue le bourgeois et
le simple citoyen domicilié. Celui-ci ne jouit pas des prérogatives
de celui-là ; à Auxerre, tout homme tenant ménage est réputé
bourgeois ; il n'en est pas ainsi dans la plupart des villes et des
villages ; et si l'on rencontre des vignerons, des laboureurs et des
manouvriers chargés des fonctions de syndics, ces travailleurs sont
loin de jouir partout des droits électoraux et municipaux. L'habi-
tant des villes n'est pas nécessairement un « bon bourgeois » ; il
n'a souvent que ses bras pour vivre. Pouvons-nous affirmer que
Voltaire a pensé que le peuple des campagnes était incapable de
progrès au xvnie siècle, mais que celui des villes en était capable
dès cette époque ?
Notons, dans la même lettre à Damilaville, un autre sentiment
qui pousse Voltaire à se défier du peuple; c'est l'irritation qu'il
éprouve, après avoir vu tous ces pauvres gens se passionner pour
des questions religieuses auxquelles ils n'entendaient goutte, et
1 Au même, i'r avril 1766, LXIII, 114.
2 Cf. Babeau, la Ville, 12 sq.
368 LES PHILOSOPHES
qui ont agité inutilement la société contemporaine. Ce n'est pas cette
fois le seigneur de Ferney qui parle ; c'est le philosophe qui voyait
rouge, le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy :
Il est vrai que Gonfucius a dit qu'il avait connu des gens incapables de
science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu
au plus bas peuple, mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui
avait raison de Nestorius ou de Cyrille , deJansénius ou deMolina. Et
plût à Dieu qu'il n'y eût jamais eu de bons bourgeois infatués de ces
disputes! Nous n'aurions jamais eu de guerres de religion, nous n'aurions
jamais eu de Saint-Barthélémy ! Toutes les querelles de cette espèce ont
commencé par des gens oisifs et qui étaient à leur aise. Quand la popu-
lace se mêle de raisonner, lout est perdu !.
C'est ainsi qu'il faut entendre les mots soulignés, si fréquem-
ment reprochés à Voltaire; ils prennent un tout autre sens lorsque,
par un procédé qu'on ne saurait jamais trop flétrir, on les détache
absolument du contexte. Le sentiment qui est ici, nous l'avons
constaté chez Barbier à plusieurs reprises. Que des « oisifs » se
divertissent à se poser des problèmes insolubles et fort peu inté-
ressants pour l'Etat, qu'ils trouvent curieux de disputer pour savoir
qui a raison, de Nestorius ou de Cyrille, de Jansénius ou de Molina,
passe encore. Mais le danger n'est pas là. Il naît le jour où les
citoyens qui ont quelque chose de sérieux à faire, les bons bourgeois
notamment, s'avisent d'imiter ces inutiles, et, si la populace suit
cet exemple, c'en est fait: aux disputes succèdent les coups, et
aux coups les guerres religieuses. Tel est exactement le sens de la
phrase : «Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »
Ainsi expliquée, ou plutôt ainsi replacée dans le développement
dont elle fait partie, peut-être n'est-elle pas à ce point condam-
nable.
En conséquence, que Voltaire ait été sévère pour le « peuple
non pensant » on le comprendra sans peine. Mais c'était déjà
admettre qu'il y avait un « peuple pensant », et que celui-là était
digne du plus haut intérêt; Voltaire écrit, non plus dans une cor-
respondance particulière, mais dans une œuvre destinée au public
(on sent l'importance de cette remarque) :
1 Lettre citée, p. n4- Cf. même idée : Dict. Phil., art. Conciles, XXVIII,
128, et ailleurs.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al \ V 1 1 1 • SIÈCLE 369
Il es( égal pour le peuple non pensant qu'on lui donne des vérités ou
des erreurs à croire, de la sagesse ou de la folie; il suivra également l'un
ou l'autre; il n'est que machine aveugle. Il n'en est pas ainsi du peuple
pensant} il examine quelquefois, il commence par douter d'une légende
absurde, et malheureusement cette légende est prise par lui pour la reli-
gion. Alors il dit : Il n'y a point de religion, et il s'abandonne au crime.
Celui qui doute à Naplesde la réalité du miracle de saint Janvier est près
d'être athée, celui qui s'en moque en d'autres pays peut être un homme
très religieux '.
On comprend bien de quel pays il est question, et quels sont les
hommes qui ont appris au peuple à « penser », et qui lui ont
démontré, que le meilleur moyen d'être « religieux », c'était de se
moquer du miracle de saint Janvier ou de ceux du diacre Paris.
Comment se fait-il alors que Voltaire n'ait pas été amené à croire
que la tâche du philosophe était d'élargir sans cesse le cercle du
peuple pensant, et de restreindre sans repos celui du peuple non
pensant ? Comment n'a-t-il pas vu que le bas peuple lui-même ne
devait pas être nourri de préjugés, et qu'il était loin d'être indiffé-
rent de l'élever dans la sagesse ou la folie ? Poser cette interroga-
tion, c'est mal interpréter la phrase précédente, qui signifie non
pas : « Il est égal pour la société que le peuple non pensant croie
des erreurs », mais : « Il est égal au peuple non pensant, machine
aveugle, qu'on lui fasse suivre des idées fausses ou vraies ». Il les
accepte, il ne les discute pas. Voltaire a fort bien compris et il a
répété souvent que le meilleur moyen d'en finir avec les querelles
insensées, c'était encore de faire l'éducation du peuple, et l'on ren-
contre dans ses œuvres de nombreux passages dans lesquels il nous
dévoile le vrai fond de sa pensée.
A une époque où l'on discutait éloquemment pour déterminer
jusqu'à quel point il fallait maintenir le peuple dans ses préjugés,
le philosophe n'hésite pas à demander qu'on dissipe toutes les
erreurs :
C'est une très grande question, mais peu agitée, de savoir jusqu'à quel
degré le peuple, c'est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit
être traité comme des singes. La partie trompante n'a jamais bien examiné
ce problème délicat, et, de peur de se méprendre au calcul, elle a accu-
1 Pensées, Remarques et Observations, etc., L, 534-
Univ. de Lyon. — M. Roustan 24
370 LES PHILOSOPHES
mule tout le plus de visions qu'elle a pu dans les tètes de la partie
trompée l.
Quand un gouvernement ne veut pas que le peuple voie juste et
bien, il est la première victime delà violence et du fanatisme:
Dès que vous avez souiferl que vos sujets soient aveuglés par le fana-
tisme, ils vous forcent à paraître fanatiques comme eux ; et si vous secouez
le joug qu'ils portent et qu'ils aiment, ils se soulèvent. Vous avez cru que
plus les chaînes de la religion qui doivent être douces seraient pesantes
et dures, plus vos peuples vous seraient soumis ; vous vous êtes trompé,
ils se servent de ces chaînes pour vous gêner sur le trône, ou pour vous
en faire descendre 2.
Le roi le plus solide sur son trône est celui qui règne sur le
peuple le plus instruit. Opposons aussi à cette définition du peuple,
contenue dans la lettre à Tabareau : « Ce sont des bœufs auxquels
il faut un joug, un aiguillon et du foin », cette phrase qui la con-
tredit, même mot pour mot :
Une société d'hommes gouvernée arbitrairement ressemble parfaitement
à une troupe de bœufs mis au joug pour le service du maître. 11 ne les
nourrit qu'afin qu'ils soient en état de le servir; il ne les panse dans
leurs maladies qu'alin qu'ils lui soient utiles en santé ; il les engraisse pour
se nourrir de leur substance, et il se sert de la peau des uns pour atteler les
autres à la charrue 3.
On n'oserait pas prétendre, je suppose, que Voltaire est contre
les bœufs avec ceux qui les exploitent.
Ne cueillons pas telle saillie de Voltaire, lâchée un jour de mau-
vaise humeur, pour en faire un de ses axiomes politiques. Voltaire
a pu «oublier radoucissement graduel des mœurs », dû à la diffusion
des lumières, mais Sainte-Beuve n'ignorait pas que Voltaire l'avait
signalé souvent et qu'il avait été le premier à s'en réjouir. Il
écrira :
La raison pénètre en vain chez les principaux citoyens : le peuple est
toujours porté au fanatisme, et peut-être n'y a-t-il d'autre remède à celte
contagion que d'éclairer enfin le peuple même; mais on l'entretient quel-
1 Jusqu'à quel point on doit tromper le peuple, XXXIX, 609 sq.
2 Essai sur les mœurs, XVI, 92, chap. xlvi, Henri IV, Grégoire VIL
3 Idées républicaines par un membre d'un corps, XL, 567.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU
quefois dans les superstitions, et on voit ensuite avec étonnement ce que
ces superstitions produisent4.
Le remède, indiqué par Voltaire, et appliqué par les philosophes,
n'a pas tardé à produire « les effets les plus heureux ». Il déclare
ailleurs :
Le peuple ne s'est-il pas accoutumé à la privation de ces aliments delà
superstition ? Il faut avoir le courage de faire encore quelques pas : le
peuple n'est pas si imbécile qu'on le pense : il recevra sans peine un culte
sage et simple 2...
Il ne reste plus qu'à achever la besogne et à la conduire jusqu'à
la fin : les résultats sont désormais inévitables :
Chaque jour la raison pénètre en France dans les boutiques des mar-
chands comme dans les hôtels des seigneurs. // faut donc cultiver les
fruits de cette raison, d'autant plus qu'il est impossible de les empêcher
d'éclore. On ne peut gouverner la France après qu'elle a été éclairée par
les Pascal, les Nicole, les Arnauld, les Bossuet, les Descartes, les Gassendi,
les Bayle, les Fontenelle, etc., comme on la gouvernait du temps des
Garasse et des Ménot 3.
Cela fait partie du Traité sur la Tolérance et d'un chapitre qui
porte ces mots comme en-tète : « S'il est utile d'entretenir le peuple
dans la superstition. » Voltaire a répondu par cette formule lapi-
daire :
« On ne doit pas chercher à nourrir de gland ceux que Dieu
daigne nourrir de pain 4! »
C'est Voltaire . enfin qui traitera de puériles les craintes de
Linguet en face de la diffusion des lumières, et qui répondra, dans
une lettre bien connue, à cet argument qu'un peuple instruit est
dangereux :
Ne craignez pas que le bas peuple lise jamais Grotius et Puffendorf : il
n'aime pas à s'ennuyer. 11 lirait plutôt (s'il le pouvait) quelques chapitres
de V Esprit des Lois, qui sont à portée de tous les esprits, parce qu'il sont
très naturels et très agréables. Mais distinguons dans ce que vous appelez
peuple les professions qui exigent une éducation honnête, et celles qui ne
i Siècle de Louis XV, XXI, 368, chap. xxxvn (Attentat contre le roi).
s Sermon des Cinquante, XL, 627.
3 XLT, 349 sq. (chap. xx).
4 Ibid., 357.
372 LKS PHILOSOPHES
demandent que le travail des bras et une fatigue de tous les jours. Cette
dernière classe est la plus nombreuse. Celle-là, pour tout délassement, et
pour tout plaisir, n'ira jamais qu'à la grand'messe et au cabaret, parce
qu'on y chante et qu'elle y chante elle-même; majs pour les artisans plus
relevés qui sont forcés par leurs professions mêmes à réfléchir beaucoup,
à perfectionner leur goût, à étendre leurs lumières, ceux-là commencent
à lire dans toute l'Europe. Vous ne connaissez guère à Paris les Suisses
que par ceux qui sont aux portes des grands seigneurs, ou par ceux à qui
Molière fait parler un patois inintelligible, dans quelques farces; mais les
Parisiens seraient étonnés s'ils voyaient dans plusieurs villes de Suisse et
surtout dans Genève, presque tous ceux qui sont employés aux manufac-
tures, passera lire le temps qui ne peut être consacré au travail. Non,
Monsieur, tout n'est point perdu quand on met le peuple en étal de
s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire, quand on le
traite comme une troupe de taureaux, car tôt ou tard ils vous frappent
de leurs cornes. Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les
guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche en Angleterre,
dans celle qui lit périr Charles 1er sur un échafaud, dans les horreurs des
Armagnacs et des Bourguignons, dans celles mêmes de la Ligue ? Le
peuple ignorant et féroce était mené par quelques docteurs fanatiques
qui criaient: Tuez tout au nom de Dieu! Je défierais aujourd'hui Crom-
well de bouleverser l'Angleterre par son galimatias d'énergumène, Jean
de Leyde de se faire roi de Munster, et le cardinal de Retz de faire des
barricades dans Paris l.
Ce passage nous permet de pénétrer plus à fond dans la pensée
intime de Voltaire. Nous ne sommes plus en présence d'une série
de boutades, mais d'un raisonnement serré, longuement et complai-
samment développé. Jusqu'à quel point Voltaire était-il démocrate?
La réponse est contenue ici tout entière, mais on n'accusera pas
l'auteur de ces lignes d'avoir méconnu les bienfaits de l'instruction
et de n'avoir pas senti que le progrès des mœurs était intimement
lié à celui des lumières. Non seulement Voltaire constate l'adoucis-
sement des mœurs, mais encore il en a été frappé au point de se
méprendre sur le vrai caractère du peuple de son temps ; il a été
trop optimiste, il l'a cru incapable de faire des barricades dans
le siècle même qui devait se terminer par une sanglante révolution-.
Cet optimisme a été, a certains moments du moins, partagé par
1 A Linguet, i5 mars 1767, LXIV, io5, 106.
2 Même sentiment exprimé dans Mercier et même foi dans le progrès
accompli depuis la fin du xvne siècle, I, chap. xxxvm, n5 sq. Mon grand-
père.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 373
tous les philosophes; Marmontel, désabusé, devait plus lard en
trouver la formule : « L'idée abstraite et séduisante d'une nation
douce, aimable, généreuse, écrit-il, préoccupait tous ses esprits1. »
L'article PEUPLE dans Y Encyclopédie contient une protestation
indignée contre ceux qui veulent que le peuple soit misérable pour
qu'il travaille davantage, et pour qu'il se montre plus docile aux
ordres du souverain :
Qui croirait qu'on a osé avancer de nos jours cette maxime d'une poli-
tique infâme que de tels hommes ne doivent point être à leur aise, si l'on
veut qu'ils soient indulgents et obéissants?...
Au contraire, on n'a jamais vu et on ne verra jamais des hommes
employer toute leur force et toute leur industrie, s'ils sont accoutumés à
voir les taxes engloutir le produit des nouveaux efforts qu'ils pourraient
faire, et ils se borneraient au soutien d'une vie toujours abandonnée sans
aucune espèce de regret.
A l'égard de l'obéissance, c'est une injustice de calomnier ainsi une
multitude infinie d'innocents ; car les rois n'ont pas de sujets plus fidèles
et, si j'ose le dire, de meilleurs amis. Il y a plus d'amour public dans cet
ordre peut-être que dans tous les autres -...
On ne dira pas que cela est écrit pour flatter les gens du peuple ;
ils ne sont pas parmi les souscripteurs. Le peuple a été calomnié ;
il n'est pas mauvais naturellement, et, la raison ayant fait son
œuvre, il est beaucoup plus doux que dans les temps de barbarie.
Vauban, qui, certes, aimait le pauvre et souffrait de ses maux, écri-
vait que la misère avait pour conséquences : « i° de rendre les
peuples faibles et malsains, spécialement les enfants, dont il en meurt
beaucoup par défaut de bonne nourriture ; 20 les hommes fainéants et
1 Marmontel, Mémoires, IV, 55, 5G (XIII). Personne, affirme Marmontel, ne
voyait alors les passions basses du peuple, pas plus Necker que les autres. Il
y avait cependant des faits qui auraient pu faire réfléchir tous ces optimistes.
Cf. Chronique scandaleuse, 2o5, 206, l'aventure du marquis de la Grange, à
moitié pendu par son cordon rouge, pour avoir battu un cocher, etc.. De
pareils faits n'empêchaient pas les nobles eux-mêmes de trouver la vie de ces
temps-là plus douce et plus clémente qu'elle ne l'avait jamais été. Voir dans
les Mém. du comte de Ségur, II, 214, le passage où le frère du comte reproche
uniquement aux révolutionnaires de lui « avoir gâté son Paris ». Cf. général
Thiébault, Mémoires, I, 217: « la révolution, y est-il dit, nous est arrivée au
milieu d'une contredanse. » Nous signalons, enfin, le curieux chapitre premier
de la seconde partie du livre cité de M. Fontaine, p. 119 sq. et, intitulé : Opti-
misme.
2 Par de Jaucourt, XXV, 572 sq.
374 LES PHILOSOPHES
découragés, comme gens persuadés que du fruit de leur travail il n'y
aura que la moindre et plus mauvaise partie qui tourne à leur profit ;
3° menteurs, larrons, gens de mauvaise foi, toujours prêts à jurer
faux, pourvu quon les paie, et à s'enivrer sitôt quils peuvent avoir
de quoi. » Il serait bien permis aux philosophes de répéter la même
chose, sans qu'on les accusât d'avoir éprouvé une sorte de dégoût
pour les gens dont ils feignaient de prendre les intérêts ! Encore
une fois, n'en faisons pas des démocrates. Bourgeois, presque tous,
ils ont eu aussi la peur du peuple, ils ont pressenti qu'une fois le
guet impuissant ou la maréchaussée débordée, les pires excès désole-
raient les villes et les campagnes. Et pourtant, il en est peu chez
qui on ne trouve pas, k certaines heures, une belle confiance dans
cette masse que la lumière de la philosophie parvient peu à peu à
percer.
Certes, il était nécessaire que leur foi fût robuste pour résister
aux scènes qu'ils avaient sous les yeux. Ils avaient leurs heures de
découragement. Marivaux a laissé dans le Spectateur français un
portrait du peuple de Paris, qui n'est pas flatté1. Les mêmes
plaintes sur l'ivrognerie du peuple, en général, se font entendre
d'un bout à l'autre du siècle. Quand les philosophes demandent la
réduction du nombre des fêtes autorisées par l'Eglise, ils ne man-
quent pas de faire intervenir cette considération que « vingt fêtes de
trop condamnent k l'oisiveté et exposent à la débauche vingt fois par
ans dix millions d'ouvriers. » L'Ami des Hommes expose énergi-
quement les suites fâcheuses de ces journées, pour l'ouvrier com-
plètement ivre et incapable de travailler de quelques jours.
Mercier nous a conté l'anecdote du pochard endormi au coin
d'une rue, un jour ouvrable, tandis qu'un savetier le contemple en
s'écriant avec philosophie : « Voilà cependant comme je serai
dimanche'2 ! » D'autre part, les contemporains nous ont souvent
décrit la joie scandaleuse du peuple aux exécutions, et les trépigne-
ments d'allégresse, les hurlements de joie des hommes, des femmes
et des enfants, lorsque le bourreau, en habit de gala, accomplit avec
grâce et habileté sa terrible besogne. Malgré tout, les philosophes
1 Œuvres compl., tome IX (1781), le Spectateur français, Lettre à iVme ***,
chap. 1, 36y.
2 IV, 336, 161 sq. : Des Dimanches et Fêles.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U XVIIIe SIÈCLE 375
excusèrent plus d'une fois ces excès, en tenant compte de la
misère, qui était une conseillère mauvaise ; Y Encyclopédie renfer-
mait ces formules, à l'article Misère (Grain) :
11 y a peu d'âmes assez fermes que la misère n'abatte et n'avilisse à la
longue. Le petit peuple est d'une stupidité incroyable. Je ne sais quel
prestige lui ferme les yeux sur sa misère présente, et sur une misère plus
grande encore qui attend sa vieillesse : la misère est la mère des grands
crimes; ce sont les souverains qui font les misérables qui répondront, dans
ce monde et dans l'autre, des crimes que la misère aura commis '.
L'article est de Diderot, qui écrit encore : « La misère est une
puissante ennemie de la probité'2 ! Diderot a fait mieux. Il a cherché
à relever le peuple à ses propres yeux, et, quand on accusait les
pauvres gens de se repaître, par cruauté, des spectacles sanguinaires
il a essayé d'établir que la place de Grève était presque une école
de sensibilité :
Quel est à votre avis le motif qui attire la populace aux exécutions
publiques? L'inhumanité? Vous vous trompez: le peuple n'est pas inhu-
main; ce malheureux, autour de l'échafaud duquel il s'attroupe, il l'arra-
cherait des mains de la justice s'il le pouvait. Il va chercher en Grève une
scène qu'il puisse raconter à son retour dans le faubourg, celle-là ou une
autre, cela lui est indifférent pourvu qu'il fasse un rôle, qu'il rassemble
ses voisins, et qu'il s'en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête
amusante et vous verrez que la place des exécutions sera vide. Le peuple
est avide de spectacles, et y court parce qu'il est amusé quand il en jouit,
et qu'il est encore amusé par le récit qu'il en fait quand il est revenu. Le
peuple est terrible dans sa fureur, mais elle ne dure pas. Sa misère
propre Va rendu compatissant: il détourne les yeux du spectacle d'hor-
reur qu'il est allé chercher, il s'attendrit, il s'en retourne en pleurant3.
1 Encyclopédie (OEuvres de Diderot, Assézat, XVI, 119).
1 Plan d'une Université pour le Gouvernement de Russie, ibid., III, 491. Cf.
ces vers de Voltaire (Œdipe, II, 93) :
Un vain peuple en tumulte a demandé ma tète :
Il souffre, il est injuste, il faut lui pardonner.
3 Jacques le Fataliste, ibid., VI, 180, 181. — Mercier, lui, renvoyait tout sim-
plement le reproche à ceux qui l'adressaient au peuple : « On reproche à la
populace de courir en foule à ces odieux spectacles, mais, quand il y a une
exécution remarquable ou un criminel fameux, renommé, le beau monde y
court comme la vile canaille » (III, ch. cclxxx, 275 sq. : Place de Grève.)
Cf. Fontaine, op. cit., seconde partie, VI, an, 212. Voir tout le chapitre pour
la réhabilitation de l'ouvrier et du paysan au xvine siècle.
376 LES PHILOSOPHES
Assurément, plus d'un philosophe dut trouver qu'ici Jacques le
Fataliste était un agréable constructeur de paradoxes. Mais Diderot
était bien près de Voltaire, quand il affirmait à son tour que le
progrès de la civilisation était lié à celui des connaissances :
Qu'est-ce qu'une université ?
Une université est une école dont la porte est ouverte indistinctement
à tous les enfants d'une nation, et où des maîtres stipendiés par l'Etat
les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences.
Je dis indistinctement, parce qu'il serait aussi cruel qu'absurde de
condamner à l'ignorance les conditions subalternes de la société. Dans
toutes, il est des connaissances dont on ne saurait être privé sans consé-
quence. Le nombre des chaumières et des autres édifices particuliers
étant à celui des palais dans le rapport de dix mille à un, il y a dix mille
à parier contre un que le génie, les talents et la vertu sortiront plutôt
d'une chaumière que d'un palais.
— La vertu !
— Oui, la vertu, parce qu'il faut plus de raison, plus de lumières et de
force qu'on ne le suppose communément pour être vraiment homme de
bien Est-on homme de bien sans justice, et a-t-on de la justice sans
lumières1 ?
Sans doute, il ne faut pas plus accommoder Voltaire à la Diderot
qu> la Jean-Jacques. Le démocrate, c'est Diderot ; il va même
jusqu'à développer cette idée que, pour l'éducation morale, un enfant
pauvre est toujours beaucoup mieux placé qu'un enfant riche. Mais
précisément parce qu'il a été moins gêné que Voltaire par des
préjugés de propriétaire ou de bourgeois, Diderot a été plus logique
que lui. Il est allé plus délibérément jusqu'au terme d'un raisonne-
ment identique : nous voulons un peuple moins fanatique, plus
moral, plus dévoué à ses véritables devoirs, ayons un peuple éclairé.
Cela posé, rien n'embarrasse Diderot. Il voit qu'il y a deux sortes
de connaissances : celles qu'il appelle « essentielles ou primitives »,
les autres qui sont « secondaires ou de convenances ». Les primi-
tives, dit-il, « sont de tous les états ». « L'utilité de l'enseignement
diminuera à mesure que le nombre des auditeurs diminue », mais
tous les citoyens, sans exception aucune, recevront, dans son
projet, l'éducation et l'instruction sans lesquelles on n'est pas un
1 Plan d'une Université, etc.. ibid., III, 433. Sur Diderot et Helvétius, péda-
gogues, cf. Gabriel Compayré, op. cit., vol. II, livre VI, chap. n, 16G sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XVIIIe SIÈCLE 377
citoven ' . A côté du catéchisme religieux, on enseignera à tous le
catéchisme « de morale ou de politique », c'est-à-dire « un livret où
les premières notions des lois du pays, des devoirs des citoyens seront
consignées pour l'instruction et l'usage du peuple2». De ce caté-
chisme laïque, les philosophes ont demandé la création ; c'était enten-
dre qu'ils voulaient pour le peuple une instruction, au moins élémen-
taire. Je ne parle pas de Rousseau, écrivant cet aphorisme : « L'édu-
cation publique, sous des règles prescrites par le gouvernement, est
une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou
légitime3. » Depuis l'abbé de Saint-Pierre, les réformateurs ont
demandé la diffusion de l'instruction primaire dans les campagnes
et les villes4, et l'homme qui fut leur interprète, une fois arrivé au
pouvoir, Turgot, déclarait dans son Mémoire au Roi sur les Muni-
cipalités : « La première et la plus importante de toutes les institu-
tions que je croirais nécessaires serait la formation d'un Conseil
de l'Instruction nationale, sous la direction duquel seraient les
académies, les universités, les collèges, les petites écoles », et il
traçait le plan de cet enseignement d'Etat, sur lequel il comptait
fermement pour la rénovation de la monarchie française5.
On saisit pourquoi les ennemis des philosophes purent leur
reprocher, avec quelque vraisemblance, de vouloir inconsidérément
répandre l'instruction dans le peuple. Mme de Grafigny composant
la Fille d Aristide6 introduisit dans sa pièce une scène de Collé.
Mais elle la jugea « trop à bout portant contre la philosophie du
jour », et elle en affaiblit l'idée de son mieux. Or, dans la scène
ainsi corrigée, Parménion disait à Cléomène, le philosophe :
Eclairer les esprits ? Eh ! Seigneur, le vulgaire ne doit point être
éclairé, et vos philosophes apprennent peu de chose à ceux qui sont
au-dessus de ce même vulgaire. Les lumières que Ton donne au peuple
1 Ibid., 442, 443 sq.
2 Essai sur tes études en Russie (ibid., 4«8).
3 Rousseau, Discours sur l'économie politique, 2e partie, Œuvres compl.,
III, 292.
* Cf. Barni, Hist. des idées morales et politiques, etc., I, 84, 85, 86.
5 Œuvres de Turgot, édit. 1811, t. VII, p. igb sq. : Sur les municipalités, sur
la hiérarchie quon pourrait établir entre elles et les services que le gouverne-
ment pourrait en tirer (projet d'un Conseil de l'Instruction Nationale). Voir
sur ce projet, même édit., t. I, 1810, Mém. sur la vie de M. Turgot, p. 197 sq.
6 Collé, II, 209, août et septembre 1707.
378 LES PHILOSOPHES
(eh ! combien de gens sont peuple !) ne font que l'égarer, en lui ôtant ses
principes et même ses préjugés utiles, ses préjugés respectables, h la
place desquels on ne peut rien mettre. La corruption générale d'Athènes
ne vient peut-être que de ce qu'on a trop éclairé les esprits.
La critique devait être plus violente encore, quand la scène était
(( à bout portant ». Diderot y a répondu :
Depuis le premier ministre jusqu'au dernier paysan, il est bon que
chacun sache lire, écrire et compter... La noblesse dit que cela rend le
paysan chicaneur et processif. Les lettrés disent que cela est cause que
tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser à son fils sa charrue,
veut en faire un savant, un théologien, ou tout au moins un maître
d'école.
Je ne m'arrête pas beaucoup au grief de la noblesse : peut-être se
réduit-il à dire qu'un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à
opprimer qu'un autre.
Quant au second grief, c'est au législateur à faire en sorte que la pro-
fession de cultivateur soit assez tranquille et estimée pour n'être pas
abandonnée1.
Voilà ce qu'aurait répondu Voltaire s'il avait eu moins peur de
ne plus trouver des bras à louer pour conduire ses charrues. Cette
réfutation doit être ajoutée à celle qu il a faite dans la lettre à Lin-
guet; elle la complète, et, dès lors, nous sommes autorisés à penser
que l'on apprécie mal les philosophes, en général, lorsqu'on les
fait voir comme des aristocrates intellectuels qui jugeaient le peuple
trop bête ou trop méprisable pour mériter d'être instruit2.
IV
Au reste, ce n'est pas par là qu'ils exercèrent une action profonde
sur le peuple. Nous n'avons envisagé leur opinion sur l'enseigne-
ment populaire que pour mieux pénétrer leur opinion sur le qua-
trième état, et les sentiments qui les guidaient quand ils prenaient
sa défense. C'était bien d'un plan d'université qu'il s'agissait alors!
Le peuple était malheureux, avons-nous dit. Le plus pressé était
1 Essai sur les études en Russie (ibid., III, 427).
2 Cf. encore sur la nécessité d'éclairer le peuple, Mably, Œuvres complètes,
1797 : Des Droits et des Devoirs des citoyens, XI, 216, i5 août 1758.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XYllie SIÈCLE 379
d'étudier les moyens de lui procurer plus de bien-être. Or, jamais
on ne s'en occupa avec plus de zèle; le peuple le comprit, et s'in-
téressa à ses défenseurs.
Représentons-nous, en effet, ce mouvement d'une intensité pro-
digieuse qui pousse les esprits vers les questions d'économie sociale,
comme une conséquence du mouvement philosophique :
Vers 1750, MM. Quesnay et de Gournay examinèrent s'il ne serait pas
possible de trouver dans la nature des choses les principes de l'économie
politique et de les lier de manière à en faire une science. Ils arrivèrent,
par deux routes différentes, aux mêmes résultats, qui leur parurent
positifs et, quoique chacun regardât la méthode de l'autre comme la
démonstration de la même vérité, ils formèrent deux écoles. M. de
Gournay, négociant, s'attacha au principe de la liberté et de la concur-
rence du commerce. M. Quesnay, cultivateur instruit, s'occupa plus parti-
culièrement de l'agriculture et de ses produits, qu'il considérait comme
les véritables sources de la richesse et de la prospérité des nations1.
Suivant le parti qu'ils embrassent, les philosophes sont plus ou
moins favorables aux Ephémérides du citoyen ou au Journal Eco-
nomique, organes respectifs des partisans de Quesnay ou de
Gournay2. D'une façon générale, ils se flattent d'appartenir à ce
« tiers parti qui ne veut point adopter de système, ni appartenir à
aucune école, et n'avoir d'autre but que l'amour et la recherche de
la vérité3 », et qui comprend Turgot, Condillac, Ad. Smith, Ger-
main Garnier, Sismondi, etc., etc. Mais Grimm, qui appelle les
économistes « les myopes économiques », les définit ailleurs « les
piétistes de la philosophie4 ». Dès le début, on confond les philo-
sophes et les piétistes. Bachaumont annonce en ces termes la for-
mation de l'école de Quesnay :
Il s'est formé à Paris une nouvelle secte, appelée les Economistes :
ce sont des philosophes politiques qui ont écrit sur les matières agraires
ou d'administration intérieure, qui se sont réunis et prétendent faire un
corps de système qui doit renverser tous les principes reçus en fait de
gouvernement et élever un nouvel ordre de choses. Ces messieurs avaient
i Notice sur les Economistes, par Dupont de Nemours (Daire, Œuvres de
Turgot, Paris, Guillaumin, 1844,1, a58 sq.)
2 Bachaumont, III, 333, 18 janvier 1768.
3 Notice citée, ibid., 242.
* Corresp. inédite, 1829; i5 février 1768, p. 242, édit. Tourneux, VIII, 39.
380 LES PHILOSOPHES
d'abord voulu entrer en rivalité contre les encyclopédistes et former autel
contre autel : ils se sont rapprochés insensiblement, plusieurs de leurs
adversaires se sont réunis à eux, et les deux sectes paraissent confondues
dans une1...
Mallet du Pan qui les a attaqués avec une violence inouïe,
les accusant d'être des faiseurs de calembours économiques, des
charlatans, des athées, des fous, des fanatiques absurdes qui
débutaient comme Mahomet, et à qui il n'a manqué que le sabre
et le courage du Prophète, déclare : « Ils faillirent se brouiller
avec la philosophie, parce que l'un d'eux s'était avisé de dire
que les géomètres manquaient de génie2. » Ils auraient eu bien
d'autres griefs que ceux-là. Diderot s'écriait qu'à l'exemple des
médecins, ils travaillaient sur un cadavre », et Voltaire les
tournait en ridicule dans V Homme aux quarante écus 3. Mais les
philosophes sont trop près d'eux, pour combattre leurs troupes ;
les uns et les autres ont les mêmes revendications, et luttent
pour la même cause. Voltaire, dans sa Diatribe à fauteur des
Ephéméridesi, exprimait son admiration enthousiaste pour les
édits de Turgot,tout inspirés des principes philosophiques et phy-
siocratiques. h' Encyclopédie renfermait des articles de Turgot, fort
importants, et c'est à Quesnay qu'avait été confiée la rédaction
des deux articles très remarqués surles Fermiers et les Grains. Les
économistes étaient des encyclopédistes, et dans l'article Agricul-
ture5 on lisait ce bel éloge de l'école nouvelle :
Une société de patriotes connus sous le nom d'Economistes s'est spécia-
i III, 3i8 sq., 20 décembre 17G7. Dupont de Nemours écrit de même '.«Tous
ces philosophes sont unanimes dans l'opinion que la liberté des actions qui ne
nuisent à personne est établie de droit naturel » (Notice citée, I, 268).
2 Mallet du Pan, op. cit., II, 472-
3 II y en avait un qu'il n'épargnait pas, c'était le prétendu ami du genre
humain, Mirabeau (cf. Voltaire à Cideville, 25 novembre 1 708, LVII, G3G.)
Mirabeau, de son côté, témoignait peu de sympathie aux encyclopédistes
(Scherer, Etude sur le xvme siècle, le marquis de Mirabeau et Rousseau, p. 2G0).
Sur Mirabeau et les Economistes, cf. La Harpe, Corresp. littér., I, 1G6 sq.
4 XLVIII, 102 sq (10 mai 177")). Voir une note très élogieuse sur les Econo-
mistes, Epitres, XIII, 282, note 3 (note de 1771); cf. le bel éloge des Econo-
mistes par Diderot, édit Assézat, IV, 82 : Ephémérides du citoyen (1760).
5 Agriculture, I, G84. 685 (observations de Beguillet ajoutées à l'article de
Diderot). Sur les doctrines économiques, dans l'Encyclopédie, cf. P. Duprat,
op. cit., chap. ix, 139 sq., i53 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al \\\\\" SIÈCLE 381
lement attachée à regarder l'agriculture et la population par leur côté
politique... Tous les ouvrages mis au jour par cette Société de philan-
thropes forment un corps de doctrine déterminé et complet, qui expose
avec évidence le droit naturel des hommes, l'ordre naturel de la société,
et les lois naturelles les plus avantageuses possihles aux hommes réunis
en société. Si la philosophie, sur le trône, voulait un jour donner un code
de bonheur à l'humanité, c'est là qu'elle devrait puiser sa législation
Si l'on veut connaître les ouvrages utiles de la Société des économistes,
il faut lire les Ephémérides du citoyen qui, interrompus par le malheur
des temps, viennent de recommencer sous de meilleurs auspices pour
l'instruction de la nation. Les économistes sont hommes et peuvent se
tromper sur quelques points, mais en doit-on moins chérir et respecter
les grandes vérités qu'ils ont mises au jour? Doit-on combattre leurs
ouvrages estimables avec le bel et l'aigreur qui déshonorent quelques-uns
de leurs critiques? (Voyez l'article Exportation1).
On conçoit qu'on ait confondu les uns et les autres, que la philo-
sophie ait bénéficié de la vogue de la science nouvelle, et que
M'"e du Deffand ait bien traduit le sentiment des ennemis des phi-
losophes, en saluant de ces paroles la chute de Turgot : « Excepté
les économistes et les encyclopédistes, tout le monde convient que
c'est un fou, et aussi extravagant et présomptueux qu'il est possible
de l'être l. » Turgot était l'homme des uns et des autres, et les phi-
losophes considéraient que c'étaient leurs théories qui subissaient
un échec, et leurs projets qui s'en allaient avec le ministre3.
Comment, du reste, n'aurait-on pas mis les philosophes de moitié
dans les résultats obtenus pour l'agriculture? On cite souvent le
mot de Mirabeau : « L'Etat est un arbre ; les racines sont l'agricul-
ture, le tronc est la population, les branches sont l'industrie, les
feuilles sont le commerce et les arts4. » Mais les encyclopédistes
1 « Les économistes sont des philosophes politiques, écrivant principalement
sur les matières agraires et l'administratif intérieure.» (L'Observateur Anglais,
lettre I, 276). On relira avec profit, dans de Barante, op. cit., les pages 180 sq.
à ce propos, et dans le livre de Tocqnrville, les pages a34 sq.
- Mme du Deffand à Walpole, mercredi 3 juin 1776, Lettre CCXLIX, II,
198 sq. Le développement finit par ces mots : « En voilà assez sur ce sot
animal! ».
3 Voir à ce sujet, Fontaine, le Théâtre cl la philosophie au xvme siècle, p. 5 ;
sur les rapports de l'économie politique et de la philosophie, ibid., 2e partie,
chap. v: le Travail réhabilité, p. 201.
4 Loménie, les Mirabeau, II, 162.
382 LES PHILOSOPHES
ont aussi placé l'agriculture à la place d'honneur. Ils témoignent
tous le plus haut intérêt pour cet art si essentiel aux nations. Vol-
taire lui consacrera de longues pages dans son Dictionnaire Philo-
sophique^, et Diderot se réservera cette question dans Y Encyclo-
pédie. Ailleurs, il déclarera qu' « elle est la source de toute richesse »,
et qu'elle a droit à tous les respects2; ou bien, il résumera les
mesures prises de tous temps pour protéger les agriculteurs, et en
réclamera d'analogues 3. « Le gouvernement de Lucques doit être
bon, note Duclos, puisque les paysans s'en louent, et que cette pre-
mière classe des hommes, la plus nombreuse et la plus utile, est le
seul thermomètre d'une bonne ou d'une mauvaise administration^. »
« Quelle classe, demande Marmontel, fut jamais plus absolument
nécessaire que celle des cultivateurs? Il serait donc aussi injuste
que dangereux de disputer au paysan le droit d'associé et d'associé
libre5. » Le même Marmontel écrira sur le libre échange et le pro-
tectionnisme, et il dira, à propos d'un ouvrage de Chamousset sur la
liberté du commerce des grains : « On a vu en France plus d'ou-
vrages sur l'économie politique, depuis dix ans (17,59) qu'on n'en
avait vu jusque-là depuis la renaissance des lettres G. » On les con-
naît, à la campagne, dans les maisons où, soit le chef de famille,
soit les enfants, ont appris à lire, on les étudie surtout et on les
commente dans ces Sociétés d'Agriculture, dont le nombre s'accroît
si rapidement au xvme siècle7.
Aussi n'est-ce que depuis environ quinze années, du moins en France,
que l'agriculture, trop longtemps négligée, est sortie de sa langueur et de
l'espèce d'oppression dans lesquelles elle était retenue, et depuis cette
heureuse époque, elle a l'ait tant de progrès qu'on dirait qu'elle touche
presque à son plus haut degré de perfection8.
Cette affirmation de Y Encyclopédie est sans doute trop optimiste;
1 Agriculture, Diction. Philos., XXVI, ia3 sq.
2 Plan d'université, édit. Assézat, III, 491.
3 Agriculture, Assézat, XIII, 243 sq.
* Voyage en Italie, Œuvres, II, 619.
5 Œuvres, XVII, 73, 74 : Discours en faveur des parjsans du Nord.
6 Mercure, juin 1759 : Lenel, Marmontel, 146, i47-
7 Cf. l'article Agriculture dans Y Encyclopédie, et l'énumération de ces
Sociétés. Voyez aussi : Babeau, la Province sous l'ancien régime, II, 232 sq.,
notamment 234.
8 Encyclopédie, I, 677, Agriculture (observations de Beguillet).
ET LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE 383
du moins, il' est bon de retenir que l'agriculture a profité de tous les
efforts des philosophes et des hommes de science. En 1789, le Cahier
de Nemours, lequel, dû à la plume de Dupont, ne dissimule aucune
des misères de l'ancien régime, déclare : « Depuis vingt-cinq ans,
la culture, la population, les richesses de la France ont fait comme
ses lumières des progrès très sensibles1.» Ainsi, ceux qui avaient
tant fait pour accroître les lumières, avaient le droit de revendiquer
leur part dans les perfectionnements de l'agriculture. Eux aussi,
comme Mirabeau, avaient dénoncé comme un fléau social l'exode
vers les villes, et comme un mal pour le royaume le gonflement de
la capitale. « La marque la plus sûre d'un mauvais gouvernement,
disait souvent Duclos,est de voir les hommes, naturellement attachés
au lieu de leur naissance, le déserter pour se réfugier dans les villes,
ou se rapprocher de la capitale. » Eux surtout, avaient relevé aux
veux de l'univers la condition de l'agriculteur et réclamé pour lui les
honneurs après l'aisance. On voit dans Bachaumont, qu'en 1765,
l'Académie de Caen propose « d'accorder aux laboureurs des distinc-
tions honorifiques, sans leur ôterla simplicité qui est la base essen-
tielle de cet état utile et respectable3 ». L'article Agriculture, dans
Y Encyclopédie, renfermait ces lignes :
Les préjugés contre un art si noble et si avili sont enfin dissipés grâce
à la philosophie, dont la voix a appris aux hommes qu'ils sont égaux
dans l'ordre de la nature, et que la disproportion conventionnelle que la
différence des rangs met entre eux ne saurait détruire cette égalité3 ;
et l'article Population contenait celles-ci :
S'il faut des distinctions dans la société, c'est à ces hommes vertueux
el utiles qui l'enrichissent sans la corrompre qu'elles sont dues. Ils en
ont eu dans les gouvernements les plus policés et les plus illustres ;
Romulus ne permit aux hommes libres que deux exercices : les armes et
l'agriculture. Aussi, les plus grands hommes de guerre et d'Etat étaient
agriculteurs V
Les procès-verbaux de l'Académie de Caen eurent moins de lec-
1 Cité par Babeau, le Village, p. 368.
- Mém., III, 80.
3 I, 678.
* De Damilaville, XXVI, 8o5.
38 i LES philosophas
teurs que Y Encyclopédie, et les philosophes méritent bien d'être
rangés parmi ceux qui ont lancé l'idée du « mérite agricole ' ».
Le peuple des villes, lui, pouvait attribuer aux philosophes
l'honneur d'avoir dirigé les esprits vers les réformes économiques
et sociales. On sait que les projets pleuvent de toutes parts, que
chacun se persuade qu'il tient le bonheur de l'humanité, et
qu'il a découvert la panacée universelle. De là une foule d'utopies
généreuses et inspirées par le dévouement aux malheureux -. Ceux-
ci devaient être touchés de tant d'efforts, dont ils ne comprennent
pas la portée, mais qui sont déployés pour leur faire obtenir leur part
de justice. Que de systèmes qui font sourire, et qui, pourtant,
doivent être jugés avec indulgence et sympathie ! On en rencontre
à toutes les pages, dans les journaux du temps. Une Mme Plisson,
de Chartres, propose à ceux qui jouent, pour le seul plaisir de jouer,
d'établir des « Académies de Charité3 ». La perte, au lieu d'être
recueillie parles gagnants, sera laissée pour soulager les infortunes,
et pour faire disparaître les mendiants, « êtres placés entre le néant
et la société ». Si je m'arrête à ce projet étrange en tournant les
feuillets du Journal Encyclopédique, c'est qu'il est annoncé en ces
termes :
Le public fait, depuis quelques années, écrit Mme Plisson, un accueil
favorable aux ouvrages uniquement consacrés au bien de l'humanité ; on
dirait que nos cœurs s'épurent et que ce germe de bonté que le ciel a mis
dans notre âme est prêt de se développer4.
Ce ne sont pas les seuls philosophes qui montrent de l'optimisme;
le public partage leurs illusions, et il est impossible que, vivant
dans ce milieu, le peuple n'ait pas été par instants touché et
gagné.
Les philosophes, en outre, veulent qu'il les considère comme ses
1 On trouvera même, de ci de là, des protestations contre les excès de cette
faveur de l'agriculture : « Point d'excès, je vous prie. L'agriculture dégénère
en passion comme tous les différents genres d'étude, et notre siècle en est
une bonne preuve.» (Caraccioli, Lettres Récréatives, I, 34, 6o).
2 Cf. Mercier, I, chap. xxxv, io sq. Taxe des Pauvres, etc.
3 Journal Encyclopédique, janvier 17G0, 1 12 sq. On pense bien que le journal
prend ce projet au sérieux et le fait sien : « Les motifs de Mme Plisson nous
ont paru si respectables, les moyens qu'elle propose si faciles à prendre et
ses vues si sages, qu'il serait bien à désirer qu'on secondât ses vœux. »
* Ibid,, 1 19.
et la société française AU XVIII8 SIÈCLE 385
interprètes; ils ont l'ambition de remplir, eux, laïques, au nom de
leurs principes, la tache que remplissaient jadis les ecclésiastiques,
au nom de la religion. Le malheureux qui ne compte pas sur le
curé, devra compter sur le philosophe. Ce dernier a une mission :
il fait entendre la vérité au pied des trônes et jusqu'aux oreilles des
rois. On lit dans les Mémoires de Marmontel, une conversation
fort intéressante entre le philosophe d'une part, et de Broglie, évè-
que de Noyon, et Marbœuf, évêque d'Autun, de l'autre :
Une autre fois, comme l'évêque de Noyon revenait sans cesse à dire
que les philosophes se donnaient trop de libertés. << Il est vrai, Monsei-
gneur, lui dis-je, que parfois ils s'avisent d'être vos suppléants dans des
fonctions assez belles, mais ce n'est qu'autant que vous-mêmes vous ne
daignez pas les remplir. — Quelles fonctions? demanda-t-il. — Celles de
prêcher sur les toits, des vérités qu'on dit trop rarement aux souverains,
à leurs ministres, aux flatteurs qui les environnent. Depuis l'exil de
Fénelon ou, si vous voulez, depuis ce petit cours de morale touchante
que Massillon fit faire à Louis XV enfant, leçons prématurées et par là
inutiles, les vices, les crimes publics ont-ils trouvé dans le sacerdoce un
seul agresseur courageux1?
On sent que les philosophes se considèrent comme ayant un apos-
tolat, comme formant une « Eglise » laïque, suivant l'expression
que Grimm emploie d'une façon constante, une Eglise avec ses
patriarches, ses prêtres, ses frères et ses mandements. Que les
frères fussent en complet accord sur tous les points du dogme, qu'il
n'existât pas entre eux de dissensions et même de discordes sérieuses,
qu'ils eussent la même opinion sur les réformes à accomplir et sur
les moyens de les réaliser, on n'oserait le prétendre. Dans
l'Eglise philosophique, il y eut presque autant d'hérétiques
que de fidèles. Ce n'est pas le moment de le répéter. Je veux mon-
trer combien il était important, pour l'influence de la philosophie
sur le peuple, qu'après avoir été une « opinion », ou une « science »,
elle devînt une « secte'2 », et c'était bien là ce que voulait Voltaire,
dont les efforts ont tendu à constituer une sorte de clergé laïque, du
jour où il est devenu le patriarche de Ferney :
Réunissez le petit troupeau : courage!... Faites un corps, Messieurs,
1 Marmontel, Mémoires, III, 60.
2 Villemain, II, 87.
Univ. de Lyon. — M. Roustan 25
386 LES PHILOSOPHES
un corps est toujours respectable .. Ameutez-vous et vous serez les
maîtres. Je vous parle en républicain; mais aussi il s'agit de la république
des lettres. 0 la pauvre république * !
Telles sont les recommandations pressantes qu'il envoie à
d'Alembert ; et, quand il veut rapprocher le géomètre et Duclos, il
écrit au premier :
Je vous demande en grâce, mon cher et grand philosophe, de me dire
pourquoi Duclos en a mal usé avec vous. Est-ce là le temps où les
ennemis de la superstition devraient se brouiller ? Ne devraient-ils pas
au contraire se réunir tous contre les fanatiques et les fripons ? Quoi !
on ose, dans un sermon devant le roi, traiter de dangereux et d'inique un
livre approuvé, muni d'un privilège du roi, un livre utile au monde
entier, et qui fait l'honneur de la nation (je ne parle que d'une bonne
moitié du livre) !Et tous ceux qui ont mis la main à cet ouvrage ne met-
tent pas la main à l'épée pour le défendre ! ils ne composent pas un
bataillon sacré2!
et encore :
Tous les cacouacs devraient composer une meute ; mais ils se séparent
et le loup les mange...
Sans doute, il faut se réunir avec Duclos, et même avec Mairan, quoi-
qu'il se soit plaint autrefois amèrement d'être contrefait par vous en per-
fection ; il faut qu'on puisse couvrir tous les philosophes d'un manteau;
marchez, je vous en conjure, en bataillon serré3.
Mêmes prières à Duclos :
Je prends la liberté de vous exhorter tous deux (M. d'Alembert et
vous) à vous aimer de tout votre cœur; le temps est venu où tous les
philosophes doivent être frères, sans quoi les fanatiques et les fripons les
mangeront tous, les uns après les autres4.
Cette fois, Voltaire a la joie de rapprocher ces deux « frères5 ». Il
répète exactement la même chose aux autres membres du troupeau
épars. Après que « Robin-Mouton a été envoyé à la boucherie »,
1 i<i janvier 1757, LVH, 207 ; 19 janvier 1708, LVII, 402, 453, etc.
2 A d'Alembert, i3 février 1758, LVII, 453.
3 A d'Alembert, 25 mars 1758, LVII, 532 — Ibid , i3 auguste 1760, LVIII,
55i.
1 A Duclos, 11 août 1760, LVIII, 542 sq... Il s'agit du projet de faire admettre
Diderot à l'Académie, comme revanche des Philosophes de Palissot.
5 Lorsque Duclos se fut « associé » d'Alembert, dans ses fonctions de
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII» SIÈCLE 387
c'est-à-dire que Morellet a été embastillé pour sa Vision de Palis-
sot, Thieriot reçoit du patriarche l'avis suivant :
Il serait bien à désirer que les frères fussent unis ; ils écraseraient leurs
indignes adversaires, qui les mangent l'un après l'autre. Il faudrait que
les Da lembert), Dé, Di (derot), Do (D'Holbach ? ), Du (clos), les
H (elvetius), les G (rimm), etc., soupassent tous ensemble deux fois
par semaine. Mes enfants, aimez-vous les uns les autres, si vous pouvez l.
On voit encore dans YEpître aux fidèles par le grand apôtre des
Délices :
Les sages peuvent former un corps respectable, au lieu d'être des
membres désunis que les fanatiques et les sots hachent en pièces. 11 est
honteux que la philosophie ne puisse faire chez nous ce qu'elle faisait
chez les anciens : elle rassemblait les hommes, et la superstition a seule
chez nous ce privilège2.
Il semble que ce corps respectable est formé vers 1760, et Vol-
taire qui avait déclaré : « Je voudrais que les philosophes pussent
faire un corps d'initiés, et je mourrais content 3», eut la joie de voir
marcher sous la même bannière : « Marmontel, d'Alembert et
MM. Duclos, de Saint-Lambert, et Diderot, et le petit nombre de
ceux qui soutenaient, avec le quinzième chapitre de Bélisaire, la
gloire de la France4. »
En fait, et malgré les divergences, l'union fut assez étroite pour
que le peuple comprît vaguement d'abord, nettement ensuite, qu'il
existait une classe de privilégiés non par la fortune ou la naissance,
mais par le talent et le mérite personnel, que cette classe avait
l'ambition d'agir, d'une part sur le gouvernement qui craignait sa
secrétaire perpétuel de l'Académie, Voltaire écrit à La Harpe : « Embrassez
bien tendrement l'illustre d'Alembert. Il est donc associé à M. Duclos; ils
doivent tous deux vous ouvrir les portes d'un sanctuaire dont ils sont de très
dignes prêtres » ; 4 septembre 1771, LVII, 238.
1 9 juin 1760, LVIII, 4i5i. Cf Voltaire au comte de Tressan, i3 février 1708,
LVII, 485.
t Grimm, édit. 1812-1813, 1er août 1763, impartie, I, 3i2.
3 A d'Alembert, 23 juin 1760. LVIII, 464..
4 A Marmontel. 1er novembre 1769, LXVI, 78. A ce point de vue, l'opinion
de de Barante, prétendant qu'il n'y avait « aucun accord entre les philoso-
phes » nous parait erronée. Ici est l'exagération de sa thèse (op. cit.,
•ii 3 sq.)
3ï*8 LES PHILOSOPHES
puissance, de l'autre sur la nation qu'elle voulait guider vers le
progrès et vers le bonheur1 : « La philosophie d'une part, remarque
M. Brunel, de l'autre, l'autel et le trône : tels sont les mots du
temps2. »> Déjà, naît cette opinion souvent reprise par la critique
contemporaine, qu'uni vaste plan a été élaboré par les penseurs, en
vue de l'affranchissement de l'esprit humain et de l'amélioration de
l'état social, et que dans l'exécution chacun s'est réservé sa tâche,
son rôle particulier, mais en vue d'un même but et sous une direction
unique. Et sans doute ce qui sépare les philosophes, le peuple ne
saurait l'apercevoir ; il n'est frappé que de ce qui les unit. « L' En-
cyclopédie est un témoignage de l'harmonie des philosophes du
xviii6 siècle, au moins sur certains points capitaux, et cette har-
monie, malgré les tristes rivalités et les déplorables querelles qui
la troublèrent, est une des causes de la puissance de la philosophie à
cette époque*. » On peut le répéter de l'ensemble des œuvres des
philosophes.
11 y avait, dans ce qu'on a dénommé le Credo des encyclopédistes,
bien des articles que le peuple ne pouvait comprendre et qui lui
auraient peut-être semblé indifférents; mais d'abord, aucune des
protestations inspirées par la vue des maux qui accablaient les
misérables ne le laissait insensible ; ensuite il lui était facile
d'entrevoir la générosité des sentiments qui guidaient ces penseurs,
répudiant le titre de « littérateurs » pour prendre celui de
« citovens ». Elle est bien du xvme siècle cette définition de
l'homme de lettres : « c'est, dit l'abbé Garnier, celui dont le prin-
cipal emploi consiste à cultiver son esprit par l'étude, afin de se
rendre meilleur et plus utile à la société » ; et l'opposant au « litte-
rator », terme de mépris chez les Romains, l'auteur concluait que
les lois étaient l'ouvrage des lettres, les mœurs aussi, etc..
L'homme de lettres, au xvme siècle, c'est par excellence le philo-
i DeBarante, op. cit., préface p. 5, et surtout i5i sq. ; de Tocqueville, op
cit., 209: «Les lettres étaient, par la force des choses, devenues un organe
deï'opinion, un élément de la constitution politique » (préf. p. 5). Voir
encore un des plus beaux passages du livre sur l'importance des écrivains,
p. i5i sq.
3 Barni, Hist. des Idées morales et politiques. Sur ce plan qui avait l'air con-
certé, voir Fontaine, op. cit., Conclusion, p. 25i.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIECLE 389
sophe '. Le philosophe apparaît à l'homme du peuple, comme un pen-
seur par état, guidé, suivant le mot de d'Alembert, par « l'amour
du bien public, le désir de voir les hommes heureux », et dont les
travaux sont « dignes par cet endroit seul d'être la lecture des
peuples et des rois '-». De là leur fierté et leur ton indépendant :
« Les gens de lettres respectent ce qu'ils doivent, écrit d'Alembert,
et ils estiment ce qu'ils peuvent. » Leur fierté vient surtout de ce
qu'ils ont conscience de leur rôle :
De tous les empires, déclare Duclos, celui des gens d'esprit, sans être
visible, est le plus étendu. Le puissant commande, les gens d'esprit gou-
vernent, parce qu'à la longue ils forment l'opinion publique, qui tôt ou
tard subjugue et renverse tous les despotismes2.
C'est là une phrase que la Bruyère n'aurait pas écrite. Qu'on
accuse certains de ces philosophes d'avoir eu de la vanité pour
leur personne en même temps que pour leurs ouvrages, d'avoir
puisé dans cette haute idée de leur rôle un ton absolu, une grande
confiance en soi, une morgue qu'on leur a reprochée et qu'eux-
mêmes ont reprochée à certains d'entre eux; de Barante les en a
accusés, et on peut les en accuser après lui, mais à la condition de
faire comme de Barante, de placer l'éloge à côté du blâme et même
avant le blâme, de convenir qu'au milieu de « cette soif de réputa-
tion et d'influence, les littérateurs avaient un vif désir du bien,
une envie de perfectionner, qui leur faisait illusion sur leurs
sentiments d'amour-propre 4. » Surtout, ils firent illusion à ceux qui
les voyaient de loin; le peuple les admira, groupés en vue d'une
tâche généreuse, considérés et craints par le pouvoir, accomplissant
leurs fonctions de penseurs, en remuant et en guidant l'opinion
publique; une des affirmations que Voltaire reprend le plus souvent
est celle-ci :
* L'Homme de Lettres, par M. Garnier, professeur royal d'hébreu et de
l'Académie des Inscriptions, Paris, Panckouke, 1764, in-12, en deux parties.
Cf. Journal Encyclopédique, i"1' juin 1764, A ; — Caylus à Pacciaudi, 25 mars
1764, 1 , 44 1 ; — Bachaumont, II, 12 avril 1764, 47. Lire dans Fontaine, op. cit.,
a" partie, le chapitre vu : i Homme de Lettres.
2 D'Alembert, Eloge de Montesquieu (Œuvres, III, 445).
3 Duclos, Considérations, Œuvres, I, 112.
4 Op. cit., p. 154. Voir le très bel éloge que le même auteur fait des philo-
sophes, p. 2o3 sq. : « Ils étaient désintéressés, bienfaisants ; ils désiraient le
bien de leur pays et de l'humanité.., »
0 LES PHILOSOPHES
L'opinion gouverne les hommes, et les philosophes font petit à petit
changer l'opinion universelle... Il faudra bien pourtant que les Welches
arrivent à la fin, car l'opinion gouverne le monde, et les philosophes, à la
longue, gouvernent l'opinion... Encore une fois, c'est l'opinion qui gou-
verne le monde, et c'est à vous (philosophes), de gouverner l'opinion l.
Cette prétention était justifiée ; les philosophes « gouvernèrent »
l'opinion, non seulement celle des classes privilégiées, mais encore
celle du peuple qu'ils avaient fait naître eux-mêmes, qu'ils avaient
formée, et qui leur était reconnaissante de se vouer à la défense
des misérables et à la lutte contre les iniquités de l'ancien régime.
V
Pour former cette opinion, et surtout pour s'en faire suivre, les
philosophes furent remarquablement doués. Ils eurent, avant tout
et au suprême degré, le talent de rendre les idées « portatives ».
Que la clarté, chez eux, ait nuit à la profondeur, et que, pour être
populaires, ils aient été moins distingués ou moins subtils, on ne
saurait en disconvenir. Mais, sïls agirent sur le peuple, c'est préci-
sément parce qu'ils pouvaient être compris par les artisans qui sa-
vaient lire, et surtout qu'ils pouvaient être facilement expliqués à
ceux qui étaient illettrés. Car ce n'est pas seulement par les grivoi-
series et les gaudrioles qu'ils ont attiré à eux la grande partie du
public ; sans doute, les épices dont beaucoup d'entre eux assaison-
nèrent leurs ouvrages furent des causes importantes de succès ;
depuis Usbek et Rica, la licence servit de passe-port a la philoso-
phie. Mais cela eût suffi pour piquer l'attention, non pour la retenir;
on aurait rendu le lecteur curieux, on ne l'aurait pas séduit et con-
vaincu. En lui présentant des idées clarifiées par une forme trans-
parente, on lui donna la satisfaction de comprendre ou de croire
qu'il avait compris ; en même temps, soit par des exemples, soit
par des formules, on lui fournit les moyens d'aider à son tour à
i ;î janvier 1766, LXIII, 2; 27 janvier 17^6, LXIII, 4:5 ; 26 décembre 1767,
LIV, 49^. Lire les Réflexions sur l'état présent de la République des Lettres
pour V article : Gens de lettres, d'Alembert, OEuvres inédites, 67 sq. (écrites
en 1760, l'année de la comédie des Philosophes).
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIII" SIÈCLE 391
cette propagande, auprès de ceux qui n'étaient ni des souscripteurs
de Y Encyclopédie ni des clients du libraire :
Il tant bien, écrivait Buffon à Mme Necker, qu'il y ait plus de grands
écrivains que de penseurs profonds, puisque tous les jours on écrit excel-
lemment sur des choses superficielles. Fénelon, Voltaire et Jean Jacques ne
feraient pas un sillon d'une ligne de profondeur sur la tète massive des
pensées des Bacon, des Newton, des Montesquieu '.
Ne nous arrêtons pas à cet étrange classement qui rapproche Vol-
taire de Fénélon et l'isole de Montesquieu. Disons seulement que
ces « choses superficielles » auxquellesle seigneur de Montbard fait
allusion sont la haine du despotisme et de l'arbitraire, et la recher-
che des institutions politiques et sociales qui doivent assurer aux
citoyens la pleine liberté de leurs droits ; la haine du fanatisme
religieux, et, par opposition, la liberté de conscience et de penser;
la haine des institutions féodales et le principe de l'égalité devant
la loi ; la haine des inégalités fiscales et le principe de l'égalité
devant l'impôt; la haine des iniquités sociales et l'extinction du
paupérisme; la haine de la barbarie dans le Gode et la réforme de
la justice; la liberté commerciale et aussi l'horreur de la guerre,
de l'esclavage, etc., etc. Or, si les penseurs et les métaphysiciens
les plus « massifs » avaient pu s'intéresser à une révolution de ce
genre et la faire réussir, alors on aurait pu prétendre qu'ils avaient
tracé leur sillon sans compter sur le peuple. Gomment le peuple les
aurait-il suivis? Comment se serait-il fait leur collaborateur? Je
l'avoue cependant, je doute fort que ces grands hommes fussent
parvenus à un résultat. Les philosophes, au contraire, devinrent les
vrais éducateurs de la nation, parce que, si j'ose m'exprimer ainsi,
ils lui offrirent un « enseignement primaire », et mirent à leur portée,
en les rapetissant peut-être, mais en les clarifiant, les problèmes de
la science politique, économique et sociale2.
i 2 janvier 1778, Œuvres, édit. de Lanessan, XII T, 36g.
* « Pourquoi (l'idée mère de la philosophie), au lieu de s'arrêter, ainsi
qu'elle l'avait fait souvent, dans la tète de quelques philosophes, était-elle
descendue jusqu'à la foule, et (avait-elle pu) devenir le sujet des entretiens
journaliers des oisifs et enflammer jusqu'à l'imagination des femmes et des
paysans? » (de Tocqueville, op. cit., ao5 sq.) Cf. toute la suite, qui a trait à
l'influence des philosophes sur «la foule ». — «Si leur doctrine finit par péné-
trer la misse même de la nation, c'est qu'elle se présentait sous une forme
39g LES PHILOSOPHES
La méthode est exposée dans Y Encyclopédie :
Le philosophe forme ses principes sur une infinité d'observations par-
ticulières. Le peuple adopte le principe sans penser aux observations qui
l'ont produit : il croit que la maxime existe pour ainsi dire par elle-même,
mais le philosophe prend la maxime dès sa source ; il en examine l'origine,
il en connaît la propre valeur et n'en fait que l'usage qui lui convient l.
Tel est le procédé du « philosophe » ; quand il s'agissait du
peuple du xvme siècle, aucun autre n'eût été de mise. De quoi a
besoin le peuple ? se dit le philosophe. De principes certains, de
formules nettes2, d'exemples frappants, de raisonnements bien
conduits et qui le persuadent. Nos dissertations dogmatiques nous
vaudront le suffrage de l'élite de la nation; mais ce qui nous vau-
dra l'approbation du grand nombre, c'est tout ce qui se gravera
dans la mémoire sans difficulté.
Toutes les considérations sur les devoirs des rois envers les peu-
ples ne se retiennent pas aussi aisément que cette anecdote de l'ar-
ticle Législateur dans Y Encyclopédie :
Il n'y a pas longtemps qu'à l'assemblée des Etats de Suède, un sénateur
dit au gouverneur de l'héritier delà couronne : « Conduisez le prince dans
la cabane de l'indigence laborieuse; faites-lui voir de près le malheureux,
et apprenez-lui que ce n'est pas pour servir aux caprices d'une douzaine
de souverains que les peuples de l'Europe sont faits3. »
La foule pouvait retenir ce commentaire du mot amer : « Le pau-
vre n'a pas de patrie. »
Un jeune garçon pâtissier qui avait été au collège, et qui savait encore
quelques phrases de Cicéron, se donnait un jour les airs d'aimer sa patrie.
« Qu'entends-tu par ta patrie, lui dit un voisin; est-ce ton four? Est-ce le
village où tu es né, et que tu n'as jamais revu? Est-ce la rue où demeu-
raient ton père et ta mère qui se sont ruinés et qui t'ont réduit à en-
fourner ces petits pâtés pour vivre? Est-ce l'hôtel de ville où tu ne seras
simple, facile, attrayante, et savait se mettre à la portée de tous. » Fontaine,
le Théâtre et la Philosophie, Introduction, p. 7.
1 Article Philosophe, XXV, 667, 668. Voir Mme de Staël, citée par Fontaine,
op. cit., Introduction, p. 2.
2 Garai parle de ces « expressions serrées qui sont, pour la lumière des
idées, ce que le foyer de certains verres est pour la lumière du soleil » (Mém.,
etc., I, 39, 40). Les philosophes en trouvèrent, tous, plus ou moins.
3 Encyclopédie ; Législateur, XIX, 774 (art. de Diderot),
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIIIe SIÈCLE 393
jamais clerc d'un quartinier? Est-ce l'église de Notre-Dame, où tu n'as
jamais pu parvenir à être enfant de chœur, tandis qu'un homme absurde
est archevêque et duc avec vingt mille louis d'or de rente ? »
Le garçon pâtissier ne sut que répondre. Un penseur qui écoutait cette
conversation conclut que, dans une patrie un peu étendue, il y avait
souvent plusieurs millions d'hommes qui n'avaient point de patrie ;
et, dans le même article, cette pensée pouvait frapper tous les
esprits :
11 est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde, et qu'il
ne peut vaincre sans faire de malheureux. Telle est donc la condition
humaine que souhaiter la grandeur de son pays, c'est souhaiter du mal à
ses voisins l.
« La France, avait dit Montesquieu, se perdra par les gens de
guerre. » D'Holbach développera cette idée, opposera l'armée
nationale à l'armée de métier, et s'élèvera contre le préjugé mili-
taire, de façon à faire réfléchir « le citoyen paisible, intimidé devant
le soldat » :
A l'exemple des sauvages, la force paraît encore la qualité la plus
digne d'estime et de considération. Dans l'origine des sociétés, l'homme
fut attaché au courage, parce que le courage était alors la vertu par excel-
lence, c'est-à-dire la qualité la plus utile à des nations toutes guerrières.
Dans les nations modernes et civilisées, qui, pour leur intérêt, devraient
être plutôt pacifiques, il serait temps d'attacher l'idée d'honneur à des
qualités plus paisibles et plus avantageuses à la société dont les besoins
ont changé3.
Ravnal, lui, donnera des formules :
L'accroissement des impôts et la difficulté des recouvrements font
mourir de faim et de misère ces mêmes familles qui sont les mères et les
nourrices des armées.
— Si une oppression universelle est le premier inconvénient de la mul-
tiplication des soldats, leur oisiveté en est le second...
— Troisième inconvénient : augmentation de soldats, diminution de
1 Dict. Phil., art. Patrie, section II, t. XXXI, p. i^.'î, 3j4.
2 Montesquieu, Œuvres, t. VI, p. 3i3.
3 Système social, II, XV.
394 LES PHILOSOPHES
courage... Moins on en lève, plus ils valent .. Plus un Etat s'affaiblit, plus
on multiplie le soldat.
— Quatrième inconvénient : la multiplication de la milice achemine au
despotisme '....
Voilà bien des gens armés pour la discussion !
Quel développement contre les grands et les favoris pourrait être
aussi efficace que ces deux ou trois phrases ?
Ils n'ont à la bouche que ces mots : Le roi ; le roi Ta dit ; le roi le veut ;
j'ai vu le roi; j'ai soupe avec le roi; c'est l'intention du roi. Ces mots
sont toujours écoutés avec étonnement, et finissent par être pris pour
des ordres souverains "'.
Tous les philosophes ont plus ou moins la même manière que
Voltaire3 quand il s'agit de tourner un abus en ridicule. Raynal s'at-
taque ainsi au droit d'aînesse :
Si un sauvage laissait en mourant deux arcs et deux enfants, et qu'on
lui demandât ce qu'il faut faire de ces deux arcs, ne répondrait-il pas
qu'il faut en donner un à chacun ; et s'il les léguait tous deux au même, ne
laisserait-il pas entendre que le proscrit est un fruit des mauvaises mœurs
de sa femme 4 ?
La loi doit être consentie par tous. Cette proposition est ainsi
éclairée par Mably :
Un prince met froidement à la tête de ses ordonnances que tel est son
bon plaisir : quelle raison, quel motif, quel titre pour exiger mon obéis-
sance ! La législation, ce que les hommes ont de plus saint et de plus
sacré, est-elle une partie de chasse5?
Voltaire est celui qui offre le plus de ces saillies. C'est par là le
plus populaire. Diderot ayant à expliquer ce qu'on entend par
liberté civile, trouve cette définition :
La liberté civile est fondée sur les meilleures lois possibles : et dans un
Etat qui les aurait en partage, un homme à qui on ferait son procès selon
1 Histoire des deux Indes, livre XIX, .'5;, 286 sq. (t. VII, édi t. 1774).
2 Edition 1780, XIV, II, p. 5i5.
3 Sur cette lucidité de Voltaire, cf. Brunetière, Etudes critiques, 4e série,
Voltaire, 3o8, 3oo (ier mai 1890).
4 Edition 1780,' XIII, LUI, p. 475.
5 Œuvres complètes, 1797, XI, 248 : Des Droits et des Devoirs des citoyens
(entretien avec lord Stanhope), 16 août 1758.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII4 SIÈCLE 395
les lois, et qui devrait être pendu le lendemain, serait plus libre qu'un
pacha ne l'est en Turquie '.
Qui voudrait découvrir la matière et souvent même la forme des
revendications du quatrième état n'aurait qu'à feuilleter les philo-
sophes :
Une des suites les plus fâcheuses de la mauvaise administration, c'est
de diviser la société en deux classes d'hommes, dont les uns sont dans
l'opulence et les autres clans la misère2.
Formule redoutable pour un régime, car d'une part elle scinde la
société en deux classes, ceux qui ont tout et ceux qui n'ontrien, et
de l'autre elle enseigne à ces derniers que leur malheur vient d'une
« mauvaise administration », c'est-à-dire qu'il cessera quand celle-
ci sera renversée : formule aisée à retenir, comme celle de Rousseau,
plus terrible encore :
Résumons en quatre mots le pacte social des deux états : Vous avez
besoin de moi, car je suis riche et vous êtes pauvre; faisons donc un
accord entre nous; je permettrai que vous ayez l'honneur de me servir, à
condition que vous me donnerez le peu qui vous reste pour la peine que
je prendrai de vous commander3.
Nous cherchons, depuis quelques années, à assurer la vieillesse du
travailleur ; mais nous avons longtemps discuté pour savoir si
l'Etat devait ou non intervenir, et des théoriciens ingénieux ont,
comme feu Aristote, dit là-dessus de fort belles choses. Le pro-
blème avait été posé hardiment, au xvme siècle, et Marmontel
écrivait ce passage où était affirmé avec une simplicité tranquille
le droit du pauvre à être garanti de la misère par les années de tra-
vail, et de l'indigence après les années de travail.
Il y a pour l'homme un mal réel qui vient de la nature : c'est la douleur.
Il y en a un qui vient de la société : c'est la véritable indigence. Nul être
vivant et sensible ne peut se rendre inaccessible à l'un; mais partout le
travail doit pouvoir garantir de l'autre. Un crime irrémissible de la société
serait que la misère fût inévitablement attachée à la vieillesse de l'homme
1 Encyclopédie (Liberté civile, XIX, 996).
2 Encyclopédie (Indigent, Gram, Assézat, XV, 204).
3 Rousseau, De VEconomie politique, article inséré dans l'Encyclopédie
(Œuvres, Hachette, III, 3oi).
396 LES PHILOSOPHES
qui nourrit les hommes, ou de l'artisan qui les sert, ou du soldat qui les
défend. Voilà le malheur véritable dont ceux qui gouvernent les peuples
sont responsables à la terre et au ciel1.
Autant de « principes » qui ne seront pas perdus ; pas plus d'ail-
leurs que cette protestation contre la brutalité de certains privilé-
giés de la fortune ou du sort à l'égard du manouvrier :
On a vu des hommes oubliant qu'ils pouvaient naître dans l'abjection,
et qu'ils ne tenaient leurs dignités que des conventions, dégrader d'autres
hommes au point de les employer à des choses pour lesquelles ils auraient
répugné à se servir de leurs animaux, et se persuader que leurs semblables
n'étaient susceptibles ni des mêmes biens ni des mêmes maux, que ceux
qu'ils pouvaient éprouver.
Cela est écrit dans l'article de Y Encyclopédie, dû à Damilaville,
sur la Population2 ; qu'on le relise, et l'on verra combien d'idées
devaient passer de là toutes faites dans les cerveaux les plus igno-
rants, jusqu'à celle-ci qui les fait déjà réfléchir par sa vérité lumi-
neuse : « Les gens riches font moins d'enfants que les pauvres3. »
On y verra surtout condensées un certain nombre des protesta-
tions des philosophes contre les impôts iniques de l'Ancien Régime.
C'est peut-être par ces protestations généreuses que les encyclopé-
distes se sont acquis les sympathies les plus vives dans le peuple.
Car la principale cause de la misère du peuple, c'est l'impôt. Taine
a exposé, dans un chapitre énergique et précis, les extorsions
énormes dont souffre le cultivateur, propriétaire et manouvrier4. Le
taillable qui a une terre paie, par le seul impôt direct, 53 francs
sur ioo de revenu, plus de la moitié ; après le revenu, c'est le tour
du salaire; le journalier qui, dans le Toulousain, gagne de 7 à
12 sous par jour en été (176^), doit payer 8, 9, 10 livres de capita-
tion. Contre le travailleur des champs et celui des villes, le fisc est
également implacable, et les impôts de toute nature pleuvent sur
les épaules du pauvre hère; le malheureux est toujours tondu jus-
qu'à ce que le sang jaillisse sous les ciseaux. Gabelle, aides, traites,
que d'instruments d'oppression et de vexation ! Il y a dans Mercier
1 Essai sur le bonheur (Œuv., XIII, 216, 217).
8 XXVI, 8o5.
3 Ibid., 806.
4 l'Ancien régime et la Révolution, livre V. chap. 11, 4^6 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XVIII» SIÈCLE 39?
le tableau navrant de l'intérieur d'un ouvrier ; celui-ci nommé Qua-
tremain a loué, au sixième, un taudis ; le misérable est père de
quatre enfants, et il a arrangé, dans une cheminée, une façon d'alcôve
où il se réfugie lui et sa famille. « Un jour, j'ouvris sa porte qui
n'avait qu'un loquet ; la chambre n'offrait que la muraille et un étau;
cet homme, en sortant de dessous sa cheminée, à moitié malade,
me dit : « Je croyais que c'était garnison pour la capitation ' ».
Garnison, il faut savoir ce que cela signifie. Le fisc est ingénieux,
quand il s'agit des meurt-de-faim ; ces derniers, du jour où ils ne
couchent plus au ruisseau, doivent payer la capitation (3 livres
10 sous par tète). S'ils ne paient pas, c'est le locataire qui leur
sous-loue, qui est responsable. S'il y a du retard on voit s'installer
chez eux un « garnisaire », qu'ils doivent loger et payer tant par
jour-. Je m'étonne qu'on n'ait pas étranglé davantage de « garni-
saires », d'autant plus que ce n'étaient pas des gens recomman-
dables qui se livraient à ce joli métier. Pressurés par des charges
énormes, torturés par des vexations criantes, les gens du peuple sont
irrités davantage quand ils voient que les plus capables de s'acquitter
de l'impôt en sont exempts, et que le gueux doit payer pour le noble,
l'ecclésiastique, l'homme de loi, le riche et l'habitant aisé, le fonc-
tionnaire de l'ordre administratif ou financier, etc. Les cahiers des
Etats sont ici unanimes : nous n'en pouvons plus, nous sommes
exténués, demandez de l'argent à ceux qui en ont, tels sont, sous
mille formes touchantes ou désespérées, les cris de douleur et
d'exaspération qui éclatent d'un bout à l'autre du royaume.
L'article Population faisait entendre un écho vigoureux de ces
plaintes :
Ceux qui ont dit que, plus les sujets étaient pauvres, plus les familles
étaient nombreuses, que plus ils étaient chargés d'impôts, plus ils se
mettaient en état de les payer, ont blasphémé contre le genre humain...
11 fallait les réduire dans la cruelle indigence où ils voulaient que fussent
leurs concitoyens, afin de leur apprendre qu'avec un mensonge ils avaient
dit une atrocité, qui méritait peut-être une plus grande punition 3.
Il ne fallait pas chercher ailleurs que dans la monstrueuse répar-
tition des charges les maux multiples qui travaillaient le pays:
1 Mercier, X, 262.
2 Mercier, III, 2M, <j8 sq. Capitation et Garnison.
s XXVI, 8o3.
398 LES PHILOSOPHES
Des gens qui ne peuvent compter sur leur nourriture s'exposeront-ils à
donner la vie à de nouveaux malheureux qui accroîtraient leur désespoir
par l'impossibilité où ils seraient de les nourrir ? Est-ce un sein desséché
par la misère qui les allaitera ? Est-ce un père affaibli par le besoin qui
soutiendra et qui alimentera leur jeunesse ?
Ces créatures éteintes, pour ainsi dire, avant que d'avoir existé, sont
bien peu propres ensuite à la propagation. Ainsi donc là où les peu-
ples sont misérables, l'espèce dégénère et se détruit l.
L'article n'épargnait pas ces exemptions iniques, qui faisaient
retomber sur les malheureux toute la charge du fardeau public :
Chaque citoyen est obligé de fournir à la société sa contribution de
travail et sa part des impôts que la conservation commune exige ; celui
qui se dispense de ces deux contributions est mauvais citoyen, c'est un
membre inutile, une charge de plus pour la société qui, en bonne police,
ne doit pas y être soufferte ; mais les impôts doivent être dans le rap-
port exact des richesses du pays, et répartis dans la juste proportion
des facultés particulières de chaque citoyen2.
Ce langage-là devait être compris par le peuple. Il dut savoir
o-ré aux philosophes de dénoncer aussi éloquemment les maux qui
le tuaient.
Dans l'article Privilège, Diderot, n'osant pas dévoiler toute sa
pensée, reconnaissait un certain nombre d'exemptions comme
« justes et décentes » ; mais il protestait contre l'abus :
Mais il semble qu'il faudrait encore distinguer, dans tous les cas, les
personnes dont les services sont réels et utiles, et ne pas avilir les faveurs
dont ceux-ci jouissent légitimement, en les confondant avec un grand
nombre de gens inutiles à tous égards, et qui n'ont pour titres qu'un
morceau de parchemin acquis presque toujours à très bas prix ?.
Il notait, parmi les conséquences de ces iniquités, ce fait que
« la partie des citoyens la plus pauvre est toujours surchargée au
delà de ses forces ; or cette partie est cependant la plus véritable-
ment utile à l'État, puisqu'elle est composée de ceux qui cultivent
la terre et procurent la subsistance aux ordres supérieurs ». Il y
avait là trop de réticences, et le programme des philosophes, il faut
» Ibid., 8o5.
* Ibid., 8o3, 804.
3 XXVII, 452. Gela est déjà hardi. Voir dans Taine, op. cit., chap. II, le
nombre des privilégiés et leurs privilèges.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE 399
le chercher ailleurs. Il est tout entier contenu dans cette devise de
Voltaire : « En matière d'impôt, tout privilège est une véritable
injustice1. »
Que tous ces réformateurs ne tussent pas du même avis sur les
impôts qui étaient les plus justes et les moins vexatoires, que Vol-
laire fit la critique de l'impôt sur le sol, que tel autre fît l'apologie
des impôts de consommation, que Ton trouve sur ces points et sur
d'autres des opinions différentes parmi les encyclopédistes, rien n'est
plus vrai. Cela n'empêche pas que tous étaient d'accord sur un cer-
tain nombre de réformes de premier ordre, comme la suppression
des privilèges, et qu'il n'y avait qu'une voix pour reconnaître la
vérité de cette pensée de Voltaire :
Le point capital serait qu'un peuple entier ne fut point dépouillé par
une armée d'alguazils, pour qu'une vingtaine de sangsues de la cour ou
de la ville s'abreuvât de son sang'.
Ils ont aussi proclamé le principe de la « progression » de l'impôt,
et à tous ces hommes qui payaient d'autant plus qu'ils étaient plus
pauvres, ils ont fourni des arguments pour montrer qu'ils devaient
payer d'autant moins qu'ils avaient moins de ressources. D'Alembert
a établi avec force la distinction entre le nécessaire absolu, « réglé
par les besoins indispensables de la vie », et le nécessaire relatif
« réglé par les lois et les circonstances ». La vertu civile consiste,
selon lui, à sacrifier son nécessaire relatif à ceux qui n'ont pas le
nécessaire absolu.
Au reste, une loi antérieure à toute considération sur le nécessaire
relatif, c'est que, dans les Etats où plusieurs citoyens manquent du
nécessaire absolu, et ces Etats sont par malheur le plus grand nombre,
1 XX, 436 ; Turgot lui-même qui écrivait : « Plus on jouit des avantages de
la société, plus on doit se tenir honoré d'en partager les charges », n'osait
pas proposer de détruire les privilèges, mais pensait qu'il « fallait y tra-
vailler lentement, à mesure que l'opinion publique et le cours des événements
rendaient les changements possibles.» L'exemple de Turgot, concluant que ni
la noblesse, ni le clergé ne devaient payer la taille « parce que les préjugés
avaient attaché une idée d'avilissement à cette imposition » montre pourquoi
Diderot avait besoin d'être prudent, et comment les philosophes étaient en
avance sur leur siècle. (Voyez, OEuvres de Turgot, publiées par Eugène
Daire (1844) : Réponse de Turgot aux observations du garde des sceaux pour
la suppression de la corvée, I, 271, 272.)
2 Dict. Phil., art. Impôt, section II, vol. XXX, 338, 339.
400 LES PHILOSOPHES
tous ceux qui ont plus que ce nécessaire doivent à l'Etat au moins une
partie de ce qu'ils possèdent au delà. Or, quelle est cette partie qu'ils
doivent, et qu'ils ne peuvent retenir sans être coupables envers la société
dont ils sont membres? La réponse à cette première question renfermera
l'obligation étroite que la morale nous impose1.
Ce principe a pour corollaire celui-ci : la société doit à chacun
de ses membres le nécessaire absolu, à fortiori ne doit-elle pas
prendre sur ce nécessaire absolu pour fournir à d'autres le néces-
saire relatif. On sent que nous allons tout droit à l'exemption des
classes malheureuses, en matière d'impôt : « Le besoin satisfait, le
reste appartient au fisc x », telle est une des maximes de la Politique
des Souverains, d'après Diderot. Modifions la formule, et nous
aurons la pensée des encyclopédistes : « Le besoin satisfait, le
reste peut être soumis au fisc. » C'est bien l'idée de Diderot, telle
qu'il l'a exprimée à la fin de son Dialogue entre un père et sa
fille, en défendant son projet d'une « publication du tarif général
des impôts et de leur répartition » :
Par là on connaîtrait la pauvreté, et par conséquent la dette des
riches; l'inégalité de la répartition serait empêchée, car qui oserait ainsi
publiquement accorder de la prédilection, par quelque vue que ce soit
d'intérêt ou de timidité? L'impôt ne doit tomber que sur celui qui est
au-dessus du besoin réel. Celui qui est au-dessous est de la classe des
pauvres, et elle ne doit rien payer3.
C'est encore le sens de cette définition de Raynal : « L'impôt
peut être défini le sacrifice d'une partie de la propriété pour la dé-
fense et la conservation de l'autre », et, si Raynal proteste contre
les impôts de consommation qui frappent les denrées de première
nécessité, c'est parce qu'ils atteignent ce nécessaire absolu sur lequel
la société n'a aucun droit :
Mais si la taxe porte sur les denrées de premier besoin, c'est le comble
de la cruauté. Avant toutes les lois sociales, l'homme avait le droit
1 Œuvres, I, 214, 21 5. Essai sur les éléments de philosophie.
-Œuvres, Assézat, II, 481, pensée CXX. Voir le très curieux chapitre de
Mercier, VII, eh. dlxiii, 112 sq. intitulé : De Raoul Spérame, où est commenté
le mot de Montesquieu : << Chacun ayant un nécessaire physique égal, on
ne doit taxer que l'excédant. Taxer le nécessaire, c'est détruire ».
3 Diderot, Mon Père et Moi (vers 1760), IV, 481, 482.
Et LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI] XVIII* SlfcCLË 401
de subsister. L'a-l-il perdu par L'établissement des lois ? Survendre au
peuple les fruits de la terre, c'est les lui ravir; c'est attaquer le prin-
cipe de sou existence, que de le priver, par un impôt, des moyens de la
conserver. En pressurant la subsistance de l'indigent, l'Etat lui 6te les
forces avec les aliments. D'un homme pauvre, il l'ait un mendiant ; d'un
travailleur, un oisif : d'un malheureux, un scélérat ; c'est-à-dire qu'il con-
duit un famélique à l'échafaud par la misère '.
Dans Y Encyclopédie, de Jaucourt demande qu'on exempte
même l'« industrie des artisans »:
Ce serait encore une mauvaise administration que de taxer l'industrie
des artisans, car ce serait les faire payer à l'Etat, précisément parce qu'ils
produisent dans l'Etat une valeur qui n'existait pas: ce serait un moyen
d'anéantir l'industrie, ruiner l'Etat, et lui couper la source des subsides 2 ;
et Damilàville déclare à son tour :
Quand toutes les richesses de la nation sont réunies et possédées par
un petit nombre, il faut que la multitude soit misérable, et le fardeau des
impositions l'accable. Quelle proportion y-a-t-il en effet entre le nécessaire
qu'ils enlèvent aux malheureux et la légère partie de l'énorme super/lu
dont ils privent les autres3?
Nous avons dit que les philosophes étaient pour la c< progression »
dans l'impôt. L'article Impôt de Y Encyclopédie posait ainsi la ques-
tion :
Quoique tous les sujets jouissent également de la protection du gou-
vernement et de la sûreté qu'il leur procure, l'inégalité de leur fortune
et des avantages qu'ils en retirent veut des impositions conformes à cette
inégalité, et veut que ces impositions soient, pour parler ainsi, en pro-
gression géométrique, deux, quatre, huit, seize sur les aisés, car cet
impôt ne doit point s'étendre sur le nécessaire
Tant que les impôts, dans un royaume de luxe, ne seront pas assis de
manière qu'on perçoive des particuliers en raison de leur aisance, la con-
dition de ce royaume ne saurait s'améliorer; une partie des sujets vivra
dans l'opulence et mangera dans un repas la nourriture de cent familles,
tandis que l'autre n'aura que du pain et dépérira journellement 4.
1 Histoire des deux Indes (édit. 1774» t. VII, p. 365 sq.), livre XIX, 4^.
- Par de Jaucourt, XVIII, 449. Sur de Jaucourt, collaborateur de l' Encyclo-
pédie, cf. P. Duprat, op. cit., IV, 84 sq.
3 Population, XXVI, 806. .
4 XVIII, 447 sq. (de Jaucourt).
Univ. de Lyon. — M. Roustan. 26
402 LES PHILOSOPHES
Lorsque Jean-Jacques s'indignera contre l'inégalité des avan-
tages que les riches et les pauvres tirent de la société, il ne fera
qu'enflammer de son admirable éloquence cette idée familière aux
philosophes ; de même, c'est bien en « philosophe » qu'il s'expri-
mera, lorsqu'il résumera à la façon de Voltaire la théorie de l'impôt
progressif :
Premièrement, on doit considérer le rapport des quantités, selon
lequel, toutes choses égales, celui qui a dix fois plus de bien qu'un autre
doit payer dix fois plus que lui ; secondement, le rapport des usages,
c'est-à-dire la distinction du nécessaire et du superflu. Celui qui n'a que
le simple nécessaire ne doit rien payer du tout ; la taxe de celui qui a du
superflu peut aller, au besoin, jusqu'à la concurrence de tout ce qui
excède son nécessaire. A cela, il dira qu'eu égard à son rang, ce qui serait
superflu pour un homme inférieur est nécessaire pour lui; mais c'est un
mensonge, car un grand a deux jambes ainsi qu'un bouvier, et n'a qu'un
ventre non plus que lui Enfin, la loi ne prescrit la magnificence à
personne, et la bienséance n'est jamais une raison contre le droit1.
Les « bêtes de somme » de l'ancien régime avaient donc trouvé
des protecteurs-. Ceux-ci leur apprirent en outre à raisonner. L'ar-
ticle Impôt de Y Encyclopédie montrait les véritables points à
réformer et les grandes lignes à suivre :
Ayons donc pour maxime fondamentale de ne point mesurer les impôts
à ce que le peuple peut donner, mais à ce qu'il doit donner équitablement,
et, si quelquefois on est contraint de mesurer les impôts à ce que le peuple
peut donner, il faut que ce soit du moins à ce qu'il peut toujours don-
ner Le souverain doit ôter tous les impôts qui sont vicieux par leur
nature, sans chercher à en réprimer les abus, parce que la chose n'est pas
possible. Lorsqu'un impôt est vicieux par lui-même, comme le sont tous
les tributs arbitraires, la forme de la régie, toute bonne qu'elle est, ne
change que le nom des excès, mais elle n'en corrige pas la cause3.
Voltaire donnait à ces justes réclamations une forme plus lumi-
neuse encore, et plus familière. Au paysan qui se lamentait sous
1 Rousseau : Economie politique, article inséré dans l'Encyclopédie (Œuvres,
Hachette, III, 299, 3oo).
2 Citons cette maxime, toute « philosophique » de Trudaine : « Le gouver-
nement quand il est juste, est du côté des faibles ».
3 Art. cit., 400.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII" SIÈCLE 403
les poids des exactions, on pouvait lire ces lignes ; on était sûr qu'elles
porteraient :
Le cultivateur demande pourquoi ou lui ôte la moitié de son bien pour
payer des soldats, tandis que la centième partie suffirait : on lui répond
qu'outre les soldats, il faut payer les arts et le luxe, (pie rien n'est perdu,
que chez les Perses on assignait à la reine des villes et des villages pour
payer sa ceinture, ses pantoufles et ses épingles. 11 réplique qu'il ne sait
pas l'histoire de Perse, et qu'il est très fâché qu'on lui prenne la moitié
de son bien pour une ceinture, des épingles et des souliers, qu'il les four-
nirait à bien meilleur marché, et que c'est une véritable écorcherie. On
lui fait entendre raison en le mettant dans un cachot, et en faisant ven-
dre ses meubles. S'il résiste aux exacteurs que le Nouveau Testament a
damnés, on le fait pendre, et cela rend tous ses voisins infiniment accom-
modants l.
Comprend-on à présent pourquoi le peuple tourna les yeux vers
les philosophes comme vers des soutiens éloquents, et des sauveurs
tout dévoués aux victimes de l'ordre établi? Mercier, en présence
du développement remarquable des institutions de bienfaisance, se
demandait s'il était possible qu'il y eût encore en France des misé-
rables : il se disait que c'était peut-être la conséquence des vices de
la distribution"2. Il se trompait : c'était la conséquence des vices
de l'ancien régime . La charité publique et privée aurait pu créer
des fondations plus nombreuses encore ; ce n'étaient pas des asiles
ou des hôpitaux qui pouvaient diminuer la misère, c'étaient de
bonnes lois fiscales, des lois plus humaines c'est-à-dire plus justes,
faisant succéder l'égalité raisonnable à l'inégalité scandaleuse, et
proportionnant les efforts aux facultés. Or, les philosophes mirent
en circulation les principes d'une administration plus équitable, et
de cela surtout, les malheureux devaient leur savoir gré ; par là
surtout, les encyclopédistes attirèrent leur confiance et s'imposèrent
à eux comme des guides secourables et de généreux bienfaiteurs.
VI
C'est encore par cette polémique plus que par la polémique
1 Dict. PhiL, art. Impôt, section II, t. XXX, 335, 336.
2 VIII, ch. mcxxx, i35 sq. Distribution des aumônes.
',,,; LES PHILOSOPHES
contre l'Église, que les philosophes eurent prise sur le peuple1. Ils
exercèrent cependant une influence dans ce sens, assez profonde.
On peut moissonner, à pleines mains, dans les œuvres de Voltaire,
les formules qu'il mit en circulation, pour rendre ridicules et
odieuses les querelles qui ont agité l'Église au xvme siècle :
Les jésuites cherchent à se rendre indépendants de la hiérarchie, les
Saint-Médardiens à la détruire ; les uns sont des serpents et les autres
des ours ; mais tous peuvent devenir utiles : on fait de bon bouillon de
vipère, et les ours fournissent des manchons.
La sagesse du gouvernement empêchera que nous ne soyons piqués
par les uns, ni déchirés par les autres.
Mes frères, soyons de bons citoyens, de bons sujets du roi, fuyons les
sots et les fripons, et, pour Dieu, ne soyons ni jansénistes ni molinistes2 !
11 dira dans le Credo de l'abbé de Saint-Pierre, « qu'il a copié
fidèlement » :
Je crois que Dieu n'a mis aucune ditférence entre ses enfants que celle
du crime et de la vertu. Je crois que les disputes théologiques sont à la
fois la farce la plus ridicule et le fléau le plus affreux de la terre, immé-
diatement après la guerre, la peste, la famine et la vérole3.
Ce n'est pas de la haute discussion, sans doute, mais c'est bien là
ce qui pouvait agir sur le peuple :
«Comment comptez-vous prêcher devant les gens de campagne?
demande Ariston à Téotime, le bon curé.— Comme je prêcherais devant
les rois. Je parlerai toujours de morale et jamais de controverse. Dieu
me préserve d'approfondir la grâce concomitante, la grâce efficace à
laquelle on résiste, la suflisante qui ne suffit pas... Je tâcherai de faire
des gens de bien et de l'être. Je ne ferai point de théologiens, et je le serai
le moins que je pourrai. — Vous servirez Dieu et le prochain ; mais,
dans les disputes ecclésiastiques, quel parti prendrez-vous? - Aucun.
1 Pour l'influence de la philosophie sur les idées religieuses ou antireli-
gieuses de la Révolution, cf. A Aulard, le Culte de la Raison et le Culte de
VEtre suprême (1793-179J), Paris, Alcan, 1892, chap. 1, les Philosophes (notam-
ment p. 7. sur l'esprit de Voltaire).
2 Balance égale (17G2), XL, 460 sq. fin 464.
3 Dict. Phil,, XXXII, 287 sq. On verra là comment les philosophes rendaient
les idées « portatives ». Sur ce Credo, arrangé par Voltaire, non pour le fond,
mais pour la forme, cf. de Molinari, Vabbé de Saint-Pierre, sa vie et ses
œuvres, Paris, Guillaumin, 1807, p. 264, 266.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIIIe SIÈCLE 400
On ne dispute jamais sur la vertu parce qu'elle vient de Dieu. On se
querelle sur des opinions qui viennent des hommes1. -
Ou bien ce sont des interpellations de celle sorte :
Misérables humains, soit en robe verte, soil en turban, soit en robe
noire ou en surplis, soit en manteau et en rabat, ne cherchez jamais à
employer l'autorité là où il ne s'agit que de raison2 !
Par ces passages et d'autres de ce genre, Voltaire et ses alliés
luttèrent contre le fanatisme, et ils préparèrent cette génération,
moins religieuse sans doute, mais beaucoup plus tolérante, qui vivait
en 17893. L'honneur, répétait -il, en revenait à la philosophie :
Les billets de confession auraient fait naître une guerre civile dans les
temps précédents, mais clans le nôtre ils ne produisirent heureusement
que des tracasseries civiles. L'esprit philosophique, qui n'est autre chose
que la raison, est devenu, chez tous les honnêtes gens, le seul antidote de
ces maladies épidémiques4 Ce sont presque toujours les fripons qui
conduisent les fanatiques et qui mettent le poignard entre leurs mains.
Il n'y a eu qu'une religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le
fanatisme, c'est celle des lettrés de Chine Les sectes des philosophes
étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le
remède5.
1 Dict. Phil. : Dialogue entre Téotime et, Arislon (17G4), XXVII, 4H9 sq.,
49 •> 494, 495-
2 Dict. Phil., art. Autorité, XXVII, 229.
;! Cf. Babeau, Paris en 1789, 359. Le même progrès des idées de tolérance
religieuse en province est signalé dans Babeau, la Province sous l'ancien régime,
II, 288 sq (malgré une recrudescence de persécutions contre les protestants
dans le Midi, vers la moitié du siècle, ibid., 292). Voir Mercier, Tableau de
Paris. pass.,ei III, ch. ccxxi,9o sq.: Liberté religieuse. «La liberté religieuse est
au plus haut degré possible à Paris. » Cf. ibid., III, CXXtV, 73 sq. Messes —
III, CXXX, 88 sq. Protestants — V.CDXXX, 219 sq. Viande en carême. A
entendre Mercier, à la fin du xviii0 siècle, il n'y a guère de cléricaux ni d'anticlé-
ricaux intolérants: « Aucun sacrilège n'a été commis dans notre siècle, malgré
les écrits, les discours et le grand nombre d'incrédules. L'on n'a pas troublé
la moindre aspersion d'eau bénite, et, jusque dans les processions publiques
du jubilé, le culte, toujours extérieurement respecté, n'a reçu aucune
atteinte... On a l'air d'un sot écolier qui n'a rien vu et rien entendu, quand
on se met à déclamer contre les mystères et les dogmes. Il n'y a plus que
les garçons perruquiers qui fassent des plaisanteries sur la messe. La dit qui
veut, l'entend qui veut; on ne parle plus de cela. » (III, CCXXIV, 74, 75,
Messes).
4 Dict. Phil.: Confessions, XXVIII, i65.
3 Dict. Phil. : Fanatisme, XXIX, 328, 329. Le théâtre fut ici un auxiliaire
puissant de la philosophie, voir dans Fontaine, op. cit., tout le chapitre VII,
406 LES PHILOSOPHES
La philosophie accomplit en même temps une tâche agréable au
peuple, en attaquant les moines de toutes sortes que le peuple
n'aimait pas1; Voltaire, Diderot, Raynal, etc., entamèrent par ce
moyen « la superstition ». Je trouve, en effet, dans une lettre de
Voltaire à Frédéric, ce passage instructif : « Votre idée d'attaquer
la superstition par les moines est d'un grand capitaine. Les
moines une fois abolis, l'erreur est exposée au mépris universel2.» Le
peuple, lui, n'y entendait pas malice, et il applaudissait de bon
cœur aux attaques de ce genre, dirigées contre des oisifs qu'il avait
lui-même raillés de tout temps :
Quand le prince, qui est le pasteur de son peuple, voudra augmenter
son troupeau comme il le doit, quand il voudra rendre aux lois de la
nature les imprudents et imprudentes qui se sont voués à l'extinction de
l'espèce, et qui ont fait un vœu fatal à la société, dans un âge où il n'est
pas permis de disposer de son bien, la société bénira ce prince dans la
suite des siècles.
Il y a tel couvent inutile au monde, à tous égards, qui jouit de deux
cent mille livres de rente. La raison démontre que, si l'on donnait ces
deux cent mille livres à cent officiers qu'on marierait, il y aurait cent bons
citoyens récompensés, cent filles pourvues, etc., au lieu de cinquante
fainéants... Voilà ce que tout le monde désire, depuis le prince du sang
jusqu'au vigneron. La superstition seule s'y opposait autrefois, mais la
raison soumise à la foi écrase la superstition.
Le prince peut, d'un seul mot, empêcher du moins qu'on ne fasse des
vœux avant l'âge de vingt-cinq ans... Une femme qui nourrit deux enfants
et qui file rend plus de services à la patrie que tous les couvents n'en
peuvent jamais rendre.
C'est un très grand bonheur pour le prince et pour l'Etat qu'il y ait
109 sq. : « Aux yeux du Tout-Puissant tous les cultes sont les mêmes, c'est la
vertu seule qu'il exige de l'homme, etc.. »
1 Les contemporains n'ont pas hésité à reconnaître ici l'heureuse influence
de la philosophie: « La philosophie, gui pénètre insensiblement dans toutes les
classes des citoyens, a de beaucoup tari les monastères, asiles de la bigoterie
et du fanatisme. D'ailleurs elle a fait connaître au gouvernement la nécessité
pour l'Etal de resserrer de plus en plus le nombre des couvents... Plusieurs
lois sages ont été faites à cet égard. » (L'Observateur Hollandais, lettre V,
p. 219). L'auteur rapporte le mérite de ces lois à la philosophie ; d'après lui,
le dénombrement par la Commission pour l'examen des Réguliers (suivant
arrêt du Conseil du 3i juillet 1766) a établi qu'il y en avait 16.000, et en
1773, on ne compte pas 200 novices. Ce sont les résultats du mouvement phi-
losophique. En 1789, il n'y a plus que 5. 000 couvents, d'après Boiteau.
3 A Frédéric II, 5 avril 1767, LXIV, 149.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIII* SIÈCLE 407
beaucoup de philosophes qui impriment ces maximes dans la tête des
hommes1.
La un est à remarquer : ici, les philosophes voulaient qu'on leur
attribuât le mérite d'avoir fait l'éducation des hommes'.
Leur popularité s'accrut aussi de ce fait qu'ils réclamèrent qu'on
allégeât le fardeau du pauvre, en forçant le clergé à prendre sa part
des charges publiques :
En France, où la raison se perfectionne tous les jours, cette raison nous
apprend cpie l'Eglise doit contribuer aux charges de l'Etat, à proportion
de ses revenus, et que le corps destiné particulièrement à enseigner la
justice doit commencer par en donner l'exemple.
Ce gouvernement serait digne des Hottentots.dans lequel il serait permis
à un certain nombre d'hommes de dire : « C'est à ceux qui travaillent à
paver ; nous ne devons rien payer, parce que nous sommes oisifs. »
Ce gouvernement outragerait Dieu et les hommes, dans lequel des
citoyens pourraient dire : « L'Etat nous a tout donné, et nous ne lui
devons que des prières. »
La raison, en se perfectionnant, détruit le germe des guerres de reli-
gion. C'est l'esprit philosophique qui a banni cette peste du monde3.
De tout cela, qu'est-il résulté ? Non pas que le sentiment religieux
a disparu chez le peuple, les philosophes, pour la plupart, auraient
été surpris et plus encore fâchés de ce résultat, mais que le fana-
tisme religieux fut entamé : « Si Luther et Calvin revenaient au
monde, s'écrie Voltaire, ils ne feraient pas plus de bruit que les
Scatistes et les Thomistes ! Pourquoi? Parce qu'ils viendraient dans
un temps où les hommes commencent à être éclairés 4. » Est-ce à
dire que le sentiment religieux ne fût pas atteint en réalité? On
n'oserait le prétendre, ni affirmer que tous les philosophes ne se
1 La Voix du sage et du peuple (1750), XXXIX, 345, 346, 347, Cf. Encyclo-
pédie, Population (Damilaville): « Les richesses des gens de mainmorte, et, en
général, de tous les corps dont les acquisitions prennent un caractère sacré et
deviennent inaliénables, n'ont pas plus d'utilité pour l'état qu'un coffre-fort
n'en a pour un avare qui ne l'ouvre jamais que pour y ajouter... Ne serait-il
pas plus avantageux à la République que ces domaines d'une si grande éten-
due fissent vivre autant de familles dans le travail qu'ils entretiennent de
citovens célibataires et isolés dans l'oisiveté? » XXVI, 808.
2 La Voix du sage et du peuple, XXXIX, 348 : « Il est certain que plus il y
aura de philosophes, plus les fous seront à portée d'être guéris »
3 Ibid.} XXXIX, 343 sq. Cf. Voltaire, Œuvres, XXX, 339; XXXIX, 344, etc.
4 La Voix du sage et du peuple, XXXIX, 344-
408 LES PHILOSOPHES
rendaient pas compte qu'ils l'ébranlaient, en faisant cette guerre aux
abus dont l'Eglise vivait.
Mais on peut croire qu'ils n'auraient pas consenti à priver le
peuple de ce frein, et qu'ils auraient redouté l'irréligion de la foule.
Du moins, ils eurent le droit de penser que c'était « l'infâme »
fanatisme, et non la religion, qu'ils avaient frappé à mort1.
Les vainqueurs de la Bastille passent sous les yeux de Hardy,
pieusement rangés entre deux haies de gardes nationaux, et leurs
processions se déroulent, allant vers sainte Geneviève la patronne
vénérée de la grande cité. Ce sont dans les rues les mêmes tentures
et les mêmes fleurs que jadis, l'encens s'élève dans les airs et monte
vers les cieux avec les prières. Le 3i mai 1793, dans le quartier
des Halles, les Parisiens agenouillés inclinaient leurs fronts sous la
bénédiction des prêtres constitutionnels, tandis que le cortège sacré
défilait avec les splendeurs coutumières; le même jour, l'Assemblée
était envahie, et Robespierre, après un long réquisitoire, proposait
les arrestations des Girondins, qui allaient être opérées quelques
jours après. La Terreur commençait, et le peuple continuait à
célébrer ses fêtes religieuses, suivant les rites des siècles très
chrétiens2.
Les philosophes furent enfin les rivaux du clergé, en aidant par
leurs écrits et leurs discours cette éclosion merveilleuse des œuvres
de bienfaisance, qui restent pour le xvmc siècle, frivole et léger, des
titres à l'admiration de tous3. Les contemporains ont pu saluer de
•
1 II semble bien d'après les passages que cite Taine (op. cit., 38o), que c'est
chez le beau monde qu'on se relâche davantage dans l'accomplissement des
devoirs religieux ; en gros, le peuple est resté bon catholique (cf. 38 1). Mer-
cier le dit en propres termes; la foi ne s'est affaiblie que chez « le beau
inonde » : II, ch.ccxxiv, 71 sq. Messes. « On ne va à la messe que le dimanche
pour ne pas scandaliser les laquais » (ibid., 7$) L'athéisme, dit-il ailleurs,
ne se rencontre que parmi les riches et « non parmi ceux qui auraient le plus
de droits de se plaindre de l'existence » (VII, ch. mlxxxxv, 253 ,Alhéisme).
Cf. encore, V, ch. ccclxxxv, 83 sq. Quinzaine de Pâques et pass.
• On voit encore comment nous voudrions qu'on interprétât la pensée de
M. Faguet : « Il n'y a pas un mot de révolution religieuse... dans les cahiers
de 89. Les cahiers de 89 ne sont nullement philosophiques.» (p. 7). La pre-
mière partie est vraie, la seconde n'est pas une conséquence de la première.
Voir ibid., p. 8.
3 Cf. à ce sujet: Babeau, Paris en 17S9. VI, 4^9 sq. La Vie charitable, la
Ville, l'Assistance, 4i5 sq., Le Village, l'Assistance publique, :h;> sq., la Pro-
vince sous l'ancien régime, II, 295 sq., l'Assistance.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 409
bonne foi une ère nouvelle, en voyant surgir <l»- toutes parts les
établissements destinés à soulager la misère et à secourir l'infortune.
Fidèle à des traditions séculaires, le clergé se dévouait, en face des
crises douloureuses qui désolaient ces temps, aux œuvres de charité.
Mais, à côté du prêtre, le philosophe élève la voix. Comme les
encyclopédistes ont laïcisé la philosophie et la littérature, ils
veulent laïciser l'assistance ; à la charité chrétienne qui leur paraît
avilir la dignité humaine, ils ont 1 ambition de faire succéder la
bienfaisance laïque, qui n'humilie pas celui qu'elle sauve de l'infor-
tune : après l'aumône qui dégrade parce qu'elle est gratuite,, le
secours qui est dû et qui est un paiement régulier. « On a appelé
le xviue siècle le siècle de la Bienfaisance, écrit M. Babeau. A la
charité inspirée par l'amour de Dieu vint s'adjoindre la philan-
thropie, inspirée par l'amour de l'humanité1 » ;et ailleurs: « L'amour
de l'humanité suscitait, au xvme siècle, la bienfaisance comme le
sentiment de la charité chrétienne. Le grand mouvement qui ten-
dait à faire virer de bord l'esprit humain, en lui montrant des
horizons moins élevés et moins lointains que ceux d'une autre vie
se faisait sentir dans l'assistance publique et privée comme
ailleurs*2. » Le mouvement qui se dessine dès le xvie siècle, lorsque
l'administration temporelle des édifices d'assistance est enlevée au
clergé pour être remise a des laïques, continue et s'achève sous la
poussée de la philosophie.
« Les lois, écrivait l'abbé de Saint-Pierre, doivent tendre à
inspirer l'application, le travail, l'économie, la tempérance, l'équité,
la bienfaisance. »
La bienfaisance est une vertu sociale comme les autres ; elle est
indépendante des religions ; ses obligations nous sont imposées
comme celles qui sont dictées par les autres devoirs sociaux, et au
même titre. Moncrif déclare : « On doit regarder la bienfaisance
comme un fond qui rapporte toujours d'une manière ou d'une autre»;
simple corollaire de cet axiome, que les philosophes ont développé
sous toutes ses formes : « Le bonheur de l'individu est toujours lié
au bonheur général. » C'est la règle de cette morale sociale que les
1 Le Village, 335.
-Paris en 1789, 4C1, 4(Ja. M. Babeau (462 sq.) place parmi ces sociétés
laïques d'assistance, les loges maçonniques, alors au nombre de six,
410 LES PHILOSOPHES
encyclopédistes opposent à la morale religieuse. « Tous les degrés
de vertu morale, affirme Duclos, se mesurent sur le plus ou moins
de sacrifices qu'on fait à la société1. » De là, le deroir de bienfai-
sance. On peut discuter la théorie; on doit reconnaître qu'il y avait
quelque générosité à l'affirmer, en face d'une société où l'intérêt de
l'individu semblait constamment en désacord avec l'intérêt général.
Duclos est un de ceux qui ont noté l'àpreté de la lutte pour
l'existence, et qui ont constaté le triomphe, dans ce siècle sociable,
de la morale du succès. Considérer la vie comme une partie
d'échecs qu'on doit gagner, même en faisant des dupes ; se cacher
ce pour réussir, et non pas d'avoir réussi », se féliciter de son
habileté après le succès, telle est la morale du vainqueur; penser
qu'on a perdu la partie par sa faute, se plaindre de soi-même et
non de celui qui l'a gagnée, telle est la morale du vaincu. Ainsi,
l'écrivain résume avec une vigoureuse concision, ce que nous avons
appelé les nécessités du struggle for life. Il y découvre la cause
de la diminution des vertus morales, de celles qui tendent au bien
de l'homme et de la société ; il stigmatise avec énergie de pareils
principes, et s'écrie d'un ton courroucé : « Le ressentiment est déjà
devenu un sentiment trop noble; à peine est-on digne de haïr, et la
vengeance n'est plus qu'une revanche utile; on la prend comme
un moyen de réussir, et pour l'avantage qui en résulte2. »
Pourtant le spectacle de cet égoïsme n'affaiblit pas sa foi dans
l'identité de l'intérêt général et particulier, et il considère cette
vérité comme un axiome évident qu'il est dangereux de soumettre
à la discussion. Inconsidérément peut-être, mais avec noblesse, les
philosophes ont affirmé que, pour être heureux, il fallait travailler au
bonheur des autres, et que la bienfaisance était le plus exact des
calculs. De là, l'élément laïque qui a transformé l'assistance ; les
auteurs du temps compteront désormais à côté de « la charité », la
vertu de « la bienfaisance », et distingueront l'une et l'autre.
Mercier, tout ravi, comme ses contemporains3, des largesses répan-
1 Considérations, Œuvres, I, 70. « Au tribunal de la philosophie et de la
raison, la morale est une science dont l'objet est la conservation et le bon-
heur commun de l'espèce humaine » (Raynal, Histoire des deux Indes, t. VII,
éd. 1774, livre XIX, 47, p. 4i3.
2 Duclos, ibid., 74.
3 IV, ch. cccxxvi, i34 sq. Aumônes, et chapitres suivants.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIII» SIÈCLE 411
dues par m la bienfaisance et la charité », ne manque pas de signaler,
parmi les causes de cette passion pour l'assistance, « les écrits qui
ont recommandé la bienfaisance, qui en ont fait la base des autres
vertus » ; et il reconnaît qu' « on doit beaucoup au mot humanité,
que les écrivains ne se sont pas lassés de reproduire sous toutes
ses formes. » Les pauvres gens, qui profitèrent de ces secours,
durent le reconnaître aussi. Quelque chose était changé dans l'es-
prit qui présidait aux institutions philanthropiques, et aussi dans la
façon dont elles étaient administrées, dont elles distribuaient les
secours. Une estampe, d'après Marillier, reproduite par M. Babeau l,
nous montre, au milieu d'une salle d'hôpital, la statue de la
Bienfaisance qui se dresse sous les yeux des malades étendus dans
leurs lits; au pied de la statue, un homme appuyé sur le socle,
rend hommage à la déesse, protectrice des miséreux. L'allégorie est
saisissante. Sans doute, derrière les rideaux qui séparent les lits,
le Crucifié étend ses bras que décore un rameau sacré, ou quelque
image naïve de la Vierge est appliquée au-dessus du bénitier
modeste ; mais, au centre même, à la place d'honneur, la philan-
thropie a son symbole, sous les traits de cette femme, à la fois
païenne et chrétienne, qui n'a d'autre religion que celle de l'huma-
nité.
VII
Le peuple de France devait récompenser un jour la philosophie
de tant de bienfaits : je renvoie aux Mémoires du temps, aux cor-
respondances et aux journaux, ceux qui voudraient se faire une
idée de l'enthousiasme indescriptible qui accueillit Voltaire de
retour dans sa capitale ; je me contenterai de citer ces quelques
lignes du comte de Ségur :
Voltaire, le prince des poètes, le patriarche des philosophes, la gloire
de son siècle et de la France, se trouvait depuis un grand nombre
d'années exilé de sa patrie. Tous les Français lisaient avec délices ses
ouvrages, et presque aucun ne lavait vu. Ses contemporains étaient pour
lui, si on ose le dire ainsi, comme une sorte de postérité.
1 Paris en 1189, 445.
412 LES PHILOSOPHES
I, 'admiration pour son génie universel était, dans beaucoup d'esprits,
une espèce de culte et d'adoration : ses écrits ornaient toutes les biblio-
thèques ; son âme était présente à toutes les pensées, et ses traits absents
de tous les regards. Son esprit dominait, dirigeait, modifiait tous les
esprits de son temps.
« La puissance des philosophes, ajoute plus bas de Ségur, s'ac-
crut par le présence et le triomphe de leur chef ». Car le triomphe
de Voltaire fut le triomphe de la philosophie. Dans cette foule
« tumultueuse » et « admiratrice » qui se pressait pour acclamer
Voltaire, et qui transformait cette réception d'un simple mortel en
« apothéose d'un demi-dieu encore vivant », il n'y avait pas d'esprit
qui n'eût été façonné plus ou moins complètement, plus ou moins
consciemment, par le patriarche et les membres de son église.
Devant « cet hôtel, situé sur le quai desThéatins, où, toute la jour-
née, l'on entendait les cris et les acclamations d'une foule immense
et idolâtre », les triomphes qui se succédaient « étaient décernés
par l'opinion publique, qui bravait, en cette occasion, pour ainsi
dire, le pouvoir des magistrats, les foudres de l'Eglise et l'autorité
du monarque ».
Revenu dans sa maison, qu'on eût dit, alors transformée en palais par
sa présence, assis au milieu d'une sorte de conseil composé de philo-
sophes, des écrivains les plus hardis et les plus célèbres du siècle, ses
courtisans étaient les hommes les plus marquants de toutes les classes, les
étrangers les plus distingués de tous les pays. Il ne manquait à cette sorte
de rovauté que des gardes, et réellement il lui en aurait fallu pour la
mettre en sûreté contre l'empressement de cette multitude qui, de toutes
parts, accourait pour le voir, assiégeait sa porte, l'entourait dès qu'il
sortait et laissait à peine à ses chevaux la possibilité de s'ouvrir un
passage.
Sort couronnement eut lieu au palais des Tuileries, dans la salle du
Théâtre-Français. On ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet illustre
vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots pressés tous
les bancs, toutes les loges, tous les corridors, toutes les issues de cette
enceinte. En aucun temps, la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de
plus vifs transports1.
C'était bien la « nation » tout entière qui témoignait d'une façon
1 Pe Ségur, Mémoires, etc., I, 1 10-120.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M XVIII- SIÈCLE 413
grandiose sa reconnaissance au plus grand des philosophes ;
et nous pouvons voir là une preuve indiscutable que les philosophes
lavaient pétrie, l'avaient laite au point de vue intellectuel et moral
ce qu'elle était à la veille de la Révolution1.
Quels auraient été les sentiments de Voltaire, à l'égard de ce
même peuple auquel ><■ il disait avec autant de raison que d'atten-
drissement : << Vous voulez donc me faire mourir de plaisir? », s'il
avait vécu assez pour le suivre après 1780, et jusqu'en 1793. Il au-
rait dit, suivant Sainte-Beuve: « Les y voilà, je les reconnais, mes
Welches, c'est bien cela- ! » Suivant M. Brunetière, la seule vision
du dénouement « l'eût fait reculer de dégoût et d'horreur3 ». Je crois
qu'il eût été sans doute plus surpris que le dit Sainte-Beuve, et
moins terrifié que l'affirme M. Brunetière. Il eût été dérouté, lui qui
répétait sans cesse que la philosophie avait rendu les hommes rai-
sonnables et partant plus doux, lui qui partageait les illusions de
Marmontel et des frères, et, d'une façon générale, de tous ses
contemporains, lui qui louait 1 aménité du peuple à la veille
de la Révolution 'l :
Les huguenots, sans doute, ont été enivrés de fanatisme et souillés
de sang- comme nous, mais la génération présente est-elle aussi barbare
que leurs pères ? Le temps, la raison qui fait tant de progrès, les bons
livres, la douceur de la société n'ont-ils point pénétré chez ceux qui
conduisent l'esprit de ees peuples? Et ne nous apercevons-nous pas que
presque toute l'Europe a changé de lace depuis environ cinquante années ?
(i763.)
Le gouvernement s'est fortifié partout, tandis que les mœurs se sont
adoucies. La police générale, soutenue d'armées nombreuses toujours
existantes, ne permet pas, d'ailleurs, de craindre le retour de ces temps
anarchiques où des paysans calvinistes combattaient des paysans catho-
liques enrégimentés à la hâte entre les semailles et les moissons
La philosophie, la seule philosophie, cette sœur de la religion, a désarmé
des mains que la superstition avait si longtemps ensanglantées ; et l'esprit
i «Ce fut pourtant cette canaille, écrit M. Brunetière, qui fit à Voltaire en
1778 celte ovation triomphale.» (Etudes critiques, ire série, Voltaire, 240, mai
1878.)
2 Sainte-Beuve, Lundis, XIII, .'îi; 20 octobre i856 (à propos de l'édit. de
Cayrol.)
3 Les Philosophes et la Révolution, art. cit., 927. — Histoire et littérature,
t. f, p. 217.
4 Cf. Babeau, Paris en 1189, 498 sq.
414 LES PHILOSOPHES
humain, au réveil de son ivresse, s'est étonné des excès où l'avait
emporté le fanatisme l...
Le monde entier avait été guéri de tous les fanatismes ; l'avenir
se dégagerait du présent, sans trouble et sans secousse. Un jour,
Abeille, l'ami de Duclos, se trouvait chez l'intendant de Paris, qui
avec beaucoup d'emphase pérorait sur les dangers de la liberté.
L'intendant parlait d'émeutes probables et faisait des prédic-
tions effrayantes : « Rassurez-vous, lui répondit Abeille ; voilà
précisément ce qui n'arrivera pas -, » Ce qu'affirmait Abeille d'un
air tranquille et sûr, Voltaire l'aurait répété avec éloquence, et, en
présence de ces welches qui défilaient devant son hôtel du quai
des Théatins, il pensait que les temps étaient changés et qu'on ne
verrait plus couler le sang dans les rues de la capitale. 11 est donc
probable qu'il aurait été déçu, s'il avait assisté aux drames de 93.
Eût-il été terrifié ? Peut-être, cet esprit si lucide et si difficile à
tromper aurait-il compris qu'il y avait là une sorte d'aboutisse-
ment logique de l'œuvre que ses amis et lui avaient menée à
bonne fin. Il se serait bien gardé de le dire; il aurait fait comme
ceux de ses amis qui eurent à souffrir de la tourmente, et qui
essayèrent vainement de démontrer que la philosophie n'était pour
rien dans la tragédie qui se jouait devant eux. Mais, au fond, il
aurait senti que les encyclopédistes avaient formé ces acteurs,
qu'ils leur avaient appris leur rôle, qu'ils leur avaient dicté
leurs paroles sinon leurs gestes, et, s'il n'était pas allé jusqu'à
reconnaître que le drame « se déroulait d'acte en acte selon le
scénario que les philosophes avaient tracé d'avance3 », il aurait
avoué, dans son for intérieur, qu'ils en avaient écrit les prolégo-
mènes et fixé les scènes premières. Il eût été impossible que l'ac-
tion n'allât pas droit à son dénouement.
Mais nous ne sommes pas réduits à des conjectures quand
nous nous demandons quelle aurait été l'attitude des philosophes
dans les années qui suivent 1789. Nous savons, par des docu-
ments certains, avec quels sentiments ceux qui survécurent
traversèrent les années d'épreuves. Je ne parle pas des exaltés qui
1 Traité sur la tolérance, à l'occasion de la mort de Jean Calas (1762-1763),
chap. iv, t. LXI, 244"347-
2 Grimm, i5 novembre 1764, VI, 1*4.
3 Brunetière, loc. cit.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIlIe SIÈCLE 415
reculèrent avec d'autant plus de précipitation qu'ils s'étaient avancés
avec plus d'imprudence1. Je parle des soldats réguliers de l'armée
encyclopédique, de ceux qui avaient été des collaborateurs authen-
tiques du grand œuvre, de Morellet par exemple et de Marmontel.
Tous deux ont été touchés à l'endroit sensible, je veux dire à la
bourse ; ils craignent, dès qu'éclate la Révolution, le désordre poli-
tique et l'attentat contre le capital ; l'abbé écrit à lord Shelburne :
Nous en sommes venus à élever la plus dangereuse de toutes les
guerres : celle des pauvres contre les riches, en mettant en même temps
la force du côlé du besoin et la faiblesse du côté de tous ceux qui ont
quelque chose à perdre2.
Il expose cette idée, souvent développée par les philosophes,
qu'un peuple nombreux ne saurait participer au gouvernement de la
nation, et montre aussi la rancune du rentier qui voit ses revenus
frappés d'une réduction considérable, et qui en prévoit une plus
considérable encore pour le lendemain. Morellet se déclarera
hostile à toute révolution populaire, et plus tard, en 1796, il entre-
prendra de laver la philosophie du reproche qu'on lui adresse d'avoir
causé cette Révolution3.
Assurément, l'apologie n'est pas malhabile, et nous sommes
souvent forcés de reconnaître que Morellet a tout à fait raison :
1 Je pense, notamment, à Raynal (cf. Scherer, XVIIP siècle, abbé Raynal,
p. 286). « Quand donc, s écriait Raynal, viendra l'ange exterminateur qui abattra
tout ce qui s'élève et mettra tout au niveau? » Cet intrépide « niveleur » fut
le premier effrayé. (Cf. Lomcnie, les Mirabeau, II, 146.)
2 Lettres de l'abbé Morellet à lord Shelburne, 24 septembre 1789, 279 sq.
Voici ce que Morellet dit à son correspondant : « Je puis m'attendre à une réduc-
tion de plus des trois quarts de ma petite fortune, parce que les retranche-
ments porteront sur moi, non seulement à raison de mon bénéfice, mais
encore à raison de la pension sur les économats que vous m'avez obtenue du
roi, la caisse des économats étant fondée en sa plus grande partie sur les dîmes
des bénéfices, dont le revenu sert à former ces pensions (ibid., 283)» ; et comme
lord Shelburne lui a fort bien dit que ce sont les gens «de son parti » qui l'ont
dépouillé, il répond : « Vous me dites fort ingénieusement que je dois me con-
soler, parce que je suis blessé dans une bataille où mon parti a remporté la
victoire, mais je n'aime pas que ce soient des gens mêmes de mon parti qui
m'aient fait cette grande blessure (ibid., 285). » Pour les pertes subies par
Marmontel, cf. ibid. (12 février 1796, p. 3i5).
3 Apologie de la philosophie contre ceux qui l'accusent des maux de la Révo-
lution (1796), IV, 3o8 sq.
416 LES PHILOSOPHES
Les philosophes n'ont voulu ni faire tout ce qu*on a fait, ni l'exécuter
par tous les moyens qu'on a pris, ni l'achever en aussi peu de temps qu'où
y en a mis. En d'autres termes, la philosophie n'a ni conseillé les iniquités
et les extravagances qu'on a mêlées à la cause de la liberté, ni voulu
qu'on appelât un peuple ignorant et féroce à faire une constitution, ni
que les changements les plus justes et les plus nécessaires se fissent avec
une précipitation qui néglige toutes les précautions de la prudence1.
Mais, lorsqu'il reprochait aux novateurs imprudents d'avoir affai-
bli l'autorité,
en abolissant la noblesse, espèce de distinction sociale qui... fournis-
sait un moyen de police très efficace, parce qu'il pénètre toutes les par-
ties du corps politique..., en abolissant subitement toute l'ancienne ma-
gistrature qui n'a pu être abolie, sans ôter du milieu du peuple une force
réprimante qui contribuait à y maintenir la tranquillité 2....
ceux-ci ne pouvaient-ils pas répondre qu'ils avaient suivi la voie
tracée par les enyclopédistes? Morellet continue :
Quant à l'appui que prêtaient les opinions religieuses à l'ordre public,
il est trop clair qu'il a été détruit par... toutes les violences exercées
contre les prêtres, violences que... la constitution a dû prévoir comme
des suites du traitement fait au clergé, et de la tendance d'un peuple
qu'on ne s'était laissé aucun moyen de contenir3.
Il avait été détruit, cet appui-là, par des attaques dirigées contre
les représentants de la religion, et dont les philosophes auraient pu
prévoir les suites.
La philosophie, écrit plus bas Morellet, a dit aux hommes que, dans les
dangers de la patrie, tout citoyen est soldat... mais elle n'a pas proposé
d'armer tout à coup trois ou quatre millions de citoyens par le cri de
liberté..., sans se réserver aucun moyen de retirer des mains du peuple
une force si terrible, dont il est disposé à abuser4.
Je me demande où et quand la philosophie avait indiqué ce
moyen, et je trouve au contraire que d'Holbach avait fourni la
formule qu'il fallait ou non accepter avec ses conséquences : « Les
i Ibid., 3o8.
2 Ibid., 3 1 1 , 3i2. Cf. 3 1 8, mêmes regrets sur la disparition de la noblesse.
3 3ia.
4 3 17, cf. ibid., 3 10, 3i 1.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE il7
nations anciennes étaient plus libres que les modernes parce
quelles étaient armées \ »
Marmontel a des sentiments analogues, lorsqu'il voit les événe-
ments se poursuivre avec une logique irrésistible. Il annonce en ces
termes la partie de ses Mémoires qui a trait à la Révolution :
Je n'écris pas l'histoire de la Révolution... Mais si la vie de l'homme
est un voyage, puis-je vous raconter la mienne, sans dire à travers quels
événements et par quels torrents, quels abîmes, quels lieux, peuplés de
tigres et de serpents elle a passé *?
Il écrivait, avec plus de justice que Morellet :
Dans une nation pétulante et légère qui tout à coup veut être libre
avantd'avoir appris àl'être, il n'estque trop naturel que la première fougue
des esprits les emporte au delà des bornes de cette liberté , et ces bornes
franchies, le reste est le domaine des passions, de l'erreur et du crime3.
C'était un peu tard pour le constater. Il avait raison sans doute,
de prétendre que personne n'avait prévu les différentes scènes du
drame :
Qu'en etret quelques hommes du naturel des tigres eussent prémédité la
révolution comme elle s'est exécutée, cela est concevable; mais que la
nation française, que le bas peuple même, avant que d'être dépravé, eût
consenti à ce complot barbare, impie et sacrilège, c'est ce que personne,
je crois, n'oserait soutenir4.
Mais les grandes lignes du plan, Marmontel avait aidé à les
tracer. Il rapporte un de ses entretiens avec Chamfort, ce Chamfort
qui devait souffrir plus que tout autre des violences de la Révolution,
et linalement se couper la gorge. Marmontel s'est adjugé le même
rôle que Pascal dans les Provinciales, c'est-à-dire qu'il se charge de
tirer de Chamfort, par des interrogations habiles, toutes les pensées
que ce dernier devrait cacher avec soin. C'est assez pour que nous
nous méfiions de cet endroit des Mémoires qui n'est pas le seul, du
1 Système social, II, XV.
2 III, 277 (chap. xn).
;î III, 61, 62 (chap. xiii).
4 IV, 69 (chap. xiv).
U.niv. de Lyon. — M. Roustan. 27
418 LES PHILOSOPHES
reste, où Marmontel joue un personnage1. Le dialogue est néanmoins
intéressant :
La nation, déclare impudemment Chami'ort, est un grand troupeau qui
ne songe qu'à paître et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur
gré. Après tout, c'est son bien que l'on veut faire à son insu, car, mon
ami, ni votre vieux régime, ni votre culte, ni vos mœurs, ni toutes
vos antiquailles de préjugés ne méritent qu'on les ménage. Tout
cela fait honte et pitié à un siècle comme le nôtre et, pour tracer
un nouveau plan, on a toute raison de vouloir faire place nette. —
Place nette? insislai-je, et le trône? et l'autel? — Et le trône et l'autel,
me dit-il, tomberont ensemble; ce sont deux arcsdjoutants, appuyés l'un
par l'autre, et que l'un des deux soit brisé, l'autre va fléchir2.
Les temps étaient changés; ce n'était plus le Franc de Pompi-
gnan qui craignait pour le trône si l'on attaquait l'autel, c'était
l'écrivain de Bélisaire. Il était de bonne foi, quand il croyait ébranler
l'un sans ébranler l'autre ; mais nous avons vu que tous deux étaient
solidaires, que les philosophes avaient, sans le vouloir, fait fléchir
l'un et l'autre arc-boutant, et qu'il était impossible que le peuple
brisât l'un sans briser l'autre : Pompignan et Chamfort avaient
raison contre Marmontel.
L'apologie de Morellet pouvait donc être habile, elle était fausse
malgré tout. Voici quel était l'argument sur lequel il comptait le
plus, car il y revient avec insistance :
Le peuple, occupé de ses travaux ne sait pas lire et n'a pas le temps de
lire, n'a pas le désir de lire. Ce n'est pas avec des ouvrages métaphy-
siques, même éloquents qu'on a pu imprimer, à cette masse énorme du
peuple, le mouvement terrible que nous lui voyons depuis trois années ;
il a fallu d'autres leviers.
Ce ne sont pas des livres qu'on emploie à cela, ce sont des mots :
liberté, tyrannie, despotisme, esclavage, valet de cour, soldats de la
patrie, calotin, aristocrate, cachot de la Bastille, et des moyens bien plus
puissants : l'argent et les objets de l'ambition3.
C'était un sophisme de prétendre qu'on menait le peuple avec des
« mots ». Si ces vocables avaient été pour lui vides de sens, il est
certain qu'ils n'auraient pas servi à le guider. Ils mettaient sous ces
1 Cf. Lenel, Marmontel, p. 4 et 6, et pass.
• Mémoires, édit. cit., IV, 77 (livre XV).
3 Apologie, etc., IV, 319.
KT LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII" SIÈCLE 'il'»
termes un certain nombre d'idées, ceux qui se laissaient emporter
par la phraséologie révolutionnaire : or, qui leur avait appris ce que
ces assemblages de lettres pouvaient représenter pour des masses
opprimées? La réponse est facile. Morellet reprenait encore :
On accuse les écrits philosophiques d'avoir amené la révolution et ses
excès, mais l'effet des livres et des écrits est. de nature, lent et tardif...
parce qu'avant qu'un livre, capable d'influer surFétat politique d'un peuple
soit répandu, lu, compris, discuté... il faut une longue suite d'années...
Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de toute nation sont absolument
incapables de recevoir, de la lecture des ouvrages philosophiques sur les
matières de gouvernement, aucune espèce d'impulsion1.
Même procédé dans ce passage :
Il est clair qu'on aurait écrit encore cinquante et cent ans contre les
prêtres, comme a fait Voltaire, sans amener le changement prodigieux
dont nous sommes les témoins : les seuls écrits des philosophes n'étant
pas lus du peuple, ni à la portée de la multitude, n'auraient pu produire
de si grands effets2.
Plaisante conclusion de prétendre que la polémique anti-religieuse
de Voltaire n'avait pas contribué à produire ces changements ! Sur-
tout, quelle erreur volontaire de nier que l'effort des philosophes
avait été de mettre « à la portée de la multitude » les écrits qu'ils
répandaient dans la nation, et que ce même Voltaire avait donné
pour règle à tous les fidèles de la philosophie. « d'éclairer le chan-
celier et le cordonnier3. Mais pourquoi chercher plus loin une réfu-
tation ? Nous n'avons qu'à en appeler de Morellet à Morellet lui-
même. Il avait déclaré jadis :
* IV, 3 12, 3i3, 3 14. De Barante, lui, renverse les termes : a La philosophie
du xvme siècle est un esprit universel de la nation qui se retrouve clans les
écrivains... Les livres n'ont pas seulement reçu l'influence du public; ils ont,
pour ainsi dire, été écrits sous sa diclée. » (Op. cit., 214, 21.") sq) De Tocque-
ville dit : « Les livres avaient fourni la théorie; le peuple se chargea de la
pratique, et il ajusta les idées des écrivains à ses propres fureurs. »
2 IV, 33o.
3 «" Il est à la fois plus sûr et plus agréable (que de se jeter dans la méta-
physique) de jeter du ridicule et de l'horreur sur les disputes théologiques,
de faire sentir aux hommes combien la morale est belle et les dogmes imper-
tinents, et de pouvoir éclairera la fois le chancelier et le cordonnier (Grimm,
Corresp., III. 3n sq.,éd. 1812, iie partie: Epitre aux fidèles par le grand apôtre
des Délices (2 juillet 1763)».
i20 LES PHILOSOPHES
« L'effet des écrits publics sur l'administration est de tourner la
conversation sur les matières d'économie politique. » A cette date
de 1764, il affirmait que la tâche du philosophe était d'entretenir
dans le public une « fermentation » heureuse, qui devait être suivie
de réformes durables :
Or, je dis que, pour donner aux principes la stabilité dont ils ont be-
soin, il faut qu'ils soient embrassés d'après la discussion, et consacrés par
l'opinion publique. C'est alors seulement qu'ils prendront une certaine
consistance, comme les liqueurs spiritueuses acquièrent la force de résis-
ter au temps, après avoir passé par cet état qu'on appelle fermentation.
Lorsque le public, instruit par les écrits et par la discussion, a adopté
une vérité, il en devient le gardien fidèle. L'opinion ne change plus,
parce qu'on ne peut attaquer une vérité bien connue que par le sophisme,
moyen insuffisant pour tromper une nation instruite de ses intérêts1.
Responsables de la « fermentation », les philosophes ne le
seraient pas de 1' « explosion » : ils auraient voulu qu'on se con-
tentât de leur attribuer la cause, et non la conséquence ! — Mais ils
ne prévoyaient pas la conséquence ? — Assurément ; mais cela ne
prouve rien, et surtout cela ne prouve pas que Morellet eût le droit
de décliner toute responsabilité dans la Révolution qu'il avait
préparée. — Mais, dira-t-on encore, l'opinion publique, c'est pour
lui — celle de la classe éclairée. Pardon ! Il parle d' « une nation
instruite de ses intérêts ». Le mot a une portée bien plus générale ;
c'est bien au peuple que le philosophe s'adressait :
Il va tel pays où l'on ne peut obtenir un état exact de la population,
parce que le peuple se persuade que cette opération se fait toujours dans
la vue d'augmenter les charges publiques... Ce préjugé et mille autres
sont des obstacles au bien ; or, les écrits publics détruisent les préjugés2.
Evidemment, ils les détruisent dans l'esprit du peuple; Morellet
avait donc oublié ce qu'il déclarait dans son discours à l'Académie,
le 16 juin 1785?
Si l'état de l'homme de lettres solitaire a de si puissantes consolations,
1 Réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire et d'imprimer ( Mélanges,
III, 21). « Pourquoi les projets (déposés dans les bureaux des ministres) sont-
ils demeurés inutiles? C'est qu'au lieu d'être répandus dans le public, ils ont
été adressés aux ministres et n'ont pas été lus. (Ibid., III, a3.)
2 Mélanges, etc. (Sur la liberté d'imprimer, etc.), ibid., III, 27.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XVIII SIÈCLE 421
c'est surtout lorsque, occupé d'objets grands el utiles, il peut se flatter
que ses travaux auront sur le bonheur des peuples une salutaire influence,
lorsqu'il peut penser que, de l'obscurité de sa retraite, il est entendu de
ceux qui dispensent sur la terre et les biens et les maux ; que, sans pou-
voir, il défend les droits des hommes; que, sans autorité, il réforme les
abus; que sans magistrature, il perfectionne la législation, et qu'avec l'es-
pérance courageuse et réfléchie que les nations seront heureuses un jour,
{7 a le noble orgueil de penser quil aura lui-même concouru à celle
lente et désirable révolution l.
A ce moment, comme tout le monde, il croyait à une révolution
« lente » ; est-ce parce qu'elle était brusque qu'il avait le droit de
prétendre à présent qu'il n'y avait concouru en rien ?
VIII
Morellet était beaucoup plus digne d'approbation lorsqu'il écri-
vait dans son Apologie :
On dira peut-être : ce sont les philosophes qui ont enseigné à rai-
sonner sur les matières du gouvernement, c'est dans leurs écrits qu'on a
appris à se servir bien ou mal de ces mots, dont la puissance a été si ter-
rible. Ils ont au moins ouvert la route dans laquelle les peuples se sont
égarés ; il est donc juste de s'en prendre à eux.
Je réponds que, si ce reproche est légitime, ceux qui l'intentent ne
remontent pas assez haut. Que ne maudissent-ils le premier inventeur des
lettres et de l'écriture, et, au moins, celui de l'imprimerie, puisqu'il est
plus vrai sans doute que. sans ces deux moyens, les progrès eussent été
arrêtés ou ralentis d'un grand nombre de siècles 2 ?
Oui, il eût été logique de s'en prendre à ceux qui les premiers
1 Mélanges, dise, à l'Acad. le 16 juin 1785, I, ô'i.
Voici l'avis de Ségur : « Ce qui me surprit le plus, ce fut la subite méta-
morphose de quelques ci-devant philosophes, déclamant avec humeur contre
une révolution que leurs paroles el leurs écrits avaient pendant longtemps pro-
voquée ; ils ne l'aimaient apparemment qu'en théorie, et lorsque c étaient eux
seuls qui en professaient les doctrines. On reprochait un jour à l'abbe Sabba-
tier son humeur contre les Etats généraux, qu'il avait demandés avec chaleur,
et dont il était vraiment le père : « Oui, répondit-il, mais on a changé mon
« enfant en nourrice... » Au reste, il faut reconnaître qu'un très petit nombre
d'entre eux changèrent ainsi de principes et de langage. » (Mémoires, etc.,
II, 214).
2 IV, 339.
;jj u;s PHILOSOPHES
avaient éclairé le genre humain ; c'était la grande loi du progrès de
l'humanité, proclamée parles philosophes, qui conduisait le peuple
vers la liberté, à travers les tempêtes et les fureurs révolution-
naires. Mais les philosophes, s'ils étaient liés dans le passé avec
de nombreux précurseurs, avaient pris leur succession et l'avaient
fait fructifier. « Nous admettrons donc, comme une vérité d'évi-
dence, écrit M. Brunetière, qu'il soit devenu nécessaire de remonter
dans le passé, bien au delà des philosophes, pour expliquer la révo-
lution, mais prétendra-t-on qu'elle se fût accomplie sans eux, telle
surtout qu'elle s'est accomplie1? » Si Morellet avoue que « la phi-
losophie a fait connaître aux peuples leurs maux politiques et les
vices de leur gouvernement, et indiqué les moyens de les guérir »,
« qu'elle a fait connaître la maladie, qu'elle a voulu qu'on la traitât
et qu'elle en a indiqué le remède2 », nous lui accorderons qu'on ne
peut pas s'en prendre à elle, si le traitement a commencé trop tôt
ou s'il a été appliqué à contre-temps, mais nous lui refuserons le
droit d'enlever aux encyclopédistes l'honneur d'avoir fait 89, s'ils
n'ont pas fait o,3. Reste à savoir si 93 n'était pas le dernier acte
fatal et logique du drame de 89. En tout cas, c'est une définition
beaucoup trop vague de la philosophie que celle qui termine
Y Apologie de Morellet :
Je dirai seulement que la philosophie n'étant que la recherche de la
vérité, elle ne peut nuire parce que la vérité et la nature sont toujours
d'accord, l'homme après tout ne pouvant être heureux qu'en se confor-
mant à la nature qui est plus forte que ses systèmes et ses opinions 3.
Voltaire a de ces définitions prudentes quand il confond la « phi-
losophie » avec la raison. Nous l'aurions adoptée chez Fontenelle ;
nous la trouvons incomplète chez un encyclopédiste. La philo-
sophie fut la raison « active », c'est-à-dire s 'appliquant à des ma-
tières où non seulement la vérité et la nature n'étaient pas d'accord,
mais où le désaccord était criant entre la réalité et le bon sens, et où
tout n'était qu'abus, injustice et inégalité choquante.
1 Loc. ci'/., 927; Hist. et Littérature, I,ai6. C'est ce qu'a essayé d'établir de
Barante, dans son Tableau de la littérature française au xvme siècle, et il
remonte au xvie siècle pour expliquer le xvme, p. 3o/sq. Cf. de Tocqueville,
op. cit., 3i.
2 IV, 3x4-
3 IV, 33a.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE 423
La philosophie « agit », et elle agit sur toute la nation, même sur
les classes qui ne lisaient pas. L'article consacré à L'Esprii philoso-
phique dans V Encyclopédie contenait ces lignes :
Il suffit à une nation que certains grands génies possèdent l'esprit
philosophique éminemment, et que la supériorité de leur lumière les
rende les arbitres du goût, les oracles de la critique, les dispensateurs de
la gloire littéraire. L'esprit philosophique résidant avec éelat dans ce
petit nombre de gens, il répandra pour ainsi dire ses influences sur
fous le corps de l'état, sur tous les ouvrages de l'esprit ou de la main, et
principalement sur ceux de littérature1.
Voilà qui met en fuite tous les arguments spécieux de Morellet
repenti. Voltaire se serait repenti, sans doute, mais peut-être aurait-
il repris la lettre que lui adressait Linguet, au mois de février 1767,
et dans laquelle était posée la question de l'instruction du peuple.
Le philosophe aurait relu le passage où, après avoir distingué entre
les classes qui pensent et celles qui travaillent, son correspondant
ajoutait :
L'état actuel de la société humaine condamne le peuple à n'avoir que
des bras. Tout est perdu dès qu'on le met en état de s'apercevoir qu'il a
aussi un esprit...
Si l'on pouvait n'illuminer qu'une de ces deux divisions du genre
humain, s'il était possible d'intercepter tous les rayons qui vont de la
petite à la grande, et d'entretenir une nuit éternelle sur celle des deux
seulement qui n'est utile et soumise qu'autant qu'elle y reste, j'applau-
dirais volontiers aux travaux des philosophes et de leurs partisans; mais,
songez-y, Monsieur, le soleil ne saurait se lever pour la première que le
crépuscule ne s'étende jusqu'à la seconde, quelque éloignée qu elle en
soit 2.
Il est probable que Voltaire aurait parlé comme Marnlontel et
Morellet, mais il est certain qu'il aurait pensé que jadis Linguet
prévoyait juste !
1 XXV, 678 (de Jaucourt).
- 19 février 1767, Linguet à Voltaire, LX1V, 48, (19.
CONCLUSION
I. _ Jusqu'à quel point les philosophes <>nl fait la Révolution française. — Ce
qu'ils ont fait. — Comment ils l'ont fait.
II. — Les résultats <>nt dépassé leurs prévisions. — Leurs prévisions vers 1750.
Leurs prévisions vers 1765. — Le rêve de Voltaire. — Heraclite et Démo-
crite.
III. — Jugements des révolutionnaires sur les philosophes. — Apothéose de
Kousseau. — Apothéose de Voltaire. — Séances préliminaires. — Les fêtes
du 4 et du 10 juillet 1791. —Fêtes « nationales ». — Eloge de Voltaire à la
tribune, en mai 1796. — Projets de statues pour les a frères ».
IV. — Conclusion.
I
A la question posée au début de cette étude, il nous sera mainte-
nant permis de répondre avec confiance. L'action de la philosophie
sur le xvme siècle tout entier a été réelle, décisive ; les philosophes
ont déterminé la Révolution française ; nous avons vu comment et
jusqu'à quel point.
Certes l'armée encyclopédique a été puissamment aidée, dans sa
tâche, par les événements politiques contemporains, et il est hors
de doute que sa campagne eût été infructueuse sans le concours
prodigieux de circonstances qui en ont facilité le succès. Bien plus,
l'idée même de cette campagne, qui aurait paru absurde au siècle
précédent, les grandes lignes des opérations, et jusqu'aux détails
de la tactique, tout cela a été fourni aux assaillants en quelque sorte
par ceux contre lesquels ils marchaient. Ils n'ont évidemment pas
créé, suivant le mot heureux de M. Brunetière, « cette matière con-
fuse de troubles et de séditions1 », d'où la révolution devait sortir.
Ce n'est pas à la philosophie que la France a dû d'être aux mains
d'un prince qui, après avoir excité les espérances les plus enthou-
1 Bévue des Deux-Mondes, art. cit., \yi-j ; Histoire et Littérature, t. I, Içs
Philosophes et la Révolution, p. 217.
426 LES PHILOSOPHES
siastes, a iini dans le mépris et la honte, laissant après lui un suc-
cesseur médiocre et sans volonté: d'être gouvernée par des favorites
qui ont, à des titres divers, précipité la chute de la monarchie ; d'avoir
une noblesse, déchue de son ancienne influence, composée de valets
de cour ou de héros imprévoyants et inutiles, formée, sauf des excep-
tions nombreuses il est vrai, de parasites sans honneur et sans
moralité ; de posséder une magistrature, entêtée dans ses privilèges,
hostile à l'esprit nouveau, se discréditant par son fanatisme janséniste
et, d'ailleurs, mal garantie contre le despotisme du souverain. Cène
sont pas les philosophes qui ont fait que les financiers ont été de plus
en plus influents, et ont conquis peu à peu sur la noblesse de
naissance tout le terrain réservé, dans la suite, à la noblesse de la
fortune ; qui ont établi la société mondaine et ces salons si utiles dans
la France de jadis, à qui voulait régner sur les esprits du temps;
qui ont rendu le bourgeois, sujet fidèle mais frondeur, religieux mais
anticlérical, conservateur par principe mais perturbateur par impru-
dence ; qui enfin ont conduit le peuple, misérable, affamé, écrasé
de charges iniques, au dernier terme de l'exaspération.
J'accorderai encore que, parmi les idées défendues par les ency-
clopédistes, un grand nombre ne leur appartiennent pas. Ces com-
battants, qui n'inventèrent pas leur plan de campagne, reçurent de
leurs précurseurs leur mot d'ordre, leur devise et peut-être leur
drapeau. Je veux bien que l'on suive k la trace, dans les siècles
antérieurs, la naissance et l'évolution de l'idée de tolérance et de
la liberté de penser, de l'égalité devant la loi, de la liberté indivi-
duelle, et aussi celle du progrès indéfini de l'humanité, qui était la
base, pour ainsi dire, de la foi philosophique. Encore que je pourrais
indiquer un certain nombre d'idées, que les encyclopédistes ont
faites absolument neuves, soit en précisant leurs contours, soit en
déo-ao-eant des conséquences pratiques et fécondes qu'aucun des
penseurs d'autrefois n'avait entrevues ou n'avait osé entrevoir, je
suis prêt à convenir qu'il n'y avait rien de nouveau dans les articles
dn programme encyclopédique. Le xvme siècle est, si l'on veut,
un siècle de propagande, un siècle d'action plutôt que de spécu-
lation.
Mais cette propagande était-elle, oui ou non, indispensable pour
que la révolution fût possible, et ces idées auraient-elles fait leur
chemin si elles n'avaient pas été rendues maniables, si elles n'étaient
ET LA SOCIETE FRANÇAISE Al" \VII|e SIÈCLE 427
pas passées du domaine de la spéculation à celui de l'action1? Qui
est-ce qui donna « une forme » à cette matière confuse de troubles,
qui est-ce qui, en présence des imperfections de l'ancien régime,
devenues plus choquantes avec les progrès de la raison, établit les
principes d'une constitution rationnelle de la société, ayant pour
fondement la liberté du citoyen, et pour fin le bonheur des hommes
arrachés aux menaces inquiétantes du despotisme et à celles plus
terribles encore de la misère? Qui donc, sinon la philosophie du
xviu1' siècle?
On a montré plus d'une fois comment, pour cette œuvre générale,
elle avait réquisitionné tous les genres littéraires. Nous avons essayé
de montrer à notre tour, comment elle avait réquisitionné toutes les
classes de la nation. Au roi, elle ne pouvait demander son appui;
elle obtint du moins sa neutralité; heureuse d éviter le règne du
Dauphin son ennemi, elle profita largement de l'indolence de
Louis XV, et la foi monarchique des encyclopédistes n'eut pas à
souffrir des tracasseries d'un roi intolérant. A M"10 de Pompadour,
elle réclama aide et protection, et elle eut la bonne fortune d'avoir
pour alliée puissante celle qui régnait sur la France et sur l'Europe;
de Mme du Barry, elle n'avait rien à attendre, et pourtant elle eut
à recueillir les bénéfices du mécontentement général, soulevé parla
dernière favorite. Parmi les grands, elle eut l'habileté de se faire
des adeptes précieux entre tous, en même temps qu'elle dénonçait
une classe qui jouissait de privilèges, que ne justifiaient désormais
ni ses services ni sa valeur morale, politique et sociale; elle conquit
les uns, elle désarma les autres, devant le peuple, elle prépara la
ruine de l'une des institutions qui soutenaient l'ancienne monarchie.
Les parlementaires lui fournirent des auxiliaires de premier ordre,
et, tandis qu'elle s'élevait contre eux au nom des idées nouvelles,
la philosophie profitait de leurs efforts contre les Jésuites, et de la
lassitude qu'occasionnaient les guerres religieuses, dont les magis-
trats étaient les principaux acteurs. Les financiers lui prêtèrent
l'appui d'un pouvoir neuf mais important, et qui, malgré des pré-
1 « ... Dans cette décomposition, chaque jour plus sensible, du vieil ordre
social, un esprit nouveau se glisse partout. Les lettres lui servent d'organe ;
elles le propagent et le répandent sous toutes les formes. » (P. Duprat, op.
cit., II, 19.) Les philosophes n'ont pas, évidemment, créé cette « décompo-
sition »; mais ils ont bel et bien propagé et répandu « l'esprit nouveau ».
i28 LES PHILOSOPHES
jugés que les encyclopédistes contribuaient à faire disparaître, était
en train de passer au premier rang dans la société. Dans la plupart
des salons, la philosophie s'installa en maîtresse ; elle put rayonner
de là, sur la société polie de France et de l'étranger. De même, elle
gagna la bourgeoisie, qui se transforma sous son influence et qui,
sans perdre ses caractères généraux, les modifia à mesure que le
bourgeois citoyen fut pénétré des principes, défendus par des
« bourgeois » philosophes, dont il se méfiait, mais qu'il suivait mal-
gré tout. Enfin, elle conquit les masses populaires, qu'elle attira à
elle, grâce à des revendications généreuses, exprimées sous une
forme simple et frappante; elle leur donna moins un dogme que
des idées élémentaires sur la politique et l'administration, qui
les fit rêver d'un régime où tous les privilèges ne seraient pas pour
les riches et tous les fardeaux pour les malheureux1.
C'est là ce que nous avons établi dans ce qui précède, en traçant,
pour ainsi dire, à grands traits l'esquisse du mouvement philoso-
phique. Qu'à ce tableau d'ensemble certains détails doivent être
ajoutés, que d'autres paraissent en contradiction avec telle opinion
particulière d'un écrivain, avec telle phrase ou tel mot pris dans la
foule des œuvres du xvme siècle, cela est possible. Il nous semble
toutefois que cela n'enlève rien à la vérité de notre opinion, qui se
dégage du spectacle de cette littérature, vue à vol d'oiseau. J'ai dit
que l'armée encyclopédique avait eu un plan de campagne, dont à
distance on suit parfaitement le vaste dessein. Que dans une escar-
mouche d'avant-garde, ou dans un engagement d'arrière-garde, il
y ait eu des tactiques variées, qu'on ait employé à l'occasion des
armes différentes, qu'on ait faibli dans un cas sur certains points et
* Cf. Mém. du comte de Sêgur, II, 2i3, 214 : « Mon frère, noble vicomte de
Ségur, l'un des plus aimables hommes de son temps , disait assez plaisamment :
Je n'accuse personne du tort de cette révolution, car tout le monde d'abord en
a voulu ; chacun a essayé d'en prendre sa part, suivant sa force et sa mesure,
et, depuis le roi jusqu'au plus petit particulier du l'oyaume, tous y ont plus ou
moins travaillé; l'un lui permettait d'avancer jusqu'à la boucle de son soulier,
l'autre jusqu'à sa jarretière, celui-là jusqu'à sa ceinture, celui-ci jusqu'à l'es-
tomac ; enfin, j'en vois qui ne seront contents que lorsqu'ils en auront par-
dessus la tête.» C'est là le résultat général auquel les philosophes avaient lar-
gement contribué. Rivarol, lui, déclarait : « Il a bien fallu que la Révolution,
écrite dans les livres, fût jouée et représentée dans la capitale et dans les pro-
vinces. » (OEuvr., IV, i3a, 143 : Extraits du Journal politique et national).
C'est déjà presque le mot de M. Brunetière, cité plus haut.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M Wlll SIÈCLE 429
trop avancé sur certains autres, je suis loin d'en disconvenir. Ajou-
tons qu'il y a eu des troupes irrégulières, des soldats de bonne
volonté mais non enrégimentés, des alliés plus discrets et plus pru-
dents à côté d'auxiliaires plus compromettants et plus hardis. Mais
en bloc, il semble bien que l'attitude des philosophes à l'égard des
classes de la société, ait bien été telle que nous l'avons vue. Nous
serions heureux si, en même temps que nous précisions cette atti-
tude, nous avions pu réfuter quelques-unes des accusations qu'on a
dirigées contre eux, accusations inspirées par l'esprit de parti plus
que par la justice et la vérité.
II
Nous ne l'avons pas caché, d'autre part, les philosophes étaient
loin de penser que la révolution préparée par leurs soins éclaterait
si tôt, et qu'elle se déroulerait suivant un scénario qu'ils n'avaient
pas tracé d'avance. Dans cette phrase de Duclos, souvent citée :
Je ne sais si j'ai trop bonne opinion démon siècle, mais il me semble
qu'il y a une certaine fermentation de raison universelle qui tend à se
développer, qu'on laissera peut-être se dissiper, et dont on pourrait
assurer, diriger et hâter le progrès par une éducation bien entendue ' ;
il faut voirie sentiment véritable des philosophes, vers iy5o. Ce
mots seuls : « qu'on laissera peut-être se dissiper ». prouvent que
Duclos et ses amis ne prévoyaient pas, même vaguement, 1 explo-
sion finale qui allait suivre cette fermentation. Tout ce qu'on doit y
noter, c'est la fierté légitime du philosophe du xviue siècle, voyant
fermenter tant d'idées auxquelles le xvue siècle ne songeait même
pas, l'optimisme et la confiance d'un citoyen qui est convaincu que
la philosophie, aidée de l'autorité, pourra tirer parti de ce mouve-
ment, pour assurer le bonheur de tous.
Une quinzaine d'années plus tard, les encyclopédistes parlent
autrement. Ils ne prévoient pas encore l'explosion finale, mais ils
sont à présent convaincus qu'on ne laissera pas se dissiper cette
fermentation de raison universelle, qu'ils ont entretenue et dévelop-
pée. Voltaire dira au prince de Galitzin :
1 Considérations. OEucrex, I, 55.
430 LES PHILOSOPHES
// s' es l [ail, depuis environ quinze ans, une révolution dans les esprits
qui fera une grande époque. Les cris des pédantsannoncent ce grand chan-
gement, comme les croassements des corbeaux annoncent le beau temps l.
Gela est écrit en 1767 ; les dates concordent ; on voit le chemin
parcouru, de iy5i à 1767 environ. Tous les espoirs sont désor-
mais permis; « s'il y a actuellement un millième d'hommes raison-
nables, cela décuplera dans dix ans2 », et la révolution sera accom-
plie. Mais c'est dans les esprits qu'elle se fera :
Il se fera sans doute un jour une grande révolution dans les esprits.
Un homme de mon âge ne la verra pas, mais il mourra dans l'espérance
que les hommes seront plus éclairés et plus doux.... Le monde se
déniaise furieusement; une grande révolution dans les esprits s'annonce
de tous côtés 3 ;
et encore :
Ce qui me consolera quand je partirai de ce monde, c'est que j'y lais-
serai une petite pépinière d'honnêtes gens qui s'étend et se fortifie tous
les jours et qui, à la fin, obligera les fripons et les fanatiques à se taire. Je
ne verrai pas ces beaux jours, mais j'en vois l'aurore 4.
Telle est l'aurore que Voltaire saluait de ses vœux. Elle devait
luire sur les hommes, une fois l'opinion gagnée par la philosophie,
une fois les esprits conquis par les idées nouvelles, une fois enfin les
ministres, décidés sous la poussée de la nation, à opérer les réformes
nécessaires pour calmer les impatiences, en donnant satisfaction aux
revendications les plus équitables :
Les pas que l'on fait dans le Milanais, à Venise et à Naples, sont des
pas de tortue. Les calculs des probabilités font croire qu'on pressera un
jour la cadence. Je ne serai pas témoin de cette belle révolution, mais je
mourrai avec les trois vertus théologales, qui font ma consolation : la foi
que j'ai à la raison humaine, laquelle commence à se développer dans le
monde; l'espérance que des ministres hardis et sages détruiront enfin
des usages aussi ridicules que dangereux ; et la charité qui me fait gémir
sur mon prochain, plaindre ses chaînes et souhaiter sa délivrance; ainsi
avec la foi, l'espérance et la charité, j'achève ma vie en bon chrétien5.
1 14 auguste 1767, LXIV, 337.
2 A d'Alembert, 5 avril 1765, LXII, aS3.
3 A Bertrand, 6 mars 1765, LXII, 264 ; à d'Alembert, lettre citée, 283.
4 A d'Argental, i5 septembre 1770, LXIX, 367.
5 Au comte de Lewenhaupt, i3 février 1768, LXIV, .""174.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XVIII' SIÈCLE 431
Et, quand Turgot arrive au pouvoir, Le patriarche lui écrit :
Pardonnez à un vieillard ses indiscrétions et ses importunités. Un des
droils de votre place est d'essuyer les unes et les autres.
Vous faites naître un beau siècle, dont je ne verrai que la première
aurore. J'entrevois de grands changements, et la France en avait besoin
en tout genre l.
Ainsi, une révolution pacifique, dont tout l'honneur appartien-
drait aux philosophes et dont le mérite de l'exécution serait réservé
à leurs élèves, devenus ministres, tel est le rêve de Voltaire.
Qu'importe, après cela, le cri qu'on surprend une seule fois sur ses
lèvres ?
Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera
inmanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être le témoin. Les
Français arrivent tard à tout, mais enlin ils arrivent. La lumière s'est
tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à la première
occasion, et alors ce sera un beau tapage ! Les jeunes gens sont bien
heureux; ils verront de belles choses2.
Il nous a prévenus lui-même que, suivant les circonstances, il
était Heraclite ou Démocrite : « Voilà le mot de l'énigme », disait-
il3. Parce qu'une fois Voltaire fut Heraclite, n'allons pas le sup-
poser assez perspicace pour avoir entrevu le « beau tapage », et
disons bien que la Révolution, que les philosophes ont préparée, a
singulièrement dépassé tout ce qu'ils avaient pu prévoir '.
Mais que cela ne ne nous empêche pas d'affirmer, après ce qui
précède, qu'ils en sont, en grande partie, les auteurs, et, s'il était
encore besoin d'autres témoignages, pourquoi ne nous adresserions-
nous pas aux principaux intéressés ?
1 A Turgot, i3 janvier 1776, LXIX, 481.
3 Chauvelin, 2 avril 17^4, LXI, p. 38i5. Cf. Brunetière, Eludes critiques,
ir« série, 2.'ii : Voltaire.
3 A Gaillard, 2 mars 1769, LXV, 372.
4 Le passage souvent cité de d'Argenson : c< II nous souffle un vent philo-
sophique de gouvernement libre et anti-monarchique, etc.. », se termine
ainsi : « Peut-être la Révolution se ferait avec moins de contestations qu'on
ne pense ; cela se ferait par acclamation. » De Tocqueville dit en tête de son
ouvrage : « Il n'y eut jamais d'événements mieux préparés et moins prévus. »
(op. cit., 1). Cf. ibid., 211.
432 LUS PHILOSOPHES
III
Peut-être, en effet, devrait-on demander leur avis aux hommes
de la Révolution, et voir s'ils croyaient, eux, qu'ils étaient redeva-
bles de ces grands changements aux philosophes du xvme siècle.
Cette démonstration nouvelle aurait sans doute quelque poids. Or,
elle nous paraît absolument convaincante. Je pourrais prendre dans
la Gazette Nationale (le Moniteur Universel) le récit des séances
des Assemblées révolutionnaires,, où Rousseau fut glorifié, et mon-
trer comment les hommes qui refirent une France nouvelle se récla-
mèrent de Jean-Jacques, comment ils affirmèrent qu'ils lui étaient
redevables de « cette régénération salutaire » dont ils célébraient
les bienfaits, et comment le peuple entier s'associait à l'apothéose
du grand écrivain, dont les cendres furent solennellement portées au
Panthéon1. J'aime mieux prendre, dans ce journal, ce qui a trait
aux honneurs rendus par les hommes de 1789 à celui qui personni-
fiait la philosophie, à Voltaire, et, après le récit du triomphe décerné
par la nation au patriarche en 1778, retracer le récit du triomphe
que le peuple libre décerna à sa mémoire en 1791.
A la séance du dimanche 8 mai 1 79 1 , Regnaud proposait de
décréter que le corps de Voltaire fût transféré de l'église de Sellières
dans l'église de Romilly, en attendant que l'Assemblée nationale
eût statué sur le projet de ramener à Paris les cendres du grand
philosophe. Lanjuinais demanda la parole :
Un écrivain célèbre, Bayle, a dit : Voltaire a mérité les remercie-
ments, mais non l'estime du genre humain. Si ce jugement est vrai, je
crois qu'il serait plus sage de passer à Tordre du jour.
— Je vous rappellerai, répliqua Treilhard, cpie Voltaire, eu 1764, dans
1 Voici un extrait du discours prononcé par le président de la Convention
le 19 vendémiaire, lors de la cérémonie du Panthéon {le Moniteur Universel,
i5 octobre 1794): «Moraliste profond, apôtre de la liberté et de l'égalité, il a
été le précurseur qui a appelé la Nation dans les routes de la gloire et du
bonheur, et si une grande découverte appartient à celui qui l'a le premier
signalée, c'est à Rousseau que nous devons cette régénération salutaire qui
a opéré de si heureux changement^ dans nos mœurs, dans nos coutumes,
dans nos lois, dans nos esprits, dans nos habitudes... » Pour l'influence de
Rousseau à la fin du siècle, cf. Taine, op. cit., 414 sq.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U Mlll- SIÈCLE 'i33
une lettre particulière qu'il écrivait, annonçait cette révolution dont nous
sommes témoins; il l'annonçait telle que nous la voyons1 : il sentait qu'elle
pourrait être encore retardée, que ses yeux n'en seraient point les
témoins, mais que les enfants de la génération d'alors en jouiraient dans
toute sa plénitude. C'est donc à lui que nous la devons : et c'est peul-
élre un des premiers pour lesquels nous devons les honneurs que vous
destinez aux grands hommes qui ont bien mérité de la patrie.
Je ne parle pas ici de la conduite particulière de Voltaire- ; il suffit
qu'il ait honoré le genre humain, qu'il soit l'auteur d'une révolution
avfcsi belle, aussi grande que la nôtre, pour que nous nous empressions
tous à lui faire rendre au plus tôt les honneurs qui lui sont dus!
Et malgré l'intervention spirituelle de Couturier qui s'écria : « On
compare Voltaire à un prophète. Je demande que ses reliques soient
envoyées en Palestine » — intervention suivie d'une dure riposte
de Treilhard : « Voltaire a été pendant sa vie déchiré par l'ignorance
et le fanatisme ; il n'est pas étonnant qu'il puisse encore y être en
proie » — l'Assemblée adopta sur-le-champ le projet de Regnaud.
Le 3o mai 1791 , Gossin monta à la tribune pour proposer que
l'Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité
de constitution, décrétât que les cendres de Voltaire lussent trans-
portées de l'église de Romilly dans celle de Sainte-Geneviève à
Paris ; « c'était le jour même où les honneurs de la sépulture avaient
été refusés » à l'illustre écrivain (3o mai 1778). Il déclarait dans
son éloge du philosophe : « Les Français, devenus libres, décerneront
au libérateur de' la pensée l'honneur qu'a reçu d'eux l'un des fonda-
teurs de la liberté. » Regnaud se leva encore et prononça quelques
paroles éloquentes. Ce n'était pas aux talents incomparables du
« philosophe de Ferney » que les représentants de la France devaient
des honneurs extraordinaires :
Je les réclame, s'écriait-il, pour le philosophe qui osa, un des premiers,
i Allusion à la lettre citée plus haut, et qui avait, on le voit, frappé les con-
temporains plus que de raison.
- Remarquons avec quel grand sens Treilhard sépare le caractère de l'homme
de l'œuvre que cet homme a accomplie, et avec quelle fermeté il se met en
garde contre le sophisme, souvent réédité, et en vertu duquel Voltaire ayant
eu ses défauts, dont quelques-uns sont insupportables, l'œuvre à laquelle il a
concouru perdrait de sa valeur et de sa générosité. Cf. page suivante.
3 Gazette nationale ou le Moniteur Universel, mardi 10 mai 1791, p. 535.
Uxiv. de Lyon. — M. Roustan *8
434 LES PHILOSOPHES
parler aux peuples de leurs droits, de leur dignité, de leur puissance, au
milieu d'une cour corrompue. Voltaire, dont une des faiblesses fut d'être
courtisan, parlait aux courtisans l'austère langage de la vérité ! Son
regard perçant a lu dans l'avenir, et a aperçu V aurore de la liberté, de la
régénération française, dont il jetait les semences avec autant de soin
que de courage. Il savait que, pour qu'un peuple devînt libre, il fallait
qu'il cessât d'être ignorant; il savait qu'on n'enchaîne les nations que
dans les ténèbres, et que, quand les lumières viennent éclairer la honte
de leurs fers, elles rougissent de les porter, et veulent les briser. Elles les
brisent en effet, car vouloir et faire est la même chose pour une grande
nation l...
Et, comme on demandait d'aller aux voix : « Je ne résiste point
à l'impatience de l'Assemblée. Mon amendement n'a sans doute
pas besoin d'être motivé ; je l'énonce simplement : Il sera élevé
aux frais de la nation une statue à Voltaire2. »
En attendant, la fête du retour des cendres à Paris fut fixée au
!\ juillet, et les préparatifs furent poussés avec entrain3 ; puis on la
retarda jusqu'au 10; la veille, l'Assemblée « arrêta qu'elle enver-
rait au triomphe de Voltaire une députation de douze de ses
membres'1 ».
Le dimanche 10, la cérémonie eut lieu; elle fut telle que la
France sait en réserver à ses bienfaiteurs les plus admirés; notre
pays paie royalement ses dettes. L'apothéose a laissé des souvenirs
inoubliables chez tous les contemporains. Le corps fut conduit sur
les ruines de la Bastille.
On avait élevé une plate-forme sur l'emplacement qu'occupait la
tour dans laquelle Voltaire fut enfermé ; son cercueil, avant d'y être
déposé, a été montré à la foule innombrable de spectateurs qui l'envi-
ronnaient, et les plus vifs applaudissements ont succédé à un religieux
silence. Des bosquets garnis de verdure couvraient la surface de la
Bastille. Avec les pierres provenant de la démolition de cette forteresse,
on avait formé un rocher sur le sommet, et autour duquel on voyait
divers attributs et allégories. On lisait sur une de ces pierres : Reçois en
ce lieu où t'enchaîna le despotisme, Voltaire, les honneurs que te rend
la patrie 5.
1 Le Moniteur, mardi 3i mai 1791, 687.
2 La proposition devait être reprise par Boissy-d'Anglas, voir plus bas.
3 ïo juin 1791, 707 art. de Peuchet.
4 10 juillet 1791, 790.
5 Mercredi, i3 juillet 1791 , 802.
ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U XVIII* SIÈCLE i S
Le lendemain, lundi 11, la nation entière escorte les restes du
philosophe jusqu'au Panthéon. Dans ce concours énorme de dépu-
tations, délégations, etc., on remarque les ouvriers qui ont démoli
la Bastille, les citoyens du faubourg- Saint-Antoine qui l'ont prise.
Au milieu des chants, des musiques et des cris d'admiration, le
char s'avance, portant le sarcophage dans lequel est renfermé le cer-
cueil. Le haut est surmonté d'un lit funèbre « sur lequel on voyait
le philosophe étendu et la renommée lui posant une couronne sur la
tête ». Le sarcophage était orné de ces inscriptions : « Il vengea
Calas, la Barre, Sirvenet Montbailly. Poète, philosophe, historien, il
a fait prendre un grand essor à l'esprit humain, et nous a préparés à
devenir libres ». Douze chevaux gris-blanc traînent le char, con-
duits par des hommes vêtus à l'antique.
Mais ce qui donne à cette manifestation grandiose sa véritable
valeur, ce sont les sentiments populaires. Devant la maison de
Villette, où est le cœur du patriarche, un reposoir a été dressé,
formé de quatre peupliers, réunis par des guirlandes de feuilles
de chêne, avec, sous la voûte verdoyante, une couronne de roses qui
descend sur le char, au moment de son passage; la foule applaudit
à cette inscription: « Son esprit est partout et son cœur est ici)).
Non loin du reposoir se dresse un amphithéâtre, « rempli de jeunes
citoyennes vêtus de blanc, une guirlande de roses sur la tête, avec
une ceinture bleue et une couronne chaque à la main. » Tout à
coup, les instruments antiques résonnent, les voix s'élèvent, on
exécute une ode de Chénier et Gossec :
Ton souffle créateur nous fit ce que nous sommes,
Reçois le libre encens de la France à genoux,
Sois désormais le dieu du temple des grands hommes,
Toi qui les a surpassés tous !
De pareils vers sont bien l'expression des sentiments unanimes,
et, lorsque Mme Villette et la famille Galas prennent place dans le
cortège, l'émotion grandit et les yeux se mouillent de pleurs.
Cette cérémonie, dit le Moniteur, a été une véritable fêle nationale.
Partout on voyait les bustes de Voltaire couronnés ; on lisait les maximes
les plus connues de ses immortels ouvrages ; elles étaient dans la bouche
de tout le inonde
Ceux qui avaient ordonné cette cérémonie n'auraient certes pas
réussi à organiser une manifestation aussi éclatante, si, de son
436 LKS PHILOSOPHES
propre mouvement, le peuple ne s'en était pas fait l'acteur principal.
Cette fois encore, c'était bien, comme le dit le Moniteur, « une
véritable fête nationale1 ».
Plus tard, quelques protestations eurent lieu contre ce triomphe.
En mai 1796 (18 floréal), Chénier proposa pour Descartes les hon-
neurs du Panthéon. Mercier combattit le projet, et en profita pour
attaquer fortement la philosophie en général et Voltaire en particuT
lier. Voici un extrait du compte rendu de la séance :
Hardy. — On vient de dénigrer, de déchirer Voltaire, et cependant
Voltaire, cela est incontestable, est un des fondateurs de notre Répu-
blique... (Des murmures s'élèvent).
Doulcet. — Je demande la priorité pour Rousseau.
Plusieurs voix. — Et moi aussi...
Hardy. — Je soutiens que les écrits de Voltaire ont désarmé la super-
stition et le fanatisme dans beaucoup de contrées, et que, sans eux, la
France entière se serait peut-être chouanisée... (De larges éclats de rire
interrompent Hardy ). — Je m'explique : Voltaire a éclairé toutes les
classes du Peuple ; il a employé, pour être entendu de chacune d'elles,
le langage qui leur convient. Les ouvrages des philosophes profonds ne
sont point à la portée de tout le monde; Voltaire a écrit, même pour les
hommes superficiels et légers, et il a réussi à les éclairer 2.
On ne saurait adresser à Voltaire et à ses collaborateurs un
éloge plus exactement mérité.
On peut même prévoir que, si les loisirs en avaient été laissés à la
France révolutionnaire, elle aurait successivement honoré, après le
patriarche, tous ses collaborateurs. Déjà, dans la séance où Regnaud
proposait une statue à Voltaire, Eymar rappelait qu'on avait décrété
une statue à Rousseau et qu'on devait s'en occuper. Prugnon
demandait le même honneur pour Montesquieu, en répétant le mot
de Voltaire lui-même : Le genre humain avait perdu ses titres,
Montesquieu les a retrouvés. Chabroud, un Dauphinois, ajoutait
qu'il était d'avis qu'on élevât une statue à Mably. L'Assemblée,
pressée de voter le projet Gossin, renvoya au comité de Constitu-
1 « Voltaire reviendra, s"écrie Michelet, mais de jour, au grand soleil delà
justice, porté triomphalement sur les épaules du peuple, au temple du Pan-
théon. » (Œuvres complètes, Hist. de la Révolution française, t. II, livre IV,
chap. xi, 465, Paris, Flammarion.)
3 Le Moniteur, 14 mai 1796.
ET LA SOCIETE FRANÇAISE Al XVIII* SIECLE 437
tion « les propositions incidentes ». En septembre 17q5, Boissi
d'Anglas revint sur le projet d'élever une statue à Voltaire, et en
même temps à tous les Français qui avaient bien mérité de la
patrie, à Corneille et à Racine, et aussi à Fénelon et à Bulïon, à
l'évêque prétendu philosophe et au philosophe de Montbard1.
L'hommage décrété au patriarche eût été successivement accordé à
tous les « frères » de l'Eglise de Ferney. La première République ne
put même pas payer les dettes les plus pressantes, celles qu'elle
avait contractées envers Voltaire et Rousseau; du moins, elle les a
proclamées avec franchise, et elle a laissé à la troisième Répu-
blique le soin de s'acquitter de sa reconnaissance envers ceux qui
l'avaient créée 2.
IV
Les philosophes ont été reconnus, par les hommes de la première
République, comme les maîtres et les initiateurs de la Révolution;
les hommes de la troisième pensent comme leurs ancêtres de 1791 ;
ils ne se refusent pas à payer des dettes aussi légitimes. Ceux qui
marchandent sont ceux qui n'ont accepté l'héritage qu'à contre-
cœur, ou qui, après inventaire, se sont repentis de l'avoir accepté.
Pour nous, qui sommes fiers de nos origines, nous continuerons
avec orgueil à saluer dans les philosophes les patrons laïques de la.
société contemporaine, et nous nous dirons, malgré les troubles
momentanés ouïes défaillances passagères, que, s'ils avaient désa-
voué leurs fils en les voyant à l'œuvre, ils ne désavoueraient pas
leurs arrière-petits-enfants, quand ils travaillent au progrès social
et politique par la raison et par la liberté.
1 Le Moniteur, 6 septembre 1 79^, p. i4°9-
2 « C'est la voix même de l'Encyclopédie, qu'on croit entendre souvent dans
ces débats de l'Assemblée nationale, d'où sortira bientôt le droit moderne...,
et nous retrouvons sa trace dans les plus beaux passades de cette Déclaration
des droits, qui restera, quoi qu'on en dise, l'un des plus beaux monuments de
la sagesse bumaine. » (P. Duprat, X. 170, 171.)
BIBLIOGRAPHIE
des principaux ouvrages consultés pour ce volume
JV. B. — Les éditions marquées d'une astérisque sont celles auxquelles
il faut se reporter, quand il n'y a pas, dans les notes, d'indication spéciale
d'édition.
Sources
Aïssk (M11'), Lettres Portugaises arec les Réponses; Lettres de
3/ii" Aïssé, suivies de celles de Montesquieu et de Mme du Def-
fand, etc., publiées par Eugène Asse, Paris, Charpentier, 1873.
D'Alembert, 'Œuvres, Paris, Belin, 1822.5 vol. — Œuvres et Correspon-
dances inédites publiées par Charles Henry, Paris, Perrin, 1887.
— Œuvres Philosophiques, Historiques et Littéraires, Paris,
J.-F. Bastien, an XIII, i8o5 (18 vol.).
Anecdotes secrètes du règne de Louis XV, Portefeuille d'un Petit
Maître, publiés par Roger de Parnes, avec Préface par Georges
d'Heylli, Paris, Rouveyre et Blond, 18821.
D'Argenson, Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la
France par M. le marquis d'Argenson, Amsterdam, Marc-
Michel Rey, 1765 2.
— * Mémoires et Journal inédit du Marquis d'Argenson, publiés et
annotés par M. le marquis d'Argenson, Paris, Jannet, 1857,
Bibliothèque elzévir (5 vol.).
— Journal et Mémoires du Marquis d'Argenson, publiés, etc., par
E.-J.-B. Rathery, Paris, Vve Jules Renouard (9 vol.), 1809-1867.
Bachaumont, Mémoires secrets pour servir à l'Histoire de la République
des Lettres en France ou Journal d'un Observateur... par feu
» Ce portefeuille a été constitué soit avec des documents de la Vie privée de
Louis XV, soit avec des extraits de Boisjourdain (cf. préface d'Heylli, p. xm).
• Composé entre 17.50 et 174°-
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par P.-A.-L. Maton de la Varenne, Paris, 1796, 2 vol.1.
Oberkircii (Baronne d'), Mémoires, publiés par le comte de Montbrison,
Paris, Charpentier, i853, 2 vol.
Pidansat de Mairobert2, VOhservateur Anglais ou Correspondance
secrète entre Milord AlVeyeet Milord All'ear, nouvelle édition
revue et augmentée, Londres, John Adamson, 1778-8.").
L'édition en 10 volumes comprend :
L'Observateur Hollandais, à Paris, 1778 (vol. I, 1-274).
L'Observateur Anglais (vol. I, 274 — IV).
L'Espion Anglais (V-X), 1779-1785.
1 Ces deux ouvrages, en réalité, sont un seul et même ouvrage. « Cet impos-
teur de M. de la Varenne n'a pas eu honte d'assurer que Laffrey avait publié
cette vie privée en 1781, tandis qu'il est de notoriété publique que l'ouvrage
est de Mouffle d'Angerville. » Malgré cette affirmation de Barbier et de Qué-
rard, il y a encore quelques hésitations, semble-t-il. Dans le Larousse, il est
dit successivement que l'ouvrage est de Mouffle d'Angerville, puis qu'il est
de Laffrey. La grande Encyclopédie déclare, à l'article Mouffle d'Angerville,
que la Vie privée de Louis XV, Londres, 1781, 4 in-12, est due à l'avocat
Mouffle d'Angerville, puis à l'article Arnoux-Laffrey que la Vie privée de
Louis XV, Londres, 1781, 4 vol. in-ia est de Laffrey-Arnoux, et que l'ouvrage
a été édité, avec remaniements, par Maton de la Varenne, sous un autre titre.
Nous pouvons affirmer que c'est bien l'ouvrage de Mouffle d'Angerville que
Maton de la Varenne a, non pas remanié, mais publié avec des suppressions.
Nous nous sommes servis de son édition, plus maniable et plus facile à feuil-
leter, que celle qui a quatre volumes. Mais nous avons vérifié l'identité des
passages correspondants. D'autre part, nous nous sommes servi de l'édition
en quatre volumes, quand il s'est agi de la « Liste des Fermiers généraux »
ou autres « documents », que M. de la Varenne n'avait pas cru devoir repro-
duire, afin d'alléger son édition.
2 Les 4 premiers volumes seuls sont de Pidansat de Mairobert (la i,e édition
est de 1777) ; les six dernières sont anonymes.
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et Moultou, avec Introduction par J. Levallois, etc .., Lévy
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Univ. de Lyon. — M. Roistan 29
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS
PRÉFACE. — Les Philosophes et la Révolution française
I. — Une prédiction de Lanfrey. — Réaction contre le xvin'- siècle. — Le
fanatisme à rebours. — M. Lanson, défenseur du xvmc siècle 7
IL — L'opinion de M. Faguct et celle de M. Rocquain. — Réfutation de
M. Brunetière. — La Révolution était-elle prête en 1753? — Les deux
parties du siècle : un discours de Rulhière. — Les prédictions de d'Argen-
son. — Travail de la philosophie de 1753 à 1789. — Émeutes et Révolu-
tion 9
III. — La philosophie vers 1753. — Dangers qui menacent les encyclopédistes.
— Une nouvelle croisade. — Dénombrement des croisés. — Leurs projets, l****
— Les Pompignans. — Les barbouilleurs et les chefs de la littérature. —
Péril de la philosophie, son succès 16
IV. — M. Faguet et les cahiers de 1789. — Les principes de 1789 datent de
i83o. — Réfutation : la Déclaration des droits de l'homme. — La politique
générale et la politique de clocher. — Les vraies causes de la Révolution. —
L'esprit philosophique, c'est l'esprit de la Révolution 21
V. — But de cet ouvrage : l'intention de l'auteur 24
CHAPITRE PREMIER.— Les Philosophes et la Royauté
I. — Sentiment de la France envers la royauté. — Fidélité séculaire. — Senti-
ments de la nation envers Louis XV enfant. — Les événements de juillet
1721. — Beauté du roi. — Son inaction. — Espérances du peuple. — Les
espérances se confirment. — La maladie de Metz. — La clé du caractère -
de Louis XV : l'ennui. — Traité d'Aix-la-Chapelle et apogée de Louis XV
(1748). — Le Bien-Aimé. — La royauté au milieu du siècle 25
IL — Attitude des philosophes envers le roi pendant cette période. — Reproches
immérités. — Discours de Voltaire et de Duclos à l'Académie. — Admira-
tion générale pour le roi. — Vers de Fréron. — Les philosophes pensent
comme la nation 41
III. — A quel moment la nation se détache du roi. — Responsabilité de
Louis XV : opinions diverses. — Essais de réhabilitation. — Opinions des
contemporains. — L'autorité monarchique n'est pas affaiblie. — Louis XV
et le décor extérieur de la royauté. — Louis XV et ses ministres. — Préten-
dus présages d'une révolution. — Dernières années de Louis XV. — Les
satires, les chansons, les épitaphes 46
\
452 TABLE DES MATIÈRES
v^IV. — Sentiments des philosophes envers le roi. — Explication de leur
attitude. — Louis XV et les écrivains. — Le règne de Louis XV est celui de
la philosophie. — Opinion de Turgot, de Quesnay. — Opinion de Beauvau.
— Les résultats pour la philosophie : de Levis. — Les philosophes sont
reconnaissants à Louis XV de sa neutralité 58
V. — Les philosophes ont peur du Dauphin. — Opinion du xvm« siècle sur le
Dauphin. — Son caractère. — Son entourage. — Le Dauphin et les Jésuites.
Appréhensions des philosophes. — Changement à la mort du Dauphin. —
Thomas et Diderot. — Les véritables sentiments des philosophes. —
Pourquoi ils font des vœux pour Louis XV 65
VI. — Les philosophes et la monarchie. — Exagérations passagères. — La
théorie du bon despote. — Les physiocrates. — Opposition avec Montes-
* quieu. — Expérience de Turgot. — Les philosophes et les questions poli-
tiques. — Duclos et le pouvoir royal. — Confiance dans la royauté. —
Monarchie et despotisme. — Garanties insuffisantes y5
VII. — Conclusion : les philosophes ne sont ni des républicains, ni des
v courtisans 85
CHAPITRE II. — Les Philosophes et les Favorites
I. — Reproches adressés aux philosophes. — La situation officielle de la mai-
tresse déclarée. — Les maîtresses et l'opinion publique. — Les premières
favorites. — Mme de Mailly. — M"i« de Vintimille. — Mm0 de Lauraguais. —
La duchesse de Châteauroux. — Le voyage de Metz. — Mort de la duchesse.
— Quelle eût été sa conduite à l'égard des philosophes 88
II. — Mme de Pompadour et l'histoire. — Les légendes et les feuilletons. —
Influence de ces opinions défavorables : les philosophes accusés de bassesse.
— Explication de leur attitude. — Triomphe d'une bourgeoise. — Jalousie
et haines des nobles. — Sentiments du Tiers. — Mme de Pompadour et les
gens de lettres -t. 99
III. — Mme de Pompadour philosophe. — L'entresol et le rez-de-chaussée. —
Comment elle protège les novateurs. — Intrigues du parti dévot. — Les
Jésuites et la favorite. — L'expulsion des Jésuites no
IV. — Lettres de la marquise (1772). — Comment elle est jugée par les contem-
porains. — Sa mort. — Ingratitude des philosophes. — Voltaire et la mar-
quise. — Mesquines rancunes. — Une réparation 1 iG
V. — Mme du Barry et les philosophes. — Son vrai caractère. — Elle est un
instrument dans les mains du parti anti-philosophique. — La revanche
des Jésuites — Exil de Choiscul. — Le coup d'Etat de Maupeou. — Voltaire
et la du Barry 122
VI. — Conclusion : Une alliée indirecte des philosophes : Mnie du Barry. — Une
protectrice efficace : Mme de Pompadour i3o
CHAPITRE III. — Les Philosophes et la Noblesse
I. — Deux grandes divisions : la noblesse de campagne. — Sa pauvreté. — Son
ignorance. — Elle n'a ni influence politique, ni influence sociale. — Les
intendants. — Les paysans et les nobles. — Les émigrations vers Paris. i32
IL — Tâche des philosophes. — Les droits seigneuriaux et les abus. — -Legs
du moyen âge. — L'égalité devant le pouvoir royal. — Les philosophes
comptent sur la monarchie. — Emancipation des classes rurales ... 141
III. — La noblesse de cour. — Platitude des courtisans. — Vide de leur exis-
tence. — Le duc de Luynes. — Immoralité des nobles. — Leurs dettes et
leurs mariages. — Quelques crimes significatifs. — Inutilité de la noblesse. —
Vain héroïsme. — Noblesse française et aristocratie anglaise 144
l/
TABLE DES MATIÈRES 453
IV. — Attaques dos philosophes contre les courtisans. — Différence dana leur
attitude à l'égard îles vrais grands seigneurs. — Conquête «le la noblesse
par la philosophie. — Le comte de Ségur. — Ce qui relève la noblesse aux
yeux de la postérité i5ti
V. — Conclusion : les ancêtres de M, <le Brécé d'après l'Anneau d'amé-
thyste i5g
CHAPITRE IV. — Lis Philosophes m les Magistrats
I. — La noblesse de robe. — Ses mœurs et sa place dans la société. — Esprit
de caste. — Vénalité et hérédité. — Protestations des philosophes contre
les abus. — Maupeou et la vénalité des offices. — La noblesse de robe enta-
mée par les encyclopédistes. — Magistrats mondains et philosophes. — Une
illusion des philosophes 162
II. — L'opposition parlementaire et l'opposition philosophique. — L'affaire des
billets tle confession. — Fermeté des Parlements. — Ils servent la cause de
la philosophie, non de la libre pensée. — Nationaux et sacerdotaux. 172
III. — Les Parlements alliés des philosophes contre les jésuites. — Inquiétudes
des philosophes. — Appréhensions justifiées. — Voltaire, d'Alembert et les
Jésuites 179
IV. — Confiance momentanée de Voltaire. — Désillusion. — Le coup d'Etal *\<-
Maupeou et les encyclopédistes. — Reproches adressés aux philosophes. —
Sincérité de Voltaire. — Netteté de son attitude. — Etait-il en désaccord S
avec l'opinion publique? — La fin des Parlements. — Etait-il en désaccord
avec son parti? — Opinion de d'Alembert, Morellet, Marmontel. — Diderot
plus violent que Voltaire i85
V. — Conclusion : Les magistrats sont les ennemis des philosophes et leurs
alliés involontaires. — Comment les philosophes s'en sont servi. . . . 198
CHAPITRE V. — Les Philosophes et les Financiers
I. — Importance sociale des financiers au xvme siècle. — Traitants, maltôtiers. et
financiers. — Différence avec les laquais et fils de laquais du xvne siècle. —
Alliance possible avec les philosophes. — Familles des financiers. — Leur
probité, leur bienfaisance, leur habileté. — La science financière et la phi-
losophie 200
II. — Les financiers dans le monde. — Salons et financiers. — Protestations des
philosophes contre les préjugés. — Les mécènes de la finance. — Auxiliaires
et bienfaiteurs des encyclopédistes 210
III. — Indépendance des philosophes. — Attaques contre les gens de fortune. —
Distinctions à faire dans ces attaques. — Les nobles et les financiers. —
Les philosophes rappellent les seigneurs à la décence. — Voltaire et les
financiers 222
IV. — Un rapprochement entre la Bruyère et Duclos. — Le moraliste du
xvii(- siècle et le philosophe du xvmc. — Déclamations contre la finance. —
Gens de condition et gens de fortune au xvme siècle. — Préjugés contre la
richesse. — L'or dans la société moderne. — Les mœurs des hommes et
leurs jugements z3i
V. — Gomment les philosophes ont payé leurs dettes 240
CHAPITRE VI. — Les Philosophes et les Salons
I. — Glitiphon au xvii' et au xviii' siècle. — Avantages que les salons pro-
curent à la philosophie. — Appui matériel : les salons remplacent la presse.
— Ils permettent aux hommes d'esprit de donner leur mesure. — Les bons
454 TABLE DES MATIÈRES
mol,s. _ Influence pour la forme des ouvrages. — Œuvres philosophiques
et mondaines. — Conquête de la société mondaine par la philosophie. 241
U. — Inconvénients de cette influence. — Les vrais salons littéraires. — Exi-
gences du bon ton au xvne et.au xvm" siècle. — Siècle de psychologues et
siècle de philosophes. — L'influence des mondains du xvne siècle, exagérée
dans ses effets et dans son étendue. — Différence avec l'époque suivante. —
Le patronage des médiocres 201
III. — La liberté des philosophes restreinte par les salons. — Avantages pour
la philosophie. — Notre hégémonie littéraire est due aux salons. — Les
étrangers à Paris 26o
IV. — Conclusion : Un mot de Proudhon. — Opinion plus équitable ... 263
CHAPITRE VII. — Les Philosophes et la Boipigeoisie
I. — Le « type » du bourgeois et le bourgeois du xviii* siècle. — Barbier. -
La morale du bourgeois. — L'esprit positif. — Les bons calculs. — Honnê-
teté de la bourgeoisie. — Elle aime ses aises. — Amour féroce de la tran-
quillité. — Les bourgeois et le peuple. — Les grèves au xvme siècle. —
Manifestations et soulèvements. — La peur 26.Ï
II. —Solidarité avec le peuple. — Les impôts. — La question financière. — Le
rentier et l'homme du peuple. — Sentiments du bourgeois devant les ini-
quités fiscales. — Il se rapproche du peuple. — Les préjugés .... 283
III. — Le bourgeois et la monarchie. — Le bourgeois et les ministres. — Esprit
frondeur en politique. — Contradictions du bourgeois. — L'évolution de
Barbier a88
IV. — Le bourgeois et l'Eglise. — Religieux et anticlérical. — Les querelles
religieuses. — Anticlérical et philosophe, — Point de contact avec l'esprit
philosophique. — Futilité des questions religieuses. — Le bourgeois et les
jésuites. — Le bourgeois et les jansénistes. — Un lecteur de Bayle . . 293
V. — Solutions proposées par le bourgeois. — Elles se rapprochent de celles
que proposent les philosophes. — Mesures rigoureuses et décisives. — Le
bourgeois et les moines. — Le clergé et l'impôt. — Réformes réclamées par
la bourgeoisie ;io°
VI. — L'esprit bourgeois a-t-il été modifié parla philosophie? — Une opinion
d'Aubertin. — Le bourgeois a lu les philosophes. — Exemples. — Barbier
souscripteur et admirateur de l'Encyclopédie. — Ses jugements contre les
ennemis de Y Encyclopédie. — Barbier aux Philosophes de Palissot. — Un
fervent partisan de Morellet. — Quelques appréciations de Barbier. — Le
bourgeois n'est pas indifférent au mouvement des idées 3o4
VII. — Comment s'explique cette influence. — Le bourgeois n'est pas effa-
rouché. — Au point de vue religieux : pourquoi? — Au point de vue social :
pourquoi? — Le programme encyclopédiste. — Prudence des chefs de la
philosophie. — Le bourgeois ne voit pas le péril. — La philosophie et les
« préjugés ». — Les philosophes sont des bourgeois. — Prudence de l'Ency-
clopédie. — L'armée de Voltaire est très mêlée. — Modérés et exaltés. 3i5
VIII. — Conclusion : jusqu'où le bourgeois a été conquis 3a8
CHAPITRE VIII. — Les Philosophes et le Peuple
I. — Les manouvriers. — Situation du peuple des villes. — La misère. — Les
salaires. — Les débuts du mouvement ouvrier. — La tâche des philosophes.
— Situation du paysan. — Avant et après 1700. — La famine. — Témoi-
gnages suspects. — Les petits propriétaires. — Les impôts. — Les men-
diants à la ville et à la campagne. — Symptômes de destruction . . . 332
TABLE DES MATIÈRES 455
II. _ Le peuple tics villes el l'Eglise. - Aspecl catholique des mes. — Corpo
rations et Confréries. — Le peuple îles campagnes el la religion. — Les
curés de campagne. — Instruction à la ville. — Deux opinions contraires:
juste milieu. — Nombre plus considérable de ceux qui lisent. — Le ferment
delà démocratie. — Propagation des idées. — La vie en commun, la vie en
plein air H9
III. _ Sentiments des philosophes envers le peuple. — Altruisme ou bienfai-
faisance. — Voltaire et le peuple. — Boutades el opinions. — La populace
ei le peuple. — lue distinction difficile. — Peuple non pensanl el peuple ^
pensant.— Le peuple et les préjugés. — Progrès de la raison. -- Le véri-
table sentiment de Voltaire. — Optimisme des philosophes à l'égard du
peuple. — Diderol el les misérables. — Diderot el l'instruction. — Les phi-
losophe* accusés par les ennemis de l'instruction 3G2
IV. — Comment ils ont agi. — Les philosophes et les économistes. — La philo-
sophie et l'agriculture. — Philosophes et paysans. — Philosophes el oui riers. ^.
Projets généreux. — Clergé laïque. — L'Eglise philosophique. — Les prêtres,
les Frères, les fidèles. — Vues d'ensemble. — Les Frères gouvernenl l'opi-
nion 378
V. — Comment ils en sont suivis. — Les philosophes donnent un enseignement
primaire. — Quelques exemples. — Formules nettes. — Argumentation ^
simple. — Maximes redoutables. — Protestations contre les iniquités. —
Attaques contre les injustices du système fiscal. — Exemption du pauvre
en matière d'impôt. — Loi de la progression 39°
VI. — Polémique contre l'Eglise. — Querelles religieuses. — La morale et la
religion. — Lutte contre les superstitions. — Contre les moines. — Contre
les exemptions d'impôt dont jouit le clergé. — Les résultats. — Les révo- ~*
lutionnaires et la religion. — La philanthropie s'oppose à la charité. — Le
devoir de bienfaisance. — Une estampe d'après Marillier . .*...- 4o3
VII. — Conséquence : l'apothéose de Voltaire. — Qu'aurait pensé Voltaire de la
Révolution? — Les philosophes et la Révolution. — Protestation de Morel- ^
let : son apologie de la philosophie. —Argumentation habile, mais inexacte.
— Protestation de Marmontel. — Le Franc de Pompignan et Marmontel. —
Morell et affirme que les philosophes n'ont pas agi sur le peuple. — Réfuta-
tion. — Morellel contre Morellet. —Fermentation et révolution ... 41 '
VIII. — Conclusion : Opinion plus juste de Morellel. — Ancienne discussion
entre Voltaire et Linguet /'21
CONCLUSIONS
I. — Jusqu'à quel point les philosophes ont fait la Révolution française. — Ce
qu'ils ont fait. — Comment ils l'ont fait 4_2a
IL — Les résultats ont dépassé leurs prévisions. — Leurs prévisions vers i75o.
Leurs prévisions vers 1760. — Le rêve de Voltaire. — Heraclite et Démo-
crite , '
III. — Jugements des révolutionnaires sur les philosophes. — Apothéose de
Rousseau. — Apothéose de Voltaire. — Séances préliminaires. — Les fêtes
du 4 et du 10 juillet 1791. - Fêtes « nationales ». - Eloge de Voltaire à la
tribune en mai 1796. - Projets de statues pour les (« frères » 43a
IV. — Conclusion '
BIBLIOGRAPHIE
439
Lyon. — Imprimerie A. Rey, i, rue Gentil. — 41322
Librairie A. FONTEMOING, 4. rua Le Goff.
Onomasticon Taciteum, par Ph. Fabia, professeur
de Philologie classique à la Faculté des Lettres
de l'Université de Lyon. (II, Fasc. 4) . 15 fr.
L'« Agamemnon » d'Eschyle, texte, traduction et
commentaires, par Paul Regnaud, professeur à
l'Université de Lyon. (II, Fasc. 6) ... 6 fr.
Notes critiques sur quelques Traductions allemandes
de poèmes français au moyen âge, par J. Fir-
mery, professeur de Littérature étrangère à l'Uni-
versité de Lyon. (II, Fasc. 8) .... 5 fr.
Au musée de l'Acropole d'Athènes. — Études sur la
sculpture en Attique avant la ruine de V Acro-
pole lors de l'invasion de Xerxès, par Henri
Lech at, ancien membre de l'Ecole d'Athènes1
chargé de cours à lUoiversile de Lyon,
avec 47 fiy lires dans le texte et 3 planches hors
texte (11, Fasc. 10) 8 fr.
Cultes militaires de Rome. Les Enseignes, par
Cli. Renel, professeur adjoint à la Faculté des
Lettres de Lyon avec Cl gravures dl Eté.
(IL 7-a.sc. 12) 7 fr< 50
Sophocle. — Étude sur les ressorts dramatiques de
son théâtre et la composition de ses tragédies,
par F. Allègre, professeur à l'Université de
Lyon. (H, Fasc. 1 ',) 8 fr.
Librairie Ernest LEROUX, 28, rue Bonaparte
Phonétique historique et comparée du sanscrit et
du zend, par P. Regnaud, professeur à la Faculté
des Lettres. (Fasc. 19) 5 fr.
L'évolution d'un Mythe. Açvins et Dioscures, par
Charles Renel, maître de conférences à la Faculté
des Lettres de Besançon. (Fasc. 24) . . 6 IV.
Études védiques et post védiques, par Paul Regnaud,
professeur de sanscrit et de grammaire comparée
à l'Université de Lyon. (Fasc. 38). . 7 fr. 50
Bhàratîya-Nàtya-Çâstram, Traité de Bharata sur le
théâtre, texte sanscrit, avec les variantes tirées
de quatre manuscrits, Une table analytique et des
notes narJoanny Grosse r, ancien boura er d'études
près la Faculté des Lettres. (FOac. 40 1. 15 fr.
Recherches sur l'Origine de l'Idée de Dieu, d'après le
Rig-Véda, par A. Gukrinot, docteur es lettres.
(11, Fasc. 3) 7 fr. 50
Librairie GAUTHIER-VILLARS,
Sur la théorie des équations différentielles du
premier ordre et du premier degré, par Léon
Autonne, ingénieur des Ponts et Chaussées, chargé
de cours à la Faculté des Sciences. (Fasc 6) 9 fr.
Recherches sur l'équation personnelle dans les
observations astronomiques de passages, par
F. Gonnessiat, aide-Astronome à l'Observatoire,
chargé d'un Cours complémentaire à la Faculté
des Sciences. (Fasc. 7) 5 fr.
Recherches sur quelques dérivés surchlorés du
phénol et du benzène, par Elieune Barrai., prof,
agrégé à la Faculté de médecine.)' Fasc. 17) 5 fr.
Sur la représentation des courbes gauches algé-
briques, par L. Autonne, ingénieur des Ponts et
Chaussées, maître de conférences à la Faculté
des Sciences. (Fasc. 20) 3 fr.
Sur le résidu électrique des condensateurs, par
L. Houli.evigue, maître de conter, à la Faculté
des Sciences (Fasc. 32) 3 fr.
Synthèse d'aldéhydes et d'acétones dans la série du
naphtalène au moyen du chlorure d'aluminium, par
L. Rousset, docteur es sciences, chef des trav.
de chimie génér. à la Faculté des Sciences.
(Fasc. 30) .... '3 fr.
Recherches expérimentales sur quelques actino
mètres électro-chimiques, par H. Rigollot, doc-
teur es sciences, chef des travaux de physique s
la Faculté des Sciences. (Fasc. 29) . . . 5 f r
De la constitution des alcaloïdes végétaux, par
X. Causse, docteur es sciences, chef des Travaux
de Chimie organique à la Faculté de Médecine
de l'Université de Lyon. (I, Fasc. 2) . . 3 fr.
Librairie J.-B. BAILLIÈRE et
Recherches anatomiques et expérimentales sur la
métamorphose des Amphibiens anoures, par
E. Bataillon, professeur à la Faculté des Scien-
ces de» l'Université de Dijon, avec 6 pi. hors
texte. (Fasc. 2) 4 fr.
Anatomie et Physiologie comparées de la Pholade
dactyle. Structure, locomotion, tact, olfaction.
gustation, action dermatoptique, photogénie, avec
une théorie générale des sensations, par le
Dr Raphaël Dubois, professeur à la Faculté des
55, quai des Grands-Augustins.
Etude sur les occultations d'amas d'étoiles par la
lune, avec un catalogue normal des pléiades, par
Joanny Lagrula, docteur es sciences, préparateur
d'astronomie à la Faculté des Sciences de Lyon.
(I, Fasc. 5) 5 fr.
Sur les combinaisons organomagnésiennes mixtes et
leur application à des synthèses d'acides, d'al-
cools et d'hydrocarbures, par Victor Grignaru,
docteur es sciences. (I, Fasc. 6) . . 3 fr. 50
Sur la décomposition d'une substitution linéaire, réelle
et orthogonale en un produit d'inversions, par Léon
Autonne. ingénieur des Ponts et Chaussées, maître
de conférences de mathématiques à l'Université
de Lyon. (I, Fasc. 12) 6 \'r.
Quelques considérations sur les groupes d'ordre fini
et les groupes finis continus, par LeVavassbur,
maître de conférences de m n thématiques à la Fa-
culté des Sciences de l'Université de Lyon, il,
Fasc. 15) 5 fr.
Sur les Formes mixtes, par Léon Autonne, Ingé-
nieur des Ponts et chaussées, Maître de Confé
rences de Mathématiques à la Faculté des Sciences
de l'Université de Lyon. (I, Fasc. 16). . 8 fr.
Recherches expérimentales sur les contacts liquides,
par A. -M. Cuanoz. docteur es sciences physiques,
docteur en médecine, ex-préparateur de Physique
à la Faculté d-s Sciences de Lyon, chef des Tra-
vaux de Physique à la Faculté de Médecine et de
Pharmacie de Lyou (L Fasc. 18). ... 5 fr.
Fils, 19, rae Hautefeuille.
Sciences. GS fig. dans le texte et 15 pi. hors
texte. (Fasr. 3) 18 fr.
Sur le pneumogastrique des oiseaux, par E. Cou-
vreur, docteur es sciences, chef des travaux de
physiologie à la Faculté des Sciences, avec 3 pi.
hors texie et 4U fig. dans le texte (F'asc. 4). 4 fr.
Recherches sur la valeur morphologique des ap-
pendices superstaminaux de la fleur des Aris-
toloches, par M"«A. Mavoux, élevé de la Faculté
des Sciences, avec 3 pi. hors texte. (F.isc. 5). 4 fr.
Librairie J.-B BAILLIÈRE et Fils, 19, rue Hautefeuille.
(Suite)
Etude stratigraphique sur le Jurassique inférieur du
Jura méridional, par Attale Riche, docteur es
sciences, chef des travaux de géologie, 2 pi. hors
texte (Fosc. 10) 12 fr.
Etude expérimentale sur les propriétés attribuées à
la tuberculine de M. Koch, laite au laboratoire
de médecine expérimentale et comparée de la
Faculté de Médecine, par M. le professeur Ar-
loing,M. le Dr Rodet, agrégé, et M. le D' C^ur-
mont, agrégé, avec 4 planches en coukurs.
(Fasc. 11) 10 fr.
Histologie comparée des Ebénacées dans ses rap-
ports avec la Morphologie et l'histoire généalogique
de ces plantes, par Paul Parmentier, professeur
de l'Université, avec 4 planches hors texte.
(Fasc. 12) 4 fr.
Recherches sur la production et la localisation du
Tanin chez les fruits comestibles fournis par la
famille des Pomacées, par M"e A. Mayoox, élève
de la Faculté des Scieuces, 2 planches hors texte.
(Fasc. 13) 3 fr.
Etude sur le Bilharzia haematobia et la Bilharziose,
par M. Lortet, doyen de la Faculté de medecine-
etM. Vialleton, professeur à la Faculté de me,
decine de l'Université de Montpellier, 8 plan-
ches hors texte et 8 figures dans le texte.
(Fasc. 16) 10 fr.
Monographie de la Faune lacustre de l'Eocène
moyen, par Frédéric Roman, docteur es sciences,
préparât, de géologie à l'Université de Lyon. avec
3 fig. et 3 pi. hors texte. (I, Fasc. 1") . 5 fr.
Etudes sur le Polymorphisme des Champignons, in-
fluence du milieu, par Jean Beau verie, docteur es
sciences, prépar. de botan. Faculté des Sciences de
Lyon, avec 75 gr. dans le texte. (I, Fasc. 3). 7 fr.50
L'Homme quaternaire dans le Bassin du Rhône,
Etude géologique et anthropologique, par
Ernest Chantre, docteur es sciences, sous-
directeur au Muséum, avec 74 figures dans le
texte (1, Fasc. 4) 6 fr.
La Botanique à Lyon avant la Révolution et l'histoire
du Jardin botanique municipal de cette ville, par
M. Gérard, professeur à la Faculté des Sciences,
avec 9 fig. dans le texte et 1 pi. hors texte.
(Fasc. 23) 3 fr. 50
Physiologie comparée de la Marmotte, par le Dr Ra-
phaël Dubois, professeur à la Faculté des Sciences.
avec 119 figures et 125 planches hors texte,
(Fasc. 25) 15 fr.
Etudes sur les terrains tertiaires du Dauphiné, de
la Savoie, et de la Suisse occidentale, par
H. Douxami, docteur es sciences, professeur au
Lycée de Lyon, avec* 6 planches hors texte et
31 figures. (Fasc. 27) 6 fr.
Recherches physiologiques sur l'appareil respiratoire
des oiseaux, par J.-M. Soum, docteur es sciences,
professeur au Lycée de Bordeaux, avec 40 figures
dans le texte. (Fasc. 28) 3 fr. 50
Résultats scientifiques de la campagne du « Caudan»
dans le golfe de Gascogne (août-septembre 1895).
par R. Kœ'hler, professeur de zoologie à la
Faculté des Sciences. (Fasc. 26).
Fascicule I. 1 vol. in-8° avec 6 pi 6 fr.
Fascicule II. 1 vol. in-8° avec 11 pi. . . 6 fr.
Fascicule III. 1 vol. in-8° avec 21 pi. ... 20 fr.
Anatomie pathologique du système lymphatique
dans la sphère des néoplasmes malins, par le
Dr C. Regaud, chef des travaux, et le Dr F. Bak-
jon, préparateur d'anatoinie générale et d'histo-
logie a la Faculté de médecine (Mémoire couronné
par l'Académie de médecine), avec 4 pi. hors
texte. (Fasc. 33) 5 fr.
Recherches stratigraphiques et paléontologiques
dans le Bas-Languedoc, par Frédéric Roman,
docteur es sciences, préparateur de géologie à la
Faculté, avec 40 figures dans le texte et 9 plan-
ches hors texte. (Fasc. 34) 8 fr.
Étude du champ électrique de l'atmosphère, par
Georges Le Cadet, docteur es sciences, assistant
à l'Observatoire de Lyon, 3 fig. et 10 pi. dans le
texte. (Fasc. 35) 6 fr.
Les formes épitoques et l'Évolution des Cirratuliens
par Maurice Cauli.ery, maître de confer. à la
Faculté des Sciences, et Félix Mesnil, chef de
Laboratoire à l'Institut Pasteur, 6 pi. hors texte.
(Fasc. 39) 7 fr. 50
Etude géologique et paléontologique du Carbonifère
inférieur du Maçonnais, par A. Vaffier. docteur
en médecine et docteur es sciences, avec 11 figures
et 12 planches hors texte. (I, Fasc. 7). . 8 fr.
Contributions à l'Embryologie des Kématodes, par
A. Conte, docteur es sciences, prepar. de Zoo-
logie à l'Université de Lyon. (I, Fasc. 8). 5 fr.
Contributions à l'étude des larves et des métamor-
phoses des diptères, par C. Vaney, docteur es
sciences, agrégé des sciences naturelles, chef des
travaux de Zoologie à l'Université de Lyon.
(I, Fasc. 9) . . T 6 fr.
Contribution à l'étude de la classe des Nymphéinées,
par J.-B.-J. Chifflot, docteur es sciences natu-
relles, licencié es sciences physiques, chef des
Travaux de Botanique à la Faculté des sciences,
aous-directeur du Jardin botanique de la Vide,
avec 214 figures intercalées dans le texte.
(I, Fasc. 10) 7 fr. 50
Monographie géologique et paléontologique des Cor-
bières orientales, par Louis Loncieux, docteur
es sciences. Collaborateur auxiliaire au service de
la carte géologique de France, avec 69 figures
dans le texte, 7 planches hors texte et une carte
géologique. (I, Fasc. 11) 8 fr.
Contribution à l'étude des composés diazoamidés, par
Louis Meunier, docteur es sciences, chef des tra-
vaux de chimie à la Faculté des sciences de l'Uni-
versité de Lyon. (I, Fasc. 13) . . . . 5 f r
Etude stratigraphique et paléontologique sur la
Zone à Lioceras concavum du Mont d'Or lyonnais,
par Attale Riche, docteur es sciences, charge
d'un cours complémentaire de Géologie à la Fa- ■
culte des sciences de l'Université de Lyon, avec
7 figures dans le texte et 11 planches hors texte
(I, Fasc. 14) 7 fr. 50
Catalogue descriptif des Fossiles nummulitiques de
l'Aude et de l'Hérault - Première partie :
Montagne noire et Minervois, par Louis Doncieux,
docteur es sciences, préparateur-adjoint au La-
boratoire de géologie de ia Faculté des sciences
de Lyon ; en collaboration avec MM. J. Miquel
et J. Lambert, avec 3 figures dans le texte et
5 planches hors texte (I, Fasc. 17) . . 6 fr.
Minéralogie des départements du Rhône et de la Loire,
par Ferdinand Gonnard, ingénieur des Arts et
Manufactures, avec 31 figures intercalées dans
le texte. (1, Fascicule 19) 4 fr
l.yon. — Imprimerie A. REY, 4, rue Gentil. — 4J32*
ÊvJ* .
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